ROTI
Poulet Charentais, Salade.
Entremets, dessert, vieux^Médoc,
Café et liqueurs.
Le banquet était annoncé pour sept heures et demie, mais le général m'avait dit lui-même, le matin, qu'il n'arriverait qu'à huit heures un quart.
Je l'avais trouvé en train de corriger son discours. H n'était pas neuf heures. Il avait déjà lu tous les journaux. Il déplore les événements de la salle Wagram,oij
278 LE GÉNÉRAL B0ULANG!:R
les antiboulangistes ont troublé, la veille, une réunion de la Ligue des Patriotes. On s'est montré des revolvers. Il y a même eu un boulangiste qui a reçu un coup de poignard.
— Il y a tout lieu de croire, dit le général, que de tels faits se renouvelleront à chaque nouvelle réunion. On espère ainsi empêcher mes amis de se concerter. Il paraît que c'est de la sorte que certaines gens entendent la liberté.
A peine a-t-il pris son potage, un petit incident se produit. Des enfants, portés sur des épaules et précédés d'une bannière, sont amenés derrière lui. Il se retourne et les embrasse l'un après l'autre. Ne vous moquez pas trop de cela, M. Garnot fait de même. Le dernier enfant est, par je ne sais quel mystère, un mulâtre. Cela colore la scène.
Après le turbot, autres incidents.
On a dû renvoyer les musiciens de leur estrade pour y placer les convives supplémentaires.
L'orchestre s'est réfugié dans la cour, où il se met à jouer la Revue. Alors c'est du délire, de la folie. Les acclamations couvrent le bruit des trombones.
Une femme, — car les dames ont été admises et il y en a une trentaine, — une femme se lève, vient se placer devant le général et se met à pleurer en lui tendant la main. Tableau.
Une voix :
— A bas Floquet!
Une autre :
— Ne parlons pas des morts!
A neuf heures et demie, M. Blanchard se lève. Le petit papa Blanchard était candidat aux dernières élec-
lions municipales. Fabricant et entrepreneur à l'occasion, très fortuné, d'ailleurs, il rêve la suppression desi fortifications. Au lieu de coller ses affiches électorales» sur les murs, il les avait fait peindre sur le pavé. Il est très ému, M. Blanchard. Il n'a point l'habitude de la parole. Aussi lit-il son discours, qui peut être abrégé ainsi :
« Mon général,
a Le quinzième arrondissement, auquel nous appartenons, est particulièrement flatté de l'honneur que vous lui faites ce soir.
« Mais cependant, si les circonstances font que vous vous trouviez en ce moment avenue Lowendal, sachez bien que les citoyens qui vous entourent ici, représentent, non pas tel ou tel groupe, non pas tel ou tel arrondissement, mais, au contraire, l'ensemble de tous les comités et groupes révisionnistes du département de la Seine, qui ont tenu à concourir à cette belle manifestation. »
Naturellement tous les membres des divers comités révisionnistes acclament ce discours.
Par malheur, nous allons en avoir je ne sais combien d'autres. Vraiment, on nous fait payer cher nos dîners.
N" 2. M. Yergoin :
« C'est par des coups de revolver ou de poignard que les gagistes du gouvernement ont répondu hier à l'exposé des idées révisionnistes. Nous nous contenterons aujourd'hui, de leur répliquer par le cri de : Vive Boulanger! î
— Vive Boulangeeeeeeeer !
« La révision est si bien un besoin social que ceux mêmes qui nous attaquent Font tous promise, et qu'il a fallu recourir à des menées infâmes, d'abord pour ne pas la donner, ensuite pour la contourner. »
N^' 3. M. Laguerre. II a très bien parlé. La péroraison de son discours, qui, alors, me semblait peut-être anticipée, sinon imprudente, mérite d'être conservée :
u Paris, mon général, marque déjà, à des signes non équivoques, qu'il suit avec intérêt votre ligne politique, qu'il accepte votre programme, qu'il compte sur vous... Si une élection s'ouvrait, Paris vous nommerait. »
Une voix. — « Au premier tour ! Et il n'y aurait pas de ballottage ».
« Oui, Paris se donne avec son grand cœur à ceux qui sont attachés aux idées de patriotisme et de justice. Il se reprend aussi, quand on le trompe. Mais tous vos amis, mon général, savent que vous êtes de ceux à qui Paris se donne et que Paris n'abandonne jamais. Je bois au général Boulanger — député de la Seine ».
N*^^ 4 et 0. M. Gallian, vice-président de la Ligue des patriotes, lit d'abord une lettre de M. Déroulede, actuellement loin de Paris, puis parle au nom de tous les patriotes.
N^ 6. M. Lacroix, président du comité, chante à son tour sa romance.
N<^ T. Un délégué des étudiants apporte les vœux du quartier Latin.
