‹ Le Général BoulangerChapitre 33 sur 52 · LE MEETING AUX ŒUFS · texte numérisé non relu

LE MEETING AUX ŒUFS

Bien pittoresque, la réunion du samedi 10 novembre.

Un peintre y eût croqué sur le vif deux tableaux à sensation.

Le comité de propagande boulangiste, fidèle à son programme, avait convoqué dans les solitudes de Vaugirard, rue Blomet, les électeurs du quinzième arrondissement.

En donnant mes six sous, je demande au buraliste :

— Y a-t-il beaucoup de révolutionnaires?

— Mais il n'y a que de cela !

— Pourtant le bureau est boulangiste.

— Eh bien! oui. La moitié des révolutionnaires est pour Boulanger, les autres contre.

Au bureau, M. de Ménorval, conseiller municipal socialiste, ayant pour assesseurs MM. Blanchard et Delamarre, l'un président, l'autre secrétaire d'un comité boulangiste.

A la tribune, un ami de M. Le Hérissé, le citoyen Gourraud, qui est en train de pérorer sur « le personnali^me en temps de République ».

D'abord, il égratigne M. Thiers.

— Mais Boulanger, lui crie-t-on, était son valet.

■ La moitié de la salle proteste. Légère bagarre. L'orateur en arrive à parler du maréchal de Mac-Mahon : € Très brave homme, dit-il, très consciencieux, inintelligent en politique... »

On comprend intelligent. Un chabannais plus sérieux commence :

— C'était une brute, crient les révolutionnaires. Et puis, il ne faut pas de sabres.

— Tous n'avez pas compris ! répliquent les boulangistes.

Le président agite sa sonnette. Vlan ! Un œuf frais s'écrase à ses pieds. Il y en a qui prennent ce projectile pour de la dynamite. On crie, on se presse. La sonnette fait : « Drin, drin. » Vlan ! Un deuxième œuf plaque un soleil sur la toile de fond qui orne le bureau.

M. de Ménorval se dresse :

Citoyens, s'écrie-t-il, quand on menace la tribune,

voici ce que je fais, et je vous jure que je n'ai pas de revolver.

Et il vient se planter, les bras croisés, sur le devant de la tribune. Je crois que voilà un tableau. Un troisième œuf rase la joue du président.

Les antiboulangistes applaudissent. Les boulangistes protestent. Les uns envahissent la tribune pour s'emparer du bureau, les autres pour le protéger. Que va-t-il se passer? Rien du tout, car soudain une main restée inconnue éteint le gaz en fermant le compteur.

— C'est une infamie ! Nos six sous ! Ouvrez les portes. Mort au propriétaire !

Celui-ci jure qu'il n'est pour rien dans l'affaire. Des mouvements, naturellement invisibles, se produisent

Page 1