MENU
Melon
Œufs en timbale
Turbot à la Russe
iiayonnaise et r
Filet Richelieu
Poulardes à la Française
Salade verte
Mousse de foies gras
Petits pois à l'Anglaise
Croûte de fraises
Je ferais bien ce petit déjeuner là... deux fois par semaine.
11 fut néanmoins inutile.
Les journalistes, comme les artistes, ne travaillent bien que seuls avec leur modèle.
On causa, depuis le premier verre de Saulerne jusqu'au dernier verre de cognac, de tout... ce qui se dit entre hommes.
On rit beaucoup. On n'apprit rien.
Appelons cela un déjeuner de repos.
Huit jours après, nouveau voyage. Ainsi que j'ai fait plus haut, je me contenterai de reproduire ici les dépêches que j'ai, de ville en ville, envoyées au Figaro.
Première dépêche.
Laigle, 7 juillet 1888, midi 7 m.
Ce qui doit t(3ut d'abord intéresser les lecteurs, c'est la cause de ce nouveau voyage effectué si tôt après l'autre. Au monient où le général arrive sans bruit gare Montparnasse, en compagnie de son ami, le comte Dillon, je la lui demande :
— « Elle est bien simple, me dit-il. L'an dernier, presque à pareille époque, quand j'étais encore ministre, les sociétés de gymnastique et de tir de Rennes, ma ville natale, m'invitèrent à aller présider une de leurs fêtes. Je promis. Une semaine se passa. Crise ministérieHe. N'étant plus au pouvoir, je déclinai l'invitation. Mais, depuis, les comités locaux sont revenus à la charge. Il est bien naturel, après tout, que j'aille revoir mon pays. En apprenant mon voyage, plusieurs villes
et villages voisins m'ont prie de m'arrêter chez eux, et voilà pourquoi nous descendrons, en quatre jours, en une dizaine d'endroits où il paraît que je ne serai pas mal reçu. ï
Le général dit cela, tout souriant, en homme qui compte sur quelques ovations.
Je reprends :
— Vous savez que mon plus vif désir est qu'on siffle quelque peu. Cela anime les articles.
— Vous ne pouvez pourtant pas exiger, s'écrie-t-il, que je partage un tel vœu.
Arrivent MM. Le Hérissé et Laguerre. M. Turner, le secrétaire du comte Dillon, a retenu un wagon. Le général et ses trois amis prennent place dans le compartiment du milieu. Les journalistes dans les deux autres. Il est huit heures trente. Nous partons sans incident. Pas un cri à la gare.
A Dreux, une quarantaine de curieux. Deux seuls cris favorables.
Deuxième dépêche.
An train, 9 h. soir.
A Vire, où, après des alternatives de pluie et de beau temps, nous arrivons par un soleil splendide, première manifestation sérieuse : plus de cinq cents personnes ont envahi le quai. Un enfant présente un bouquet et adresse un compliment au général. On crie: «Vive Boulanger ! Vive la revision ! a Un électeur naïf braille avec enthousiasme en levant son chapeau : « Vive la Constitution! » Au passage à niveau, beaucoup de femmes que le général salue. A Argentan, où le train s'arrête dixsept minutes, nous devons déjeuner, mais le public nous rend l'accès du buffet difficile.
Le général, pour se dérober aux regards, mange dans une petite salle privée, pendant que les curieux, au milieu desquels il y a beaucoup d'enfants, se présentent aux fenêtres. A peine a-t-on avalé quelques bouchées qu'on annonce le départ.
Le commandant de gendarmerie en uniforme dirige ses hommes qui, très solennels, font correctement le service. Le général regagne son compartiment. Il trouve assis à sa place le député Laisant qui vient le rejoindre. On part au milieu des acclamations.
A Fiers, oii l'on a été forcé de prendre un billet pour pénétrer sur le quai, la manifestation est mêlée. Le premier cri sympathique soulève celte protestation : A bas les dictateurs !
Quelques sifflets aussi se font entendre, mais le passage à niveau fait oublier au général cette minute désagréable. Là sont massés les partisans qui acclament à bouche que veux-tu.
Je m'étais promis de ne plus parler des stations •intermédiaires, mais comment passer sous silence la manifestation si bon enfant d'Avranches ! A la gare sont venues un assez grand nombre de femmes coiffées d'un bonnet particulier et douées d'un toupet extraordinaire : € Où est-il, le général? demandent-elles gaillardement. — Ah! le voilà! Monsieur le général, nous sommes toutes Grandvillaises.
— Eh bien ! fait le voyageur, le sang est beau à Grandville.
— Il faut venir le voir de près, monsieur le général, on vous y aime bien parce qu'on y aime bien la France. > Et les hommes accourus des pays voisins d'applaudir et d'acclamer.
1888. — EN BRETAGiNE 187
Quand le train part, l'un deux, au moment où le général lui serre la main, manque de se trouver mal tant il est ému.
APonlorson, nous quittons le wagon pour la voiture. Devant la gare est tout le bourg. Des enfants présentent au général deux énormes bouquets qu'il fait porter dans la capote de son landau. Un monsieur en cravate blanche lit un discours patriotique.
Les chevaux de nos cinq voitures ont des œillets à l'oreille, les fouets sont garnis de rubans tricolores; deux vélocipédistes appartenant au sport de Rennes et ayant mis un drapeau devant leurs bicycles escortent le landau du général. On voyage au milieu des acclamations et de la joie publique.
Quand nous arrivons à Antrain, nous le trouvons, lui aussi, en fête. A l'entrée du bourg en escalier, le général descend de voiture. La musique locale joue la Marseillaise. Nouveaux bouquets. Dans la rue principale, deux arcs de triomphe de verdure. Chacun d'eux porte au fronton ces mots : « Au général Boulanger, au grand patriote ! » Toute la rue est tapissée de feuillages. Devant la maison de M. Le Hérissé, qu'on appelle ici le château, troisième arc de triomphe. Le général est reçu par M""*^ Le Hérissé, tenant à la main sa fillette âgée de six ans. La musique joue des airs boulangistes que répètent les assistants.
Les maisons sont pavoisées, surtout celle de M. Le Hérissé, oia brillent ces deux cartouches : Italie^ Cochinchine.
Au fond, cet enthousiasme n'a, en soi, rien d'extraordinaire. Le député d'ille-et- Vilaine est très aimé dans son canton; c'est bien le moins qu'on célèbre son hôte.
188 LE GÉXÉRAL BOULANGER
L'intérêt y est aussi pour quelque chose. On sait gré à M. Le Hérissé d'avoir, en amenant le général, provoqué toute cette animation dont le pays profilera. L'unique grand hôtel a été forcé de louer des chambres chez l'habitant.
Le soir, dîner chez M. Le Hérissé, qui a une vingtaine de maires à sa table. Le vaste parc qui descend de la maison dans la plaine est illuminé ; une musique joue durant tout le repas.
