LE MEETING AUX CEUFS
Une partie de la salle se vide. Mais un citoyen a découvert, je ne sais où, un lumignon. Il l'allume. On crie : Vive la Gomm jna ! Le citoyen va brandir son lumignon au-dessus du bureau. Une quinzaine de révolutionnaires montent avec lui sur l'estrade, se mettent à tourner autour de la lumière en chantant : « Dansons la Carmagnole ! »
Je me souviendrailongtemps de l'effet de ce deuxième tableau. Cette lumière, seule au-dessus de cette nuit et au milieu de ces chants, c'était d'un sinistre vraiment beau.
— Citoyens, crie un révolutionnaire, les boulangistes sont partis. Maintenant que nous sommes entre nous, travaillons !
Mais on sait ce qu'ils appellent travailler. D'ailleurs, rien ne vaudra plus ce qui vient d'avoir lieu.
CHEZ M. CHARLES LALOU
Le général Boulanger a passé la journée du mardi i3 novembre 1888 à La Ghapelle-en-Serval, dans le château de M. Charles Lalou.
Oui, selon un mot du député de trois départements, le boulangisme allait si bien que le chef de ce parti n'avait plus qu'à s'amuser.
Malgré les noms politiques qui suivent, chacun donc n'était qu'au plaisir.
Invités : MM. Chevillon, Vergoin, le comte Dillon, Turquet, Borie, Dugué de la Fauconnerie, Michelin, Georges Thiébaud, Henri Rochefort, Laisant, Laporte, Laguerre, Déroulède, Saint-Martin, etc. Le directeur de la France, voulant éviter toute réclame, n'avait appelé à La Chapelle aucun journaliste. Je n'étais là qu'à cause de la vive amitié qui m'unit à lui depuis la guerre de 1870.
Vers onze heures, le chemin de fer nous dépose à Oury-la-Yille, où des voitures nous attendent. Les domestiques naturellement avaient jasé. Aussi tous les habitants des villages que nous traversons se tiennentils sur leurs portes. C'est au milieu des acclamations
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que le général entre dans l'admirable propriété que Lalou a jadis achetée à M. Edmond Blanc.
Après avoir présenté ses hommages à la maîtresse de la maison, le général demande à visiter le parc.
Au départ, le temps était menaçant, mais, est-ce ma faute si, chaque fois que M. Boulanger voyage, le soleil se lève? Je ne puis rien à cela. C'est un fait et je le constate. Tant mieux pour ceux qui trouvent le moyen de rire de si peu de chose.
Le général parcourt gaiement la propriété, que les différentes essences d'arbres colorent de tons multiples. Il est de si bonne humeur que, durant cette délicieuse promenade, je me crois le droit d'être indiscret. Je n'ignore pas qu'une question surtout préoccupe le public, celle de l'argent, et je me permets de l'aborder.
— En vérité, me dit le général, je serais trop bête de refuser le concours de ceux qui croient que la révision peut, seule, sauver la France. Or, aujourd'hui, ce ne sont plus seulement des lettres chargées que je recois. Chaque matin, des visiteurs m'offrent les moyens de soutenir la lutte électorale qui s'ouvrira en 1889, On m'a reproché de recevoir de l'argent de l'Amérique. On ne sait pas que cet argent vient des personnes que j'ai eu à fréquenter dans le cours de ma mission militaire. Je ne dissimulerai pas que leurs marques de sympathie m'ont même profondément touché. Songez que si j'ai reçu des Etats-Unis 400,000 francs à peu près, plus de quatre millions ont été mis à ma disposition.
Mais la cloche sonne. Le déjeuner est servi. Le chef de l'Etat étant partout chez lui, M™« Charles Lalou a voulu par anticipation que le général présidât.
