‹ Le Général BoulangerChapitre 45 sur 52 · EQUIPAGE DE BONN ELLES · texte numérisé non relu

EQUIPAGE DE BONN ELLES

Fanfares sonnées le 7 mars 1889.

Le Lancé

Le Débuché — Le Changement de Foret

Le DiX'Cors {ou la Royale)

VHallali

RalJye-Bonnclles

Fanfare de M^^ la duchesse d'Uzès

Les Honneurs — La Saint-Hubert

Les Adieux de Paimpont

La Retraite des Veneurs

Marche de Vénerie

Les piqueurs de l'équipage de la duchesse étaient en grande tenue, bleu barbeau.

Durant tout le repas, la politique a été absolument étrangère à la conversation, qu'a égayée l'esprit naturel de la duchesse.

A neuf heures et demie, M'""^ d'Uzès a pris le bras du général.

On s'est rendu dans les salons.

La réception allait commencer.

Parmi les invités, MM. le comte de Gramont, M"^^ Hochon, en robe vert d'eau; la duchesse d'Albuféra, en mauve; le marquis et la marquise de Massa, celle-ci en blanc garni de fourrures; la baronne Finot, en mauve et blanc; le marquis de Juigné, le prince de Polignac, M. Le Hérissé, député d'Ille-et-Vilaine, le comte de Beaufort, le comte et la comtesse de Monti, le marquis et la marquise de Vibraye, M. Laguerre, le comte et la comtesse Jean de Montebello, le marquis et la marquise de Juigné, le marquis et la marquise de Sesmaisons, le marquis et la marquise de BeruUe, le comte et la com-

tesse de Talhouet, le comte de Fitz-James, le comte et la comtesse d'Espeuilles, le prince de Broglie et la princesse, née d'Armaillé, Dugaé de La Fauconnerie, le duc de Vallombrosa, le baron de Mackau, Feuillant, le comte de Gontaut, M. et M""*^ O'Gonnor, le comte et la comtesse de Lévis-Mirepoix, etc., etc.

Le comte de Mensdorff et M. de Kotzebue, attachés à l'ambassade de Russie, obligés de se rendre à la présidence, s'étaient fait excuser.

Dans les salons, merveilleusement décorés, on entend à tout instant ces mots : « Quelle soirée charmante ! »

A l'exception de la marquise d'Hervey de Saint-Denys, qui est en velours rouge, toutes les dames sont en clair. Le blanc uni domine. A peine, de-ci de-là, une teinte très légère. Du rose, du vert d'eau, du mauve. C'est exquis.

Le général Boulanger est très entouré. Comme dans les banquets populaires, il a sur l'habit la plaque de la Légion d'honneur.

Selon son habitude quotidienne, il veut se retirer à onze heures. On sait qu'il est levé chaque matin à sept heures. Il a donc besoin de se ménager.

Mais il est forcé de dépasser son heure ordinaire.

Il n'a pu prendre congé de la duchesse d'Uzès que vers onze heures et demie. Il est parti enchanté de tout le monde et laissant tout le monde enchanté de lui.

Pour le grand parti qu'il essaie de fonder et qui doit, selon son expression, comprendre la France entière, la soirée a été excellente.

Un des plus ardents conservateurs a dit ce mot :

— Yoilà enfin un répubUcain qui fait aimer la République.

Le cabinet Tirard s'est engagé, paraît-il, à détruire le boLilangisme.

Son premier soin est de sévir contre ceux qui ont pris matériellement la part la plus active à l'élection du 27 janvier, c'est-à-dire contre les membres de la Ligue des patriotes.

Un incident, d'ailleurs regrettable, celui de Sagallo, lui a fourni l'occasion désirée. Le nouveau ministère commence par faire faire des perquisitions au siège même de la Ligue des patriotes, puis chez les principaux chefs de celle-ci.

Aussi ai-je passé, le 12 mars, une partie de la journée auprès de MM. Déroulède, Gallian, Richard, etc.

Ils ne s'expliquent pas les poursuites qui les menacent, mais sont sûrs d'être condamnés.

Ils consultent leurs dossiers pour y relever les arguments qu'ils auront à opposer au tribunal. Quelques personnes leur conseillent de gagner du temps en se faisant condamner d'abord par défaut. M. Déroulède repousse tout atermoiement.

— Pourquoi tergiverser? dit-il. La Ligue a poru

devise : « La nation. — La Loi. > Quand la Loi m'appellera, j'irai.

Le document principal sur lequel s'appuie le procureur-général, M. Bouchez, pour demander l'autorisation de poursuites, est le suivant :

INSTRUCTIONS COMITÉ DIRECTEUR Pans, le 20 février 1889.

« En présence des mesures arbitraires qui pourraient être prises par le gouvernement contre la Ligue des patriotes, le comité-directeur a décidé de demander aux comités de Paris de se mettre e?i état de mobilisation permanente.

« Par là, le comité-directeur entend que toutes les forces respectives de chaque comité, spécialement désignées pour cette mobilisation, devront se tenir d'une façon permanente à la disposition du chef d'arrondissement, afin que, dans le cas ou l'on essaierait de dissoudre la Ligue, elles puissent se retrouver promptement et tout entières où il faudra.

« Pour atteindre ce but, il suffît d'apporter de légères modifications à l'organisation actuelle qui a déjà été expérimentée le 27.

« Les modifications proposées par le comité-directeur tendent surtout à simplifier l'organisation antérieure : dorénavant, chaque arrondissement groupera un personnel de quarante-deux ligueurs pouvant répondre au premier appel et entre lesquels les fonctions seront réparties de la façon suivante :

« 1'' Un chef d'arrondissement, un chef adjoint ;

« 2° Quatre chefs de quartier, quatre chefs adjoints ;

(( ^^ Seize chefs de section, seize chefs adjoints.

c Ainsi tous ies services seront doublés en sorte que, si tout le monde est présent, la besogne sera partagée par moitié, et si une absence se produit, un suppléant sera toujours là pour la combler.