Au dessert, le député d'Ille-ei-Vilaine porte naturellement la santé du général.
L'ancien ministre de la guerre, en habit noir, avec la plaque de la Légion d'honneur et l'écharpe de député, se lève et prononce l'allocution suivante :
« Mes chers compatriotes, mes chers auiis, vous n'attendez pas de moi un discours. Cependant je crois devoir répondre quelques mots à mon collègue et ami Le Hérissé, que je remercie d'avoir réuni, au premier pas que je fais sur le sol natal, les maires des communes de ce canton. Il y a longtemps que je désirais faire ce voyage. L'an dernier, si vous vous rappelez, avant la chute du ministère Goblet, je devais présider, à Rennes, une grande fête de gymnastique, et au moment où je m'apprêtais à venir au milieu de vous, le cabinet Goblet tombait, victime d'une de ces coteries antipatriotiques dont le régime parlementaire a le secret.
« Puisque je parle du cabinet Goblet, qu'il me soit permis de dire que ce sera toujours pour moi un grand honneur d'en avoir fait partie. Ses intentions étaient pacifiques et il a su mériter le respect de l'Europe en tenant haut et ferme le drapeau de la France.
« Mais lai-son^; ces considérations rétrospectives. Comme vous je suis Breton, je suis loyal et franc, et comme vous je n^ai jamais essayé de tromper personne. Aussi laissons de côté les accusations basses, haineuses, qui sont, dit-on, la force de l'opportunisme, mais qui, à votre avis, ne prouvent que sa faiblesse.
«Je ne suis certainement pas un ambi'ieux et je ne suis pas un coureur d'aventures césariennes. Je suis un Français qui aime son pays jusqu'à l'adoration et qui n'a qu'un désir, voir la France prospère à l'intérieur, forte et respectée à l'extérieur. C'est là mon seul but que je poursuivrai avec la dernière énergie. Pour y arriver, il n'y a qu'un moyen, la revision, que nous obtiendrons, j'en ai la certitude, aux élections générales et peut-être même avant, si nous pouvons obtenir la dissolution.
« Je bois à la Bretagne qui n'a jamais marchandé son sang pour la défense du pays. A la Bretagne, à la France, à la République ! »
Les vingt maires applaudissent comme cent. Après le café, réception ouverte.
L'affliience ne doit pas étonner ; des affiches jaunes ont annoncé dans tout le pays l'arrivée du général.
Troisièine dépèche.
Rennes, 8 juillet, 8 h. 1'), soir.
Quelle journée que celle qui commence! Dès l'aube, on est réveillé par les tambours et les clairons des pompiers. Le général, qui a couché chez le député d*IIle-et- Vilaine, y reçoit les principaux artisans du pays : les tailleurs de granit. Ils se plaignent de la diminution du
travail. Paris, qui ne construit plus, ne leur demande plus de granit. Puis ce sont les soldats retraités et les conscrits de l'année qui viennent saluer « le héros d'Italie et de Cochinchine >.
A neuf heures, grand et excellent déjeuner, présidé par la charmante M"^® Le Hérissé qui me place auprès du général. Je profite de l'occasion pour demander à M. Boulanger ce qu'il pense de la récente lettre du comte de Paris et de la saisie de celle-ci.
« Le comte de Paris, dit-il, a le droit d'écrire ce qui lui plaît. Les opportunistes ont jugé à propos de déclarer ^u'il m'a visé en un passage. C'est également son droit, comme c'est le mien de croire qu'il a simplement visé le gouvernement. Quant à la saisie, c'est un acte abominable dont M. Floquet ne saurait s'honorer. »
A dix heures, les voitures viennent nous prendre. Elles vont nous conduire d'Antrain à Rennes, d'où nous séparent quarante-six kilomètres! Au départ, beaucoup de monde danslesrues, beaucoup de vivais auxquels se mêlent cinq sifflets, ceux des plus audacieux ennemis personnels de M. Le Hérissé. Vu l'étroitesse de la route, les vélocipédistes, au lieu d'escorter comme hier la voiture, maintenant nous précèdent. Ce sont eux qui signalent aux populations l'arrivée de ^celui qu'elles attendent.
A Tremblay, un Breton accourt en brandissant d'une seule main un immense drapeau. A Romazi dont l'étymologie, parait-il. est < Roma quasi >, dix porteurs de fusils commandés par un ancien sous-officier commencent par escorter la voiture du général, puis se livrent à
une succession de tirs nourris. Oh ! nos pauvres chevaux ! Nous descendons chez le maire, M. Goirre, qui a préparé un lunch.
Trois enfants costumés présentent trois bouquets : un bleu, un blanc, un rouge. Un commis voyageur e:i apporte un autre au nom de ses camarades, tous dévoués au général, et de nouveau on tire des coups de fusil. « Vous êtes bien sûr, fait Boulanger, que ce n'est pas sur nous? » — « Le dommage serait trop grand mon général », dit le maire. Alors d'un tas de fumier sort la vieille sorcière du pays, mais une sorcière classique au dos voûté, au long bâton, aux gestes prophétiques : « Oui, clame-t-elle, criez bien haut : vive Boulanger ! car il arrivera ! il arrivera ! oui, il arrivera ! *
Et les gens d'obéir et de crier.
Et l'on remonte en voiture.
Au milieu de taillis d'où émerge parfois un bloc de granit, des paysans ont improvisé un modeste arc de triomphe où ces mots : «France ! Boulanger! » sont tracés sur un bout de papier ûxé aune corde. En passant, nos voitures accrochent la corde et brisentles piliers. Estce un présage ? A Vieux-Vy, on agite un drapeau devant le voyageur. A Sains, deux coups de sifflet. « Ça part du cœur », dit le siffleur. A Saint-Aubin-d'Aubigné, tout le pays est devant la maison du maire, M. Ghevrel, chez qui on va luncher. Là, on apprend que M. Waldeck- Rousseau a fait organiser à Saint-Laurent une manifestation hostile. Sachant cela, le maire de Rennes, M. Le Bastard, a changé l'itinéraire. C'est sur la route de I^iffre qu'il se rencontrera avec le général.
Néanmoins, je continue mon chemin par Saint-Laurent. Je veux voir les contre-manifestants qui sont assez nom-
breux, mais naturellement n'ont pas l'occasion de sifflt^r. Pressant les chevaux, je vais par des chemins de traverse au-devant du général, que M. Le Bastard attend à six ■kilomètres de Rennes, à la Victoire. Par un lancé de pigeons voyageurs, deux délégués de la Société des courses ontdéjà signalé l'approche du chef du parti national. M. Le Bastard est accompagné de >L Vielle, organisateur du banquet. A la Victoire, il invite le général et M. Le Hérissé à monter dans sa voiture et l'on se dirige vers le champ de courses, sis à deux kilomètres de Rennes.
