PENDANT LA CRISE MINISTÉRIELLE
On se doute des conversations qui sont tenues, dans la seconde partie de février, à l'hôtel de la rue Dumontd'Urville.
A chaque nouveau visiteur, le général Boulanger demande ironiquement des nouvelles. On lui répond en riant :
— Il n'y en a pas. Il n'y en aura jamais. Le parlementarisme s'éteint dans le gâchis.
On ne fait pas que rire, pourtant. On travaille davantage.
Ainsi le général a prévu le cas où, dans l'espérance de l'embarrasser, on le chargerait de former un cabinet.
Pendant qu'à l'Elysée on ne peut parvenir à en former un, j'affirme qu'à l'hôtel de la rue Dumont-d'Urville il y avait un ministère tout prêt, un cabinet de dissolution, s'entend.
Je ne suis pas autorisé à révéler de quels noms il était composé. Je puis dire, toutefois, qu'il eût bien étonné. Aucun des membres du comité révisionniste n'y figurait.
Comme il faut s'attendre à tout, on s'arme également
en vue des élections générales, que le moindre incident pourrait rendre imminentes.
Je connais quelque part un long meuble où sont disposés autant de cartons qu'il y a de départements. Dans chaque carton, une chemise par circonscription. Les gens qui se moquent de tout ce que je dis se sont crus très spirituels en faisant des gorges-chaudes sur le mot chemise. Je voudrais bien savoir comment ils appellent l'enveloppe dans laquelle ils classent des'papiers.
Dans le meuble en question sont établies les chances de toutes les candidatures, sont entassés les renseignements recueillis parles intéressés ou envoyés par les partisans connus ou inconnus.
A l'heure qu'il est, toute l'armée du général est prête. Chaque opportuniste trouvera dans chaque circonscription un boulangiste devant soi. Il ne reste plus rien à faire qu'à perfectionner.
Une chose, en effet, est à noter. Chez la plupart des candidats, le général a trouvé moins d'ambition personnelle que de dévouement à la cause révisionniste. Tous lui ont dit : « Nous sommes prêts, non seulement à nous effacer devant ceux qui auront plus de chances que nous, mais encore à les soutenir. »
Le général ne dissimule point son désir de faire les élections générales avant l'Exposition. Voici ce qu'il dit à ce propos aux nombreuses délégations qui ne cessent de le visiter :
— « L'ouverture de l'Exposition sera probablement fixée comme d'habitude au premier mai. Or, tout le monde sait que, ce jour-là, la majorité des exposants ne sont pas prêts. L'installation ne commence vraiment à être défmitive qu'a la fin de mai. Aussi les étrangers
ne viennent-ils guère qu'en juin. C'est vers le milieu de ce mois que l'Exposition bat son plein. On aurait donc largement le temps de procéder aux élections générales avant la date réelle de l'ouverture de l'Exposition. On allégerait ainsi la France de toute préoccupation politique. Dès son entrée au Palais-Bourbon, la nouvelle Chambre proclamerait la trêve et laisserait la parole au commerce et à l'industrie. Supposons, au contraire, que les élections n'aient lieu qu'en octobre.
« La crise politique est pendante. Les partis restent armés. Les journaux se querellent. La lutte la plus aiguë s'engage à l'heure même oii le Champ-de-Mars commence à être dans tout son éclat. Pense-t-on que les étrangers, que les habitants des départements oseront venir à Paris quand on continuera à parler même d'une révolution imminente? Je dis que le patriotisme le moins ardent exige la cessation de toute politique après le premier juin. Je dis que l'ouverture immédiate delà période électorale s'impose, dans Tintérêt du commerce, de l'industrie, de toute la France. Ah! je sais qu'il eût mieux valu prévoir cela, je sais que le gouvernement aurait mieux fait, l'an dernier, de s'entendre avec tous les chefs de groupes pour qu'aucune question irritante ne se produisit dans le cours de 1889. Il n'est pas un homme pohtique qui n'eût consenti à signer la trêve, mais puisque personne ne l'a demandée, puisque le gouvernement, qui a pour premier devoir la prévoyance, n'a même point paru se douter de l'énergie de la lutte électorale en 1889, je ne peux être responsable de sa
* Ces déclarations ont paru textuellement dans le Figaro du 21 février 1889. Nul n'aurait donc le droit de reprocher au général de troubler l'Exposition. Il a tout prévu. Si la trêce désirée par le monde entier n'a point lieu, c'est le gouvernement seul qui en est responsable.
Et comme le général parlait ainsi, il s'étonna de mon mutisme :
— Qu'avez-vous? me demanda-t-il. On dirait qu'il y a dans mes paroles quelque chose qui vous embarrasse...
— Oui, je cherche le moyen de les publier sans qu'on les trouve inspirées par votre intérêt personnel.
