‹ Le Général BoulangerChapitre 13 sur 52 · MON PREMIER DÉJEUNER AVEC LE GÉNÉRAL · texte numérisé non relu

MON PREMIER DÉJEUNER AVEC LE GÉNÉRAL

la preuve du contraire. L'Allemagne, qui a, comme nous, soif de la paix, nous déclarera d'autant moins la guerre qu'elle verra la France armée placer si ardemment saconûanceenmoi.Vous devriez intituler votre interview « Boulanger, c'est la paix. » Il n'y aurait pas de plus exacte réponse aux pamphlets qu'on répand en ce moment contre moi dans le Nord. Groiriez-vous qu'aujourd'hui même trois cent mille exemplaires de journaux radicaux et ouvriers, bourrés d'articles contre ma candidature, sont distribués gratuitement aux électeurs ?

— Il serait même édifiant, dit Rochefort, de savoir où l'on prend l'argent nécessaire...

— On dit aussi, demandai-je, que votre comité en dépense pas mal ?

— Moins qu'on ne croit, répondit le comte Dillon. Les comités locaux font la plupart des frais et les distributeurs, par exemple, ont offert eux-mêmes de travailler gratuitement. Quanta l'argent, d'ailleurs, voyez si nous pouvons en manquer.

Et le comte me tendit plusieurs lettres.

Dans toutes, des offres d'argenL Dans une d'elles, il y a cette phrase : « Nous sommes neuf amis qui serions heureux et fier de participer pour cent francs chacun aux frais de l'élection. »

Mais le déjeuner touche à sa fin.

— Yiens-tu avec moi chez Lalou ? demande le comte Dillon.

— Non, fait le général. Il est deux heures. A cette heure précise, on proclame à la préfecture de Périgueux le résultat du scrutin de la Dordogne. Je vais en personne à la Chambre porter ma démission.

Et il prit congé.

— Que voulez-vous ! s'écrie Rochefort après son départ, moi, j'adore cet homme-là ! En avez-vous jamais vu un plus simple, plus naturel, plus réellement bon enfant ? Je serais si content d'en finir avec les imbéciles querelles de parti î

— J'ai pourtant bien peur de vous voir contre lui le jour où il sera au pouvoir.

— Ah. permettez, cela LE regardera, mais ne parlons que d'aujourd'hui. Je crois vraiment que, cette fois, je ne me trompe pas !...

J'ai pour habitude constante de prendre l'actualité où elle est... Le dimanche, 15 avril 1888, le général Boulanger était l'homme du jour. Un duel se trouvait engagé entre lui et le gouvernement. Gomment le général se tiendrait-il sous les armes ? Serait-il tranquille ou nerveux ? Que ferait-il du matin au soir ? Attendraitil impatiemment la fermeture du scrutin, les premières nouvelles de lélection ?

Autant de questions assez intéressantes pour que je fusse de bonne heure à l'hôtel du Louvre, où le général logeait alors avec sa famille. .

Appartement bien simple. Un salon, servant de salle à manger et de bureau, précédait les chambres à coucher. Pas d'antichambre. Le groom de l'hôtel, le petit Joseph, que nous aurons l'occasion de revoir, se glissait, quand il apportait une carte, par un étroit entre-bâillement, pour que le visiteur ne vît point ce qui se passait dans la pièce.

Je me recommandai d'Henri Rocheforl. La recommandation n'a jamais cessé d'être puissante auprès du général. La porte s'ouvrit toute grande.

— Donnez-vous la peine d'entrer, me dit M. Boulanger.

Levé à six heures et demie, le général avait reçu, à sept heures, son ordonnance, le capitaine Guiraud. C'est avec celui-ci qu'il expédiait, le matin, son courrier. Il y avait de la besogne. On ne se doute pas du nombre de lettres qui lui arrivaient déjà. Il y en avait de tous les pays, de tous les formats. Après chaque distribution, elles s'amoncelaient sur sa table. On commençait, naturellement, par lire celles que le facteur avait apportées la veille au soir.

Parfois, un sourire allumait les yeux du général. Un monsieur lui écrivait : « Je vous en prie, dès que vous connaîtrez le résultat, ayez la bonté de me le télégraphier, car j'ai engagé un fort pari sur votre succès. > Ou ce sont des vers. Une longue pièce commence par ce demi-alexandrin : 0 fils de Jeanne d'Arc...

Autrefois sa fille cadette, M'^^ Marcelle Boulanger, — dont on m'a reproché de célébrer les yeux de pervenche, — aidait son père dans ce travail. Impossible maintenant. Les femmes ont partagé l'enthousiasme des électeurs. Il y a, dans le tas, des lettres parfumées qui contiennent des choses bien drùles... N'insistons pas. Le général se hâte de déchirer celles-ci. lien passe d'autres à son ordonnance : « Répondez oui... Dites que je ne puis pas. » Pendant que l'ordonnance écrit, le général répond lui-même à quelques lettres. Il va d'un vite î Ah! il n'y a pas à s'étonner des imprudences parfois relevées dans sa correspondance. A huit heures et demie, c'est fini. Il lit ses journaux, les uns enthousiastes, les autres hostiles.

— Yovez donc cela.

1888. — LA PREMIÈRE KLECTlOX DU NORD 01

Il me montre un article injurieux.

— Eh bien! oui, fait-il, dans les premiers jours de mon ministère, ces choses-là me mettaient en colère, mais on s'habitue à tout. Un beau matin je me suis senti sur la poitrine une belle cuirasse que je n'ai pas eu à acheter.

L'ordonnance se retire. Je remarque que M. Boulanger a des bottes.

— Vous avez l'intention de sortir aussi, général? Que je ne vous dérange pas!...

— Oui, je vais monter à cheval, mais ce n'est pas encore le moment. Mon cheval ne sera qu'à dix heures à l'Arc de Triomphe. J'irai le trouver en voiture, car s'il venait me prendre ici, on ne manquerait pas de dire que je veux me faire acclamer ! Causons. Je vois bien ce qu'il vous faut. Vous avez dû apporter un appareil pour compter les battements de mon pouls. Eh bien ! je vous avouerai que je n'ai nulle inquiétude. Vous pouvez déclarer qu'à neuf heures dix, vous m'avez trouvé abso lument sûr de l'élection. Il y a eu contre moi dans le Nord deux manœuvres qui me seront certainement profitables. Hier soir, mes amis comptaient donner des réunions. Les opportunistes avaient loué toutes les salles, non pour parler, mais pour que les miens n'eussent pas de local. Que s'est-il passé ? En trouvant les portes closes, mes amis ont protesté. Ils ont parcouru la ville de Lille en criant à la persécution. Et puis, ensuite, cette fausse nouvelle de la mort de l'empereur d'Allemagne ! Naturellement tous les murs ont été, cette nuit, couverts d'une afFiche dénonçant la manœuvre. Elle était bête comme tout, cette fausse nouvelle. Groit-on que des

9ll LE GÉNÉRAL BOULANGER

électeurs qui ont précisément l'intention de voter pour moi parce qu'ils ont confiance en moi, s'en garderont parce qu'ils redoutent la guerre ? Mais la guerre I S'imagine-t-on que le nouvel empereur la déclarerait dans les vingt-quatre heures ? Ce qui semble probable, au contraire, c'est que, pour se rendre sympathique à son peuple qui désire la paix, il fera tous ses efforts pour la maintenir.