Très belle, cette pelouse : tout autour, du monde, principalement du côté de la ville. Un grand nombre d'officiers et de soldats. On traverse celte foule ;d'abord pas un cri, des saluts seulement. Appelons cela une réception silencieusement sympathique. Elle eût mieux fait d'être tout le temps silencieuse. Les premiers vivats provoquent des sifflets. Le général est impassible. Il salue ceux qui l'acclament et regarde curieusement ceux qui le sitfljnt. Derrière lui une querelle très vive s'engage entre un boulangiste et un partisan de M. Waldeck-Rousseau.
Il gi.sjne la tribune d'honneur, bondée de vraies Parisiennes en toilettes délicieuses. Les dames lui font fête. Il se lève et se met à la place qu'occupe à Paris le Président de la République. La majorité des sportsmen l'acclame, mais une cinquantaine de sifflets à roulettes font rage. Après une accalmie, il se rend à la tribune du jury et du comité, où la fille de notre confrère local, M. Bally. lui adresse un compliment et lui ofi're un bouquet. Nouveaux vivats, mais nouveaux sifflets aussi.
Je n'ai pas à parler des course- qui ne me regardent
point. Mon impression réelle est que, parmi les manifestants, il y a là presque autant d'anliboulangisles que de boulangistes. Je ne parle point des femmes, presque toutes enthousiastes. Les étudiants ici, comme à Paris, sont hostiles. L'un d'eux aurait, ce matin, près de la porte Saint-Georges, pendu à un poteau télégraphique un mannequin représentant le général.
9 heures 45.
La fin des courses s'opère sans ennui pour le général. Bien au contraire même. On l'acclame quand il regagne latribune d'honneur. Les siffleurs sont peut-être tout aux courses, qui ofirenl des surprises agréables aux parieurs. Un instant, on redoute la pluie. Beaucoup de curieux se retirent, mais, d'autre part, la foule, peu à peu, s'est considérablement accrue. De nombreuses personnes ont des œillets à la boutonnière. Elles font au général, quand il remonte en voilure, une chaleureuse ovation. Les chevaux sont forcés d'aller au pas. La roule de Fougères, qu'on prend d'abord pour arriver à Rennes, est un champ humain ; de même le contour de la Motte et les rues Yictor-Hugo, Lafayelte et de la Monnaie, par lesquelles on arrive à Thùtel de France. A dire vrai, la foule est très mêlée, U peuple des faubourgs domine. Pendant plus d'une heure, ce sera un enthousiasme nullement mélangé. Comme à Anzin, les marchepieds et la capote de la voiture portent, on ne sait comment, une dizaine de personnes tiraillant le député du Nord qui a le plus grand mal à saluer.
L'entrée du général à Thotel ne se décrit pas. La rue de la Monnaie est comble; la vasle cour de l'établissement est inaccessible. Quelqu'un que lord Brummel
appellerait un voyou a une charmante idée : il prend les bouquets qui emplissent la voiture, les dénoue, les effeuille et fait tomber sur le général une pluie de pétales multicolores.
Présentement M. Boulanger s'habille pour se rendre au banquet, qui sera présidé par M. Le Bastard. Il n'est pas allé voir, comme on l'avait annoncé, la maison de campagne où il est né, parla bonne raison qu'elle n'existe plus. Elle était située à la Galliorne, dépendant de Rennes.
On s'attend ici à la révocation de M. Le Bastard. Mais il paraît qu'elle serait inutile. Tout le Conseil donnerait sa démission et M. Le Bastard serait sûr d'être réélu le premier. Il a pour lui le peuple, c'est-à-dire la majorité.
Il est sept heures et demie, le général descend de sa chambre pour se rendre salle des Lices où a lieu le banquet. C'est à deux pas; pourtant il monte en voiture. Les scènes de tout à l'heure recommencent; il y a néanmoins quelques siffleurs, mais la police en arrête deux et cela fait taire les autres.
La salle des Lices n'est autre que le marché même de la ville, transformé très heureusement pour la circonstance. On n'eût pu en effet trouver une pièce assez vaste pour un tel banquet. Le marché est plein. Les colonnes des Lices sont garnies d'oeillets. M. Le Bastard, qui préside, a à sa gauche M. Velle, l'organisateur du banquet, à sa droite le général, qui a, ainsi que les députés qui l'accompagnent, son écharpe de député.
Au dessert, M. Velle prend, le premier, la parole. Il n'a pas besoin, déclare-t-il, de dire pourquoi il a organisé ce banquet. Il se contente de tonner d'abord contre l'opportunisme.
C'est M. Le Baslard qui porte la santé du général Boulanger. Il a la voix très chaleureuse, très sympathique, le sénateur-maire. La preuve, dit-il, qu'il ne serait pas pour un César, c'est qu'il a été emprisonné par l'Empire. Celui qui voudrait ressusciter ce régime n'aurait droit qu'à sa haine et à son mépris. « Si je suis dévoué, ajoute-t-il, au général Boulanger, c'est que je suis sûr qu'il restera dévoué aux institutions républicaines, qu'il consacrera et son intelligence et sa force et son cœur à la défense de la liberté et à la grandeur de la patrie. Aussi j'espère qu'aux prochaines élections, il fera à son pays l'honneur d'y poser sa candidature. » (Oui ! Oui ! Acclamations.)
M. Le Hérissé, très éloquent, très applaudi, développe le même thème et finit en buvant à son ami Le Bastard. On vocifère : «A bas Ferry ! A bas Waldeck !» Puis on bat trois bans en l'honneur de M. Le Hérissé.
Quand le général se lève, ce sont des acclamations enthousiastes. Voici son discours :
Monsieur le maire.
Mes ciiers concitoyens,
« Je suis d'autant plus heureux de l'accueil que vous me faites, que je sens redoubler mes forces en me voyant ainsi sur le sol natal, entouré par de vaillants frères qu'anime comme moi l'invincible amour.de la patrie.
Bretons, votre courage grandira mon courage et nous triompherons dans la lutte à soutenir pour rendre la France à elle-même et la République au peuple. Que nous importent les insidieuses menées de ceux qui l'ex-
ploitent, que nous importent leurs attaques et leurs calomnies!
Enfants de la République, nous n'avons point à nous arrêter pour répondre à leurs injures, nous avons à marcher droit jusqu'au jour où nous montrerons à nos mandataires infidèles que la volonté nationale doit être respectée.
Que l'on prétende que je suis le césarisme, le bonapartisme ou la guerre, qu'importe! Gomme le vôtre, mon dévouement à la République est au-dessus de tout soupçon et rien ne m'empêchera de remplir le devoir que depuis cinq mois plus de cinq cent mille électeurs m'ont tracé. C'est en leur nom, comme député du Nord et aussitôt validé, que j'ai porté leurs vœux à la tribune de la Chambre.