« Toutes les instructions et tous les renseignements seront centralisés entre les mains du chef d'arrondissement, qui les recevra du comité-directeur et qui les transmettra aux chefs de quartier, lesquels les communiqueront immédiatement aux chefs de section.

a La division de chaque arrondissement en quatre quartiers, étant fixe, subsiste tout naturellement, mais en ce qui concerne les sections, il convient de diviser chaque quartier en quatre fractions égales dont chacune formera une section. Tous les arrondissements se trouveront donc uniformément divisés en seize sections.

« Trois tableaux, comprenant l'organisation complète de l'arrondissement, avec noms et adresses, seront déposés : 1*' au siège social de la Ligue ; '^'^ chez le chef de l'arrondissement ; 3^ chez le chef adjoint. Il importera que sur ces tableaux soient très exactement indiquées les rues composant chaque section et que tous les chefs de section et leurs adjoints sachent bien oij commence et où finit la section qui leur aura été affectée.

« Le but principal de cette organisation générale étant de pouvoir, dans le plus bref délai, sans avoir recours à la poste, au télégraphe et à aucune administration, transmettre un mot d'ordre à tous les ligueurs de Paris, il sera nécessaire que tous les hommes choisis soient bien connus du chef d'arrondissement.

« En résumé, le service devra être assuré de telle façon qu'en deux heures tous les ligueurs de Paris puissent avoir en main le même avis.

« Le président de la Ligue des patriotes, « Signé : Paul Déroulède. »

Malgré leur apparence, ces instructions, affirme M. Déroulède, n'ont absolument pour objet que la campagne électorale.

S'il voulait un « état démobilisation permanente », c'est qu'il ignorait, comme tout le monde, le 20 février, à quelle époque les élections générales auraient lieu.

S'il prévoyait « le cas où l'on essaierait de dissoudre la Ligue », c'était afin d'être sûr de retrouver en temps opportun l'organisation qui a rendu tant de services au boulangisme le 27 janvier, et qui ne diffère que par sa perfection de l'organisation des blanquistes , de celle des révolutionnaires indépendants, enfin de celle du comité de la rue Cadet.

Le troisième paragraphe doit sufïire, croit-il, à démontrer l'intention purement électorale du document visé. Il s'agissait uniquement de perfectionner l'organisation expérimentée le 27 janvier.

Les bureaux de la Ligue n'ont pas cessé, du matin au soir, de recevoir de nombreux visiteurs. On a passé la journée à enregistrer de nouvelles adhésions. J'entends cette phrase :

— Voilà deux fois que le gouvernement trouble l'Exposition. Il l'a troublée en retardant les élections et en décidant que la période électorale serait ouverte en août fil la trouble en ordonnant des poursuites qui ne deuvent qu'entretenir l'agitation au moment où les pré-

paratifs de l'Exposition exigeraient au contraire Tapaisement.

A citer aussi cette autre phrase :

— C'est une provocation à la guerre civile!

M. Déroulède me prie d'insister sur ce point qu'il n'avait pas à demaiider l'autorisation de modifier ses statuts puisqu'il n'avait pas sollicité celle de publier les premiers statuts.

Ainsi se sont établies en toute liberté, sous t Empire^ la Ligue de l'Enseignement et l'Union libérale, éminemment politiques.

Bien que le résultat fâcheux des poursuites ne fasse doute pour personne, chacun l'attend avec une douce philosophie. M. Déroulède et ses amis ne redoutent les effets de la condamnation que pour M. Naquet, que son âge rend d'autant plus intéressant.

Par malheur pour lui, le sénateur de Vaucluse a déjà été victime de semblables poursuites.

Le voilà récidiviste!

Après le Congrès de Genève de 1867, n'a-t-il pas été impliqué avec Acollas dans une affaire de société secrète qui ne fut jamais bien définie et dont il continue d'ailleurs à nier l'existence ?

Il n'en fut pas moins condamné par M. Delesvaux à quinze mois d'emprisonnement, à 500 francs d'amende et à la privation des droits civiques pendant cinq ans.

Malade, il subit sa peine à la maison de santé Dubois, puis à la maison Duval, où plus tard Courbet et tant d'autres subirent la leur.

Il peut se consoler en pensant que celle-ci existe encore aujourd'hui...

Les perquisitions, toutefois, continuent chez les mem-

bres de la Ligue des patriotes, et la lutte semble devoir s'accentuer entre le suffrage universel et le gouvernement.

Les mésaventures de la Ligue et les préliminaires de la séance parlementaire du 14 mars devaient tout naturellement augmenter l'intérêt du dîner offert la veille par M. Dugué de la Fauconnerie au général Boulanger.

A huit heures, on se mettait à table. Vingt couverts. Une seule dame, la maîtresse de la maison. Parmi les convives, MM. Levert, le général de Lacretelle, de Lamartinière, Turquet, Laguerre et Piou, députés; Henri Rochefort, le comte Dillon, le docteur Labbé, le peintre Munkaezy, etc.

Durant le dîner, on n'a parlé, cela se comprend, que des événements qui occupent tout Paris.

M. Laguerre explique ce qui s'est passé :

« Le procureur de la République avait réuni, dans la soirée de mardi, au Palais de Justice, plusieurs commissaires de police de Paris et de la banlieue et leur avait remis les ordonnances des perquisitions qui ont eu lieu hier matin. Tous les présidents de comités ou chefs d'arrondissements de la Ligue, que le Parquet estimait comme compromis, ont, en conséquence, reçu la visite du commissaire de leur quartier. Parmi eux, M. Edinger, le directeur du journal le Clairon; M. Boudeau, président du comité du 9' arrondissement; M. Zunh, président du comité de Glichy; M. Apte, président du comité de Grenelle, etc. >

Les perquisitions n'ont pas donné grand résultat, et>

détail curieux, elles ont été faites sans que le préfet de police en ait été informé officiellement.