Le général disait cela, tantôt assis, tantôt debout. Il se plaît à parler, comme M. Clemenceau, en arpentant la pièce.

Le langage est familier, le geste simple. Pas de pose, je vous jure. Il est vrai que le lieu ne se prête guère à la solennité. Partout des caisses, les unes fermées, les autres ouvertes. Sur les fauteuils, des journaux et toutes ces gravures qu'on vend dans les rues et dont les éditeurs envoient de belles épreuves à celui qui leur fait gagner tant d'argent.

— La guerre ! reprit le général. Voulez-vous que je vous dise comment je la considère? Je ne saurais mieux la comparer qu'à une partie de cartes. Si vous jouez à l'écarté, vous croyez avoir beau jeu quand vous avez en main deux rois et trois atouts. En guerre, on perd avec ce jeu-là. C'est bien pis. On perd quelquefois avec cinq atouts. Vous faut-il des exemples?

Là-dessus, un cours d'histoire militaire dont je fais grâce aux lecteurs.

Mais il était temps de me retirer.

— Si vous voulez reprendre la conversation, me dit le général, repassez à cinq heures. Je déjeune chez un

ami. Je reviens ensuite travailler ici. Ma porte est consignée, mais si vous frappez à cinq heures précises, je saurai que c'est vous, et vous me tàterez le pouls.

A l'heure dite, je gravissais les trois étages qui menaient à l'appartement du candidat du Nord.

11 était en train de corriger des épreuves. Gela nous attire toujours, nous autres.

— Eh! oui, dit-il, je suis un confrère, à l'aide d'un collaborateur, il est vrai. Je n'ai pas le temps de mettre mes notes et mes dossiers en ordre. Vous voyez qu'il y a des gens discrets, puisque vous ne savez pas que c'est un de vos amis qui fait pour moi ce travail. J'ai même ce que cherchent un si grand nombre d'entre vous, un éditeur. Par malheur, je suis engagé avec lui. C'est même lui qui se charge de faire annoncer le titre de mon ouvrage. Je n'ai pas le droit de vous le révéler. Tout ce que je puis dire, c'est que ce livre n'est nullement politique.

— C'est une étude militaire, alors !

— Naturellement.

— Et quelle est, selon vous, la plus grande force militaire ?

— Oh ! ma théorie est bien simple. Il faut qu'une armée ait l'effectif le plus nombreux, les armes les pins solides, les plus légères, les plus promptes, les officiers les plus habiles, les plus capables, mais rien, vous m'entendez, rien ne vaudra jamais l'élan des troupes confiantes en leur chef.

— Et on aurait confiance en vous, général. Mais songez-vous à l'effrayante responsabilité que vous auriez si la guerre éclatait ?

— J'y songe si bien que, pour moi, ce serait la victoire ou la mort.

Et il dit cela, non plus avec simplicité, mais avec une froide gravité dans la voix. Il reprit :

— Oui, la mort, car je vous jure que je ne ferais pas comme...

— Permettez, général, il y a une question que je suis prié de vous adresser. Admettons que vous soyez élu ce soir. Vous bornerez-vous à être député du Nord ou laisserez-vous poser votre candidature autre part? Perpétuerez-vous enfin l'agitation?

— Je vous dirai la vérité. Oui, il entre dans mon plan de perpétuer l'agitation jusqu'à ce que nous ayons obtenu la dissolution. Tous ceux qui voteront pour moi, il n'y a pas à le dissimuler, veulent la dissolution. Mais est-il nécessaire pour cela que je reste député du Nord ou que j'entretienne, comme vous dites, l'agitation électorale? Je ne pourrai prendre un parti qu'après les premières séances de la Chambre.

Et on causa de tout et de tous.

Le général n'a pas moins de curiosité que de mémoire. Celle-ci est étonnante. Il sait, dans les plus petits détails, et avec les dates, ce qui s'est passé depuis vingt ans. J'eus l'occasion de lui parler de parents que j'ai à Tunis. Il entra dans des minuties qui me stupéfièrent.

Et tout à coup :

— Tenez, voyez Taiguille. Elle est juste sur six heures. Le scrutin est fermé.

Il y pensait donc en causant techniquement de choses

1888. — LA PREMIÈRE ÉLECTION DU NORD 9o

qui pourtant semblaient plus l'intéresser que l'élection même. Ce détail est très significatif.

— Six heures. C'est fini. J'ai été député de la Dordogne. Je suis député du Nord. Oui, je suis sûr. Il y a en moi quelque chose qui vient de me le dire. Vous verrez, ce soir.

— Et 011 attendrez-vous, général, le résultat de l'élection?

— Voici l'emploi du reste de ma journée. J'ai promis à ma famille de la promener en voiture jusqu'à Theure du dîner. Il n'y aura pas de dépêches avant dix heures du soir. Les attendre ici, ou à la France, ou à V Intransigeant^ ce serait m'exposer à des manifestations que je fuis toujours, je vous l'assure. J'ai choisi, pour les recevoir, un terrain où on ne pourra pas me soupçonner. J'ai loué un salon chez Durand, place de la Madeleine. S'il vous plaît d'y être à 10 heures?...

— Gomment donc, général!

Et, le soir, à 10 heures moins un quart, j'arrivais à l'endroit indiqué.

MM. Rochefort, Laguerre, le comte Dillon, Laur, Ghevillon, Charles Lalou, Laisant et son fils, étaient avec le général, dans un petit salon loué par lui.

Les premiers résultats parviennent.

Ils sont pleins de promesses.

Le général a plus de douze mille voix contre quatre mille.

A dix heures arrivent ensemble onze dépêches. De Lille :

« Mon général, tous ceux qui sont restés ici lèvent

leurs verres et boivent à votre élection. Résultat, le plus mauvais bureau de Lille, majorité écrasante. »

Voici MM. Michelin et Susini. Ils exultent.