Tous savez quel tumulte, quelle violence, quel déchaînement de haines les ont accueillis. Les députés sont tellement aveuglés par la politique parlementaire, qu'ils n'ont plus conscience que des intérêts de leur parti, quand ils ne sont point emportés plus loin par le souci de leurs intérêts personnels.
Depuis bientôt quinze ans toutes les réformes sont promises. Il n'en est pas de réalisées. Sur 36 millions de membres de la grande famille française, 30 millions travaillent pour la vie, payent, combattent, et les charges et les difficultés s'entassent d'année en année sur leurs têtes, sans que rien soit fait pour leur assurer le droit à la vie, à eux dont les enfants, pour soutenir l'honneur du drapeau de la France, se disputent le droit à la mort sur nos champs de bataille.
Loin de moi la pensée de vous présenter la majorité de nos députés comme personnellement dénuée de sen-
1888. — EN BRETAGNE j 97
timent? patriotiques, mais ce que j'attaque et ce qu'attaque avec moi Ja nation tout entière, c'est notre constitution, c'est le régime parlementaire. L'une paralyse les gouvernements de bonne volonté, l'autre annihile les hommes les plus éminents. Convaincus de l'impossibilité de travailler au bien du pays, ils concentrent leurs forces sur la formation de partis qui se disputent le pouvoir au lieu de s'appliquer à la prompte revision de notre funeste Constitution. C'est là qu'est leur faute, faute qui devient un crime si on y persévère, quand on en a conscience.
Cette conscience, qui ne Ta pas aujourd'hui? De toutes parts, le peuple demande la dissolution, la revision. Je les ai demandées pour hii, moi-même, du haut de la tribune, et l'on a tenté d'étouffer la voix du peuple en couvrant la mienne. Mais je ne me lasserai point et si l'on méconnaît la volonté de plus d'un demi-million d'électeurs venus à moi des points les plus divers de la France, je saurai, s'il le faut, répondre à l'appel de ceux qui me demandent encore de défendre en leur nom le programme de salut national que la France acclame : Dissolution, Revision immédiate et Constitution approuvée de la majorité de la nation.
Le danger est pressant; chaquejour perdu l'aggrave; le péril croît sans cesse par les irrémédiables divisions que les ambitions personnelles et la chasse aux portefeuilles ont semées entre les partis. Hier encore, il éclatait dans une des plus graves questions que le Parlement ait à résoudre : celle de la gestion des ressources nationales confiée à la Commission du budget.
Cette Commission, quels hommes la constituent? Sont-ce les plus compétents, les plus intègres, les plus
économes? Rien de cela. Chaque parti cherche à s'en emparer, et l'administration des deniers publics n'est que l'enjeu des luttes politiques. A qui vient-elle d'échoir encore? A ces mêmes opportunistes dont le trop long passage au pouvoir n'a engendré que des deuils ou des ruines; à ces ennemis déclarés de toute réforme sociale, de toute Constitution démocratique.
Il est temps d'en finir avec eux, avec cette Chambre, avec cette Constitution néfaste. Que la grande voix du peuple se fasse entendre ! De nouvelles élections se préparent et vont lui permettre d'affirmer sa volonté.
Il y va du salut de la République, et à vous Bretons, comme à tous Jes Français, je crie : Levons-nous pour la défendre I
Que la dissolution et la revision soient désormais notre seul but et qu'un seul cri nous rallie pour atteindre ce but : Vive la République î »
Je quitte la salle des Lices au moment oii on acclame le général Boulanger, MM. Laguerre, Laisant, Le Hérissé. Je dirais bien que j'ai mangé en tout un blanc de poulet, mais cela n'intéresserait personne.
Après le banquet, le général Boulanger et ses amis se sont rendus, par une porte dérobée, au Thabor. Durant ce court instant d'exercice à pied, le général a goûté le plaisir de l'incognito.
Sans être coudoyé, bousculé, acclamé, embrassé, il arrive au Thabor, la plus belle promenade de la ville, transformée en Jardin de Paris : illuminations, feu d'artifice. Mais là, il est reconnu. De nouveau, on l'entoure. Il sort. Comme la ville est pleine de monde et que chaque groupe se met à le suivre, il rentre à
Thotel au milieu d'une armée. Il est forcé de se montrer au balcon; il harangue la foule qui l'acclame. Enfin il va pouvoir se reposer.
Quatrième dépêche
Saiiit-Malo, 9juiliet 1888, 8 h. soir,
Ce matin, à neuf heures, avec le comte Dillon, MM. Laguerre, Le Hérissé et Laisant, le général allait déjeuner chez M. Le Bastard.
Pendant ce temps, la foule s'amoncelle devant la gare dont les grilles sont gardées par des soldats, baïonnette au fusil. A l'heure du départ, la circulation est impossible. A tout instant, des discussions s'engagent entre les voyageurs et les soldats qui ont reçu des ordres peut-être trop sévères.
A un moment, je me mets à trembler pour un voya-. geur qui, pressé de prendre le train, voit soudain trois baïonnettes briller devant ses yeux. Malgré les consignes, la gare est bientôt envahie par les boulangistes. Un monsieur, devant la petite bibliothèque Hachette, crie : « A bas Boulanger ! » On lui arrache ses habits; on le laisse presque nu.
Le train part. — Acclamations. Hier, je n'ai pas manqué de noter les sifflets, je suis bien contraint de constater les ovations. Elles recommencent dès le pont qu'on rencontre au sortir de la gare et qui est couvert de boulangistes.
ABetton, un speech se termine par ce juron : « Vive Boulanger! N... de D... ! » A Dinge, des femmes apportent deux bouquets de fleurs des champs. A Bonnemain, un clairon civil sonne le salut. J'insiste sur sa
qualité de civil, car j'ai omis à dessein de parler des nombreux soldais qui, rencontrés isolément, ont salué ou acclamé le général. Je ne veux pas qu'une enquête soit possible.
A Dol, la réception est bien étrange : devant une nombreuse foule, cent enfants, tous en chapeaux de paille, sont massés. A l'arrêt du train, ils chantent en chœur, très gentiment, ma foi, des refrains boulangistes. M. Le Hérissé remercie le pays au nom du général et nous partons. Plus loin, dans une manœuvre quelconque, notre train se trouve stationnant devant un autre dont les voyageurs savent sans doute que notre locomotive conduit le général. Ils crient : «Vive Boulanger !» L'un d'eux toutefois passe par la portière une tète rouge de fureur et hurle : «A bas Boulanger ! » Les autres alors de vociférer : « A bas le Tonkinois !» et de proférer des injures qui ne sont pas reproduisibles.