Le menu vaut la peine d'être cité. Le voici :
Hors-d'œuvre
Filets de soles au général
Vol-au-vent à la LilJoise
Côtelettes d'agneau de Picardie
Salmis Charentais
Jambon des Ardennes
Poulets truffés de Périgueux
Pâté de foie gras de Strasbourg
Glace Alsacienne
Dessert national
Les vins sont exquis : Madère, Latour-Blanche 75, Saint-Julien 74, Mouton-Rothschild 70, Ghâteau-Laffitle 74, Ghampagne-le-général.
Détail caractéristique : on ne cause pas politique. M. Dugué de la Fauconnerie parle phrénologie ; M. Turquet voudrait qu'au Salon chaqae entrée donnât droit au tirage d'une tombola, dont les tableaux et les statues seraient les lots uniques ; le comte Dillon raconte l'bis" toire d'un duel raté ; Lalou, selon sa terrible habitude, fait des calembours.
Après le café, pris dans le salon entre de merveilleuses peintures, le cor résonne. La chasse va commencer. Par malheur, chasse officielle. Le gibier est rabattu sur la pelouse. On s'arme de fusils. En sa qualité de provençal, M. Chevillon a apporté tout le harnachement de Tartarin sur les Alpes. Sa casquette à ailes nous fait tordre de rire. Le général, néanmoins, tue 4:î pièces, M. Thiébaud manque deux faisans. M. Yergoin tire admirablement le lapin, M. Chevillon, malgré son costume, ne tue que le temps.
Et tout à coup la cloche interrompt la chasse. Les
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courses vont commencer, dans le champ attenant à la propriété.
M. Martial, un éleveur du pays, fait entrer en ligne Ëmeraude, fille de Salteador, le Comte Gavour, La Comédie et Beau Turban.
Le général parie sur le Comte Gavour et gagne une trentaine de louis. Il gagne toujours, cet homme-là- Moi, j'avais rêvé de faire ma fortune avec Ëmeraude ; cette jeunesse me coûte cent sous.
On visite ensuite les écuries. Ici M. Boulanger fixe « un point d'histoire important ». G^est, d'après la légende, tel ou tel général qui a son cheval noir. Or, ce cheval n'a jamais cesséd'appartenir à M. Boulanger, qui le monte une fois par semaine.
Grand Dieu! on va luncher maintenant !
Le général, entre deux gorgées, demande des vers, à Déroulède.
L'a.v\ieuv des Refrains inilitaires lui dit cette vibrante chanson de marche :
Pour ravager comme une trombe, A gauche, à droite, en large, en long, Sans qu'on puisse voir d'où ça tombe, Pour tout bousculer, nom de nom !
Vive la bombe !
Vive la bombe !
Pour tout bousculer, nom de nom !
Vive la bombe et le canon!
Bêtes et gens, oui, tout se cabre ■Quand le canon ouvre le bal, Mais à cette danse macabre Il faut un galop infernal.
Vive le sabre !
Vive le sabre !
Il faut un galop infernal.
Vive le sabre et le cheval !
Le cheval court, le canon flambe, Mais pour donner l'assaut... Viens-y!
Toujours joyeux, toujours ingambe, C'est le fantassin qu'on choisit.
Vive la jambe !
Vive la jambe !
C'est le fantassin qu'on choisit, Vive la jambe et le fusil !
Et voilà les gens du château qui viennent, armés de bouquets, faire leurs adieux aux visiteurs. Ah! Charles Lalou n'a rien épargné. Ce jour-là, en vérité, le général Boulanger a pu se prendre pour Louis XIV,
L'élu des trois départements a opté pour le Nord. Il a la ferme intention de ne plus se présenter nulle part avant les élections générales. Mais dès qu'a lieu ici ou là une élection, même municipale, son nom sort des urnes.
Il est donc bien l'élu de la France. C'est lui que le pays veut.
Néanmoins, chaque jour, les radicaux et les opportunistes lui disent dans leurs feuilles :
— Oui, vous avez pour vous la province, mais vous n'avez point la France. Tant qu'on n'a point Paris pour soi, on n'a rien. Nous vous mettons au défi de vous faire élire à Paris.