Le général est très calme.

Il s'est mis en habit pour écouter comme il convient la voix du peuple, mais il fume un cigare.

Les scrutins de Denain, de Yalenciennes, de Fourmies, etc., lui donnent la majorité. Il s'y attendait. Aussi sont-ce les résultats de Lille, où il craignait d'être en minorité, qui lui sont particulièrement agréables.

Onze heures. Peu à peu, le cabinet s'est empli. On a fini par envahir le salon voisin. Il faut ajouter aux noms cités plus haut ceux de MM. Granet, Yergoin, Henri Rochefort lils.

Les dépêches se succèdent.

C'est M. Laguerre qui les lit. M. Ghevillon additionne les résultats.

Paul Déroulède entre.

On s'apprête à lui donner des chiffres.

Il va serrer la main du général.

— Non. fait-il, qu'on ne me dise rien. Vos figures parlent suffisamment.

La vérité est que tout le monde est ravi. Pourtant quelques communes, celles de Falempin, d'Orchies, de Vattennes ont donné la majorité au concurrent du général, un M. Foucart, dont le nom est déjà oublié.

Arrive une dépêche de Lille, envoyée par un membre du comité qui s'est installé à la préfecture. Elle dit : « Nous marchons vers 160,000. »

Le général allume un deuxième cigare en murmurant :

— Voyez-vou?; mes amis, cela ne prouve qu'une

chose, c'est que, quand on s'adresse au coeur de la France, il répond toujours.

Et, pendant deux heures encore, les mêmes scènes se renouvelleront. Enfm le total est connu. Le général Boulanger a eu 172, o28 voix.

On l'écrase sous les félicitations. Il faut reconnaître qu'il les reçoit sans orgueil.

— J'étais sûr, répète-t-il.

Il donne Tordre d'envoyer de sa part des dépêches dans l'Aisne, dans la Dordogne, enfm à tous les comités amis.

Le jeudi suivant, grand tapage dans Paris.

Le nouveau député du Nord allait se rendre à la Chambre.

Oui, le jeudi 19 avril 1888, la ville de Paris a été à même de le contempler dans sa plus belle voiture : un landau superbe attelé de deux magnifiques alezans ayant aux oreilles des cocardes vertes et rouges ; le cocher et le groom un œillet rouge à la boutonnière.

Ferait-il sortir cet équipage jadis ministériel, ou se rendrait-il à la Chambre dans une voiture fermée? La question avait été mise sur la nappe dans le déjeuner qui réunissait vers onze heures, rue Saint-Honoré, à l'hôtel Saint-James, M. Boulanger et ses amis, MM. Rochefort, Laguerre, Charles Lalou, Le Hérissé, le comte Dillon, Eugène Mayer, Déroulède. etc.

On s'arrêta à cette décision :

— Que le général aille à pied ou en voiture fermée, rien n'empêchera la manifestation. Il vaut donc mieux qu'il la traverse franchement et qu'il aille officiellement à la Chambre dans le landau dont il se servait autrefois pour ses visites officielles.

A deux heures seulement on sortait de table. M. Rochefort partait en fiacre pour le Palais-Bourbon avec M. Mayer. Le général, escorté de plusieurs amis, regagnait l'hôtel du Louvre oii sa voiture devait venir le prendre un peu plus tard et devant lequel stationnaient trois cents personnes maintenues par des agents.

Pendant ce temps, le préfet de police en personne passait la revue des nombreux agents massés aux abords de la Chambre.

M. Madier de Montjau, bien que n'étant chargé que de la police intérieure du palais, avait demandé que les abords en fussent absolument libres. Ce n'est pas sans peine que les officiers de paix ont pu parvenir à repousser la foule. Ils avaient fait dégager non seulement le quai d'Orsay, la rue et la place de Bourgogne, mais le pont de la Concorde et un large morceau de cette place.

La foule était massée sur le boulevard Saint-Germain, le quai des Tuileries, la terrasse de l'Orangerie, celle-ci absolument bondée, et sur la partie nord-est delà place de la Concorde, où il y avait des gamins jusque sur les fontaines.

Selon mon habitude, je prie les personnes que je rencontre d'évaluer elles-mêmes le nombre des curieux.

— Quinze mille personnes, me déclare un boulangiste.

— Deux mille, me dit un député opportuniste.

— Douze mille, m'affirme un officier de paix. C'est celui-ci qui doit avoir raison.

Entre la place de la Concorde et l'hôtel du Louvre, toutes les fenêtres sont garnies de monde. Les dames

sont en majorité. Sur les trottoirs de la rue de Rivoli, deux minces rangées de badauds.

A trois heures moins le quart, la voiture du général sort de rhutel. Gomme jadis l'Empereur, il se tient au fond, à droite. Il a à sa gauche M. Laguerre. Devant lui M. Déroulède, puis M. Le Hérissé.

Presque au galop, la voiture file vers le Palais-Bourbon, La foule la suit en criant : c Vive Boulanger! » Des gens s'accrochent aux portières. Devant le n° 204, c'est bien pis. Cinq cents personnes à peu près sont venues au-devant de la voiture.

— Mais je vous en prie, mes amis, dit M. Déroulède, reculez-vous. Laissez -nous passer. Vous allez vous faire écraser et ce n'est pas vous, c'est la Chambre que nous voulons renverser.

Quelques maisons plus loin, autre bagarre. La voiture est de nouveau contrainte de s'arrêter. Tout le monde crie : « Yive Boulanger ! » Les hommes agitent leurs chapeaux, parmi lesquels il en est beaucoup de haute forme. Des dames jettent au général de petites gerbes de roses.

Arrivé non sans mal sur la place de la Concorde, le landau doit, pour trouver place, faire le grand tour de rObélisque. Les deux lignes de gardiens de la paix sont forcées. La foule acclame le général.

De la terrasse des Feuillants, toutefois, pas un cri ne tombe. Il n'y a guère là que des badauds. Deux messieurs seulement, dont un décoré, crient : (^ A bas Boulanger ! C'est infâme ! -^

La voiture est déjà arrivée sur le pont oii elle filé au galop. Devant la grille du Paluis-Bourbon, une centaine de personnes qui ont pu, on ne sait comment, se faufiler

au milieu des journalistes, crient, les unes en majorité : « Vive Boulanger ! » une dizaine seulement : « A bas Boulanger! » Un coup de sifflet, unique, retentit.

Le général et ses amis descendent et entrent à la Chambre. Il me faut attendre la sortie.