Enfin, on arrive àSaint-Malo, dont la gare est occupée militairement. Aussi les quais sont-ils vides de boulangistes. En revanche, les abords de la gare sont pleins de monde. Le général a la plus grande peine à gagner sa voiture au milieu de vivats répétés. Le directeur du lieux Corsaire m'explique ainsi pourquoi aucun sifflet ne trouble l'enthousiasme public. A Saint-Malo, on ne siffle jamais. On est l'ennemi des manifestations hostiles. On crie : « Vive un tel ! » jamais « A bas ! »
La réception d'ailleurs, a été chauffée par de nombreux placards distribués à domicile et dont voici la copie :
< Le général Boulanger à Saint-Servan-Saint-Malo- Paramé.
« Profitant de son voyage dans le département, notre compatriote Boulanger a bien voulu accepter les invitations qui lui ont été adressées par les patriotes de l'arrondissement. Il arrivera à la gare Saint-Malo-Saint- Servan lundi prochain. 9 courant, à une heure dix-sept minutes; il se rendra directement à Saint-Servan. Accompagné de notre député Le Hérissé et de quelques amis de Saint-Servan, il ira visiter les villes de Saint- Malo et de Paramé et rentrera à sept heures à Saint- Servan où un dîner' lui sera offert par le comilé de la Ligue des patriotes. Le général Boulanger et ses amis repartiront le mardi par le train de cinq heures trente du matin.
«Le comité de la Ligue des patriotes fait appel au républicanisme des populations servannaises et malouines pour recevoir avec tout l'éclat qu'il mérite le général Boulanger, député du Nord, ancien ministre de la guerre. »
On vajuger de l'éclat. Les voitures vont au pas, tant partout la foule est pressée. Au peuple sont mêlés un grand nombre de baigneurs dont tous ne sont peut-être pas boulangistes. Mais ceux-ci sont ici pour se reposer et non pour manifester; ils regardent très curieusement, voilà tout. Les femmes seules saluent en agitant leurs ombrelles.
Le général se rend directement à Saint-Servan où il couchera. 11 n'y va tout de suite que pour déposer ses malles et changer de costume. A chaque fenêtre, un amoncellement humain. Partout remuent des mouchoirs enthousiastes. On ne porte plus derrière lui les bouquets qu'on lui a donnés, parce qu'à plusieurs reprises, durant le trajet, il a été forcé de les partager entre les manifestants. Plus d'une johe baigneuse a reçu de lui,
non sans émotion, un œillet. Partout on entend ce mot : « Il est plus jeune que son portrait. »
Dans les cafés seuls on saisit des propos déplaisants. II y a là des conservateurs ou des opportunistes qui protestent hautement contre l'exagération d'un tel enthousiasme.Le général a dans sa voiture, outre M. Le Hérissé, Je président du comité local de la Ligue des patriotes et le président du comité radical.
De Saint-ServanàSaint-Malo, la même foule l'accueillera. Dans la ville de Chateaubriand, il commence par aller boire le vin d'honneur au premier étage du Continenlal, puis il va faire le tour des fortifications. Du haut des vieilles murailles, il admire, l'une après l'autre, les célèbres plages bretonnes.
Vers quatre heures, au milieu d'une cohue moindre, mais maintenant exclusivement populacière, des voitures mènent à Paramé le général et ses amis. M. Boulangera entendu vanter la plage nouvelle, il veut la juger de visu. Il entre au Casino, visite d'abord l'établissement, puis reste longtemps sur la terrasse du premier étage d'oii Ton a le plus magnifique tableau qu'on puisse rêver : la mer qui monte, immense, et qui peu à peu recouvre les rochers dont les pointes noires font l'effet de grains de beauté sur la joue d'une jolie femme.
Les vivats l'ont mis en veine d'admiration. Il célèbre tout : l'Océan et les deux bras de terre qui ne peuvent le retenir, le sable fin de la plage qu'il déclare sans égal.
Mais la Ligue des patriotes l'attend à Saint-Servan. Il s'y rend directement. Ce soir encore, nous aurons un banquet. Si je n'en rends pas compte aujourd'hui, c'est que, malgré les prières instantes de M. Laguerre, le
1888. — E\ BRETAGNE i20-^
télégraphe sera fermé à Saint-Servan aussitôt qu'à Saint-Malo, c'est-à-dire à neuf heures. Ah, quand c'est le Président de la République qui voyage, il en est bien autrement. A nous le télégraphe et l'administration. A nous toutes les aises et tout !
Cinquième dépêche^
Poiitorsoii, 10 juill.'t 1888, 9 heures.
La journée d'hier s'est terminée, de façon assez pittoresque, à Saint-Servan. La plus grande salle à manger de rhùtel des Voyageurs ne contient que dix-huit personnes; aussi on mange un peu partout, même sur le piano. Pendant ce temps, la foule, entassée dans les rues voisines, chante les refrains boulangistes. L'air de la Revue m'est devenu aussi odieux que la Marseillaise. Avec cela, les Bretons boulangistes ont adopté une scie scandaleusement ignoble. Sur la mélodie des Lampions, ils braillent : Sac au dos, les curés I
Au dessert, pluie de discours. Le président local de la Ligue des patriotes, M. Gibert, MM. Laisant, Le Hérissé, le général lui-même, tous boivent à l'union des deux villes sœurs, qui ne sont pas toujours deux amies.
Voici le petit discours improvisé par le général :
« Mes chers compatriotes, j'ai été vivement touché de l'accueil que vous me faites et qui me ferait oublier, si €'était possible, l'injustice et l'ignominie commises à mon égard par un ministère opportuniste, tombé d'ailleurs sous le mépris public. J'ai été chassé de l'armée, €t j'ai le cœur gros en vous disant ces choses, pour être allé à Paris sans l'autorisation du ministère, c'est-à-dire pour une peccadille que con mettent tous les jours des
commandants de corps d'armée que Ton n'inquiète pas pour cela. J'en ai ressenti une grosse douleur et, si elle peut être combattue, c'est par l'admirable accueil que vous m'avez fait, par la conviction profonde que j'ai que, si le pays était menacé, il ferait appel à mon épée sur laquelle, d'ailleurs, il peut toujours compter. « J'ai le sentiment que le pays est avec mes amis et moi pour demander une revision de la Constitution, revision salutaire pour la République et indispensable pour fonder une République honnête. Je bois à vos santés, et s'il m'est permis de former un vœu plus spécial, je bois à l'union intime des villes sœurs de Saint-Servan et de Saint-Malo. »
Après le café, toute la ville défile, dans le jardin illuminé, devant le général qui embrasse les fillettes et serre toutes les mains. Gela dure jusqu'à minuit et demi, et il faudra se lever trois heures après pour prendre à Saint-Malo le premier train.
Ce matin, de nouveau, la gare de Saint-Malo est occupée militairement. Les rares personnes qui ont suivi le général n'en crient que mieux : « Yive Boulanger! »
A sept heures trente, on arrive à Pontorson, où le général doit faire son premier déjeuner chez M. Lefondré, président du comité républicain. Repas exquis, présidé par M™*^ Lefondré qui, naturellement, offre un bouquet à son hôte. Durant le déjeuner, on ne cause guère que de Gochinchine, où M. Lefondré s'est également battu.