Il y en a eu en tout une trentaine, mais d'autres doivent encore avoir lieu.

— On a fait, nous avait dit M. Déroulède avant le dîner, une deuxième perquisition chez M. Richard. Elle a eu le même succès que la première. C'est-à-dire qu'on n'a rien trouvé, puisqu'il n'y avait rien. Voilà plus de deux ans que nous prévoyions ce qui se passe aujourd'hui. Nos amis ont donc eu le temps de mettre à l'abri les papiers, non compromettants, puisqu'il n'en existe pas, mais intimes et sur lesquels ils ne désiraient pas que la police jetât les yeux.

— Que pensez-vous du résultat des poursuites?

— Tout dépend de loge des magistrats. S'ils ont encore des chances d'avancement, nous serons condamnés. S'ils peuvent juger librement, nous serons acquittés. Des gens bien informés m'ont affirmé qu'à la préfecture de police on a un mandat d'amener portant mon nom. J'attends avec la plus grande quiétude.

MM. Turquet et Laguerre ont la môme tranquillité. Ils s'attendent à être arrêtés préventivement. Pas plus que M. Déroulède, pourtant, ils ne se disposent à passer préalablement la frontière. Leurs valises sont prêtes, mais en vue del'emprisonnement.

Quelqu'un dit à M. Boulanger :

— Et maintenant, général, c'est vous qu'on va directement viser.

— Il ne sera pas facile de trouver un prétexte, car je vous jure que j'ai beau me consulter, je me demande vainement quel est celui qu'on pourrait saisir.

— N'importe. Ils en trouveront un.

— Après tout, il se peut que, quand il n'y aura plus que cette bêtise à commettre, ils n'hésitent pas. Eh bien^ je ferai comme mes amis. Je préparerai ma valise ^

A neuf heures et demie, on passe dans le vaste salon, qui peu à peu s'emplit.

Voici MM. le marquis de Clermont- Tonnerre, de Saint-Martin, d'Ornano, Andrieux, Darimon, Durangel, le marquis de Lourdan, Charles Ganivet, Prestat, de Fontréal, Tournier, le comte des Isnards, Eugène Guyon, Jules Frasey, le vicomte de Roquefort, Alfred Blanc, Marius Martin, Gaston JoUivet, etc., des républicains, des bonapartistes, des orléanistes.

— Quand vous voyez ainsi chez moi, me dit M. Dugué de la Fauconnerie, des membres de tous les partis, qui donc oserait soutenir que la fusion n'est pas faite? C'est parce qu'elle est trop bien cimentée que le gouvernement se montre si affolé.

On parle naturellement de la prochaine séance de la Chambre dont l'issue ne fait doute pour personne. On y doit demander des poursuites contre MM. Laguerre^ Turquet et Laisant, pendant qu'on en demandera au Sénat contre M. Naquet. Toutes seront votées.

Aucun des inculpés n'est pourtant nullement responsable de ce qu'on peut reprocher à la Ligue des patriotes. M. Turquet, par exemple, n'a pas assisté à uneseule des séances du comité. Il n'a pris part qu'à l'assemblée générale qui a été tenue, deux ou trois mois auparavant, salle Wagram. Mais devant le juge d'instruction, devant le tribunal, les députés se rendront

' On lemirqiiera qu'alors il n'était pas encore question de justice exceptionnelle.

solidaires de M. Déroulède et accepteront la responsabilité pleine et entière des faits qui pourront être incriminés.

Dans la matinée, les perquisitions avaient continué.

Elles ont eu lieu notamment dans le quatrième arrondissement, dans le huitième et à Vincennes.

C'est xM. Clément en personne qui, le 14 mars, à 6 heures et demie du matin, s'est présenté 3, rue Boutarel, chez M. Georges Houtelard, président du Comité du /F^ Il a saisi uq paquet de cartes de visite portant la susdite mention, un carnet, huit cartes tricolores et des papiers personnels.

Chez M. Heymann, rue de Rome, ol, comme en beaucoup d'endroits, on n'a absolument rien trouvé.

A Vincennes, grand embarras des magistrats qui n'ont pu découvrir l'adresse de M. Gouteleau, président du Comité local. Ils la demandaient surtout aux ligueurs qui, naturellement, se gardaient de la donner.

Le soir, une vingtaine de Patriotes ont offert un dîner à MM. Déroulède, Gallian et Richard. Ils voulaient que le commissaire chargé des arrestations trouvât les inculpés en train de rompre gaîment le pain avec leurs amis.

Personne ne les a dérangés.

A dix heures et demie, ils ont appris par moi qu'aucune arrestation ne serait opérée avant le procès. Cette déclaration m'avait été donnée en lieu sûr.

On a parié de pièces photographiées très compromettantes qui auraient été saisies au cours des perquisitions. M. Déroulède me jure qu'il n'a jamais eu connaissance d'aucune pièce photographiée ayant appartenu aux dossiers de la Société incriminée.

Il dément de même rassertion que M. Emmanuel Arène a apportée à la tribune et d'après laquelle deux généraux auraient envoyé leur démission à la Ligue.

Il y a une bonne raison pour qu'ils ne l'aient point fait. D'après les statuts, aucun militaire en activité ne peut appartenir à la Ligue : c'est elle qui appartient à l'armée.

De leur côté, MM. Naquet, Laisant, Laguerre et Turquet ont dîné très tranquillement, presque joyeusement. Leur seul souci est de savoir dans quelle prison on les mettra.

Quant au général Boulanger, il prépare l'important discours qu'il a l'intention de prononcer le dimanche suivant à Tours.

Ainsi que je l'ai fait pour les précédents voyages dans le Nord et en Touraine, je me contenterai de publier ici, dans leur absolue sincérité, les télégrammes que j'ai enenvoyés le 17 mars, du chef-lieu d'Indre-et-Loire au

Figaro :

Première dépêche.