La voiture, très admirée, va se ranger sur le quai, le long de la Seine. Un gardien de la paix est chargé de veiller sur elle.

Pendant ce temps, sur la place de la Concorde, je reconnais quelques blanquistes, MM. Eudes, Bouillon et de nombreux membres du parti ouvrier qui stationnent ; mais Joffrin, qui, lui aussi, est venu à la Chambre, m'a dit en entrant que son parti ne ferait rien.

— L'heure n'est pas venue, déclare-t-il. Quand nous voudrons nous emparer de la Chambre, nous le ferons, mais aujourd'hui ce ne serait pas la peine.

Jofî'rin, à celte époque, n'était pas encore tout à fait le farouche anti-boulangiste qu'on a connu depuis.

Un anarchiste, qui essaie de persuader à la foule que Boulanger et Ferry se valent, est hué, bouscuJé. Il a raison de se sauver, car on lui ferait un mauvais parti.

Deux mitrons en bonnet blanc sont successivement hissés sur de solides épaules et promenés sur la place au cri de : < Vive Boulanger! » La foule s'amuse.

Sur le quai, on attend impatiemment une nouvelle apparition du général. Il est quatre heures vingt, quand le groom de M. Boulanger, qui guette son maître à l'entrée du salon de la Paix, va chercher la voiture.

Le général et ses amis reprennent place. Deux cents personnes à peu près crient : « Vive Boulanger! j mais le même coup de sifflet, qui s'est signalé à l'entrée, se fait entendre. La voiture traverse rapidement le pont, à

rexlrémité duquel la ligne d'agents a été plus que triplée. Dès que la voiture est reconnue, la foule, d'un élan irrésistible, se précipite. On agite chapeaux et casquettes. On crie : « Vive Boulanger! •>

Une escouade d'agents précède en courant la voiture qui va pourtant assez vite. D'autres agents suivent de très près.

Le général est bientôt l'objet d'une manifestation inouïe. Les agents sont partout impuissants à maintenir la foule. La voiture ne peut avancer qu'au pas. Elle met plus de dix minutes à traverser la place. Des vingtaines de mains se tendent vers M. Boulanger, qui les serre. Un agent se tient un instant à côté de lui, sur le marche-pied.

Pendant ce temps, les autres agents écartent violemment la foule, qui ne cesse d'acclamer le général.

Les manifestants assomment à moitié un monsieur bien mis, qui s'est permis de crier : « A bas Boulanger!

Deux d'entre eux sont arrêtés.

Le citoyen Alleniane qui, naturellement, est hostile au général, est bousculé dans une bagarre. De même, une trentaine de positivistes qui l'entourent et essaient de faire avec lui une contre-manifestation. A l'angle de la rue de Rivoli, les boulangistes et les gardiens de la paix ensemble le maltraitent; ils manquent de l'étouffer. On le porte dans une pharmacie.

Quelques pas plus loin, rue de Rivoli, la foule hue cinq agents qui conduisent au poste un collégien trop ardent.

Pendant ce temps, le général, toujours acclamé, est arrivé à l'hôtel du Louvre.

Il descend, le premier, devant la porte, suivi de ses amis.

La foule qui, depuis la place de la Concorde, a suivi le landau, entoure le petit groupe qui parvient très difficilement dans la cour de l'hôtel.

M. Boulanger est attendu chez lui par une trentaine de partisans haletants et par trois énormes bouquets qui lui ont été envoyés par des dames et où l'œillet rouge domine.

Il faut qu'un chef de parti ait sa fleur. Napoléon III avait adopté la violette. Le général a toujours eu un goût particulier pour r œillet rouge. Les boulangistes ne porteront plus que cette fleur.

La foule veut envahir l'hôtel du Louvre.

Les employés de l'hôtel, munis d'une échelle, s'en servent pour barrer le passage aux manifestants. Mais le personnel de l'établissement, quoique aidé par les agents, est bientôt débordé. Les garçons se replient habilement sous le vestibule et ferment la porte.

Des renforts sont arrivés. Une bousculade se produit. Le public, les voitures de maîtres, les omnibus, les fiacres, tout cela s'entasse, s'embarrasse.

Les manifestants crient: « Yive Boulanger! Revision! * et chantent les Pioupious d'Auvergne, puis En revenant de la Revue. Tout le répertoire boulangiste y passe.

Et pendant plus d'une heure, c'est, sur la place du Palais-Royal et dans la rue de RivoU, un tapage infernal.

Au milieu de cette cohue, un monsieur très bien mis ose dire que « c'est du puffisme, une réclame scandaleuse». Un formidable coup de poing sur le nez le réduit ausilence.il ne pense plus qu'à éponger le sang qui coule

abondamment. Plus loin, on emporte un jeune homme à barbe blonde, qui vient de s'évanouir. Tout à coup, la police, qui s'est massée, entre énergiquement en scène. Au milieu des cris, un mouvement de reflux se produit. Beaucoup de manifestants en ont assez ; ils se retirent, mais Tarrière-garde accourt et réclame Boulanger. Elle crie : c Au balcon, au balcon I » Nouvelle charge. On dégage la porte de l'hôtel. Il est cinq lieures moins cinq. MM. Laisant.Déroulède, etc., sortent à pied, on les acclame, et c'est àgrand'peine qu'ils peuvent se soustraire à l'ovation.

Une petite pluie fine met en fuite une partie des curieux, mais les boulangistes persistent. A cinq heures et demie, des milliers de personnes sont encore en contemplation devant le balcon, où ils espèrent voir apparaître le général.

Il y en avait un peu moins une heure api es. Il n'y en avait plus du tout à huit heures.

En revanche, une autre manifestation se portait vers neuf heures et demie, rue du Croissant, devant les bureaux d'un journal anliboulangiste.

Au nombre de cent à peu près, les partisans du général crient : < Vive Boulanger I », puis chantent les refrains qu'on connaît.

Une cinquantaine de possibilistes et quelques compagnons anarchistes répondent par : c A bas Boulanger!- Vive la révolution sociale ! » et chantent la Carmagnole.

Le citoyen Allemane, qui est tout à fait remis, et ses amis Labusquière et Marouck se montrent aux fenêtres et veulent parler à la foule. Ils sont accueillis par des bordées de sifflet? et par : « C'est Boulange, lange, lanse !... »

Des altercations s'engagent dans la rue.

Accourent au pas de course des agents qui tombent à la fois sur les boulangistes et sur les révolutionnaires. Les boutiques se ferment. Les passants se sauvent, affolés. Quelques arrestations sont opérées.

Et c'est ainsi que le nouveau député s'est rendu solennellement du Louvre au Louvre, et qu'a été fêtée sa première sortie.