Et voilà que toutàcoupun député de la Seine, M. Hude, meurt.
M. Hude a succombé le 23 décembre, en Algérie, à la bronchite chronique dont il souffrait depuis près de quatre ans. Il n'était âgé que de trente-huit ans.
Le roi est mort, vive le roi! Le député de la Seine n'est pas encore enterré que déjà on parle de sa succession.
On nomme des candidats; on s'entretient d'une combinaison tant soit peu machiavélique...
Au général Boulanger, dont les radicaux doivent naturellement redouter la candidature, la rue Cadet opposerait ou M. Yacquerie, rédacteur en chef du Rappel^ ou M. Pierre Baudin, neveu delà manifestation ratée.
A leur défaut, MM. Rinc et Jofîrin, se présenteraient simultanément en prenant l'engagement de se désister au second tour en faveur de celui qui aurait le plus de voix.
Quant à la t combinaison », elle émane, paraît-il, de M. Floquet. On prierait M. Villeneuve, qui, depuis plus de deux ans, est dans une maison de santé, de donner sa démission. On pourvoirait à son remplacement en même temps qu'à celui de M. Hude. De la sorte, M. Boulanger serait forcé de se présenter concurremment avec un autre candidat, ce qui pourrait le mettre dans un grand embarras, le nom d'un intransigeant devant lui faire autant de tort que celui d'un conservateur. Nous verrons tout à l'heure ce que vaut la combinaison.
Le hasard a fait que, la veille, j'allais précisément me mettre à table, dans un hôtel ami, en compagnie du général Boulanger et de Hochefort quand le comte Dillon, également invité, entra.
Il venait d'apprendre par une dépêche la mort de M. Hude.
Rochefort bondit.
— Et vous vous présentez, Boulanger?
— Je suis prêt à faire ce que vous voudrez.
— S'il faut vous porter? Je le crois bien ! Nous ne devons pas rater cette gifle à Floquet.
— Vous êtes donc bien sûr de mon éleclion?
— J'en réponds.
Et Rochefort donna des chifTres. L'Intransigeant se vend à Paris au nombre de 180,000 exemplaires. Gela suppose donc 180,000 boulangistes au moins.
— D'autre part, ajouta-t-il, les 110,000 voix qu'a obtenues M. Hervé se porteront certainement sur vous. Je vous dis que c'est une partie gagnée. Il n'y a même plus à en parler.
Et le fait est qu'on parla d'autre chose.
Le lendemain, le général recevait plus de visites encore que d'habitude. Chacun, en entrant, lui répétait le mot de Rochefort :
— Vous vous présentez?
— Je suis bien forcé. N'ai-je pas le devoir de faire approuver mon programme par le plus de voix possible?
A cinq heures, j'étais chez M. Yacquerie.
— «Je neveux pas, me dit-il, me donner le ridicule de refuser une chose qui ne m'est pas offerte. Sachez néanmoins que je suis très jaloux de ma tranquillité.
«A deux reprises, j'ai déjà refusé, malgré des instances renouvelées, de me porter et à l'Académie et au Sénat.
« Quand M. Hude est tombé malade, on est bien venu, il est vrai, me pressentir au sujet de sa succession.
« J'ai répondu quejevoj-ais d'autant moins la nécessité de me porter que, bien que n'étant pas boulangiste, j'étais partisan de la dissolution. J'aurais voulu et je voudrais encore qu'on la fît en janvier. »
— Et croyez-vous au succès du général Boulanger?
— Je crois que si nous étions aux élections générales et si nous avions le scrutin d'arrondissement, il serait sûr d'être élu dans trois arrondissements de Paris..
« Aujourd'hui, néanmoins, je ne saurais me prononcer. En tout cas, une candidature à deux ne lui ferait aucun tort. Il se pourrait très bien qu'il passât et que l'autre restât sur le carreau. Le gouvernement n'en serait que plus ennuyé. »
Quant au rédacteur en chef du Mot d'ordre^ voici l'avis de son secrétaire :
— M. Ranc n'hésiterait pas à se présenter s'il se trouvait le seul candidat du parti républicain. Mais comme il ne tient pas à jouer le rôle de candidat perpétuel, il ne s'est pas encore prononcé. Il attend la décision des différentes fractions du parti.