Au lieu de venir à Tours en même temps que le général Boulanger, je suis parti hier soir par le train de 8 h. 20, avec M. Alfred Naquet. Ce n'était pas trop d'une matinée pour étudier les sentiments de la population et pour avoir une idée exacte du but de la manifestation projetée. Par bonheur, je m'arrête assez souvent à Tours. J'y ai de nombreux amis à même de me renseigner. Eh bien ! dès ce matin, on s'attendait à un succès considérable.

La ville est très divisée, mais a besoin de repos. On le goûterait volontiers sur le terrain du parti national. « Ici, me dit-on, nous ne faisons pas de la politique de principes, nous faisons de la politique d'intérêts. La

crise vinicole nous a tous plus ou moins atteints; le régime parlementaire n'a rien fait pour l'agriculture, nous voudrions changer de gouvernement. »

Un journal, VUnmi Libérale de Tours, essaie de faire croire que le général ne viendra pas. Néanmoins, le Comité qui a eu l'idée du banquet, et qui se compose de royalistes, de bonapartistes et de révolutionnaires, prépare activement la fête. La salle du banquet est complètement aménagée. Elle ne mesure pas moins de cinquante-trois mètres sur vingt-deux mètres cinquante. C'est la remise ordinaire d'un fabricant de voitures. Aujourd'hui, une estrade, élevée d'un mètre au-dessus du sol, porte une table qui n'en finit pas. Il n'y a de couverts que du coté du mur et j'en compte quatrevingts. Sur le sol admirablement dallé, dix-huit tables de soixante-huit couverts chacune. Il y aura donc plus de douze cents convives.

Au début, on ne voulait pas s'inscrire et aujourd'hui on refuse du monde, il n'y a plus de cartes disponibles.

Le gouvernement a pris, pour le maintien de l'ordre, toutes les mesures possibles. Sept brigades de gendarmerie sont à cheval. Les hommes sont échelonnés un peu partout. La mairie est occupée par une compagnie d'infanterie. La préfecture, par une section d'infanterie demandée expressément, m'assure-t-on, par le préfet.

A Saint-Pierre-des-Gorps, où le général doit descendre de chemin de fer pour monter en voiture, est également une section d'infanterie. Dans le jardin des Prébendes d'Oë est un bataillon d'infanterie. Dans chaque quartier de cavalerie, un escadron est prêt à monter à cheval. Dans les casernes, les troupes sont consignées.

Tandis que je prends ces renseignements,, on achève

de mettre en état, dans l'atelier de M. Unalserres, le landau qui ira à Saint-Pierre-des-Corps chercher le général. C'est un huit-ressorts très haut sur roues. Un décorateur, M. Page, a peint sur les panneaux les c armes » du général, un B entouré de drapeaux tricolores et surmontant la croix de la Légion d'honneur. On voulait tout d'abord atteler à quatre chevaux ; on n'en mettra que deux pour éviter les accidents.

Dans les rues, deux affiches : une du maire, le docteur Fournier, se déclarant investi de tous pouvoirs par le conseil municipal ; une du comité boulangiste, recommandant le calme. La lutte, néanmoins, promet d'être très énergique entre les boulangistes et le gouvernement. Les premiers déclarent que le général sera acclamé par cent mille voix ; le second a, parait-il, fait distribuer cinq mille sifflets d'un nouveau système, très tapageur. On m'en montre un. Il est étrange, tout en zinc, aplati du côté que l'on met dans la bouche, arrondi de l'autre côté et replié sur lui-même, d'où deux trous que l'on n'a qu'à boucher avec les doigts pour avoir le son le plus strident qui soit.

Deuxième dépêche.

midi 47.

A dix heures, M. Jules Delahaye, rédacteur en chef du Journal d'Indre-et-Loire^ donne chez lui un déjeuner en l'honneur de M. Naquet et veut bien m'inviter. Il y a là MM. Lauze, secrétaire de M. Laguerre, Laurenceau,. Roy, membres du comité, etc. L'amphitryon a reçu une dépêche lui annonçant que le général est en route ; il est parti sans encombre au milieu de trois cents personnes qui l'ont acclamé à la gare d'Orléans.

On nous apporte une nouvelle que nous considérions alors comme invraisemblable : M. Brunswick, conseiller municipal, aurait proposé à ses collègues d'assimiler le cortège du général à une procession ; il a demandé, en conséquence, qu'on ferme les portes de la ville devant le messie des patriotes.

« Ah ! si cela se pouvait ! s'écrie M. Naquet. De toutes les bêtises faites, celle-ci ne serait pas celle qui nous profiterait le moins. On ne comprend donc pas que, plus on aura Tair d'avoir peur du boulangisme, plus on donnera d'importance au général? >

Mais il est onze heures et quart. Nous montons en voiture pour nous rendre à Saint-Pierre-des-Gorps. Dans les rues que nous traversons, une grande animation. On croirait qu'un 14 juillet se prépare ; nous trouvons la gare de Saint-Pierre-des-Gorps militairement occupée. Sur le quai, je suis reconnu par trois agents de la sûreté. Quelques instants après, le commissaire de la gare m'invitait à me réfugier au buffet où je prie M. Naquet, portant ses insignes de sénateur, de se faire lui-même expulser. Gela ne manque pas. « J'ai des ordres, lui dit le commissaire, personne ne doit être sur le quai. »

Le sénateur est obligé de se retirer. Nous allons attendre le général dans le couloir par où sortent les voyageurs. Le train de Paris entre en gare...

Troisième dépêche.