Quand on a commencé à manifester sans danger, il est difficile de s'arrêter.

Le badaud, d'ailleurs, veut bien qu'il y ait de temps en temps quelque chose dans la rue. Les séries, toutefois, l'épouvantent. Il se demandait déjà, au bout de deux jours, non sans inquiétude, ce qu'il adviendrait des conflits que la première sortie du député du Nord avait fait naître entre boulangistes et antiboulangistes.

Ce sont les étudiants qui ont commencé par protester, le 20 avril, contre le « dictateur >. Dès le lendemain, les anarchistes s'en mêlaient. Sous cette étiquette ne doit-on comprendre que des révolutionnaires?

Vers une heure de l'après-midi, les étudiants se réunissaient sur la place de l'Ecole-de-Médecine.

Des ouvriers et surtout des gamins se mêlent à eux.

Au moment où Ton commence à former un monôme aux cris de : « A bas Boulanger! » apparaît M. Mézières, de l'Académie française, professeur à la Faculté des lettres. On l'entoure. On l'acclame. « Vive Mé-

1888. — sl:mal\e bruyante 107

zières ! A bas Boulanger ! Vive la République î » Puis on gagne le boulevard Saint -Michel.

Bientôt une colonne assez imposante se dirige vers le jardin du Luxembourg, dont les gardiens, prévenus, font fermer les grilles. Mis ainsi dans l'impossibilité d'entrer, les manifestants se rendent sur la place du Panthéon, où ils ne tardent pas à être rejoints par d'autres étudiants, mais boulangistes, ceux-là. On débute par se battre à coups de chansons. On continue par s'injurier. Intervient la police, qui fait son œuvre.

A trois heures, les antiboulangistes se retrouvent au nombre de deux mille devant la Faculté de droit.

Un nouveau monôme est formé. Il descend, par rangées de quatre, le boulevard Saint-Michel en criant : <i Conspuez Boulanger ! » Devant la fontaine Saint-Michel, il rencontre une voiture de la Lanterne^ journal alors boulangiste. C'est bien amusant, la politique ! Le vétiicule est renversé, brisé. Les journaux sont déchirés et réunis en tas. On y ajoute quelques morceaux de la voiture, on y met le feu et on danse autour en chantant toujours : « Conspuez Boulanger ! » La police accourt, éteint le feu... et le reste.

Pendant ce temps, sur la place de la Concorde, six cents personnes attendent on ne sait quoi. L'administration a pris les mêmes précautions que l'avant-veille. Dès une heure et demie, les agents dispersent les groupes à mesure qu'ils se forment. Les personnes qui ont fait demander un député sont priées de se masser contre une palissade de planches masquant des travaux en cours d'exécution.

Un officier de paix me dit que ses agents sont fatigués, irrités. Il n'est pas sûr d'être maitre d'eux si la soirée est tapageuse.».

t08 LE GÉNÉRAL BOULANGER

On apporte des nouvelles de l'hôtel du Louvre, devant lequel mille ou douze cents curieux ne cessent de stationner. Le général est pourtant sorti depuis midi.

Il est cinq heures.

Les antiboulangisles, refoulés de partout, se sont de nouveau reconstitués en un groupe d'au moins quinze cents personnes.

Ils se dirigent vers le Palais-Bourbon quand, à l'angle du boulevard Saint-Germain et de la rue du Bac, ils rencontrent un tramway d'où descend à leur vue M. Hubbard, député de Seine-et-Oise, naguère encore étudiant.

Il s'approche d'eux, les interroge, apprend qu'ils ont à se plaindre de la police, qui semble, disent-ils, favoriser les boulangistes.

On va pouvoir en juger car, pendant que les antiboulangistes défilent sur un trottoir derrière M. Hubbard, un groupe de jeunes gens longe l'autre trottoir en criant : < Vive Boulanger. >

Une brigade accourt, cherche de quel côté elle s'élancera. Comme les antiboulangistes sont plus nombreux et conséquemment crient plus fort, c'est par eux que les agents commencent. M. Hubbard leur montre sa médaille. Il parlemente avec le brigadier. On le laisse passer, suivi d'une vingtaine d'étudiants, dont douze en voiture. La bande débouche du boulevard Saint- Germain. On signale son approche à nos représentants dont quelques-uns se rendent sur la terrasse. Les étudiants s'approchent de la grille, qui est fermée. M. de Mahy accourt derrière les barreaux, leur demande ce qu'il? veulent. Ils viennent protester contre la conduite des agents qui, la veille, les ont violemment repoussés. Ils ont bien le droit de crier : « A bas Boulanger! »

1888. — SEMALM^ BKUYAiNTE 109

quand on a si souvent crié : « Yive Boulanger ! » Après discussion, il est convenu qu'ils accompagneront M. Hubbard, à la Chambre. On laisse pénétrer huit d'entre eux dans le palais, mais on ferme les grilles devant les autres.

Très fiers, les délégués pénètrent dans la salle des gardes où ils sont reçus d'abord par les deux questeurs, puis par les députés de la Seine et par un assez grand nombre de représentants des départements.

Ils demandent la permission de rédiger la requête dont le texte suit :

« Messieurs, nous venons protester au nom de la jeunesse des écoles contre les agissements de la police à notre égard. Pour nous être livrés à une manifestation patriotique et républicaine, nous avons eu à subir d'une part les injures et les attaques d'une troupe d'énergumènes à la solde des boulangistes, d'autre part, les brutalités de la police.

« Au nom de la jeunesse républicaine, nous protestons énergiquement et profitons de cette occasion comme de toutes celles qui se présenteront certainement encore pour affirmer hautement et nos sentiments sincèrement républicains et notre amour de la liberté et notre haine de la tyrannie.

« Vive la France 1 Vive la République !

« Les délégués des étudiants de Paris auprès des Facultés de l'Etat,

« Perrau, Faculté des sciences; Youlgre, Faculté de médecine; Rouquette, Faculté de droit; Rol'llet, Faculté des lettres; Warman, Faculté de droit; Cornot, Ecole des Beaux-Arts; CHERciiErPSKY, Ecole de physique et de chimie: Bonnamour, Faculté des lettres. »

Cette protestation est confiée à M. Anatole de la Forge qui s'engage à la remettre à M. Charles Floquet.

Les délégués sortent. Leurs amis les accueillent par les cris de : « A bas Boulanger ! » tandis que les autres vocifèrent : « Vive Boulanger! » Les agents repoussent indifféremment les uns et les autres. L'heure du dîner approche. Chacun rentre dans son quartier.

