ÉTUDIANTS
« Réunion publique « Pas de dictature !.. Pas de plébiscite!... « La République en danger. »
« Prière de communiquer. »
Sur le trottoir opposé et dans les rues avoisinantes sont un certain nombre de boulangistes qui, devant la sortie en masse de ces étudiants barbus et armés de cannes, nejugent sans doute pas à propos de manifester. Il faut dire aussi qu'il y a, échelonnées dans la rue Linné, dans la rue des Ecoles, de petites escouades d'agents, toutes prêtes à marcher.
L'inspecteur divisionnaire Maurice, en uniforme, surveille les mouvements de la foule, étudiants, boulangistes et curieux.
Vers dix heures et demie, à l'angle du boulevard Saint- Germain et du musée de Gluny, des altercations s'engagent entre étudiants et agents. Il en résulte deux arrestations, mais qui ne sont pas maintenues.
Tout doucement, les gardiens divisent les groupes, qui se fondent, pour ainsi dire, dans les cafés et les brasseries.
A onze heures, le boulevard a repris sa physionomie habituelle, moins gaie cependant que d'habitude, car la pluie commence à tomber.
Ji4 LE GÉNÉRAL BOULANGER
Et voilà le quartier Latin qui va s'apaiser piano, pianissimo. Tout passe, tout lasse, tout casse. M. Floquet n'aura pas besoin de recourir à la cavalerie.
Il n'y a guère eu de tapage le lendemain mardi que dans une petite salle de la rue de la Montagne-Sainte- Geneviève.
Les journaux dévoués au général avaient bien annoncé une réunion boulangiste qui devait avoir lieu dans un grand café du boulevard Saint-Germain, à quelques pas de la réunion antiboulangiste de la Montagne-Sainte- Geneviève.
Déjà on escomptait la bagarre qui se produirait à la sortie quand se rencontreraient les deux partis.
Le propriétaire du café a refusé sa salle.
Cet homme assurément n'aime pas le scandale.
Ceux qu'avait attirés l'annonce de la réunion boulangiste n'ont pas voulu perdre leur soirée. Ils se sont rendus en masse salle Gaucher, à la réunion antiboulangiste. C'est assez dire que la séance a été des plus orageuses.
Les chapeaux mous et les chapeaux haute forme étaient à peu près à égalité. Chaque orateur a donc eu tort.
L'étudiant Normand, le célèbre anarchiste qui s'est signalé à l'Ecole de pharmacie et en maint autre lieu, a cru devoir parler en faveur du général.
Un second orateur a tonitrué contre lui.
Les antiboulangistes ont hué Normand, et les boulangistes ont conspué l'autre.
Seul, Labusquière, à cause de sa voix archiméridionale, est parvenu à se faire entendre- Je l'ai regretté
pour lui. Il n'a attaqué l'ennemi qu'à l'aide d'arguments dont chacun a soulevé le cri : « C'est faux ! c'est faux ! » D'après le citoyen Labusquière, le général Boulanger voulait absolument que le gouvernement déclarât la guerre à l'Allemagne après l'incident Schnœbelé.
Il faut être juste. Les initiés savent pertinemment que jusqu'à la conclusion de l'incident, le général Boulanger, alors ministre de la guerre, s'est montré absolument inquiet. Quand plus tard Labusquière a appelé Boulangerie désorganisateur de l'armée, la salle a protesté par des cris indignés qui ont troublé tout le quartier. Une blanchisseuse affolée a aussitôt fermé sa boutique. Si les révolutionnaires veulent tomber le boulangisme, il est nécessaire qu'ils travaillent un peu et préparent mieux que cela leurs arguments. A la fin toutefois, Labusquière a fait applaudir des phrases de Provence.
Bien curieuses vraiment, ces salles mélangées. Le parti qui hurle trouve toujours qu'il a le droit de hurler, mais il ne veut pas admettre que l'autre parti ait, à certains moments, le même droit.
D'où des apostrophes, des querelles, des injures.
— A la tribune, l'interrupteur ! A la porte, le gêneur ! A bas l'antiboulangiste! A mort le boulangisle! î !
Au point de vue pittoresque, c'est réellement curieux. Seulement, pour peu qu'on ait des nerfs, cela ne tarde pas à devenir irritant.
J'avais emmené avec moi un ami qui désirait voir une réunion et qui, dès les premiers incidents, m'a dit : « Si nous nous en allions? >
Et, dans les rues voisines, attendant vainement des manifestations, MM. Caubet, chef de la police munici-
pale, les inspecteurs divisionnaires Siadoux et Maurice, les officiers de paix Baissac et Péchard, les commissaires de police Lejeune et Everard, commandent en personne les forces de la police.
Chose bizarre, ce sont eux qui, à un moment donné, ont dit d'eux-mêmes :
— Eloignons-nous. Nous formons un rassemblement.
A la dernière heure, je reçois une délégation de huit étudiants boulangistes, tous électeurs, qui me prient d'insérer la note suivante :
« Un comité protestataire d'étudiants boulangistes vient de se former.
« Les adhésions sont rerues provisoirement, oo, rue de Seine.
Signé : Madext, étudiant en médecine; Varrt- Eybord, de la Faculté des sciences; Paul Pascal, étudiant en droit.
Ces messieurs ont l'intention de ne faire aucune manifestation extérieure, mais se déclarent prêts à résister à toute provocation.
Ils n'ont pas eu à résister.
N, i, ni, c'est fini.
Le quartier Latin va se remettre au travail.
Il ne faut pas prêter aux choses plus d'importance qu'il ne convient. On a mené grand tapage à propos du dîner offert le ^1 avril à ses partisans par le général Boulanger.
En voici la très simple histoire : Le vendredi précédent; pendiint qu'on commençait à s'agiter autour de la Sorbonne, M. Charles Lalou, directeur de la Finance, donnait à dîner, en son hôtel de l'avenue Hoche, à vingt de ses amis, dont le général Boulanger.
L'ancien ministre était naturellement à la place d'honneur.
Au Champagne, M. Lalou se leva et lui porta un toast.
— Messieurs, dit le général, je vous demanderai la permission de ne pas répondre aux paroles trop élogieuses de notre amphitryon. Il n'y a ici que des amis qui n'ont pas de toasts à se porter. La soirée a été tellement agréable que nous la renouvellerons, si cela vous plaît. Je vous invite tous à diner avec moi à huitaine.
Il n'y eut naturellement [tas de protestation et voilà
comment, sans malice, le vendredi s'est trouvé choisi et comment MM. Charles Lalou et son frère Louis, MM. Laguerre, Laisant, Rochefort, Glovis Hugues, Laur, Le Hérissé, Michelin, Eugène Mayer, le comte Dillon, le docteur Susini, Vergoin, etc., se sont trouvés attablés une fois de plus autour du député du Nord.
On n'était que vingt chez Lalou, mais il faut croire que, pendant la semaine, le général a eu souvent l'occasion de répéter le mot usuel : « Quand il y en a pour vingt, il y en a pour vingt et un. »
On avait dressé trente-deux couverts dans le grand salon du Café Riche, tout particulièrement orné pour la circonstance. M. Lalou avait fait placer sur la cheminée un très beau buste en bronze, représentant le général en grande tenue, et un faisceau de drapeaux tricolores surgissant d'une corbeille de fleurs.
La table était garnie de nombreux vases d'oeillets rouges, dont la plupart avaient été envoyés par des anonymes.
Dès sept heures et demie, il y avait à peu près trois cents curieux autour du Café Riche et peut-être encore plus d'agents.
Le général, portant sur l'habit la plaque de grandofficier de la Légion d'honneur, est arrivé à huit heures et quart avec le comte Dillon et a été acclamé.
De même Rochefort. De nombreuses mains ont serré celles de Déroulède. A part ces menus incidents, l'entrée s'est faite sans encombre.
Le diner a été très luxueux comme service, mais la conversation a absolument manqué de solennité. Le général Boulanger se tient au milieu de ses amis politiques comme il devait être avec ses camarades de régiment
Autour de lui, outre les personnes déjà citées : MM. Rorie, Naquet, Brugeilles, Delattre, Duguyot,Farcy, Lesguillier, Saint-Martin, Turquet, Aurélien SchoU, Vaciier, que son voisin, M. Ghevillon, le joyeux député desBouches-du-Rhône, égaie de ses lazzis.
Pendant le repas, la foule grossit devant le Café Riche, bien que les agents fassent courir le bruit que le général n'y dîne pas.
Ce propos peut paraître d'autant plus vraisemblable que Ton a éteint les lumières de presque tous les salons qui donnent sur le boulevard et sur la rue Le Peletier, et que le salon des glaces, où a lieu la petite fête, ouvre ses fenêtres sur la cour.
Au dessert, M. Naquet se lève, et au milieu d'un grand silence, prononce un IrèslongtoastdontvoicilasLibstance:
— Si je bois à vous, général, ce n'est pas seulement parce que je vous aime, c'est encore et surtout parce que je vous estime. Je salue en vous la grande force nationale de notre cher pays. Il serait naïf de parler de votre patriotisme, qui n'a jamais été mis en doute. Si tant de républicains sont assis autour de vous, si je suis moi-même ici, c'est parce que personne ne doute de vous. Vous avez créé le grand parti national. Vous avez rallié tous les hésitants. Grâce à vous^ les élections prochaines se feront sur un seul et unique terrain, celui de la vraie République.