Apparaît le général, que suivent un grand nombre de députés et de dévoués venus avec lui de Paris. A sa

rencontre, accourent les représentants du comité local. Une fanfare joue la Marseillaise. Il monte en voiture au milieu des acclamations. Trois cents personnes courent autour de son landau et le suivent ainsi jusqu'à Tours. Mais à peine quittons-nous la rive du Cher, nous nous trouvons au milieu d'une foule inouïe. Des sifflets retentissent. Nous approchons de l'endroit où sont, paraît-il, massés les derniers amis de Wilson, les contremanifestants. A vrai dire, ils sont noyés, étouffés au milieu de l'épais amoncellement humain qui crie: «Vive Boulanger !»

Nous voici devant la porte de Grammont, la porte par laquelle la municipalité sait que le général doit entrer. Son landau la franchit. Le chef du parti révisionniste a mis le pied, au milieu d'une foule dont les neuf dixièmes sont sympathiques, dans sa bonne ville de Tours. Quatre gendarmes à cheval s'élancent, se placent derrière sa voiture, interdisent au cortège de le suivre ; pendant ce temps, on ferme les trois lourdes portes et si vite que les gendarmes, qui ont reçu l'ordre de se placer devant elles, manquent d'être écrasés dans le triple entrebâillement. G^est un véritable guet-apens. La municipalité, en livrant ainsi le général à la foule, espérait certainement que celle-ci lui ferait un mauvais parti. Elle connaissait mal ses administrés. MM. Naquet, Laguerre et les nombreux occupants de quarante voitures, se trouvent, après avoir vainement parlementé, contraints de prendre un chemin détourné pour entrer par une autre porte qu'on a daigné laisser ouverte. A quoi bon, puisqu'une demi-heure après, tous les boulangistes se retrouvaient ?

Bien qu'abandonné à lui-même, le général a fait dans

Tours une entrée vraiment triomphale ! Evidemment on dira qu'on a sifflé. On peut le dire, c'est exact. Mais la majorité des siffleurs étaient des gamins qui, le matin, apprenaient dans les rues à se servir du morceau de zinc décrit plus haut. Ils faisaient certes beaucoup de bruit ; à peine étaient-ils pourtant un contre cent manifestants sympathiques. M. Brunswick peut se vanter d'avoir pris une précaution inutile.

Que dis-je? Inutile? Néfaste pour le conseil municipal de Tours, pour le gouvernement. Non seulement on a été à même de juger sans restriction possible des progrès du boulangisme, mais encore la mesure présentée par M. Brunswick a irrité un grand nombre de Tourangeaux. Bientôt les ovations ont été si nourries que les siffleurs n'ont plus osé se faire entendre.

Le général n'a pas dissimulé sa joie. Il a remercié, félicité les organisateurs. Est-ce cela que voulait M. le maire de Tours? Je tiens à insister sur ma modération. Je ne parle ni des bouquets, ni des femmes demandant à serrer la main du général, quand il arrive a Thôtel de Bordeaux, ni des cris : « Au balcon! » ni de l'enthousiasme qui débordait dans les couloirs de l'hôtel. Le propriétaire avait bien fait les choses, des fleurs partout.

Se dérobant aux ovations, le général change de toilette, met son habit des grands jours, passe son écharpe de député, tout cela en hâte militaire. Il tient à être dans la salle du banquet à trois heures précises.

Quatrième dépêche.

De l'hôtel de Bordeaux à la rue Victor-Hugo, on ne

1889. — LE GÉNÉRAL BOULANGER A TOURS 39â

voit que des yeux qui regardent, curieux, joyeux, tout allumés; il n'y a presque plus de contre-manifestants. Quand un siffleur veut agir, on le bouscule, on le réduit au silence!

Il est trois heures lorsque le général prend place à la table d'honneur, entre M. Laurenceau, avocat à Tours, qui a eu l'idée du banquet, et M. Naquet. Ça et là, sur la même ligne que lui, MM. Laguerre, Albert Duchesne, Le Hérissé, le baron du Saussay, Turquet, Marius Martin, Vergoin, Robert Mitchell, Saint-Martin,. Laporte, Laisant, Lejeune, Georges Roche, Paye, avocat tourangeau, Lucien Millevoye, de Saint-Martin, Lanne,. Henri Bourgeois, fils du député vendéen; Charles et Joseph Leroux, fils de l'ancien député des Deux-Sèvres; Ghartier, président de la Ligue des patriotes de la Roche-sur-Yon; le maire d'une commune d'Indre-et- Loire et tout son conseil municipal, etc. Aux tables des souscripteurs, cent convives de la dernière heure ne peuvent trouver place. « G'est la revanche du premier succès de Wilson », dit à côté de moi Léandri.

Cinquième dépêche.

Très joyeux, le repas. A chaque nouveau service,, morceau de musique. Quand on joue les Volontaires, les convives chantent. La Marseillaise retentit. Le général se lève et presque tout le monde fait comme lui. Moi pas. Lorsque éclate la Revue, c'est, grâce aux couteaux, aux fourchettes qui scandent la mesure, un tapage assourdissant.

Avec le Vouvray arrivent les discours. G'est d'abord

M. Laurenceau qui, en bon premier, a le succès. D'après lui, depuis l'élection de la Seine, le succès du général est décisif. Ce morceau de phrase, à cause d'une personnalité dont le nom est sur toutes les lèvres, soulève les cris de : « Honte à AYilson ! A bas Wilson ! » Il parait néanmoins que, dans l'arrondissement de Loches, l'élection de M. Wilson reste presque certaine.

Le discours de M. Lucien Millevoye a été une fête pour les lettrés. Au milieu de très belles images, l'orateur a eu des mouvements superbes. < On veut vous emprisonner, a-t-il dit à M. Naquet, aujourd'hui c'est le gouvernement qui est emprisonné dans le palais législatif. Où donc est la nation? C'est ici... » etc.; une comparaison entre le procès qu'on fait à-Déroulède et l'acquittement de Wilson soulève le cri de : « Vive la Russie I »

Après deux, discours de M. Roy, puis du baron du Saussay, M. Naquet, qui est acclamé dès le premier mot qu'il prononce, dit éloquemment pourquoi il a quitté pour le boulangisme ses anciens amis politiques. Il flétrit la secte avide et intéressée qui nous gouverne. Il proclame hautement le droit de tous à la liberté religieuse. A chaque période, son succès s'accentue, augmenté il est vrai, par le nouvel intérêt qui s'attache à l'orateur depuis les récentes poursuites.