Et voilà que, dès huit heures, le boulevard Saint- Michel prend un air de fête. On l'encombre, en riant, en échangeant des poignées de main. Tout respire la joie.

Mais, une demi - heure après, apparaît devant l'établissement Vachette, une bande de trois cents étudiants, tous armés de cannes. Ils viennent du Luxembourg et chantent : « Conspuez Boulange ! -'>

A mesure qu'ils descendent vers la place Saint-Michel, leur nombre augmente. Ils longent de préférence le côté des numéros impairs. Sur le côté pair se forme une autre bande qui les siffle en poussant quelques cris de « Vive Boulanger ! >

Les agents, en pèlerine, ce qui empêche de voir leurs numéros, les laissent d'abord faire. Un va-et-vient s'établit entre les cafés Vachette et de la Source. Les antiboulangistes varient alors leurs chants par ce couplet :

11 donnera sa démission

Tontaine, Il donnera sa démission

Tonton.

A neuf heures vingt, le nombre des boulangistes s'accroît d'une bande de jeunes garçons bouchers.

Les cris de : Vive Boulanger! » égalent ceux de : « Cons'uez ! »

1888. — SKMAINE BRUYANTE 41i

Arrivent alors deux cents agents des brigades centrales sous la conduite d'un officier de paix. Ils chargent assez brutalement les boulangistes et les antiboulangistes. Cinq ou six jeunes gens sont arrêtés.

Les deux troupes se dispersent dans les rues latérales et se reforment presque aussitôt pour recommencer à la hauteur du musée de Cluny.

Les cochers d'omnibus et de fiacre crient : « Vive Boulanger! f

Un étudiant, assis à la terrasse de la Source, voyant passer un agent, l'interpelle de la sorte :

« — Viens ici, que je te casse cette chaise sur la gueule. »

Tous les commerçants du boulevard Saint-Michel, sauf les limonadiers, ont fermé leur boutique.

On se montre un omnibus sur l'impériale duquel les étudiants ont fait monter de jeunes étudiantes qui, d'ailleurs huées par la foule, braillent : « A bas Boulange ! »

Pendant ce temps, la foule, tout entière composée de curieux, se masse sur les trottoirs en bordure de la place du Palais-Royal. Elle est plus compacte devant le Conseil d'Etat, et observe les fenêtres, non éclairées, de l'appartement du général.

A neuf heures vingt-cinq, une petite bande arrive en criant, tantôt : « Vive l'armée ! » et tantôt : « Vive Boulanger ! ■»

Elle est facilement refoulée.

On entend alors ce cri : « Rue de Richelieu ! »

Les manifestants se reforment du côté du Théâtre- Français, puis se dirigent vers la rue Montmartre.

Une autre bande les suit. Celle-ci, qui vient également de passer devant Thotel du Louvre, est antiboulangiste.

Elle se compose principalement de compagnons anarchistes qui crient : « A bas le dictateur ! »

A ce moment, il va, rue Montmartre, entre les rues Joquelet et des Jeûneurs, une afQuence énorme, mais qui ne stationne pas. Les agents, très nombreux, obligent à circuler.

Peu de cris. De temps en temps, à peine un « Vive Boulanger ! » isolé.

A dix heures cinq, une bande se forme, puis se dirige vers les boulevards. Trois cents jeunes gens à mine suspecte la composent. Elle parvient jusqu'à la rue Richelieu et est dispersée sans peine par quelques agents.

A l'angle du faubourg Montmartre, les curieux attendent patiemment une manifestation sérieuse.

L'un d'eux dit tout haut à sa femme, qui veut revenir en arrière, ces mots naïvement féroces :

— Mais d'ici nous ne verrons pas la collision...

Il y a de bonnes raisons pour que la rive droite soit tranquille. Les agents, massés sur les ponts, ne permettent pas aux groupes d'étudiants de passer sur la rive droite.

Vers onze heures, il y a peut-être dix mille personnes sur le boulevard Saint-Michel et dans la rue des Ecoles.

Boulangistes et antiboulangistes. également nombreux, se battent entre eux, malgré la police qui, littéralement en furie, ne parvient pas à rétablir l'ordre.

Les femmes, dont beaucoup sont en cheveux, poussent indifféremment les deux cris

On fait courir le bruit que le général Boulanger est au Ghàtelet.

C'est là que tout le monde voudrait se rendre ; mais la police, très bien commandée, est victorieuse à l'entrée des ponts.

On ne passe pas.

On se demande vers minuit quand cela finira.

Lorsqu'on est fatigué de crier pour ou contre Boulanger, on chante : « Esprit saint des...»

Et l'on apprend qu'une collision, plus bruyante que sérieuse, s'est produite, vers dix heures, aux Halles- Centrales.

La rue Montorgueil a été envahie ; il y a eu vingt incidents entre manifestants et agents.

Sur le boulevard Montmartre, vers minuit, passe une bande de deux cents manifestants qui crient : « Vive Boulanger 1 »

Un client de la brasserie Zimmer réplique par le cri de : tt A bas Boulanger ! » On lui lance une pierre qui brise une des grandes glaces de l'établissement.

Rue Montmartre, deux journalistes, qui appartiennent au Parti National, ayant crié : « A bas le dictateur! » sont poursuivis et frappé? par des boulangistes, ce qui provoque une charge d'agents ; les femmes affolées ont principalement à en souffrir. Que diable font-elles là ?

Le lendemain, dimanche, onze députés, parmi lesquels MM. Anatole de la Forge, Bourneville, Camélinat, Labordère et Mesureur, présentaient, à dix heures du matin, les huit délégués des étudiants au président du Conseil.

M. Floquel a commencé, comme c'était son devoir,

par excuser les agents, — de la rigueur desquels se plaignaient tout particulièrement les étudiants.

— Nous croyons néanmoins, ont dit ceux-ci, avoir le droit, quand de si nombreux groupes poussent le cri séditieux de : « Vive Boulanger ! » de pousser, nous, un cri plus constitutionnel. Nous reconnaissons que la rue doit être silencieuse. Ce n'est pas nous qui avons commencé à troubler l'ordre^public !...

On s'est séparé sur cette déclaration de M. Floquet :

— Je vous promets qu'avant jeudi, ou dimanche au plus tard, nous en aurons fini avec les manifestations boulangistes. Je ne peux, toutefois, arriver à ce résultat qu'avec votre concours. Promettez-moi, au nom de vos camarades, de ne plus sortir de votre quartier avant la fin de la semaine, et je vous promets, moi, que dans huit jours, tout sera fini.