Le général Boulanger répond en ces termes :
Messieurs, Je remercie mon excellent ami, l'honorable sénateur de Yaucluse, des paroles si bienveillantes pour moi qu'il
vient de prononcer, et qui expriment mes sentiments avec une si grande netteté.
Je ne répondrai rien aux quelques mots qu'il a dits de la question extérieure. Gomme lui, je pense que pour un pays le seul moyen d'assurer la paix est de se mettre en mesure de faire victorieusement la guerre, si l'on est forcé de la subir; et c'est pourquoi fortifier notre armée a été ma continuelle préoccupation.
J'ai répété plusieurs fois, quand j'avais Thonneur d'être ministre, que, si je voulais la guerre, je serais un fou, mais que, si je ne mettais pas le pays dont les forces m'étaient confiées en état de la faire, je serais un misérable. Je n'ai rien à ajouter aujourd'hui à ce que j'ai dit alors.
Au point de vue de la politique intérieure, je suis non moins d'accord avec mon ami M. Naquet pour répudier toute idée de dictature.
Si j'ai quelque popularité, c'est, comme il l'a fort bien dit, les injustices de mes ennemis et les hostilités des populations contre le parlementarisme qui me l'ont faite. Je ne l'ai pas cherchée ; aussi longtemps que j'ai tenu l'épée qu'on a brisée dans ma main, je n'ai songé qu'à servir mon pays en soldat.
Jeté dans la politique par ceux-là mêmes qui m'accusent d'en faire, je n'ai qu'un désir : voir mon nom servir de ralliement à tous les citoyens, pour sortir de l'état anarchique dans lequel nous nous enlisons chaque jour davantage. Je n'aspire qu'à une chose : contribuer à la consolidation de la République, que je ne sépare pas^ que je ne séparerai jamais de la patrie.
Cette République, on vient de vous le dire, ne doit pas être une République étroite, fermée. Ce doit être
une République ouverte, où tous seront admis, sans que nous ayons à demander, à qui que ce soit, d'oii il vient.
La seule chose que nous ayons le droit d'exiger, et que nous sommes résolus à exiger de ceux qui entendent marcher avec nous, c'est que, sans rien abandonner de leurs affections personnelles, ils se placent résolument comme nous sur le terrain de la République, le seul sur lequel puisse se constituer un parti véritablement national, recruté dans tous les partis actuels, indistinclement.
Quant aux programmes, j'en pense ce qu'en pensait autrefois le patriote dont les opportunistes ont fait un demi-dieu. Je pense qu'il est impossible de continuer à multiplier à l'infini les questions, sauf à n'en résoudre jamais aucune, et qu'il faut aborder les problèmes politiques les uns après les autres, en procédant scientifiquement.
Cette méthode, toujours vraie, l'est surtout aujourd'hui que le régime parlementaire a réduit la Chambre à ne se passionner que pour les personnes et à ne trouver d'énergie que pour renverser les cabinets.
Ce système politique, qui met les ministres à la merci du Parlement dont ils émanent, a donné lieu, ainsi que le prévoyait Bastiat en 1849, à un déchaînement d'ambitions qui ne laissent de place que pour les crises ministérielles et qui ne permettent à aucun progrès d'aboutir.
Il est donc bien inutile de fausser l'esprit du peuple en faisant miroiter à ses yeux des réformes dont on sait que la réalisation immédiate est impossible.
Le seul point sur lequel il faille insister, c'e-^t la con-
dition qui rendra plus tard toutes les autres réformes possibles et qui, par conséquent, les prime toutes. Elle se résume en deux propositions : dissolution et revision par une Constituante, sur le terrain d'une République ouverte, libérale et démocratique.
Obtenons d'abord cela. Quand nous aurons conquis ces instruments primordiaux et indispensables de tout progrès, nous pourrons aborder les problèmes politiques et sociaux qui s'imposent à la pensée de tous. Jusque-là nous ne le pouvons ni le devons.
Maintenant, messieurs, attendez-vous à voir mes ennemis ne pas tenir plus compte des déclarations que je viens de faire, qu'ils n'ont tenu compte de mes déclarations antérieures. Attendez-vous à les voir négliger mes paroles pour s'attacher exclusivement à je ne sais quels racontars fabriqués dans je ne sais quelles officines, et à y persévérer, malgré toutes les dénégations dont ces racontars sont l'objet.
Attendez-vous à les voir continuer à me représenter comme un César en expectative, comme un aspirante la dictature.
Et permettez-moi d'ouvrir ici une parenthèse. Je suis vraiment heureux d'en trouver l'occasion.
Bien des fois déjà on m'a imputé, on me reproche encore d'aspirer à la présidence delà République.
Je suis profondément convaincu que la Constitution permet atout citoyen d'aspirer à la première magistrature de son pays.
Mais je vous le dis nettement, je vous l'affirme sur l'honneur : Si à la Constituante quelqu'un proposait la suppression de la présidence de la République, je ferais plus que l'approuver, je serais le premier à la voter.
Qu'on me permette encore de consacrer toutes mes forces à la défense de la patrie : nulle tâche ne sera pour moi plus grande et plus glorieuse.
Attendez-vous à tout de la part de mes adversaires, mais nen concevez aucune émotion. Le peuple a le sens du vrai : son verdict final ne saurait être douteux.
En attendant ce verdict, messieurs, je remercie encore une fois mon honorable ami, je vous remercie,'vous tous qui avez bien voulu, animés du plus pur patriotisme, vous grouper autour de moi, et je bois à la Patrie et à la République.
On applaudit.
Pendant ces deux discours, la foule a grossi. Elle se compose peut-être, à dix heures, de cinq mille curieux, dont beaucoup dans les rues avoisinantes.
On arrête deux manifestanls qui ne veulent pas circuler.
Les invités sortent de table pour passer dans deux autres petits salons où le café est servi. Ils vont et viennent dans tout le premier étage.
A un moment, MM. Rochefort, Laisant et Laguerre ouvrent une des fenêtres du salon bleu que le tout Paris mondain connaît. Les personnes qui sont placées près du café Riche les acclament. Quelques-unes de celles qui sont sur l'autre trottoir sifflent.
M. Michelin veut, lui aussi, voir la foule. Il ouvre une seconde fenêtre. On le prend pour le général. On crie :
— Vive Boulanger !
Il disparaît.
On avait annoncé la venue de Joffrin. Il n'a pas jugé à propos de se déranger. On braille :
i'àA LE GKNERAL BOULANGER
— Où 5 qu'est JoITrin?
De nombreux ami?, qui n'ont pas pris part au dîner, viennent saluer le général, qui se montre avec tous très gai, presque fraternel.
A onze heures trois quarts, il se retire par la rue Le Peletier. Au moment où il monte en voiture, une bousculade se produit. On l'acclame.
On arrête d'abord deux, puis six personnes qui crient trop violemment ou : Vive Boulanger! ou : A bas Boulanger.'
A MINUIT, on arrête encore. Il y a maintenant plus de gardiens de la paix que de manifestants.
Et Joiïrin? Toujours absent. Il doit dormir. Les agents affairés^ bousculés, affolés, seraient bien contents d'être à sa place.
A UNE HEURE, le bruit court que, parmi les personnes arrêtées à la sortie du général, se trouvent MM. Déroulêde, le docteur de Susini et Le Hérissé qui criaient : <■( Vive Boulanger! »
Tous les trois auraient été conduits au poste de la rue de Bichelieu. dont trente agents interdisent rentrée.
Le bruit était exact. MM. Déroulède, de Susini et Le Hérissé ainsi que trente-neuf manifestants ont été arrêtés, mais M. Rolny de Balnègre, commissaire de police du quartier Yivienne, s'est contenté de prendre les noms et a relâché tout le monde vers deux heures du matin.
Et, le lendemain, M. Le Hérissé interpellait le prési-
1888. — LE DINER DU CAFÉ RICHE 'I3o
dent du Conseil sur la question de savoir si le cri de : «I Vive Boulanger! » est un cri séditieux.
Oui, «f Vive Boulanger I » est un cri séditieux.
Ce sera peut-être une raison pour qu'on le pousse davantage.
Je me suis demandé si je ne devais point remanier complètement le récit des voyages que j'ai eu l'honneur de faire avec le général Boulanger.
Après réflexion, je crois qu'il vaut mieux publier dans leur teneur les dépêches que j'ai, de chacune des villes où nous nous sommes arrêtés, envoyées au Figaro.
Rien ne vaudrait leur sincérité.
Je me contenterai de donner en bas de page, dans des notes non moins exactes que mes télégrammes, les détails complémentaires ^
Première dépêche.
Dunkerque, 11 mai 1888.
« Je me paierai Boulange ! > s'écrie tout joyeux mon
cocher quand je lui dis ce matin de me conduire à la
gare du Nord. Aux abords de la gare pourtant, il n'y a
guère qu'une centaine de personnes qui ont tenu à
' J'ai peut-être besoin de dire que les dépèches envoyées aux grands journaux sont transmises, non en abrégé, mais au net, telles enfin qu'elles doivent être imprimées. Grâce à M. Granet, qui fut ministre des postes, Tarticle ainsi expédié ne nous coûte qu'un demi-sou le mot. Le mot ne coûte un sou que quand nous le soulignons, ce qui veut dire : A mettre en italique.
assister au départ. Les agents sont plus nombreux que les spectateurs.