Il semble résulter de cette déclaration que, si M. Ranc n'est pas assuré d'être élu au premier tour, il déclinera toute candidature.
Mais revenons à la fameuse combinaison des deux vacances.
La démission du docteur Villeneuve, m'assure-t-on, n'est pas possible en ce moment.
Personne n'oserait la lui demander, car il va beaucoup mieux et compte être bientôt à même de rentrer à la Chambre.
D'autres considérations, purement humanitaires, interdiraient à ses vrais amis de lui demander sa démission... Il n'est pas riche et a besoin de ses indemnités de député.
Quel est donc le candidat que les comités porteront contre le général Boulanger? Il est bien tôt pour le désigner nettement.
Un membre de la famille de M. Pierre Baudin m'af-
firme que celui-ci ne repousserait pas une candidature qui serait sérieuse.
Le neveu du monument de Millet exigerait donc les mêmes conditions que M. Ranc.
Quant à M. Joffrin, il parait qu'il fera ce que voudront les comités du parti ouvrier.
D'aulre part, quelques journaux annoncent que les comités conservateurs de la Seine soutiendront à la prochaine élection ou M. Ferdinand Duval ou M. Uenys Cochin, tous les deux conseillers municipaux de Paris.
Je les trouve l'un et l'autre à l'Hôtel de Ville, le 26 décembre.
— Est-il vrai, demandai-je tout d'abord à M. Ferdinand Duval, que vous ayez l'intention de poser votre candidature contre le général Boulanger?
M. Duval est président des comités conservateurs. Gomme tel, il lui est d'autant plus difficile de me répondre que, depuis la mort de M. Hude, les comités ne se sont pas encore réunis. Il ignore donc ce que ses amis pensent. Son rôle officiel l'oblige en tout cas à une réserve absolue. Gomme homme, toutefois, il a le droit de penser et de parler.
Selon lui, les conservateurs ne pourraient suivre le général Boulanger que s'il leur donnait des gages sérieux.
— Or, non seulement il ne nous en a pas donné de sérieux, mais encore il ne nous en a pas donné du tout. Je ne puis dire ce que fera le comité; je suis sûr toutefois qu'il ne votera que < pour un programme extrêmement conservateur et d'une grande netteté >. Sa conduite sera dictée par l'intérêt du parti conservateur. Si j'étais le général Boulanger, je ne me présenterais certainement pas. Il s'expose à une défaite qui pourra
lui faire le plus grand tort aux élections générales. Les départements conservateurs, tels que la Charente, par exemple, ne voteront point une seconde fois pour celui qu'ils auront vu se porter à Paris bras dessus bras dessous avec Rochefort.
— Ne croyez-vous pas pourtant que le comité conservateur pourrait avoir intérêt à soutenir le général Boulanger en exigeant de lui certaines conditions — comme le retour des princes, la liberté religieuse, conditions qui seraient ou connues ou secrètes?
— Le comité fera ce quil voudra. A l'heure qu'il est, nous manquons absolument d'éléments pour nous prononcer. Nous ne devons le faire, selon moi, que quand nous connaîtrons positivement la nature du terrain électoral.
M. Denys Cochin est plus catégorique. Il n'a pas sur les lèvres le bâillon officiel.
— ft Je ne ferai pas, me dit-il, bande à part. Je m'inclinerai absolument devant les décisions du comité ; mais, tant que nous ne ferons que délibérer, je combattrai énergiquement le général Boulanger.
«Je dirai même que nous avons un plus grand intérêt à le combattre qu'à traiter avec lui.