Le général ne doit pas être partisan des expéditions lointaines, car il dit : « En Gochinchine, les hommes commencent par avoir le choix entre la fièvre et la dy-
senterie. Les malins prennent les deux ensemble. Alors c'est moins grave, quoiqu'on en meure encore très bien. >
Sixième dépêche.
Le Mans, JO juillet, 7 h.
Fougères, seize mille habitants. Population essentiellement ouvrière. C'est assez dire l'accueil qui, après les petites ovations dont il n'y a plus à parler, est fait au général dès l'arrivée du train. Bien que la gare soit, elle aussi, occupée militairement, des bombes, installées en dehors des barrières, éclatent. Sur la place, dans les rues avoisinantes, rien que des têtes. Au-dessus, flottent trois immenses drapeaux.
Quand apparaît le général, un cri formidable retentit. Que les antiboulangistes me pardonnent, mais je suis ici pour dire la vérité. Appartenez au parti que vous voudrez, il vous serait impossible de rêver pour son représentant une réception semblable à celle qui, pendant trois heures, s'est traduite en sympathies de toutes sortes.
M. Boulanger monte en voiture; on l'acclame. Six mille personnes, au moins, le suivent. Il pourrait pleuvoir à torrents, le terrain serait sec. Devant, derrière nos voitures, à droite, à gauche, on ne voit que des regards : il est vrai que, pour la circonstance, toutes les fabriques sont fermées. La grande industrie du pays, c'est la chaussure pour dames : on en fait ici, parait-il, pour quatorze millions par an.
A l'hôtel Saint-Jacques, oti un banquet est préparé, d'autres boulangistes attendent leur dieu. Comme à
Renne?, le général e>t forcé de se montrer au balcon : « Vous criez : vive Boulanger, dit-il, c'est bien ; mais criez quelque chose de mieux : « Vive la République! vive la revision ! > Et les acclamations redoublent.
La salle du banquet, toute pavoisée, n'est autre que la remise assez grande de Thùtel. Le principal organisateur, M. Collet, négociant, préside, ayant à sa droite le général, à sa gauche, M. Le Hérissé. Auprès d'eux, M. Le Bastard et M. Divel, conseiller général ; les amis de M. Boulanger et sept conseillers municipaux, puis les membres du Comité, etc. Trop de discours, acclamés ^et par les convives et par les nombreux électeurs qui emplissent la cour. Parlent d'abord MM. Collet et Boulais, conseiller municipal. Ce dernier, disant que la France, en cas de besoin, trouverait toujours le général, soulève ce mot, trop ou pas assez passionné, qu'on a le tort d'applaudir : « Nous ne marcherions pas sans lui ! »
Le général répond en parlant surtout de la revision : « On ne peut, dit-il, obtenir celle-ci par le C(mgrès d'un Sénat rétrograde et d'une Chambre impuissante. Demandez à un homme épuisé de faire des enfants et à la Chambre de faire des lois. » Bref, il compte sur un renouvellement total en 1889.
Parlent ensuite MM. Langelier, conseiller municipal. Le Hérissé, Laguerre, Laisant, le comte Dillon qui, ditil en pleurant d'émotion, se rappellera toute la vie la splendide manifestation de Fougères.
Mais on apprend que les boulangistes veulent empêcher le général de prendre le train d'une heure cinquante. On tient à le garder jusqu'à six heures. On parlemente. Il y a, à la sortie, une bousculade^horrible dans
laquelle trois curieux sont vraiment en danger. Les chevaux seuls ont raison du public. Il se produit, au retour, le même amoncellement qu'à l'arrivée. « Il ne partira pas ! > crie-t-on. L'armée retient la foule qui s'allonge alors devant le^ chemin de fer, contre les barrières. Et pas un cri hostile. Les antiboulangistes se sont contentés de protester en ne se montrant pas aux fenêtres.
Bientôt la ligne des soldats est rompue. Sans une petite porte de service qu'un employé a ouverte à dessein, nous ne partions pas. Et' pendant dix minutes ce sont des vivats! Près delà gare, il n'y a, du sol au sommet d'une maison, qu'un amas humaine
Je passe les manifestations des petites gares. A noter seulement celle de Ghàtillon, dont la gare borde le lac de ce nom. On crie : « Vive Boulanger! Si c'était Ferry, nous le jetterions dans notre lac. »
A Vitré, M. Bally a prié le chef de gare de laisser les manifestants s'installer sur les quais. « Demandez au sous-préfet. » Veto de celui-ci, qui ne veut même pas que la musique se tienne sur un pont voisin.
Les délégués sont forcés de prendre des billets pour saluer le général. Celui-ci, jusqu'à l'arrivée du train qui doit nous emporter, reste sur le quai. Des soldats gardent le pont et la gare. Le sous-préfel en personne surveille. Un millier de boulangistes se sont placés comme ils ont pu aux abords de la ligne et acclament le voyageur. La musique joue, installée sur le toit d'une
* Oh ! je me souviens. C'était extraordinaire. Imaginez un immense écheveau d'hommes, de femmes, d'enfants, tout mêlés, embrouillés. (26 avril 1889.)
maison. La monotonie des vivats est rompue néanmoins par trois anliboulangistes |qui sifflent sans s'arrêter. En route pour Le Mans où nous dînerons.
Ici finit ma dernière dépêche*
Au Mans, c'est le général qui nous a invités à dîner. Il a retenu pour [cela une salle spéciale, au buffet. Nous avons fait un repas exquis. On était si tranquille ! On croyait les manifestations finies. Mais voilà que tout à coup le général reçoit d'un personnage que je ne puis nommer une carte qui lui dit : « Je vous en prie, ne vous dissimulez pas. Il y a devant les grilles cinq mille personnes qui voudraient vous saluer. » Le train va partir dans quelques minutes. Le général n'a que le temps de se montrer. On Tacclame. Il monte en wagon.
On sait que la ligne longe un cùlé de la ville. Sur tout le boulevard de la Gare, une foule, qui salue, agite des niDuchoirs. Parla glace du compartiment, je regarde un instant le comte Dillon. Pendant que le général salue, son ami pleure encore de joie.
Et à minuit, nous arrivions à la gare du Nord, tués, exténués. C'était vraiment à croire que nous descendions d'un train de plaisir !
Il serait superflu d'entrer dans de longs détails sur les causes et les prémisses du duel dont les conséquences préoccupèrent Paris, la France et même Télranger^ pendant toute une longue semaine.
Le 1:2 juillet, l'élu du Nord, fidèle à son mandat, -demandait la dissolution et, ne l'obtenant pas, jetait, dans une injure — qui n'était d'ailleurs qu'une réplique — sa démission à M. Floquet.