A sept heures et demie, le général arrive. Il est accompagné de M. Laguerre. Il se dirige très tranquillement vers le compartiment qu'il a retenu et qui est au milieu d'un wagon. La Compagnie, fort aimable, a mis les deux autres compartiments à la disposition de la presse. Gomme MM. Boulanger et Laguerre sont seuls, je m'assieds à côté d'eux.
Le général s'en va dans le Nord, comme il irait à une partie de plaisir. Il compte beaucoup sur Dunkerque. Il sait toutefois que le gouvernement a envoyé de nombreux agents dans les différentes villes où il doit se rendre, principalement à Lille. « On sifflera », dit-il.
— Et je noterai fidèlement les sifflets.
— Si vous n'en entendez que cent, ne racontez pas, au moins, qu'il y en a eu cinq mille.
— J'ai le droit, par bonheur, de dire la vérité. Je souhaite qu'elle vous soit agréable, ne m'en veuillez point si mon rôle d'historiographe me contraint parfois à vous déplaire.
— Voici ma. réponse : Je descends à Dunkerque à l'hôtel du Chapeau-Rouge. Tâchez de télégraphier pour qu'on vous y retienne une chambre.
Je me retire pour prendre les mesures nécessaires. La chose est faite. Le comte Dillon et M. Eugène Mayer montent dans le compartiment du général'. Pendant
* On sait que M. Eugène Mayer, rédacleur en chef de la Lanterne, comptait alors parmi les amis les plus intimes du général Boulanger,
Dans le Nord même, c'était lui qui, le plus souvent, tenait la caisse.
Il ne me plaît pas d'insister sur les dissentiments qui depuis ont
ce temps le quai s'emplit. Entre notre train et un autre se glissent à la queue leu leu plus de deux cents employés qui veulent au moins voir de près le général. Il est huit heures, nous partons.
Tout le monde semble savoir que le général Boulanger est en route. A la sortie de Paris, nous voyons aux fenêtres des hommes, des femmes, qui agitent des drapeaux, des mouchoirs. Un chauffeur s'arrange de façon à ce que sa locomotive, qui marche seule, soit tout le temps devant le compartiment de l'élu du Nord. Il beugle : Vive Boulanger !
Avant Chantilly un train passe, tous les voyageurs saluent le général. En entrant à Greil, nous voyons un ouvrier qui agite un drapeau tricolore. La machine s'arrête, un ouvrier se dirige tout droit vers le compartiment du général, l'ouvre et présente un bouquet: la foule applaudit.
Les gares de Glermont, de Saint-Just, sont également encombrées de personnes sympathiques. MM. Camescasse et de Marcère, paraît-il, sont dans le train. On se demande ironiquement s'ils font partie du grand voyage. Nous arrivons à Longueau ; ici la foule est très nombreuse ; le général, qui n'est pas de bois, est forcé de descendre une minute. On facclame. Deux personnes sorties d'un de nos wagons se mêlent à la foule et crient : A bas Boulange !
Nous les retrouvons à Arras dont la gare est bondée. Elles descendent encore du train, se mettent à siffler. Huit personnes à droite des wagons, une à gauche, les
séparé les deux amis. M. Mayer déclare qu'ils sont tout politiques. Le général, le comte Dillon et la plupart des autres membres du comité assurent qu'au fond la politique y est absolument étrangère,
imitent. Pendant ce temps, un vieillord présente un bouquet au général, un monsieur lui tend une lettre. Le train va repartir au milieu de nombreuses acclamations mêlées d'une dizaine de cris dissidents et d'un coup de sifïlet prolongé. A Lens, accueil respectueux ; à Bully-Grenay, descend M. de Marcère en compagnie du baron Pichon. Une vieille femme crie à pleins poumons : Vive notre brave général î Un homme hurle : A bas Boulange ^ !
A Béthune, un homme sort du groupe des boulangistes qui stationnent sur le quai, et, montrant son billet : « Je voulais être là, mon général; ca m'a coûté trente sous, mais ça ne fait rien, nous nous reverrons. »
M. Gamescasse nous quitte à Lillers. Ici encore, du monde. Au milieu des vivats, un sifflet strident; de même à Berguette, oij l'on reconnaît un siffleur qui, h chaque station, descend et remonte.
Foule à Hazebrouck. Le général est acclamé^ excepté par un habitant assez bien ^mis qui vocifère : « A bas Boulange ! » A Bergues, on apporte des placets au général. Une maman qui tient un bébé sur les bras lui dit : « Crie Vive monsieur le général/ »
Enfin, nous arrivons à Dunkerque. Là, tout est envahi. On se croirait à la gare de Lyon, le jour du fameux départ. Il y a tant de monde qu'on ne demande même pas les billets. Devant le salon des premières se tiennent, en habit, les dix délégués du comité boulan-
* On m'a reproché de mettre trop souvent : Dix vivats. Un coup de sifflet. Si j'avais dit le conU\aire, j'aurais menti.
En France, d'ailleurs, on aime mieux acclamer que siffler.
En province surtout, où le siffleur est connu, signalé, où pendant vingt ans on lui rappellera son audacieuse conduite !
giste local que leur présideat, M. Achille Ravinet, présente au général.
A la porte de la gare, quinze voitures, gardées par des gendarmes, attendent l'élu du Nord et son cortège. Il y a peut-être sur la place de la Gare quinze mille personnes criant : Vive Boulanger î A peine trente siffleurs. Il est vrai que le métier n'est pas encourageant... Dès que quelqu'un se montre hostile, ses voisins Tinjurient. le battent. Une vraie foule parisienne.
Le trajet va rap[>eler les scènes de la place de la Concorde, la police exceptée, car des gendarmes précèdent la voiture découverte du général. D'autres nous protègent sur les flancs, et c'est ainsi que nous faisons notre entrée solennelle dans la ville, au milieu des vivats et de rares sifflets aussitôt étouflés. Après un quart d'heure de cet exercice, nous voici dans la rue Saint-Sébastien, où est l'hôtel du Chapeau-Rouge. Les chevaux ne peuvent plus avancer, les vivats sont presque unanimes.
Impossible de descendre les valises. Enfin la police, admirablement dirigée, nous donne un peu de large. On entre vite dans les salles à manger. On est mort de faim. Le général s'installe avec le comte Dillon et quelques amis parisiens et locaux dans une salle spéciale, dont la porte est surmontée d'un faisceau de drapeaux tricolores. Les voitures restent attelées.
Après le déjeuner nous nous dirigeons vers le port. Le général s'était promis de se rendre, auparavant, chez le maire. Mais il a réfléchi. Il s'est dit qu'il n'aurait pas le temps de faire la même chose dans toutes les villes et il a résolu, pour ne mécontenter personne, de s'abstenir partout. Les nouveaux bassins ont déjà reçu
1888. — DANS LE rs'UKD 141
la visite de M. de Frej^cinet et de M. Garnot, alors que ceux-ci étaient ministres des travaux publics. L'un d'eux s'appelle même bassin Freycinet. C'est M. Ravinet qui fait connaître au général le bassin d'évolutions n" 1 . Les ouvriers suspendent leur travail pour acclamer le visiteur. L'un d'eux crie :
« Vive Boulanger, le cuirassier de Ueischoffen! »
Le général prie M. Ravinet de lui montrer les plans et de lui expliquer les travaux. Ainsi ont fait tous les souverains. On se dirige ensuite vers la plage des baigneurs. Je n'ai pas vu la mer. Elle a dû se retirer devant la gloire de l'élu des riverains. On va à Rozendael. Pas de visite plus due; cette commune a donné au général l'unanimité de ses voix, moins quatre. Là, nous nous arrêtons devant un hôpital en construction, un hôpital civil, s'il vous plaît. Aimez-vous les fondations? Ce n'est pas beau, mais le général, toutefois, a l'air d'y prendre le plus vif intérêt.
On revient vers la ville et partout du monde. Dunkerque est en fête. Toutes les communes avoisinantes y sont descendues. Présentement, on s'habille pour le banquet intime que le général offrira au comité local. Une lettre arrive : c'est une adresse des boulangistes d'Esquelbecq, la troisième station entre Dunkerque et Douai; ils prient le général de vouloir bien « se mettre à la portière quand il passera ».
Entre six et sept heures, le général reçoit dans le grand salon de l'hôtel quiconque se présente. D'abord, les dames du port, c'est-à-dire les pêcheuses en toilette des dimanches, avec de belles guimpes et leurs bijoux de famille; puis les anciens militaires du pays, regrettant qu'il n'ait pas sa tenue de général, mais très flattés
tout de même de lui voir sous Thabit l'écharpe de député; ensuite ses électeurs, ou du moins quelquesuns. Ils sont ravis de le voir tout souriant.
— Alors vous vous plaisez chez nous? Je crois qu'on vous a bien reçu!
Il y en a un qui lui dit : « Vous serez notre de Moltke î »
Pour tout le monde le général trouve des mots aimables. Il a la joie enfantine d'un nouveau baclielier qui revient chez les siens.
Je me suis sauvé au café pour commencer à rédiger cette dépêche. On n'y parle que de lui. On semble compter sur lui. L'impression est vraiment bonne.