Parle ensuite M. Delahaye, dont le discours marchait très bien, quand tout à coup est venue cette phrase : «Je ne sais si ce sera la République ou la Monarchie qui profitera de nos efforts communs... » (Nombreuses protestations.) Il faut dire que beaucoup des convives, nettement républicains, reprochent à M. Delahaye ses idées ultra-réaclionnaires. La péroraison, toutefois, a

été fort applaudie. Et la salle est bien disposée quand le général se lève. Après les applaudissements qui le re^ mercient d'avance, il prononce le discours suivant :

« Messieurs,

« Mon ami M. Naquel m'a laissé peu de choses à vous dire. Les doctrines qu'il a exprimées ne représentent point des opinions personnelles. Ce sont les doctrines mêmes du parti républicain national, du parti qui m'a fait l'honneur de me choisir pour son chef.

c Elles se résument en trois termes : La République consolidée, l'autorité restaurée^ la liberté garantie.

« Les faméliques qui détiennent le pouvoir en dépit de toutes les injonctions du pays, les usurpateurs qui, au mépris de tout droit, essayent de mutiler le suffrage universel et de fausser les manifestations de la volonté nationale, les tyrans au petit pied qui ne m'accusent de rêver la dictature que pour masquer la dictature odieuse qu'ils pratiquent eux-mêmes, me dénoncent tous lesjours comme l'allié des anciens partis royaliste et impérialiste, comme le chef qui doit mener ces partis à l'assaut, à la destruction de la République.

« Ils mentent lorsqu'ils lancent contre moi ces perfides accusations.

«La République! eux seuls l'ont compromise et la compromettent chaque jour par leur politique égoïste et persécutrice.

a Comment, en effet, le pays, malgré son attachement aux institutions répubhcaines, ne s'éloignerait-il pas avec dégoût de ceux qui mutilent le suffrage universel au lieu de s'incliner loyalement devant ses décisions, de ceux qui portent la main sur les représentants du peuple, de ceax qui nourrissent la pensée de subjuguer la nation ?

« Gomment ne s'indignerait-il pas, ce pays, quand il voit ses gouvernants se partager la France, puiser à pleines mains dans le budget pour eux et leurs proches dotés de riches sinécures, compromettre le succès de l'Exposition en refusant la dissolution de la Chambre et en éternisant l'agitation électorale!

< Quant à moi, loin de méditer sa destruction, comme Taffirment ces calomniateurs éhontés qui m'imputent des intentions criminelles pour détourner les regards de leurs propres crimes, j'appelle tous les bons Français à se grouper autour de moi pour l'affermir en la purifiant.

€ Dans cet appel, je ne demande à personne d'oi^i il vient; je n'exige pas de certificat d'origine. Il m'importe peu que l'on se rallie à l'idée républicaine par enthousiasme ou par raison. L'important est que l'on s'y rallie sans arrière-pensée, avec le désir sincère de voir l'œuvre commune aboutir.

«Je l'ai dit à Nevers et je le repète : personne parmi les conservateurs qui me suivent ne me fait l'injure de supposer que j'affirme la République pour la trahir.

(( Ils comprennent, ces conservateurs, que la Monarchie, sous aucune de ses formes, ne saurait être établie sans de profondes secousses.

«Ilsvoientclairement qu'une restaurationimpériale ou royale, à supposer qu'elle pût se réaliser, laisserait la nation aussi divisée, plus divisée peut-être qu'elle ne l'est à cette heure; et, faisant passer leur amour du pays avant leur amour pour telle ou telle forme de gouvernement, ils viennent à la République à la seule condition que cette République soit habitable et qu'elle soit librement sanctionnée par le peuple directement consulté.

« Je ne leur en demande pas davantage. J'ai foi en l'idée réj ublicaine. Je suis persuadé que le jour où nos

institutions auront été mises en harmonie avec les besoins, les aspirations de cette société si foncièrement démocratique qui constitue la France, tous les doutes qui peuvent subsister encore s'é vanouiront. Je suis certain qu'alors ceux qui viennent à nous aujourd'hui avec la ferme volonté d'aider au su ccès de notre grande entreprise, mais sans oser y croire, deviendront les républicains les plus sincères, les plus dévoués, les citoyens les plus heureux de voir enfin, même au détriment de leurs anciennes convictions, la patrie en possession d'un gouvernement contre lequel ne se dressera plus aucune opposition inconstitutionnelle et irréconciliable.

« Quant aux républicains de vieille date, à ceux qui ont lutté et souffert pour la République, ils sont nombreux dans le parti national — l'élection de Paris en a fourni la preuve, — et rien n'empêche ceux qui ne sont point encore avec nous de venir grossi-r nos rangs et de rendre ainsi plus vaines encore les craintes dénuées de fondement que nos ennemis affectent.

« En ouvrant la République, je n'ai pas dit que je l'ouvrais aux monarchistes et que je la fermais aux républicains. J'ai dit que je l'ouvrais à tous les hommes de bonne volonté, et que ceux-là seuls en sont exclus qui se refusent systématiquement à faire abnégation de tout sentiment de prédilection personnelle et à ne poursuivre désormais que l'unité, la grandeur, la prospérité de la patrie.

« Quant à ceux qui se rangent sous mon drapeau en déclarant que je leur sers de catapulte, que je suis le bélier avec lequel ils pratiquent la brèche, et dans la pensée bien arrêtée, une fois la brèche pratiquée, une fois la trouée faite, de prendre la citadelle — c'est-àdire la République — d'assaut, je ne puis les empêcher de me donner leurs suffrages ; mais je ne les leur ai jamais demandés, je ne les leur demanderai jamais.