N°* 8 et 9. M. Laisant lit un discours de M. Naquet et manifeste ensuite en son nom.
N'' 10. Enfin, c'est le général qui va parler. En le voyant se lever, un patriote qui, depuis un moment se tenait avec un drapeau, un des anciens insignes de 89, dans un coin de la salle, s'approche de la table d'honneur. Il se place derrière l'orateur. Deux personnes se lèvent et tiennent les bouts du drapeau de façon à ce qu'il lui serve pour ainsi dire de manteau.
Le général, ainsi drapé, prononce le discours suivant :
« Ghers concitoyens,
Vous avez entrepris de poursuivre une révision républicaine, à laquelle j'ai résolu de consacrer tous mes efforts, et que nous finirons par obtenir malgré toutes les résistances.
J'ai voulu, comme soldat, rendre à l'armée et à la nation, aujourd'hui confondues au point qu'aucun malentendu ne peut plus les séparer, la confiance en ellesmêmes, qui seule peut les rendre invincibles.
Gomme citoyen, j'ai voulu provoquer le réveil des espérances réformatrices, ainsi que j'avais provoqué le réveil des espérances patriotiques.
Ce réveil est accompli. Non seulement le pays a besoin de réformes profondes et sérieuses, mais encore il a conscience de ce besoin, et il le veut satisfaire. Gette volonté s'est manifestée hautement, aussi hautement que le mécontentement à l'égard d'un régime impuissant, ruineux et corrupteur, dans trois élections récentes, avec une énergie sur laquelle je n'aurais pas osé compter, si je n'avais connu le bon sens et l'honnêteté des masses.
Aujourd'hui la question de la révision, puisque c'est
ce nom qui est donaé à la reconstitution de la société française, est la seule qui préoccupe l'opinion publique au point de s'imposer au gouvernement et à ceux-là mêmes qui sont les plus hostiles à toute réforme.
Le ministère Floquet, pour se débarrasser de cette révision, qu'il avait promis d'opérer, a déposé un projet que vous connaissez, et qui. non seulement ne peut satisfaire le pays, mais ne peut même satisfaire aucun des partis dont se compose la Chambre; si bien qu'il lui est impossible de réunir une majorité parmi les parlementaires, pas plus qu'il n'en réunira une dans l'opinion.
Les hommes qui sont au pouvoir ont cru qu'il était facile de duper le peuple et qu'il suffisait, pour faire cesser ses revendications, de lui otfrir. sous l'étiquette révisionniste, un projet dérisoire qui est une insulte au bon sens public.
Mais ils se sont trompés.
En dehors des grandes réformes qui sont devenues une nécessité, et que le pays demande, c'est une responsabilité sérieuse et efficace à tous les degrés, depuis le chef de l'Etat jusqu'au dernier des fonctionnaires. Or. le projet du ministère, loin d'établir la responsabilité, fait disparaître le peu qu'il en pouvait exister.
Le Président de la République reste irresponsable : c'est une sorte de pontife fainéant ne relevant plus de personne quand il a été élu par le conclave parlementaire. Les ministres deviennent, eux aussi, en réalité irresponsables, puisqu'ils sont nommés parle Président pour une époque déterminée, quelle que soit leur politique. La Chambre elle-même est soustraite à la responsabilité électorale, grâce au renouvellement partiel, qui en fait un autre Sénat.
13g8, LE BANQUET RÉVISIONNISTE 283
Telle est la révision ministérielle, qui semble êire un déû aux aspirations nationales. Elle ne change rien aux vices du régime parlementaire, à son impuissance, à bon instabilité, à ses intrigues et à ses corruptions ; elle ne fait que les aggraver.
Et je suis bien certain d'exprimer le sentiment de la conscience publique en disant que celle-ci repousse et condamne cette révision faite par des Ponce-Pilate qui se lavent les mains de ce qui peut arriver à la France, pourvu qu'ils puissent continuer à l'exploiter.
Réprouvée parla nation, cette révision ne peut obtenir une majorité à la Chambre; mais si pourtant il s'y trouvait assez de députés parjures à leurs principes et à leurs engagements pour l'adopter, le Sénat ne la voterait pas.
La révision de M. Ferry a été une mystification ; celle de M. Floquet ne sera qu'un avortement.
Aussi n'est-ce pas celle que vous voulez, que le pays tout entier veut comme vous. Celle qu'il veut, parce qu'elle est nécessaire, et dont je poursuis l'accomplissement, c'est celle qui doit donner au peuple français des institutions nouvelles, d'autant plus conformes à ses besoins et à ses intérêts qu'elles seront créés par lui ; c'est celle qui doit affranchir la France du gouvernement toujours oppressif et tracassier des partis pour rendre au peuple, dans la mesure la plus large, l'exercice de sa souveraineté.