A huit heures moins le quart, les invités cherchent leur place dans la salle du banquet. Le surtout est splendide. La table est rutilante de fleurs; devant chaque couvert un œillet rouge. Au milieu, le général, ayant à sa droite M. Achille Ravinet; à sa gauche, M. Bossaert, un négociant de Dunkerque. Devant lui, le comte Dillon, ayant à sa droite M. Théophile Lacroix, capitaine au long cours, et à sa gauche M. Ernest Lacroix; négociant, puis M. Laguerre, député, etc.
En tout quarante personnes parmi lesquelles plusieurs de nos confrères. On ne sert qu'à huit heures et quart.
MEXU
Potage dunkerquois
Saumon sauce Riche
F'ilet de bœuf à la Jean Bart
Canetons aux petits pois
Poulets de grains rôtis
Asperi:es en brandies
Jambon d'York à la gelée
Glace nationale
Pdlirseries — Fruits
1888. — D-VXS LE NORD 143
Les vins, très variés, sont délicieux et tout le monde dîne à l'œillet rouge. L'effet de la fleur sur l'habit est même assez joli. Le général a sa plaque de grand-officier de la Légion d'honneur. G^t ornement solennel ne l'empêche nullement d'être gai.
Le dîner est presque un repas de garçons. On remarque le linge : nappe et serviettes sont elles-mêmes à l'œillet. Au Champagne, M. Achille Ravinet porte le toast au général qu'il appelle son cher député. Il est heureux et fier que Dunkerque soit la ville où il ait eu le plus de voix. Aussi espère-t-il qu'elle lui devra toujours une attention spéciale.
Le général répond en substance qu'on peut compter sur lui. Il est de ceux qui se souviennent. En passant devant la statue de Jean Bart, il s'est rappelé la gloire militaire de ce brave marin, si démocrate. Il est heureux d'avoir été compris par la ville où le patriotisme est de tradition.
Tout à l'heure, il a été très touché de la visite des braves femmes du port; elles lui savent gré d'avoir le premier ordonné l'usage de la morue dans l'alimentation de l'armée. Puis, il parle de nouveau de Jean Bart. Trente ans après ce héros, un commissaire anglais était établi à Dunkerque. Yuilà où en arrive un peuple qui s'abandonne. 11 continue par une allusion au procès du traître qui a livré le secret d'une de nos armes à l'Allemagne et qu'on a presque absous. Puis il termine en portant un toast à la ville de Dunkerque. (Applaudissements nourris.)
On va servir le café. Bientôt la journée sera finie. Il -€st temps.
Deuxième dépêche.
Douai, 12 mai J888.
Depuis le matin nous ne traversons que des ovations. Au départ de Dunkerque le bruit tlatteur a commencé. Une foule enthousiaste, massée sur le passage à niveau, a acclamé le général à l'unanimité.
Nous apprenons néanmoins que la fin de la journée sera dure. Une contre-manifestation assez sérieuse est organisée à Lille.
En attendant, nous voici à Bergues oîj, au milieu d'un groupe sympathique, apparaît le mécanicien même de la machine qui vient dire : « Mon général, j'ai servi comme vous en 1870, je suis fier de vous conduire. »
Ils étaient là à Esquelbecq, les boulangistes qui avaient prié leur député de se mettre à la portière. Gomphments échangés, acclamations, et à Hazebrouck, à Béthune, mêmes ovations ; à Nœux, un seul sifflet, très vigoureux, couvert par les cris de : « A bas Ferry ! Vive l'armée ! >
Une chose, pourtant, attriste le voyage. Il paraît qu'à Dunkerque, au milieu des bagarres, il y a eu six personnes blessées; un enfant aurait même eu une jambe cassée. Le général demande qu'on lui fasse un rapport à ce sujet. Il télégraphie pour avoir tout de suite des nouvelles de l'enfant.
Enfin, nous arrivons à Douai, où il y a à peine moyen de circuler. Huit mille personnes entourent les voitures en criant : « Vive Boulanger ! » A ce moment, pas un sifflet, pas un cri dissident.
Devant la gare de Douai soni un petit garçon en habit de communion et une petite fille en robe blanche, chacun
portant une écharpe tricolore et tenant à la main un immense bouquet. Les membres du comité local protègent ces deux enfants que ]e général embrasse. On Tacclame, il monte en voiture et salue la foule. Un riche propriétaire, M. Pinquet, président du comité boulangiste serre dans ses bras le général qui l'embrasse également. La joie publique n'a plus de bornes, je crois assister à une de ces fêtes royalistes que racontaient nos grands-pères émus. C'est une féerie, mais elle a toutefois ses mauvais génies, qui s'appellent ici les opportunistes, et voilà qu'en passant devant un café sis à l'angle d'une rue, le général reçoit une bordée de sifflets et ce sera uniquement à cela qu'aboutiront tous les efforts de ses adversaires. Il doit même regretter de n'être pas plus sifflé, car une ovation folle, inouïe, étouffe aussitôt les protestations.
Des précautions militaires très sérieuses ont été prises. On parle d'un ordre du général de division Billot, commandant le P*" corps d'armée. Cet ordre est arrivé à Douai à une heure du matin, dans la nuit de vendredi à samedi. Le voici :
« Demain, à partir du réveil, toutes les troupes de la garnison de Douai seront maintenues dans leurs casernes. Un piquet de 2o hommes par batterie sera commandé dans chacun des quartiers ou casernes, mais aucune des troupes ne sera déplacée de son casernement et les piquets en armes ne devront sortir que sur une réquisition écrite de l'autorité civile et conforme aux règlements en vigueur.
« Les piquets des quatre batteries du quartier Durulte, place Saint-Jacques, par où doit passer le général Bou-
langer, seront des piquets à cheval qui seront pnîts à toute éventualité, j
Dès dix heures du matin, les portes du quartier Durutte ont été fermées à clef. Au début de la journée, on n'a pas vu un soldat, il n'en a pas été de même plus tard .
Après beaucoup d'elTorts, mais au milieu des vivats, le général parvient à l'hùtel de l'Europe, où un excellent déjeuner est préparé. A l'angle de chaque menu est peint un œillet. On lui présente M. A. Lefebvre, M. Rayant, commandant de territoriale, et plusieurs autres électeurs influents. Il les invite. Repas très fraternel. Au Champagne, M. ExcoITier^ du barreau de Douai, prononce le speech suivant, dont chaque mot provoque des applaudissements :
a Général, je neveux pas vous faire un discours en cette réunion intime. Permettez-moi de vous dire deux mots seulement. Je vous remercie de vous être arrêté à Douai pendant votre premier voyage dans le département du Nord, à l'occasion de votre élection. Vous trouverez ici des gens qui vous sont très sympathiques et qui, s'ils n'ont pas l'expansion bruyante, ne vous en sont pas moins très dévoués.
« Tous avez contre vous, comme partout, une coterie opportuniste qui fait d'autant plus de tapage qu'elle est moins nombreuse et qui a élevé le sifflet à la hauteur d'une institution. Vous avez pour vous la population laborieuse, patriote et vraiment républicaine. Vous avez, aussi ceux qui, tout en ayant peu de goût pour les institutions actuelles, acclament en vous le soldat sans
peur et sans reproche et le politique aussi large que conciliant.
« Général, je bois à la santé de notre cher député. »
La fin surtout de ce speech a été très goûtée par les quelques conservateurs du pays qui sont là et qui, royalistes ou bonapartistes, se sont ralliés au boulangisme.
Après le déjeuner, le général reçoit les comités des communes voisines, puis nous nous dirigeons vers Thôtel de Flandre où sont réunis les mineurs des vingt-cinq puits qui entourent Douai.
L'entrée est triomphale, les mineurs font : « Une, deux, trois: Vive Boulanger! » et ils recommencent. Aux murs, des écussons avec la date de Téleclion et le chifïre des voix. Là, après des ovations à rendre fou, des poignées de main et des baisers, on boit le vin d'honneur. Les chefs de groupes se félicitent d'avoir participé à l'élection.
« Ce que vous avez fait pour moi, dit le général, vous l'avez fait pour la France et pour la République. »
Alors un très beau discours de M. Pinquet. Mais je suis forcé d'abréger. Les incidents se précipitent. Je ne puis mentionner que ces deux phrases : « L'opportunisme nous a diminués, ruinés, humiliés. Votre République, ce sera la patrie.» Et cette constatation : « Depuis soixante-dix ans, les Prussiens, eux, n'ont eu que cinq ministres de la guerre. >
Mais les orateurs se succèdent et le général prend à tion tour la parole. Un mineur lui a dit: « Nous gagnons trois francs par jour et nous ne sommes jamais sûrs d'embrasser le soir notre femme. »
Le nouvel élu répond qu'il connaît les charges qui lui incombent et promet de « reviser aussi les grandes lois sociales ». C'est du délire. On va l'étouffer. L'heure est venue de partir pour Lille, il faut qu'il gagne sa voiture. On l'enlève à bras-le-corps et le voici littéralement porté en triomphe, placé si haut au-dessus des têtes, qu'il faut le baisser pour le mettre en voiture.
Pendant ce temps, une véritable armée s'est massée aux abords de la gare : ligne, cavalerie et police. On ne peut passer que muni de son billet. Les cavaliers sont botte à botte.
Quand le général, toujours entouré, acclamé, s'approche de la gare, les rangs des agents de police ou de l'armée s'ouvrent devant lui, mais se referment aussitôt, interdisant l'accès de la gare à tous ceux qui le suivent.