Le soir même était rédigé le procès-verbal suivant :
« A la suite de la séance de la Chambre du 1^ juillet 1888, M. Floquet, président du Conseil des ministres, a chargé MM. Clemenceau et Georges Perin de demander à M. le général Boulanger une réparation par les armes. M. le général Boulanger a prié MM. Laisant et Le Hérissé de se mettre en rapport avec les témoins de M. Floquet.
« MM. Laisant et Le Hérissé ont réclamé pour leur client la qualité de premier ofl'ensé. MM. Clemenceau et Georges Perin. sans contester le caractère blessant des paroles de M. Floquet, ont déclaré qu'elles ne pouvaient
supporter la comparaison avec la réplique outrageante de M. le général Boulanger.
« Les témoins de ce dernier ont alors déclaré renoncer au bénéfice de la situation qu'ils persistaient à réclamer pour leur client.
« En conséquence, le choix des armes appartenant à M. Floquet, les conditions delà rencontre ont été réglées comme suit :
« L'arme choisie est l'épée de combat avec le gant de ville à volonté. Le combat ne prendra fin que lorsque l'un des deux adversaires sera dans Timpossibilité de continuer.
« Fait en double à Paris, le 12 juillet 1888.
" Pour M. Floquet : « Pour le général Boulanger :
iMM. Glémknceau, mm. Laisant,
G. Perin. Le Hérissé. »
Le lendemain, à neuf heures et demie du matin, le général Boulanger arrivait à Neuilly, 6, boulevard d'Argenson, chez son ami le comte Dillon.
II était accompagné de ses témoins et d'un chirurgien, également son ami, le docteur Léon Labbé.
Le duel devait avoir lieu dans le manège sablé qui est installé entre des massifs de feuillage, au fond de la propriété.
Cette propriété est connue d'un bon nombre de Parisiens. M. Edmond Magnier, rédacteur en chef de YFvénement, en fut longtemps locataire et y donna des fêtes.
A neuf heures cinquante, arrivaient dans un landau MM. Floquet, Clemenceau et Perin qui rencontraient et
laissaient devant la grille M. Adrien Bonhonre, chef du cabinet du président du Conseil : Gragnon, clief de la sûreté générale et beaucoup de journalistes et de curieux; entre autres une jeune femme fort élégante, qu'un coupé attendait.
Selon le désir du comte Dillon, personne, à l'exception de M. Georges Thiébaud, n'entra dans la propriété avant la fin du duel.
A dix heures précises, M. Laisant, chargé de diriger le combat, prononçait le : « Allez, messieurs » sacramentel.
Avec une furie toute juvénile, les deux adversaires s'élancèrent l'un sur l'autre. M. Floquet, en même temps qu'il était touché au-dessous du mollet gauche, atteignait M. Boulanger à l'index de la main droite.
L'épée de M. Floquet tomba pendant que le général touchait lui-môme la terre du genou. Dans la vieille tradition du combat, le désarmement doit mettre fin à la rencontre. Mais sur le désir du général, il y eut un second engagement. On se contenta de changer les épées. La première fois, on s'était servi de celles de M. Floquet, maintenant toutes faussées; on prit celles qu'avait apportées le général et qui étaient en excellent état, très pointues.
Au premier engagement, les adversaires étaient restés au milieu du manège. Au deuxième, M, Floquet rompit. Il est vrai de dire que le général, d'après les témoins, lattaquait avec une vigueur extraordinaire. Après une demi-minute d'attaques, de parades et de ripostes fort rapides, M. Floquet, très fougueux lui-même malgré ses soixante ans, avait le pied sur le gazon même du taillis circulaire et le coude arrêté par le feuillage. Il
venait d'être piqué, sans qu'on s'en fût aperçu, au niveau du sein droit et à la main gauche. Le général, dans un moment de fougue suprême, se jeta sur l'épée de son adversaire, qui pénétra au-dessous du cou, un peu à droite, entre la carotide et la jugulaire.
M. Floquet avait lâché son arme qui, entrée de sept centimètres, était restée dansle cou du général. Celui-ci, qui tenait toujours la sienne de la main droite, porta l'autre main à son cou.
— Mais, vous vous servez de la main gauche, général î s'écria M. Clemenceau.
A la seconde même, le général ôtait de son cou l'épée de M. Floquet; le sang coulait, abondant.
— Oh î pardonnez-moi, général, reprit le député du Yar. Vous êtes blessé! Je ne savais pas... Je demande absolument que mon observation ne figure pas sur le procès-verbal.
Le général se trouvait en ce moment à droite de M. Floquet. Il se remit en position et, ne sentant pas sa blessure, voulut de nouveau reprendre le combat. Mais on s'élança sur lui. M. Clemenceau eut soudain les mains pleines de sang. Il mit fin au combat.
Pendant qu'on pansait sur place les blessures de M. Floquet, on emmenaitle général dans l'hôtel du comte Dillon.
— Vous m'étouffez ! disait-il.
Il avait en effet la plaie fermée par le doigt du docteur Labbé, qui s'efforçait d'arrêter le sang. Grâce à cette mesure, le blessé n'en a pas perdu plus d'un tiers de litre.
Les témoins rédigèrent le procès-verbal suivant :
« Conformément aux conditions arrêtées ci-dessus, la rencontre a eu lieu ce matin à dix heures.
« A la première reprise, M. Floquet a été légèrement touché au-dessous du mollet gauche, et M. le général Boulanger a été légèrement atteint à l'index de la main droite.
« A la deuxième reprise, M. Floquet a été légèrement touché à la main gauche et au-dessus du sein droit. M. le général Boulanger a reçu une blessure grave dans la région du cou.
« Les témoins ont constaté, d'un commun accord, que la blessure de M. le général Boulanger le mettait dans l'impossibilité de continuer le combat.
« En foi de quoi, ils ont signé en double le présent procès-verbal.
« Paris, le 13 juillet 1888.
i< Pour M. Floquet : Pour le gériéral Boulanger :
MM. Clemenceau, MM. Laisant,
G. Perîn. Le Hérissé. »
On ne manquera point de remarquer la date. Le duel a eu lieu le vendredi 13.
Si le combat a été acharné de part et d'autre, il faut reconnaître que, dans la matinée, les adversaires étaient absolument maîtres d'eux.
Avant de se rendre à Neuilly, M. Floquet avait rédigé le discours qu'il devait prononcer l'après-midi devant le monument de Gambettaet, prévoyant toutes les circonstances, l'avait remis à son secrétaire. De son côté le général avait écrit la proclamation qu'il allait adresser en qualité de candidat aux électeurs de l'Ardèche et l'avait confiée- à M. Laguerre.