Cette révision ne peut être que républicaine, parce qu'il n'y a de place désormais, dans un pays aussi profondément démocratique que le nôtre, que pour un gouvernement populaire, respectant toutes les libertés, toutes les initiations, uniquement préoccupé d'assurer
2i^4 LE GÉNÉRAL BOULANGER
la prospérité et la grandeur de la patrie, et laissant aux générations qui viendront après nous la possibilité de réformer les institutions que nous leur aurons données, comme nous aurons réformé nous-mêmes celles que nous avons à l'heure où je parle.
J'ai appris comme soldat à ne connaître d'intérêt suprême que l'intérêt du pays, et d'autre volonté que la sienne. Je conserve ce sentiment qui est le meilleur guide dans la vie politique comme dans la vie militaire. Aussi je ne reconnais à aucun parti disposant momentanément du pouvoir le droit de constituer un ordre de choses nouveau ; je ne reconnais ce droit qu'à la nation qui doit rester maîtresse de ses destinées, et dont le gouvernement a pour mission d'exécuter les volontés et de satisfaire les aspirations.
Ce droit de la nation, qui est le principe même de la République, je le défendrai avec la même énergie que j'ai défendu, partout où le devoir m'a placé, son honneur et son drapeau.
Et c'est ainsi que nous aurons la République que vous voulez, celle que veut la grande majorité du peuple français et qu'accepteraient tant d'hommes de cœur et de bonne volonté longtemps attachés aux régimes disparus, mais plaçant leur patriotisme au-dessus de leurs préférences. Ce ne sera pas la République parlementaire, ce sera la République nationale.
Continuez donc, chers concitoyens, continuez avec persévérance votre œuvre d'organisation et de propagande réformatrice avec l'assurance que vos efforts triompheront et que prochainement" le pays sep« tout entier avec vous pour constituer une République laborieuse, honnête, et fière, faite par le peuple et pour le
peuple, et capable de rendre pacifiquement à la France sa place et sa mission glorieuse parmi les nations.
Je remercie les organisateurs de ce banquet qui m'ont ainsi donné la possibilité de parler à ce grand Paris, en ayant en face de moi des représentants de tous ses arrondissements, et qui m'ont permis d'afûrmer une fois de plus les trois termes des revendications du parti national : Dissolution, Révision, Constituante.
Je lève mon verre en l'honneur de la ville de Paris et du département de la Seine.
Vive la France !
Vive la République! »
On pensera de ce discours ce qu'on voudra. Ce que je dois dire, c'est que j'aurais pu, après chaque phrase, mettre : Applaudissements. Acclamations.
Il est vrai que jamais le général n'a eu une élocution plus vibrante, plus ironique ou plus solennelle parfois.
Après ce discours, tout est fini. Chacun gagne la sortie.
Il n'est point facile à mille personnes de se retirer ensemble par la même porte.
Le général, désirant sedérober à toute ovation, monte au premier étage afin de laisser à la foule le temps de s'écouler.
Mais, naturellement, le monde attend à la porte que son idole soit elle-même dehors.
Elle ne descend qu'à onze heures vingt.
L'avenue Lowendal, à droite et à gauche, est barrée par deux triples rangées d'agents.
Au moment où le général monte en voiture, le cordon de gardiens de la paix, du coté de Paris, est rompu par
la foule des personnes qui l'atlendaient et qui le suivent en racclamant.
Vainement, les agents essaient de rebarrer l'avenue. Ils font même deux ou trois arrestations.
La foule s'accroît à chaque coin de rue. La voiture est forcée d'aller au pas, au milieu des acclamations.
Un seul individu, place de l'Ecole- Militaire, crie : « A bas Boulanger î » Mais la foule l'oblige à se taire.
La voiture met trois quarts d'heure à franchir la distance relativement courte qui sépare l'avenue Lowendal de la rue Dumont-d'Urville.
Et toujours des acclamations, des vivats.
Au moment où le général est descendu de voiture, il y avait peut-être six mille personnes rue Dumontd'Urville.
11 lui a fallu cinq minutes au moins pour aller de l'extrémité du trottoir au seuil de sa porte. Il est vrai que ses pieds ne touchaient pas terre; le peuple le portait en triomphe !
Et alors des milliers de cris : « Au balcon î au balcon î Conspué, Floquet ! >
Ala fin, le général a dû se montrer.
Il a salué plusieurs fois. Tout le monde s'est décou- Tert, puis s'est retiré. Il était minuit et quart.
Tels sont les faits dans leur rigoureuse exactitude. J'ai mis au défi les journaux opportunistes de les atténuer^ sans mentir.
Ils ne les ont pas atténués.
Ils se sont contentés de les interpréter à leur façon^ qui n'est pas brillante.