«Dans quelles conditions s'est présenté le général Boulanger ? Il est arrivé juste à l'heure oii la République allait s'effondrer et, si elle se maintient encore debout, c'est qu'elle espère en lui. Son succès à Paris, oii il se présentera certainement comme républicain, ne peut être que l'afTermissement de la République, avec laquelle il nous ferait signer un nouveau bail. Nous ne devons pas lui donner l'appui de nos voix, à quelques conditions que ce soit.
«Si nous mettions la main dans la sienne, il serait sûr de passer. S'il marche sans nous, son élection est douteuse, peut-être compromise. Il faut donc cfue nous nous abstenions.
« Paris, voyez-vous, est dominé par deux passions. Il a conservé très vivace la haine de la Commune, qu'il redoute de voir revenir sous une forme ou sous une autre. D'autre part, il a toujours été extrêmement libéral. Que fera-t-il quand il verra un communard en retraite lui recommander un dictateur en herbe? Il se peut que Paris recule. Je ferai tout ce que je pourrai pour l'y aider. Je ne dis pas que je me présenterai; je suis très honoré qu'on ait pensé à moi ; en ce qui concerne l'élection, j'obéirai au comité. Quand on est soldat, il faut l'être jusqu'au bout, sans envisager les conséquences.
« Mainlenant, tous nos électeurs nous suivront-ils? N'y aura-t-il pas de nombreux conservateurs qui voteront quand même pour le général Boulanger? C'est le doute dans lequel nous sommes qui rendra l'électian si intéressante, mais nous devons personnellement tout tenter pour que le général ait le moins de voix possible.
«Supposons-le battu. Je sais bien qu'il ne faudra pas dire pour cela qu'il le sera également aux élections générales. Les départements aiment longtemps leurs dadas. En outre, il faut se rappeler qu'ils ont souvent aimé donner une leçon à Paris...
«Mais supposons M. Boulanger élu. Alors, emballement général. Tramée de poudre. Élections sur toute la ligne. Alors c'est la dictature républicaine.
«Je vous répète que notre devoir, à nous autres conservateurs, est de combattre, et que, personnellement, je lutterai tant qu'il me restera un souffle de vie. »
Telles sont les deux déclarations qui m'ont été faites par MM. Ferdinand Duval et Denys Gochin. Je suis sûr, quoi qu'on en ait dit, de les avoir reproduites avec la même exactitude que je m'efforce d'avoir quand je reproduis celle du général.
Les deux membres les plus autorisés des comités conservateurs sont hostiles à la candidature du général Boulanger. Si M. Denys Gochin est prêt à la combattre, soit par une contre-candidature, soit dans les réunions ou par voie d'affiches, M. Ferdinand Duval désire attendre, pour se prononcer, la décision du comité.
C'est de sa part une simple marque de respect envers ses collègues, car nul n'ignore qu'il en est le principal inspirateur. Il ne soutiendrait le général Boulanger que si le candidat d'Henri Rochefort mettait sa signature « au bas d'un programme extrêmement conservateur et d'une grande netteté ». Le général se décidera-t-il à gagner peu de voix conservatrices pour en perdre beaucoup de républicaines? Attendons, nous verrons.
Et, le dimanche suivant, avaient lieu les obsèques de M. Hude.
La politique ne respecte rien. L'enterrement civil du député de la Seine a eu l'importance d'une manifestation antiboulangiste.
La famille, dont la douleur faisait peine, pouvait croire que l'affluence de personnalités politiques qui se pressaient devant la maison mortuaire n'était purement due qu'aux sympathies qu'inspirait le défunt. On lui a fait, hélas ! trop comprendre qu'elle se trompait.
Quand un député meurt en session, tout un bataillon avec musique et drapeau assiste à la levée du corps.
Quatre compagnies de ligne étaient donc rangées dans la Grande Rue d'Issy.
La Chambre était représentée d'abord par son bureau, composé de M \I. deMahy, vice-président; Martin Nadaud, questeur; Le Hérissé et Grémieux, secrétaires; puis par une trentaine de députés parmi lesquels MM. Maillard, Barodet, le général de Frescheville, Raspail, S. Pichon, Andrieux.