Les délégués ont pris rengaaement demandé; ils ont immédiatement répandu dans le quartier Latin un mot d'ordre conforme à leur promesse.

A deux heures, j'étais au siège même de l'Association générale des étudiants, qui compte deux mille membres. On sait que les étudiants sont au nombre de douze mille.

Cette association est purement amicale; il lui est interdit de s'occuper de politique; ses membres ont, toutefois, la liberté d'agir individuellement à leur guise.

Un certain nombre ne se sont pas privés de prendre part aux manifestations. D'aucuns n'ont même pas eu à s'en louer. Deux d'entre eux ont le front garni de bandes. On m'en cite un qui a été frappé à la tête d'un coup de canne si violent que les docteurs ont ordonné le lit pour quatre ou cinq jours au moins.

1888. — SEMAINE BRUYANTE lio

L'Association comprend à peu près treize cents antiboulangistes et sept cents boulangistes; mais ses membres sont fidèles aux statuts qui les régissent et les antiboulangistes se sont bien gardés d'afficher, dans le siège social, les placards invitant à la manifestation. Ils se sont contentés de recueillir des signatures pour l'approbation de la déclaration officielle des délégués.

Tous sont enchantés de M. Anatole de La Forge, qui a chaleureusement plaidé leur cause auprès de M. Floquet.

Quelques instants après, je rencontre un étudiant en pharmacie qui me dit :

— Depuis le commencement de la campagne boulangiste, les camelots, les marchandsde journaux et de chansonsenl'honneurdu général ont envahi notre boulevard. En ces derniers jours surtout, l'invasion est devenue insupportable. Des groupes ont parcouru le quartier en chantant les couplets que vous connaissez et en insultant parleurs vivats à nos convictions politiques. C'est alors que nous avons résolu de protester. Nous prétendons être les maîtres chez nous. Qu'on nous laisse tranquilles au quartier et nous ne provoquerons personne. Vous reconnaîtrez, d'ailleurs, que la plupart des contre-manifestants sont payés; il y avait parmi eux de nombreux garçons bouchers. C'est pour éviter des désordres peut-être plus graves que nous avons manifesté. Maintenant, d'ailleurs, mes amis et moi, ferons tous nos efforts pour qu'il ne se produise rien, à moins qu'on ne nous provoque.

Chemin faisant, je constate que le- marchands de

photographies du quartier Latin ont eu la prudence de faire disparaître de leurs vitrines le porlrait du général.

Un grand nombre d'étudiants, très autorisés, nous déclarent que c'est moins à lui qu'à son entourage qu'ils en veulent. Ils me citent notamment deux de ses familiers, MM. Laguerre et Vergoin, contre lesquels leuranimosité, depuis longtemps, est grande. L'un et l'autre pourtant étaient naguère encore étudiants.

Et, dès huit heures du soir, on commençait à ne tenir qu'à moitié les promesses de la journée.

Un premier rassemblement se formait rue des Ecoles. Deux cents étudiants panachés de badauds criaient, sans en venir d'ailleurs aux mains, les uns : « Vive Boulanger ! » les autres : « A bas Boulanger! »

A neuf heures, les deux partis se divisent. Du cùté des numéros pairs, vont et viennent les antiboulangistes, dont beaucoup brandissent au-dessus de leur tète de formidables gourdins.

Les boulangistes sont relativement peu nombreux. Ils suivent ou précèdent leurs adversaires. A l'entrée de la rue de l'Ecole-de-Médecine, les agents se mettent en ligne; ils font évacuer le trottoir.

Devant Vachette, se massent les antiboulangistes. A eux se mêlent un grand nombre de lycéens en uniforme, qui seraient contents d'ennuyer quelque peu la police avant de rentrer au bahut.

Les boutiques se ferment. Les collégiens, en belle humeur, s'amusent à battre le rappel sur les devantures de fer.

Il y a en ce moment dix mille personnes au moins sur le boulevard.

Les antiboulangistes, côté impair, et les boulangistes,

côté pair, se contentent de se regarder en braillant à qui mieux mieux et vont ainsi du musée de Gluny au Luxembourg.

Pendant ce temps, rue Montmartre, à l'angle de la rue d'Aboukir, se réunissent cinq cents boulangistes, qui se mettent à courir en criant : « Au quartier ! »

Au moment où ils arrivent sur le boulevard Saint- Michel, les agents s'élancent. Les boulangistes glissent entre ceux-ci comme des poissons entre les mailles d'un filet et vont se joindre à leurs amis du « quartier ».

La chaussée toutefois est maintenue libre par la police.

A neuf heures trois quarts, des cris retentissent du coté de Saint-Louis. Des agents viennent d'arrêter un collégien. « Rendez le potache! »

M. Lejeune, commissaire de police, accourt.

Il donne Tordre de mettre en liberté le jeune manifestant et de ne pas faire attention aux lycéens.

Rue Racine, une collision s'engage. Les adversaires se lancent à la tête des débris d'asphalte.

Rue Soufflot, des antiboulangistes houspillent violemment un petit pâtissier qui n'a guère plus de douze ans.

Il a crié : « A bas les calotins ! »

A partir de dix heures, la manifestation bat son plein. Les cris sont assourdissants. Pendant que les antiboulangistes, du côté de la Sorbonne, ne cessent de chanter: « Conspuez Boulange ! » de petites bandes boulangistes, qui se succèdent en face, répondent par : « Conspuez Ferry! Vive Boulanger! »

Autour du bassin de la rue de Médicis, une bataille à coups de cannes s'engage. L'oiïicier de paix Péclwrd,

J 18 LE GÉNÉRAL BOULUNGER

qui a la main droite encore endolorie et tuméfiée par un coup violent reçu la veille, s'élance avec vingt hommes et disperse les combattants.

Un quart d'heure plus tard, nouvelle bagarre rue Soufïlot, devant la taverne des Étudiants.

Impossible de reconnaître dans cette mêlée quoi que ce soit, qui que ce soit.

Une trouée est habilement faite par les agents de M. Baissac, l'officier de paix du cinquième: ils séparent la multitude en deux tronçons.

A partir de ce moment, les conflits vont se succéder de minute en minute.

Les patrons de brasserie font précipitamment rentrer leur matériel u déterrasse ».

Du haut de leurs sièges, deux cochers de la station de fiacres de la rue de Médicis jugent à la Gavarni les incidents.

— Et dire, s'écrie l'un, qu'y sulfirait de deux pompes à vapeur pour balayer tout ça I...

— Ben oui, réplique l'autre, des pompes à vapeur! Des pompes à Richer, plutôt !