« Ils n'ont pas foi en la République, même réformée, même révisé^;, même purifiée. Moi, j*ai foi en elle et je crois en son avenir.

« Ils s'imaginent que le peuple consulté reviendra à l'une des formes de monarchie qui ont existé en France, et c'est seulement dans cette espérance qu'ils travaillent à rendre la parole au pays. J'ai, moi, la certitude qu'ils se trompent ; et que, de cette consultation nationale, devant laquelle tout le monde devra s'incliner, c'est la République qui sortira triomphante, à une écrasante majorité.

« (ju'on cesse donc de m'objecter ce qu'ils disent et de leur objecter ce que je dis ! Je ne suis pas plus responsable de leurs actes qu'ils ne sont responsables des miens. Nous ne représentons pas, eux et nous, deux armées alliées poursuivant un but commun, mais bien deux armées opérant parallèlement quoique visant un but différent.

« Qui se trompe, d'eux ou de moi ? L'avenir le dira. En tout cas, il sied mal aux républicains de prétendre que c'est moi.

« S'ils admettaient en effet que le pays librement consulté dût répondre Royauté ou Empire, ils avoueraient par cela même qu'il n'est plus avec eux et qu'ils détiennent le pouvoir en dépit de tout droit.

c II e.-t vrai que sur ce point ils ne commettraient qu'une demi-erreur. Le suffrage universel est absolument hostile à la coterie parlementaire oppressive qui est aux affaires ; mais s'il veut en finir une bonne fois avec cette coterie, il veut non moins énergiquement conserver la forme républicaine.

(( C'est tout au moins mon ardente conviction, et les hommes de toute origine qui se serrent autour de moi savent que c'est seulement à la condition de se réclamer de la République qu'ils peuvent être admis à combattre

à nos côtés. Quand ils le font, qui donc aurait le droit, de suspecter leurs intentions et leur parole?

Mais, en acceptant la République, ils veulent que celle-ci soit libérale et tolérante, que leurs croyances soient respectées, que l'on rompe avec ce système d'oppression qui n'a même pas la grandeur des vieilles luttes de nos ancêtres et qui blesse la conscience des uns sans donner aux autres aucun des résultats qu'ils appellent de leurs vœux.

« La République, telle que je la conçois, doit consacrer toutes les libertés; elle doit répudier l'héritage jacobin de la République actuelle; elle doit apporter au pays la pacification religieuse par le respect absolu de toutes les croyances et de toutes les opinions.

« Tout à l'heure, mon ami Naquet, un de ceux qui sont venus à moi du vieux parti républicain, qui sont venus sans rien sacrifier de leurs convictions antérieures et, au contraire, parce qu'ils ont vu dans le parti national la réalisation des principes de toute leur vie, mon ami Naquet vous disait ce qu'il pense de la politique religieuse du gouvernement actuel, et comment il conçoit celle du gouvernement de demain.

« De semblables déclarations dans une telle bouche sont plus significatives encore que dans la mienne , parce que l'homme qui les prononce pourrait être, plus que je ne pourrais l'être moi-même, suspect de nourrir à l'endroit de la liberté religieuse des sentiments hostiles.

« Vous l'avez entendu; et ses paroles ont dû, je crois, rassurer les plus hésitants.

« Je m'adresse donc à la fois aux conservateurs et aux vieux républicains qui m'entourent, et je leur dis : Plus de suspicion ! plus d'équivoque !

« Qu'on n'accuse le parti national ni de conspiration monarchique, ni de conjuration démagogique l Le ré-

sultat que nous poursuivons est de ceux qui peuvent s'affirmer au grand jour.

(( Ce vers quoi je marche, je le dis hautement, en demandant leur concours à ceux qui marchent à ce but et en répudiant le concours des autres : — c'est la République, mais la République non parlementaire, la République donnant à ce pays un gouvernement fort, la République protectrice des faibles, des humbles, des petits, la République préoccupée avec passion des intérêts du peuple, la République enria respectueuse de la liberté individuelle sous toutes ses formes, et en premier lieu, de la liberté de conscience, qui est la première et la plus respectable de toutes les libertés.

c Vive la France I

a Vive la République î

« Vive la Liberté ! »

Un succès considérable a pour ainsi dire ponctué chacune des phrases de ce très important discours. Quand le général termine, tout le monde s'élance vers lui. N'est-ce pas un de ses ennemis, M. Brunswick, qui l'a appelé le Messie ? On a vraiment l'air de le considérer comme un sauveur.

Je ne suis ici que pour faire acte de greffier fidèle. Il est six heures et demie. C'est avec frénésie qu'on entoure le chef du parti national. Il voudrait rentrer à fhutel de Bordeaux où les délégations du département doivent venir. A sept heures, péniblement, au milieu des étreintes, des bravos, il gagne sa voiture. De rares siflleurs l'attendent dans la rue Victor-Hugo. Leurs protestations provoquent une tempête de vivats.

A l'heure où j'écris, la réception ouverte commence. Un naaire de village vient de dire au général : « Voyez

mes mains calleuses, mon général, c'est le travail qui les a faites ainsi. Elles sont fières de serrer les vôtres. »

Sixième dépêche.

La réception bat son plein. Debout au milieu du plus grand salon de l'hôtel de Bordeaux et entouré de MM. Turquet, Dufour, Laguerra, députés, de Ménorval, le docteur Lafont, le général a la dure corvée d'abandonner sa main à quiconque se présente, et o i défile, on défile ! Il y a tant de monde que c'est à se demander si plusieurs personnes ne passent point deux ou trois fois, comme dans les pièces de l'Ancien Cirque.