On commente l'absence de M. Glémenceau qui participa si vivement à l'élection de iM. Hude. Le leader du parti radical est retenu à Paris, ainsi que M. Anatole de la Forge.
Il prépare dans une réunion secrète, la conduite à tenir durant la période électorale qui s'ouvrira le 3 janvier.
Sur la place de la Mairie se sont réunies, à une heure, les corporations qui doivent assister au convoi : la chambre syndicale des débitants de vins, les francsmaçons, les gymnastes^ etc.
Un peu avant deux heures, ces sociétés défilent avec bannières devant la chapelle ardente qui est très belle et bondée de couronnes.
On attendait le général Boulanger. Il avait en effet manifesté l'intention de venir. Au moment de partir, il a pensé que sa présence pourrait occasionner tout au moins un mouvement de curiosité peu convenable en une telle cérémonie. Il s'est abstenu et a sagement fait. Il est regrettable que les orateurs n'aient pas eu la même circonspection.
Après une heure de marche lente dans la boue, on arrive au cimetière.
La descente du corps donne lieu à une scène déchi-
rante. Il y a devant la fosse toute la famille du défunt, même sa mère, sa femme, sa sœur.
Le maître de cérémonie annonce que M. Picbon, député de la Seine, va parler au nom de la Chambre.
M. Pichon est un véritable orateur. Il rend tout d'abord éloquemment hommage à celui qui commença par être petit commis chez un débitant de vins en détail et qui, successivement conseiller municipal, maire, conseiller général, était, à peine âgé de trente-deux ans, député de Paris. Par malheur, sa haine du boulangisme égare le collaborateur de M. Clemenceau. Après avoir déclaré que « le libre accès des citoj'ens aux rangs les plus élevés est une des lois fondamentales de notre société démocratique », il en arrive à des allusions dont la vraie signification n'échappe à personne :
« Hude avait rêvé la République sans protecteur, la France sans maître... Il ne se serait jamais laissé séduire par des popularités éphémères... Il eût employé tous ses efforts à empêcher que la France fut courbée sous la main d'un César. »
— A bas Boulanger! crie quelqu'un.
Je n'insisterai point sur les passages faits pour flatter la corporation des mouilleurs, « profession commerciale nombreuse que la loi ne traite pas toujours avec justice T>.
La loi peut donc être injuste, monsieur le député? Alors pourquoi voulez-vous qu'on la respecte?
M. Yigouroux, conseiller municipal d'Issy, succède à M. Pichon. Il est très éloquent lorsqu'il décrit en détail la vie très laborieuse de M. Hude, mais il va, lui aussi,
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parler du despotisme « sous lequel les chercheurs d'aventures voudraient ramener ce qu'il reste de la France ». On dirait vraiment que, comme dans la célèbre lithographie de Raffet, l'ombre d'un empereur plane au-dessus de cette tombe.
Jusqu'à M. Andrieux qui, parlant à la demande de la famille, s'emballera, lui qui pourtant ne s'emballe jamais ! Il célèbre l'horreur qu'aurait inspirée au défunt « le retour de la dictature >^
L'ancien préfet de police, qui publia, on s'en souvient, des mémoires indiscrets, va payer cher ce mot.
Le vénérable de la Solidarité, M. Archambauld, proclame le dévouement de M. Hude à la franc-maçonnerie.
— Il ne l'a pas trahie, lui ! s'écrie un assistant qui se rappelle et rappelle ainsi les révélations de M. Andrieux.
Après deux autres discours d'un employé de la maison Hude et d'un électeur, la foule s'écoule.
Avant et pendant la cérémonie, le cimetière a été fermé. Un grand nombre de curieux sont massés devant l'entrée.
— Où est le général Boulanger? demandent-ils aux membres du cortège?
Et leur curiosité sympathique venge ainsi celui qui peut-être succédera à M. Hude des attaques qui viennent de lui être si inopportunément prodiguées.