Comme pour donner raison à ces philosophes pratiques, la pluie se met à tomber.

La foule diminue sensiblement.

Et le lendemain lundi, 23 avril, grande désillusion pour ceux qui, vers deux heures, attendaient, soit à la porte de l'hôtel du Louvre la sortie du général Boulanger, soit aux environs du Palais-Bourbon, son entrée à la Chambre.

Le général était à Neuilly où, désirant quitter Thôtel

du Louvre pour s'installer définitivement, il visitait des hôtels.

M. Montpellier, officier de paix, donnait lui-même le renseignement au public.

Pas de meilleur moyen pour éloigner les candidats manifestants.

Vers quatre heures, apparaît, sur le pont de la Concorde, une petite troupe déjeunes boulangistes, qui, ne trouvant rien à faire autour de la Chambre, se portent vers le palais municipal, devant lequel on assure que se forme une manifestation.

Ils suivent la rue de Rivoh, chantent : « C'est Boulange ! » en passant devant l'hôtel du Louvre , et arrivent, bruyamment mais gaiement, sur la place de l'Hôtel-de-Yille, où le service d'ordre a été doublé. Devant le palais municipal, badaudent quelques centaines de curieux, au milieu desquels les possibilistes et compagnons anarchistes sont en grande majorité. Ils se plaignent de n'avoir pu trouver place dans les tribunes publiques, qui sont bondées. Désespérés de ne pas entendre les conseillers interpeller le préfet sur la conduite des gardiens de la paix, que chacun, à son point de vue, déclare abominable, ils se retirent mélancoliquement.

A cinq heures, je reçois, au Figaro, la visite de deux délégués des étudiants. Us me remettent la lettre suivante, qui doit servir de carte d'entrée à une réunion projetée :

« Monsieur,

« Au nom des étudiants, je suis chargé de vous prier d'assister, ce soir lundi, ^3 avril, à la réunion qu'ils

organisent à la salle Jussieu, 29, rue de Jussieu, à huit heures et demie.

« La carte d'étudiant étant exigible, la présente lettre vous servira de carte d'entrée.

« Agréez, monsieur, l'expression de mes salutations empressées.

< Pour le comité d'initiative, »

{Suit la signature.)

On aurait dû, me disent les deux délégués, se contenter d'afficher l'annonce de cette réunion à l'intérieur des écoles.

Un certain nombre de boulangistes ont lu certainement les placards qu'on a collés dans les rues. Il se peut qu'ils veuillent troubler la réunion. Aussi prend-on de grandes précautions pour qu'il n'y ait absolument dans la salle que les ayants-droit.

J'apprends, d'autre part, que les affiches en question ont été lacérées et enlevées. Par les boulangistes ou par les agents ? Mystère.

Que se proposent les étudiants?

Ils veulent d'abord nommer une commission qui délibérera sur la conduite à tenir, ensuite entendre les délégués qui doivent leur rendre compte des deux démarches faites auprès de M. Floquet, car ils ne se sont pas contentés d'aller, dimanche matin, chez le président du Conseil; ils lui ont porté, le lendemain à cinq heures, une déclaration ainsi conçue :

« Les soussignés déclarent adhérer à la démarche faite, le samedi 21 avril, à la Chambre des députés. »

Suivent mille signatures recueillies en deux jours.

Il paraît que, depuis la remise de cette déclaration, trois cents autres signatures ont été déposées sur une copie.

Et, le soir, à huit heures et demie, j'étais salle Jussieu, alias salle de l'Ermitage, déjà célèbre parla fête commémorative de l'exécution de Louis XVI et par les conférences de Louise Michel sur la littérature moderne.

Cette fois, la salle est si bien envahie que les étudiants sont forcés, non seulement de déborder dans la cour, mais encore de monter sur les fenêtres et sur les marches de l'escalier de l'autre corps de bâtiment.

A l'entrée est un plateau où l'on jette des sous pour les frais.

La recette ne dépasse guère soixante francs, dont la moitié, — c'est voté, — sera remise au parti ouvrier. Le fait est à relever.

Les votes, ici, s'opèrent de façon assez originale. Au lieu de lever le bras, on lève sa canne. Oh! cette armée de cannes, de massues plutôt, au-dessus des têtes. Cela vous a un aspect véritablement territiant.

On commence par nommer un comité d'organisation antiboulangiste.

En feront partie MM. Perreau (de la Faculté des sciences), La Chesnais(idem), Stiévenart (des Mines), de Crévecœur et Bernard (de la Faculté de droit), Yachal, etc.

M. Perreau a été élu président.

Il était parmi ceux qu'a reçus M. Floquet. Il n'avait pas, dit-il, la mission officielle de parler au nom de ses camarades. C'est M. Hubbard, député de Seine-et-Oise, qui l'a bombardé délégué.

On a vu plus haut que ses camarades ont largement ratifié ses pouvoirs.

Que cette phrase solennelle ne semble pas exagérée. Sur la rive droite, on est très tenté de ne pas tenir compte des étudiants. Ceux-ci, au contraire, se prennent tout à fait au sérieux. Il faut reconnaître qu'il en est beaucoup parmi eux qui ont une barbe vraiment électorale. L'un des plus influents est secrétaire d'un très haut personnage politique et doit diriger dans quinze jours les élections municipales de je ne sais quel pays.

Ces futurs avocats parlent généralement assez bien. L'un d'eux dit :

— Quand nous crions : « A bas Boulanger ! > nous crions : « Vive la République ! »

... Nous avons avec nous tous les honnêtes gens... Si nous parvenons à endiguer la dictature, c'est un signalé service que nous rendrons au pays...

Bref, les étudiants se déclarent prêts à la lutte, mais s'engagent à rester tranquilles tant qu'on ne les provoquera point.

Pas besoin de faire une réunion s'il ne doit pas en sortir un ordre du jour.

On en présente sept qui — chose plus extraordinaire — sont tous votés... à l'aide des fameuses cannes î

Je résume ces ordres du jour en un seul qui les contiendra tous :

« Les étudiants de Paris, réunis en assemblée générale le 23 avril 1888, confirment les démarches faites par les délégués du quartier latin, constituent un comité chargé de les représenter, s'engagent à tenir jusqu'à la fin de la semaine la parole donnée au président du Conseil et continueront à organiser la défense de la République, ï

1888. — SEMAINE liRUYANTE 1^3

On sort à dix heures cinq. A la porte, on me remet un petit placard autographié contenant ces mots :

« Mardi soir, 24 avril, à 8 h. 1|2, 46, rue de la Montagne-Sainte-Geneviève (Salle Gaucher).

Page 1