Il voit cela, ainsi que M. Laguerre qui est avec lui dans la voiture. Il a son écharpe de député, il donne l'ordre au cocher de revenir sur ses pas. Les soldats s'y opposent. Le général descend. « J'ai des ordres, » lui dit l'officier.
Il remonte en voiture. Alors une bagarre se produit. Il n'y a pas de blessés; pourtant on se cogne dur. Les boulangistes parviennent à se glisser un à un entre les soldats forcés de se développer. La gare est bientôt envahie. Le général attend sur le quai l'arrivée du train. On veut l'acclamer encore, les gendarmes sont venus : ils voient un de nos confrères qui s'est chargé de remettre un bouquet au voyageur et que des manifestants suivent ; d'où tumulte, nouvelle bagarre; les gendarmes arrêtent notre confrère, M. Flachon. Il y a flagrant délit. Il faut d'abord qu'il dépose. Il prendra le train suivant.
« Vive Boulanger! » Cela veut dire que nous partons au milieu des manifestations d'usage.
Troisième dépêche.
Lille, 12 mai, 7 ti. 58 du soir.
Nous arrivons à Lille. La, pas de police, apparente, du moins. La gare est absolument ce qu'était à Paris la gare de Lyon, le jour du premier départ. Mais il n'y a pas ici que des manifestants sympathiques. Les opportunistes ont organisé une contre-manifestation. Je compte plus de cinq cents siffleurs. On se doute du bruit, les boulangistes essayant naturellement d'avoir le dessus, et delà gare au Grand-Hôtel, où doit descendre le général, c'est une mêlée peut-être inconnue à Paris.
A toutes les fenêtres, du monde ; de quelques-unes on jette de petites caricatures antiboulangistes, une neige de dessins injurieux sous laquelle le général arrive à l'hôtel. Les cinq cents siffleurs s'obstinent; des milliers de personnes crient : Vive Boulanger ! ou applaudissent. C'est un épouvantable bruit de vaisselle cassée. Les boulangistes font rage au moment où leur député entre à l'hôtel. Ils veulent qu'il se montre. A plusieurs reprises, il apparaît au balcon. Alors des centaines de chapeaux, de cannes se lèvent : c'est pour lui une véritable ovation, mais qui cependant n'étouffera pas les sifflets. On est forcé de fermer les portes de l'hôtel.
Vers six heures, le maire de Lille, M. Géry Legrand, accompagné de deux ou trois conseillers municipaux, désire se rendre compte de l'importance des deux manifestations. Il y a en ce moment dans les vastes rues
^oO LE GÉNÉRAL BOULANGER
avoisinanl l'hùtel vingt mille personnes, que traverse la municipalité. M. Géry Legrand, opportuniste, est hué; il Te^t même tellement, qu'il comprend en effet qu'il a charge d'âmes. Il se dirige à grand'peine vers des troupes d'infanterie et de cavalerie placées à droite de la gare, devant laquelle sont également six brigades de gendarmerie, trois à pied, trois à cheval, commandées par le lieutenant-colonel Masseron, et il fait faire pendant une demi-heure des évolutions autour de l'hôtel.
Quatrième dépêche.
11 heures 10.
Jusqu'à huit heures et quart, il y a eu même foule, en majorité sympathique, mais très bruyante, et le banquet était annoncé pour sept heures et demie, et TAlcazar, où il devait avoir lieu, est situé en dehors de la ville, très loin du télégraphe î
Le général sait toutefois par ses amis que la salle est déjà pleine. Il tenait à être exact, et comme des bagarres ont lieu à tout instant sous les fenêtres, il ne voudrait pas en occasionner de plus graves. Le comte Dillon vient d'apprendre qu'il y a sur le cùté de l'hôtel une porte absolument dégagée. Vile, en voiture.
La salle de l'Alcazar est très bien décorée. Sur la scène, entre deux bosquets, la table d'honneur. Au milieu sera M. de Garpentier, conseiller général de Yalenciennes, qui présidera. Mais on s'impatiente; le général tarde bien. Il a, comme tout le monde, beaucoup de mal à faire la longue route que traversent de-ci de-là des bandes de cinq à six cents personnes chantant les refrains boulangistes.
Au fond de la salle une musique d'harmonie, la Bienfaitrice de Saint-Maurice, attend sa venue pour jouer d'abord la Marseillaise, puis En revenant de la j^euue. Il y a plus de huit cents couverts. J'ai le n° 6i23. Des centaines de dévoués sont venus tout exprès à Lille, entre autres MM. Georges Thiébaud et Fournier.
A neuf heures seulement, le général peut arriver à l'Alcazar. Il n'a là que des amis. Même à l'extérieur, acclamations enthousiastes. Pour les souscripteurs qui meurent de faim, il est le Messie. Il prend place à la droite de M. de Garpentier, qui a M. Laguerre à sa gauche, et le banquet commence.
Ghaque convive a devant lui un menu gravé ayant en haut le portrait du général et le célèbre œillet, au bas les principaux monuments de Lille. Le service est long, très long. Je ne sais pas à quelle heure commenceront les discours. C'est M. de Garpentier qui prendra le premier la parole.
Mais soudain la musique joue Fn revenant de larevue. Aussitôt tous les convives, jeunes et vieux, comme s'ils s'étaient donné le mot, sautent sur leurs bancs.
Ils agitent leurs serviettes au-dessus de leurs têtes et c'est durant tout le morceau comme une flottille de drapeaux blancs dont l'effet est des plus pittoresques.
La soirée se terminera par un grand discours du général. Tout ce que je puis dire, à l'heure où j'envoie €ette dépêche, c'est qu'il a particulièrement travaillé ce discours. En tout cas, celui qui se permettrait de donner le moindre signe de désapprobation s'exposerait joliment.
La sortie de l'Alcazar s'effectuera dans l'enthousiasme ambiant. Quant à la rentrée au Grand Hôtel, c'est autre
lo2 LE GÉNÉRAL BOULANGER
chose. Il paraît que les opportunistes se proposent d'attendre le général autour du vaste immeuble, qui donne sur trois voies. Mais il fait très froid et il sera très tard. Donc, je doute.
Bilan de la soirée : M. Henri Flachon est remis en liberté ; deux blessés : un opportuniste, un boulangiste.
Nous allons demain à Yalenciennes. Les mineurs sont furieux de ce qu'on n'ait point permis au général de descendre dans les puits. Ce sera bruyant.
Cinquième dépêche
Lille, 13 mai 1888.
La fin du banquet de TAlcazar.
A onze heures, M. de Garpentier s'est levé et a porté un toast auquel le général Boulanger a répondu par le discours suivant :
« Mes chers électeurs,
J'attendais impatiemment le jour que j'avais choisi à quelques semaines de l'élection, pensant qu'alors les polémiques auraient éteint leur feu et qu'entre les électeurs et l'élu personne ne songerait plus à s'interposer.
Je me suis trompé, je l'avoue. Les parlementaires, qui, présentant de si vastes programmes, ont toujours oublié de les appliquer^ ont continué à incriminer votre verdict, comme ils avaient incriminé mi candidature, à ce point que l'un d'eux a déclaré récemment que l'élection du Nord était l'insurrection des urnes contre la Chambre.
En revanche, le spectacle qu'on nous offre aujourd'hui, c'est l'insurrection de la Chambre contre les urnes,
1888. — DANS LE NORD lo3
car c'est malgré vous et malgré tout, que la majorité des hommes qui la composent se cramponnent à leurs bancs, d'où le suffrage universel se dispose à les déloger pour jamais.
Pressés de tenir enfin leurs engagements et de songer aux réformes pour la réalisation desquelles ils avaient été spécialement envoyés au Palais-Bourbon, ces mauvais payeurs persistent à laisser protester leurs signatures et, pour donner le change à l'opinion, c'est à nous qu'ils s'en prennent de leur impuissance à réaliser les progrès inscrits dans leurs professions de foi; ce n'est pourtant pas moi qui ai conseillé ces expéditions lointaines, qui font du déficit l'état permanent de nos finances et qui n'ont servi qu'à nommer de nouveaux fonctionnaires dans les pays annexés, comme si le nombre des fonctionnaires n'était pas déjà assez développé. Mpn crime, oh! je le connais, c'est aussi le vôtre, mes chers compatriotes et amis.
Il est dans notre désir nettement et formellement exprimé de concentrer nos forces pour résister à une attaque possible, au lieu de les disperser en Extrême- Orient, pour aller défendre des mines à rendements problématiques et servir d'escorte à des aigrefins, qui n'hésitent jamais entre leur fortune personnelle et la ruine publique.
Et les auteurs de ces campagnes extravagantes et criminelles sont précisément ceux qui m'accusent le plus obstinément de rêver la guerre, comme ils me reprochent aussi de rêver la dictature. Car vous avez dû remarquer que les deux légendes ne vont pas l'une sans l'autre. La guerre! moi qui n'ai jamais laissé échapper une occasion de déclarer mon amour pour
une paix digne el honorable! La dictature! Le conventionnel Gouthon, accusé publiquement de vouloir monter au trône, se contenta de montrer ses jambes paralysées.
Quelle dictature craignent-ils donc ceux qui m'ont enlevé brutalement mes épaulettes et mon épée? Il faut que les cinq cents rois fainéants dont se compose la Chambre aient singulièrement conscience de leur irrémédiable impopularité, pour se préoccuper des moindres agissements d'un homme ainsi désarmé.