— Ah! cela, par exemple, s'écria-t-il, c'est trop fort! Je comprendrais votre embarras et même votre désappointement si vous m'entendiez ne parler que de mon intérêt personnel. Sacrifier les intérêts nationaux à mon intérêt personnel, oui, cela serait vraiment odieux. Mais parce qu'il se trouve que mon intérêt politique est en effet d'accord avec celui du pays, vous voudriez que je ne fisse pas tout le possible pour avancer la date des élections? Mais c'est alors que je serais criminel. Quoi! ne point déclarer ce que je pense, quand j'envisage en toute conscience l'intérêt de mon pays, parce qu'on pourrait dire que je travaille pour moi! Ah! je vous mets au défit d'arriver à me faire redouter les fausses interprétations lorsque je dis une chose que je crois devoir dire. Je vous demande donc instamment de donner à vos lecteurs les raisons que je donne à tous mes visiteurs.
Et nous causâmes d'autre chose.
Il y eut un moment où le général eut besoin d'un ouvrage. Il sonna. On fut longtemps à venir. Nous étions seuls au deuxième étage. Or, on sait qu'il admet ainsi dans son cabinet non seulement les délégations, mais encore le moindre visiteur. Il me vint une idée, peutêtre baroque. J'ai raconté la chose comme elle s'est produite parce que je l'ai trouvée caractéristique. Elle
a soulevé parmi mes confrères un hourvari inimaginable. Mais plus je réfléchis, plus je me dis que c'est à moi de me moquer des moqueurs.
Je réédite donc ici, sans la moindre honte, l'aventure incriminée.
Selon son habitude, le général se promenait en parlant. Je m'approchai de lui et pris un air grave :
— Général, nous sommes seuls. J'aime autant tout vous dire. J'ai reçu de votre principal ennemi, cinq cent mille franc?.
— Tiens ! c'est une bonne pensée que Floquet a eue là.
— Ne riez pas. Je parle sérieusement. Je vais vous tuer. Vous comprenez que je serai acquitté. Je dirai aux jurés : « Tant que j'ai cru en lui, je l'ai défendu! Je me suis aperçu que je me trompais. J'ai sauvé mon pays. >
Et je mis brusquement la main sous mon pardessus. Il avait les siennes dans ses poches.
— Eh bien, quoi, m'écriai-je, vous ne sortez pas un revolver? Vous ne me dites pas : t J'ai de quoi répondre à quiconque se livrerait à un attentat prévu? »
— Mon cher, vous pouvez remuer tout l'hôtel. Si vous y trouvez un revolver, je veux bien être pendu. Vous n'êtes pas le premier à me parler d'un attentat possible. Tous mes amis me font part de leurs craintes. Je n'en tiens aucun compte. Si je n'avais pas foi en moi, comment pourrais-je demander aux électeurs d'y avoir foi .eux-mêmes? Et savez-vous pourquoi je n'ai pris, d'ailleurs, et ne prendrai jamais aucune précaution? Parce que je suis sûr que celui qui viendrait ici avec l'intention réelle de tirer sur moi n'en ferait rien ou que, s'il essayait de le faire, il me manquerait.
Toujours l'étoile!
En racontant cette anecdote, absolument authentique, j'aurais, a-t-on dit, offensé le général. 11 m'en a si peu voulu qu'il me faisait, huit jours après, l'honneur de dîner chez moi. On ne m'accusera pas, au moins, d'en avoir tiré vanité.
Ceux qui me connaissent savent que j'aime, dans la vie courante, à donner de l'intérêt, par un peu de mise en scène, aux choses les plus banales. Je hais l'ordinaire.
Le général, qui est, en beaucoup de qualités, supérieur à plus de gens encore qu'on ne croit, permet à chacun de se montrer comme il est.
Je ne vois point pourquoi je n'en profiterais pas, surtout quand c'est pour donner, le plus nettement possible, l'idée exacte de la foi qu'il a en lui.
Quelques jours après, le 28 février^ Jes boulangistes, convoqués par M. Lucien Millevoye, petit-fils du poète, fêtaient enfin, au Grand-Hôtel, la constitution du nouveau cabinet, dont, à dire vrai, on espérait plus qu'il n'a tenu.
— J'ai invité beaucoup de monde, me disait M. Millevoye. Mon but est de montrer que le boulangidme est une large voie ouverte à tous les partis. Aussi ai-je invité des socialistes, des légitimistes, des intransigeants, des orléanistes, des radicaux, des bonapartistes, des hommes de toutes les couleurs. Viendront-ils?
S'ils sont venus ? Plus de trois mille personnes ont présenté leurs vœux au général. Yœux inutiles, hélas t Je jure qu'à la fin j'aurais rencontré, sans le moindre étonnement, M. Clemenceau auprès de son ex-ami.