C'est au rez-de-chaussée même de l'hôtel du comte
Dillon qu'on appliqua le premier pansement sur la blessure du général. M. Thiébaud dut pour cela couper la chemise pleine de sang. Il en a emporté religieusement les morceaux.
Sur l'avis du docteur Labbé, on transporta le général non chez lui, mais dans l'une des chambres du premier étage; on lui enleva ses bottines; on lui mit une chemise appartenant au comte ; on l'étendit sur une chaise longue.
Dès onze heures du malin, les journaux annonçaient sommairement le résultat du duel. Une foule nombreuse se dirigea aussitôt vers l'hôtel du boulevard d'Argenson ■dont les domestiques durent fermer les grilles.
MM. Henri Rochefort, Charles Lalou, Eugène Mayer, furent seuls admis à entrer. Sans MM. Le Hérissé et Laguerre, rencontrés à la sortie, je restais, comme beau- •coup d'autres, dehors.
Au rez-de-chaussée, M. Dillon raconte le duel à ses amis. Avec MM. Laisant, Laguerre, Le Hérissé, je monte au premier.
Le général repose. La tête entourée de bandeaux qui retiennent le pansement, il est enfoncé maintenant, près de la cheminée, dans un immense lit debout, à baldaquin bleu. M. Labbé lui a fait une injection de morphine et le regrette, car elle n'a pas tardé à provoquer une crise fort dangereuse. La comtesse Dillon veille aux côtés du blessé.
L'interne qui assiste M. Labbé fait passer les amis du général dans la salle de bain qui attient à la chambre où celui-ci dort. Il leur dit :
— On essaierait de faire sur un cadavre avec un instrument dos plus délicats, une blessure pareille, on n'y
parviendraiT certainement pas sans entamer la carotide ou la jugulaire. Le coup est miraculeux. Il n'a entamé que le nerf phrénique, ce qui diminue singulièrement le danger.
Le cas cependant est grave. On fait porter chez le concierge le bulletin suivant :
« Blessure profonde de la région du cou. (( Difficulté notable de la respiration. « Pronostic réservé.
(( Signé : Léon Labbé,
« Charles Monod. »
Je vais revoir le lieu du combat. A deux endroits, près des taillis, le sable est encore taché de sang.
Plusieurs amis maintenant se promènent dans le parc, où ils discutent l'événement. M. Labbé les fait prier de cesser leur promenade. Le bruit des pas pourrait troubler le sommeil du blessé. Et ce sommeil, c'est le salut peut-être.
Le général devait présider, le soir même, salle Doré, un grand banquet révisionniste. Sa place avait été réservée. Naturellement elle a été vide tout le temps. Deux des amis du général, MM. Naquet et Rochefort, se sont mis, le premier à gauche, le second à droite de la place non occupée. Au début du banquet, un ouvrier qui, par extraordinaire, ne sait rien, apporte une lettre au général.
— Mettez-la sur cette assiette, dit M. Naquet. Il l'aura demain.
A leur entrée, MM. Rochefort et Déruulude ont élc
salués parles nombreuses personnes stationnant devant le restaurant. L'une pourtant a crié : « Vive Floquet ! » On l'a furieusement ciiassée.
A côté de M. Rochefort, sont à la table d'honneur : MM. Turquet, Laguerre, Michelin, Laur, Laisant, de Susini, Lauze. Joseph Montet, Fournier. Lecat, etc.
II y a 700 couverts. Un mot seulement sur la décoralion très belle de la salle. Au haut de la scène, entre des faisceaux de drapeaux, le buste de la République. Audessous, celui du général.
A huit heures vingt, arrive cette dépêche que M. Naquet lit aussitôt :
« Etat à peu prèsstationnaire avec une légère nuance d'amélioration. »
Suivent les signatures desmédecins.
La lecture est suivie de ce cri que la situation rend particulièrement solennel : « Yive Boulanger! »
On devait, durant tout le dîner, faire de la musique. On s'en dispense»
A dix heures, autre dépêche :
(( Même état, mais pas de fièvre, ce qui donne grand espoir. *
Acclamations.
Au dessert, M. L. Tournade, notable commerçant, directeur d'une importante maison de transport et d'exportation, prononce, au nom de la Fédération révisionniste, un long discours qui est vigoureusement applaudi.
M. Naquet fait donner lecture de la proclamation suivante, que le général a rédigée avant le duel. Chaque mot. fermement prononcé par un ligueur patriote, sera souligné par des applaudissements :
« Électeurs de l'Ardèche,
n J'ai rempli à la Chambre le mandat que j'avais reçu d'un demi-million d'électeurs.
« J'ai demandé la Revision et la Dissolution.
« Sourde aux réclamations du peuple qui souffre et qui veut des réformes, la Chambre n'a trouvé qu'une réponse à me faire : la censure.
oc Je lui ai jeté ma démission à la face et j"ai fait mon pays juge.
« Puisque vous votez le 22 juillet, c'est vous, électeurs de l'Ardèche, qui jugerez les premiers.
a C'est à vous que je demande de prononcer entre les revendications de tout un peuple et les résistances de la Chambre.
ce Vous direz si c'est un factieux ou un patriote, le soldat qui a souffert comme vous toutes les disgrâces et toutes les injustices pour que la France et la République ne soient plus la proie des partis.
« Le temps manque. Vous y suppléerez par votre courage et votre zèle. De graves affaires me retiennent. Je ferai tous mes efforts pour aller vous voir et vous dire que voter pour moi ce n'est pas voter pour un parti ni pour un homme, c'est voter pour l'indépendance nationale à l'intérieur et à l'extérieur.
« Général Boulaxger. »
A trois reprises, on acclame le nouveau candidat. M. Naquet, alors, prononce un long discours, également applaudi, dans lequel il fait surtout remarquer qu'avant le général Boulanger il y avait hostilité entre le peuple et le soldat, tandis que maintenant peuple et soldat sont frères.
;2i8 LE GÉNÉRAL BOULAÎfGER
On sort très tard et par petits groupes. D'heure en heure sont apportées des nouvelles du général. Les médecins continuent à réserver leur pronostic.
Le lendemain, à huit heures du matin, les docteurs Léon Labbé et Carpentier-^Jéricourt faisaient afficher le bulletin suivant à la porte de l'hôtel du comte Dillon :
« La nuit a été assez calme. Respiration moins difficile. Pas de fièvre. Etat satisfaisant de la plaie. >
Dans la journée, le général a pu parler, mais très peu. et prendre du bouillon.
D'après les docteurs, il lui suffira de garder encore cinq ou six jours le lit. Il ira tout à fait bien après une semaine de convalescence.
Ce qui n'a pas empêché les nouvellistes de faire courir dans la journée le bruit de la mort du général.
A neuf heurer? cinquante du soir, M. Labbé, après un dernier examen, signait le bulletin que voici :
« Respiration plus facile. Amélioration sensible. Etat général assez satisfaisant. »