Au fond, chers électeurs, ce n'est pas de moi qu'ils ont peur, c'est de vous qu'ils ont lassés par leurs promesses mensongères et leur incapacité révoltante.
Le prétendu péril qu'ils ont inventé sert à masquer celui qu'ils font depuis si longtemps courir , au pays et que vos votes sont seuls susceptibles de conjurer.
Ceux qui avaient fait de la situation de député un véritable métier comptaient l'exercer sans encombre jusqu'à la fin de Leur carrière. Ils étaient si bien parvenus à endormir la France qu'on pouvait la croire morte. Mais vous l'avez réveillée de son long somir.eil, vous lui avez posé la main sur le cceur, et l'on s'est aperçu qu'il battait encore pour l'honneur, pour la Patrie el pour la République.
Les trois mots : Dissolution, Revision, Constituante, ont eu le don de faire sortir aussi le Parlement de son état léthargique, si calme el si indifférent à l'heure récente encore où les graves incidents survenus à la frontière avaient plongé tous les patriotes dans les plus cruelles angoisses.
Les groupes de la Chambre ont retrouvé une ardeur incomparable quand ils ont compris que c'était, non
plus la France, mais eux-mêmes qui étaient menacés dans leur avenir politique et dans leur réélection.
Ail! s'ils mettaient à défendre notre territoire et nos finances la même énergie qu'à sauvegarder leurs sièges parlementaires, la République n'aurait pas subi tant de crises de toute nature!
Est-ce que les questions de justice ne doivent pas dominer aujourd'hui toutes les ambitions personnelles, et en quoi donc mon attitude a-t-elle jamais permis à qui que ce soit de suspecter mes intentions ?
N'ai-je pas renoncé à toute candidature pour m'attacher exclusivement à celle du déparlement du Nord, le seul à qui j'aie demandé de prononcer entre moi et mes calomniateurs? Votre réponse a été assez précise pour ne plus laisser de place à l'équivoque.
Mais loin de fermer la bouche à mes détracteurs, devenus aujourd'hui les vôtres, votre décision n'a fait qu'exaspérer ces prétendus défenseurs du suffrage universel. Ces attaques systématiques ne vous atteignent pas plus que moi-même; elles ne nous empêcheront pas de poursuivre l'œuvre de réforme pour laquelle •nous collaborerons sans relâche.
Je sais ce que je dois au département à la fois le plus vaste et le plus industrieux du territoire de la République.
Ses besoins matériels se confondent, en effet, avec ses besoins politiques ; il a, plus que tout autre, peutêtre, besoin de calme et de stabilité ; or, on n'obtiendra ni l'un ni l'autre tant que durera une Constitution qui met constamment les ministères à la merci de coalitions immorales, lesquelles ne sont en réalité que des courses <iux portefeuilles. Vous nommez vos députés pour qu'ils
lo6 LE GÉNÉRAL BOULANGER
s'occupent de vous, et ils s'occupent d'eux-mêmes. Cette duperie ne peut durer plus longtemps. Je vous promets de travailler avec vous à la faire cesser. Notre grand pays n'appartient à personne qu'à lui-même : Vive la France ! Vive la République ! >
On crie avec frénésie : « Vive Boulanger! » et l'assemblée se sépare.
A la sortie, il y a eu moins de bousculades qu'on ne le craignait. La foule a acclamé le général et a suivi sa voiture jusqu'au Grand-Hôtel.
Ce matin, à sept heures, je frappe à la porte du général ; bien que s'étant couché très tard, il est déjà levé ; il écrit ; nous parlons des événements de la veille.
Ses espérances, dit-il, sont dépassées : il n'a pas à se préoccuper des cinq cents siffleurs qui sont convaincus ou intéressés. < J'ai pour moi, ajoute-t-il, toute la population, la vraie ; si je me représentais demain, elle me donnerait deux cent mille voix. »
Une dépêche lui apporte le résultat de l'Isère, où il a eu hier, et cela, sans se présenter, [^.iïl3 voix. Puis on vient lui raconter ce qui s'est passé devant Je journal le .Vo /y/ pendant qu'on l'acclamait^àl'Alcazar. Indignés de la polémique très violente de ce journal, des boulangistes sont allés protester devant ses bureaux. Ils en ont brisé toutes les vitres. A la fin, M. Geoffroy, sculpteur et journaliste, un ancien communard qui, à son retour de Nouméa, a exposé au Salon le buste d'Alphonse Humbert, est sorti, un revolver à la main, avec trois de ses collaborateurs. Il a tiré quatre coups de feu en Tair.
Î888. — DANS LE NORD l57
Je me mets à la fenêtre. Sur les toits des maisons opposées sont encore des hommes qui font neiger dans la rue de petites caricatures reproduites d'après le Grelot. La foule commence à s'amasser. On attend le départ du général, qui va prendre, à huit heures quarante-cinq, le train de Valenciennes. Mais il faut croire qu'aujourd'hui la police a des ordres. Elle repousse les manifestants. La veille, il y avait du monde jusque sur la voiture du général ; d'où ce mot : « Il faut qu'ici les voitures aient de fameux ressorts. » Et cette réponse de M. de Garpentier : « Général, vous avez l'essieu pour vous.»
Aujourd'hui on pourra circuler librement. Les abords de la gare sont gardés par la troupe : infanterie et chasseurs. Un général en tenue, qu'on me dit être le général Lagrange, donne lui-même des ordres. Un officier supérieur en bourgeois l'accompagne.
Sur le quai de la gare de Lille, un important filaleur en lins, M. Boittiaux, apporte au voyageur les remerciements, les adieux et les espérances de la ville. Nous nous installons. Au départ, deux cents vivats, un long coup de sifflet, trois cris hostiles.
Sixième dépêcke.
Yalencieniies, 10 h. 45, soir. Nous lisons en route les journaux locaux dont presque toutes les colonnes sont consacrées au grand voyage ; mais il serait bien difficile, pour quiconque n'a pas vu, de se faire une opinion : les uns déclarent que c'est un triomphe ; les autres mettent en sous-titre : Boulanger sifflé à Lille. Pourtant, plusieurs habitants m'ont dit : « Ce qu'on demande dans le Nord au journaliste, c'est
d'élre exact ». J'essaie de l'être. A notre grande surprise, voilà dans un champ lointain plus de cent personnes dont l'une agite au passage du train un drapeau tricolore et qui crient toutes : « Vive Boulanger ! » Le mécanicien stoppe un instant, comme pour donner au voyageur le temps de saluer.
Chemin faisant, nous parlons du discours du général auquel tout le monde accorde une importance exceptionnelle. Ce discours, qui est une véritable déclaration de guerre à la Chambre, est resté, jusqu'à l'heure où il a été prononcé, un mystère pour nous. Le général s'est refusé à nous le communiquer avant la fin du banquet. Il n'a même pas permis à son ami, M. Luguerre, d'en prendre connaissance, et c'est le manuscrit même qui a été livré aux télégraphistes.
Nous passons à Orchies où le général a eu la minorité. On s'attend à des sifflets : il y a cent cinquante personnesqui poussent des: «Vive Boulanger!* deux qui sifflent ; un enragé qui vocifère : « A bas Badinguet. »
Le train s'arrête à Saint-Amand, patrie de M. Foucart, l'un des concurrents du général. Au lieu des sifflets attendus, plusieurs cris pittoresques dans le genre de ceux-ci : « A bas Naquet ! vive le général de France ! *
A Raismes, nous entendons : Vive l'Empereur!
Nous voici en gare de Yalenciennes. Sur le quai, trois jeunes filles aux couleurs nationales et plusieurs habits noirs. Cela suffit à donner la note. Ici on sera chez des amis. On avait pourtant dit au général que des opportunistes de Lille s'étaient rendus à Yalenciennes dans le but de lui jeter des œufs. On l'avait prié de prendre, à l'arrivée, une voiture fermée. Les jeunes filles lui of-
frent des bouquets : il les remercie et les embrasse. On l'acclame.
M. Roch, un des grands électeurs de la ville, lui souhaite la bienvenue, lui présente plusieurs personnes, entre autres M. Linquetle, capitaine des pompiers d'Aulnoy :
— « 11 a été blessé à côté de vous en Italie. »
Le généralle reconnaît. Nouvelle étreinte après laquelle on monte en voiture. Le maire de Yalenciennes ne ressemble pas à celui de Lille; il a bien fait les choses : Des gendarmes à cheval nous escortent jusqu'à Thôtel du Commerce. Il y a plus de monde, me dit un membre du comité, que quand M. deFreycinet est venumaugurer le Lycée. Jusqu'à la place de l'Hùtel-de-YiUe, rien que des acclamations.
Là sans doute sont groupés les Lillois dont il était question : dix sifflets partent en chœur, mais se taisent d'eux-mêmes devant le tapage de bravos qu'ils soulèvent. Nous passons devant une maison pavoisée où l'on voit à chaque fenêtre s'agiter des mouchoirs et nous arrivons, non sans peine, dans la cour de l'hôtel gardé par des agents.
Pour éviter les redites, je ne parlerai ni des réceptions ni du déjeuner. A deux heures, nous remontons en voiture. Le général va se rendre à Anzin. Devant la caserne Vincent, occupée par de la cavalerie, on le prie de s'arrêter. Par une attention dont la délicatesse l'a touché, c'est là que des anonymes ont voulu lui offrir un bouquet, qu'il met dans la capote de sa voiture. Bientôt celle-ci sera toute fleurie.
Des milliers d'électeurs lui font cortège criant avec leur accent local : « Vive Boulingeai ! » quand ils ne
d60 LE GÉNÉRAL BOULANGER
chantent pas la Marseillaise. Il est même assez piquant de voir passer entre les hôtels des conservateurs celui qu'ils ont élu et qu'on croit honorer par l'hymne révolutionnaire. Ce sera ainsi jusqu'à Anzin.
Nous traversons le petit village de TEcorchoir, où je vous jure qu'on ne l'écorche pas. La foule sympathique va toujours s'augmentant. A cent pas devant nous la route est toute noire. Nous approchons de la lisière d'Anzin : le pays entier attend à l'entrée de son territoire le député qui a promis de s'occuper des mineurs.
Un délégué lui souhaite la bienvenue en lui offrant un nouveau bouquet. Le général l'embrasse aussi; — il est très embrasseur.
Toute la ville est pavoisée. Elle n'a que quatorze mille habitants, mais les communes voisines lui ont fourni de nombreux manifestants qui chantent d'une même voix : « Il est élu par la France entière. >
Un heureux accident me permet de juger de l'effet général. Le brancard de ma vuiture s'est cassé et je suis forcé de monter sur le siège élevé d'un landau seigneurial. Je vous jure que je vais vous dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité. Le spectacle est inoubliable. La route n'est plus qu'une mer humaine d'où souffle le même refrain boulangiste. Au milieu, comme dans une barque toute fleurie, le général qui semble se pencher pour ramer. Il salue.
Ah ! le gouvernement paierait cher pour qu'un de ses membres, pour que le Président lui-même eût une telle réception. Quelqu'un d'ailleurs peut le renseigner : M. Thomas, procureur de la République, de Valenciennes, que nous reconnaissons à une fenêtre et qui a
1888. — DANS LE i\ORI) 161
voulu sans doute s'assurer dtc visu des senliinents qu'inspire l'élu du Nord. Entre temps, ici. et pour la première fois, on crie : « Vive Laguerre ! » Pourquoi donc ?
A Denain, au haut de la mairie, une grande toile sur laquelle on lit : La commune d'Anzin au général Boulanger^ député du Nord. La musique locale joue : En revenant de la revue^ et le général descend . Les vivats font rage. Alors, d'une fenêtre qui s'ouvre à gauche de la mairie, part un coup de sifflet. On me dit. mais je ne l'ai pas vu, que le manifestant, hué par la foule, a braqué sur elle un revolver.
La seule chose que je puisse affirmer, c'est que deux: gendarmes sont venus se placer devant la fenêtre et qu'on en a vite fermé les persiennes. C'est à la mairie, détail significatif, qu'aura lieu la réception. Sur les marches se tient un délégué qui présente un bouquet au général. M. Boulanger monte. Le salon d'honneur est déjà plein et la foule se précipite derrière nous.
Avant le lunch, les mineurs confient le soin de leurs intérêts au général qui dit en substance : < Vos intérêts sont désormais les miens. » On lui présente un verre de Champagne. Il boit à la commune d'Anzin, et un long défilé commence. Beaucoup de mères tendent au général leurs enfants pour qu'il les embrasse. Ainsi se développe le boulangisme.
Mais tout le monde ne peut entrer. On prie le député du Nord de se mettre au balcon. De mes oreilles, au moment oij j'écris, ne peut sortir le cri de : Vive Boulanger ! C'est du délire, de la rage. Et quand le général descendra de la mairie, et quand il montera en voiture, et quand il longera le côté droit de la place pour se
retirer, tout le monde le précédera, l'entourera, le suivra jusqu'à la lisière de la commune.
Naturellement, dans cette foule on est forcé d'aller au pas. Devant l'octroi le général demandera grâce en ■disant qu'il est attendu à Denain, situé à quatorze kilomètres. Un dernier cri et nous partons, encore suivis par des gens qui se cramponnent aux voitures ou qui courent, les malheureux!
En traversant chaque village, chaque hameau, mêmes ■ovations sans la moindre protestation. Après avoir absorbé une quantité invraisemblable de poussière mêlée de charbon, nous arrivons à Denain, oii nous allons avoir, moins l'unique coup de sifflet, la réédition d'Anzin. Inutile d'insister.
Dans la salle de l'Ermitage, où le vin d'honneur est servi, la foule, en se précipitant, a renversé les bancs. Il est étonnant qu'il n'y ait pas eu de blessés. Le député du Nord monte sur l'estrade et je vais connaître la raison des vivats proférés en l'honneur de M. Laguerre. Celui-ci s'avance, entouré de mineurs. Il dit : « Mon général, je suis pour les Iravailleurs de Denain l'ami de la veille. C'est à ce titre qu'ils ont choisi l'un •des vôtres, témoin et combattant de la dernière lutte électorale, pour vous souhaiter, dans cette cité ouvrière, une cordiale et fraternelle bienvenue. Honneur au département du Nord! Honneur au peuple dont vous êtes l'élu. Cent mille voix de majorité ont fait de vous le .glorieux député de ces Français que l'injustice révolte. >
M. Laguerre expose ensuite les vœux des mineurs et métallurgistes. On l'acclame. Réponse encore plus applaudie du général et défilé.
M. Boulanger me dit en sortant : « Je ne m'explique
pas comment j'ai encore ma main. » Le fait est qu'il y en avait qui serraient! Au moment du départ, on prie le général de passer par un chemin plus long.
Tel est le vœu des mères de famille qui, forcées de rester au logis, désirent néanmoins voir Thomme de l'avenir. On obtempère à ce vœu, et nous voici tout de même de retour à Valenciennes. Présentement nous sommes à un banquet de cinquante couverts présidé par M. de Carpentieret auquel assistent les maires et autres grands électeurs de la contrée. On s'est mis à table à neuf heures. On redoute de longs discours, mais je suis sûr que vous ne tenez pas à les connaître.
Pourtant il faut dire au moins un mot de la réponse du général à M. de Girpentier. M. Boulanger se déclare une fois de plus ennemi de toute dictature. Il ne demande qu'à servir en bon citoyen la République, mais purgée du régime parlementaire. En tant que général, il n'a jamais voulu préparer ïattaque, mais la défense. M. Boulanger a beaucoup de peine à parler. Il est horriblement enroué. Et il faudra recommencer demain!
Septième dépêche.
Fourmies, 14 mai 1888.
Vraiment trop chargé, le programme de la journée, surtout après si peu de repos !
Hier on s'est couché très tard, on attendait le résultat des élections municipales. Dans chaque commune il y avait une liste boulangiste sur laquelle, naturellement, le nom du général ne figurait pas. Il a rallié pourtant 9o4 voix à Lille, ce qui semble prouver qu'il reste au moins 9o4 boulangistes dans la ville. A lire certanis
journaux, on croirait au contraire quelle ne renferme absolument que des opportunistes.
Nous nous apprêtons à nous rendre à la gare de Valenciennes. On oblige le général à payer deux cent vingt francs pour les dégâts que les électeurs trop enthousiastes ont faits à sa voiture. Certains d'entre eux montaient sur les marche-pieds, sur les ailes, jusque dans les capotes. Je ne peux pourtant pas dire que c'était pour l'étrangler, puisque le voilà qui salue une dernière fois les habitants de Valenciennes.
Partout, un grand nombre de femmes ont demandé à lui être présentées. A Aulnoye, nous sommes forcés de changer de train. C'est assez long, on a donc bien le temps de crier : < A bas Ferry ! A bas les opportunistes ! 11 n'en faut plus! » Et comme on acclame le général, un monsieur siffle trois fois. A Sains-du- Nord, 011 l'on s'attendait à voir beaucoup de monde, il n'y a presque personne. Un habitant nous explique la chose ; les filateurs ont interdit à leurs ouvriers de sortir des fabriques. Dame! c'est leur droit, mais les ouvriers se rattrapent en se groupant au milieu des cours de façon à être vus et saluent le passage du train.
Nous voici à Fourmies. Ici, c'est tout le contraire, les patrons ont donné congé aux ouvriers, aussi les abords <le la gare sont-ils encombrés. Devant la porte, l'éternelle jeune fille en blanc, qui présente un bouquet au nom des habitants, et un écolier de seize ans, qui en présente un autre au nom de la jeunesse locale. « Général, dit M. Georges Carlier, capitaine de territoriale, vous avez été reçu par des gens plus illustres, vous ne le serez jamais par de plus dévoués. » Le fait est que les acclamations sont très nourries. Les maisons sont pavoi-
1888. — DANS LE NORD 16o
sées. Sur beaucoup de rideaux est le portrait de l'homme du jour qu'on trouve jeune, beau, bien poli, etc. Je passe l'accolade donnée à un vétéran de l'armée, la visite au représentant de la Ligue des Patriotes et j'arrive au banquet offert au général par les électeurs.
Ce banquet a lieu à V Hôtel de la Providence, peut-être choisi à dessein à cause de son nom. Deux cents couverts dans une longue salle. Tout autour, foule nombreuse. Sur l'un des murs : « Vive la République ! » Sur celui qui lui fait face: « Vive la France ! vive Boulanger ! vive l'armée! » Déjeuner en musique avec fourchettes et couteaux marquant la mesure, surtout quand on joue les airs boulangistes.
Entre deux plats on lit cette adresse :
« Général, les voyageurs de commerce, de passage à Fourmies, profitent de l'occasion qui leur est offerte pour vous assurer de leur profonde sympathie et de leur entier dévouement. Vous voulez fonder le parti du travail avec l'honneur national pour drapeau. Vous trouverez en nous des auxiliaires dévoués. »
Je me suis juré de ne plus parler des acclamations, ni des présentations, ni des discours qui doivent vous fatiguer autant que moi. A l'heure où il doit répondre, le général n'a plus à sa disposition qu'un filet de voix rouillée : « Pardonnez-moi, dit-il, de vous parler avec cette voix, ce sont les électeurs de Denain qui me l'ont cassée hier, tant ils m'ont fait crier avec eux : « Vive la France ! Honneur et bonheur aux travailleurs ! »
On réplique en criant: « A bas Ferry! » Ce qui ne peut vraiment pas lui déplaire.
Un dernier mot à signaler dans le discours du général : « La voix me reviendra et j'accomplirai jusqu'au bout le mandat que vous m'avez exceptionnellement confirmé. »
Huitième dépêche.
Avesnes, 3. h. 35.
Après d'autres exercices oratoires, nous reprenonsdans une gloire égale le chemin de la gare. En route pour Avesnes, où nous arrivons à deux heures vingt. Ici, le général est reçu par une délégation de quatorze jeunes filles, dont une Alsacienne. Toutes sont vêtues de blanc. L'une d'elles lit un compliment, très joli, ma foi, qui peut se résumer ainsi : « La politique n'est pas de notre âge, mais nous grandirons et nous serons de bonnes Françaises. »
Gomme il y a là. je l'ai dit. quatorze jeunes filles, le général n'en embrasse qu'une, la plus jeune. Au dehors, la tbule est immense. Pour la première fois, nous entendons des pétards, des coups de fusil. L'ascension de la ville, très élevée, est triomphale, quand tout à coup, au coin d'une rue, voilà une bordée de sifflets.
Ainsi qu'à Valenciennes, les opportunistes se sont réunis au même endroit. Ils sont là comme une épingle dans un sac de farine. On leur répond : A bas le Tonkinois ! A bas Ferry !
Le cortège, qui est dirigé par un maitre-bottier, M. Hauwen, un bouquet à la main, entre à l'hôtel du Nord, où les réceptions commencent. Il y a en ce moment dix bouquets au moins dans la voiture du général.
J'écris cette dépêche au café, où on ne parle que de lui.
Nous allons nous rendre dans la salle de l'Alcazar,..
OÙ le vin d'honneur est servi. Ai-je dit comment le général se comporte en pareille circonstance? A table, il est comme tous les soldats : beau mangeur, beau buveur; mais, dans la longue succession des punchs, des réceptions, des vins d'honneur, il évite de mettre du bordeaux sur du Champagne. Il se contente de trinquer, fait semblant de boire et dépose son verre sur la table, ce qui fait toujours plaisir à quelque assoiffé voisin qui s'en empare aussitôt et le vide.
Neuvième dépêche.
Avesnes, 14 mai 1888.
Deux incidents regrettables se sont produits derrière nous dans le trajet de l'hôtel du Nord à TAlcazar.
Il a fallu repasser devant la maison du docteur opportuniste qui a, paraît-il, rallié des siffleurs. Au moment où il sifflait de nouveau, à l'une de ses fenêtres, les boulangistes ont ramassé des pierres et les ont lancées contre la maison. Il y a eu plusieurs vitres brisées.
Près de l'Alcazar, un homme a crié : « A bas Boulanger ! » Les boulangistes se sont rués sur lui. l'ont presque déshabillé. Ce qui les irritait le plus, c'est que personne dans le pays, pas même les gendarmes, ne connaissait cet homme, qu'on a eu le plus grand mal à sauver.
Afin de pouvoir répondre par des chiffres aux journaux ennemis, un commissaire a pris le nombre exact des personnes qui ontrendu visite au général. Rien qu'à l'hôtel du Nord, se sont présentées quatre mille huit cent neuf habitants : électeurs, femmes et enfants. Autant de poignées de main qu'il a fallu donner ! A
l'Alrazar, Champagne d'honneur. Il y a bien là deux mille personnes entassées, comprimées, qui applaudissent M. Hauwen, les différents orateurs et le général^ encore contraint de parler. Il n'en peut plus. A trois reprises, les portes sont enfoncées. A la tin, on s'accroche aux fenêtres. Là, chaque espace resté vide est bouché par une tête. Bientôt, une nuit complète règne. Et rien que des boulangistes !
A la sortie, nouvel incident. Un monsieur crie : « Vive Floquet ! > On veut lui faire un si mauvais parti qu'il en est réduit à se cacher dans une cave. A la gare, les jeunes filles en blanc sont maintenant au nombre de seize. Elles remettent au général deux bouquets pour ses filles. Trois dames, très bien mises, me prient de les présenter à l'élu 'du Nord. Elles désireraient qu'il leur serrât la main, ce qu'il s'empresse de faire :
— Nous représentons ici nos maris, disent-elles.
A Avesnes, rien d'officiel. Le maire a même fait fermer la mairie. Il a refusé la voie publique à une fanfare ; celle-ci a répUqué en s'installant dans un café, puis s'est passée de la permission municipale. Elle nous a suivis jusqu'à la gare, oii elle joue avant le départ du train.
Un vénérable prêtre s'approche du compartiment du général et salue trois fois celui qui a promis de respecter toutes les convictions.
Dixième et dernière dépêche.
Hirson, 14 mai.
Eh bien! rien de ce que nous avons vu depuis quatrejours n'équi\aul à ce qui s'est passé à Anor, où le trairt
ne devait s'arrêter qu'une minute. Une foule considérable a envahi la gare. Il y a des gens jusque sur les roues des wagons, entre lesquels des femmes passent. Tout le monde veut voir le général. On ouvre sa portière et on ne parvient pas ensuite à la refermer ; on ne peut partir dans ces conditions 1 Sans l'aide des gendarmes, nous serions encore à Anor. Le train se met en marche et des mères s'obstinent à présenter leurs enfants au général. Il donne sa dernière poignée de main à l'instant même où il allait avoir le bras coupé par le montant d'une prise d'eau.
Nous voici à Hirson.
La réception rappelle celle d'Anzin.
En descendant de wagon, je saisis au vol cette réflexion : « .le l'aime, moi, et puis je m'en f... Qu'il soit roi, s'il veut. ■»
Mais j'ai promis de ne plus parler des discours, des banquets. Celui de ce soir est populaire. N'insistons pas. Quand la nuit tombe, la ville s'illumine. On danse partout.
Au retour.
Paris, 15 mai.
Et, le lendemain matin, à sept heures, nous prenons enfin le train de Paris.
Dans toutes les gares, du monde. A Vervins, acclamalions. A Marie, M'"- Mellier présente son petit garçon au général comme à un archevêque. Il ne le bénit pas, mais l'embrasse. L'enfant le saisit à pincettes.
En arrivant à Laon, on aperçoit sur le quai deux cents ouvriers qui ont les bras en l'air. Ils montrent le billet qu'ils ont été forcés de prendre pour avoir le droit
d'approcher du Irain, — un billet pour Grépy. Chacun d'eux a dépensé treize sous pour voir son élu. Il y en a un qui se détache : « Général, dit-il, nous ne vous prions pas de faire de nous des rentiers, mais il y a des réformes vraiment nécessaires. Nous les attendons de vous. »
A Anisy-Pinon, scène du même genre. Un terrassier aux pieds nus dit : « Les travailleurs ne vous demandent pas l'aumône, mais si nous voulons que vous arriviez, c'est pour que le travail reprenne. >
■Partout, d'ailleurs, du boulangisme s'échappe un grand cri de misère.
A Soissons, la gare est occupée militairement. On n'en peut approcher. Toutefois MM. Pajol et Claude ont pris des billets pour eux et pour leurs filles, vêtues de blanc, qui apportent des bouquets au général.
La foule est massée derrière les soldats en armes et crie : « A bas Ferry ! »
M. Hanoteaux, député, ancien chef de cabinet de M. Jules Ferry, peut en témoigner. Il était dans le train.
Nous approchons du terme du voyage. Il en est temps. M. Boulanger ne peut plus proférer un mot et nous sommes tous exténués. En quatre jours, aucun de nous n'est resté vingt heures au lit.
Des cris mêlés de sifflets. Paris ! Il est onze heures. Le général monte, seul, dans une voiture fermée. Il est pressé d'embrasser les siens et ne voudrait pas être retardé. On le suit quand même.
Des fenêtres, les Parisiens assistent à un spectacle piteux : Quinze voyous se cramponnent, comme ils peuvent, à un fiacre fermé ; il y en a sur le siège, sur le caisson.
C'est l'espoir de la France qui passe.
Mais enfin, c'est terminé! Plus de banquets, de discours, de vins d'honneur, de cohue ! Plus de courses réitérées au télégraphe ! Plus de chambres à chercher... Le général va se reposer. Nous aussi. Espérons que, pendant quelques jours au moins, on fera le silence autour de lui. Il doit le désirer lui-même.