Une vieille bonne femme dit : « Ah ! général, je serais bien contente de vous embrasser avant de mourir. » Yite; il l'embrasse en disant : « Et maintenant, attendez pour mourir que je vous aie embrassée une autre fois. » Pour tout le monde, il a de ces mots. Aussi se retire-t-on ravi. Beaucoup de placets lui sont remis. Il les confie à son officier d'ordonnance, le capitaine Guiraud. Gela va durer ainsi jusqu'à dix heures et demie, car sous les fenêtres de l'hôtel une foule énorme fait queue.

Après un nouveau changement de toilette, le général réunira ses amis à onze heures en un souper intime et nous prendrons tous le train de Paris à minuit 45.

Tout le monde ici ne semble point accueillir, avec le même enthousiasme que les convives de la rue Yiclor- Hugo, les déclarations que le général Boulanger a faites

•402 LE GÉNÉRAL BOULAyGER

idans son discours. Quelques personnes lui reprochent de s'être montré trop exclusivement républicain ^

* A Paris et dans la plupart des départements, on a pen?é différemment.

Le discours du général a eu le plus grand succès. La République honnête est acclamée par la majorité des républicains, acceptée par beaucoup de conservateurs.

Il y a des choses qu'on est forcé de constater, même quand on voudrait, comme moi, que le général ne tût que le clief du parti -national,— sans autre étiquette.

Mil LE 18 MARS

Le général Boulanger est renlré à Paris, le 18 man-, à six heures du malin, entre deux haies d'agents. Tous les abords de la gare d'Orléans étaient gardés.

Au moment où il montait dans son coupé, un des voyageurs, M. Fournier, a crié : « Vive Boulanger ! )> Il a été immédiatement arrêté.

Ayant protesté contre cette arrestation, M. de Ménorval, conseiller municipal, a été lui-même appréhendé au corps. Après un court interrogatoire chez le commissaire de la gare, les deux boulangistes ont été mis en liberté.

Pendant cette nuit de voyage, on affichait dans tout le département du Nord, la proclamation suivante :

« Electeurs du Nord,

« Après les marques réitérées de sympathies que vous avez prodiguées en ma personne à la République honnête que, vous et moi, voulons fonder, j'aurais été bien heureux que les circonstances me permissent de continuer à vous représenter.

a Mais VOUS apprécierez vous-même les devoirs que m'impose l'éclatante manifestation qui s'est produite, le El janvier dernier. On a calomnié Paris en même temps que le Parti républicain national, pour lequel il s'était si victorieusement prononcé. Il m'a fallu relever l'outrage et me déclarer solidaire des deux cent quarante-cinq mille électeurs de la Seine dont le vote a mis aux abois la meute dévorante des parlementaires.

« Heureusement, l'Assemblée, que quelque scandale politique ou financier galvanise encore de temps en temps, est virtuellement morte, et son décès légal remettra dans six mois le pays en face de lui-même.

« Electeurs du Nord,

« A ce moment, nous nous retrouverons, vous et moi, prêts à continuer la lutte que nous poursuivons pour la liberté méconnue et le droit foulé aux pieds.

« Que l'amour de la patrie vous unisse, le triomphe n'est pas douteux.

« Vive la France ! Vive la République I

« Général Boulanger. »

Pour la première fois, la politique courante passionne tellement le public que ce n'est plus de la Commune que l'on va parler le 18 Mars, c'est du général Boulanger.

Combien les récents événements éloignent ceux de l'horrible 71 !

La politique actuelle enlève chaque jour de l'intérêt à la date anniversaire de la naissance de la Commun e. Bientôt les communards nous paraîtront aussi vieux que les quarante-huiteux.

Ils ont pourtant mis, en 1889, trois jours à célébrer l'assassinat des généraux Lecomte et Clément Thomas,

I^g9. — LE 18 MARS ^05

mii3 ils sentent euK-mêmes leur lointain triomphe si démodé, qu'ils n'ont guère parlé ici ou là que du boulangisme naissant.

Dans les trente-deux réunions, banquets ou punchs qu'ils ont organisés à Toccasion du 18 mars, les orateurs des quatre fractions du parti révolutionnaire : blanquisles, guesdistes, possibilistes et anarchistes, ont tous l'un après l'autre donné leur avis sur la politique du général Boulanger.

Ainsi, au Palais-Royal, chez Richard, dans un banquet réunissant deux cents guesdistes, le président, M Ferroul, député de l'Aude, a déclaré, au nom de son parti, qui compte, dit-il, de nombreux représentants en province, que la révolution sociale n a rien a redouter du boulangisme :

Plus sombre sera le ciel politique, plus brillant sera l'éclair socialiste qui le déchirera. Si ce n'est pas là une belle phrase l... Pour l'orateur, c le cadettisme et le boulangisme ne sont que les symptômes de l'agonie de la classe capitaliste». ,

M. Jules Guesde étant en ce moment très souffrant, c'est M. Deville qui a pris la parole en son nom.

- Je ne peux, a-t-il dit, approuver les poursuites, par la raison bien simple que ce que l'on fait contre es prétendus patriotes et lesboulangistes, on le fera contre

nous.

L'assemblée s'est séparée aux cris variés de : <^ A bas Brousse ! A bas les possibilistes ! A bas Joffrin ! »

Mais Joffrin résiste quand mêm3. Hué ici, il est acclamé là. Dans la salle d'clnfer, drapée de drapeaux

;roug€6, se sont réunis les amis du récent complice de U. Floquet.

Selon le principal orateur, M. Simon Soëns, conseiller municipal : « L'idée représentée par un seul a toujours été nuisible à tous. A un sabre, on doit opposer la nation armée ! >

.Quant aux anarchistes, ils n'ont pas, disen t-ils, assez d^argent pour organiser des banquets. En revanche, ils ont beaucoup de discours à placer. Installés dans la .«aile du Commerce, au faubourg du Temple, ils ont déclaré eux-mêmes que l'historique de la Commune a été ;fait et refait.

Parlons, ont-ils dit, des questions du jour. Le boulangisme ne peut être vaincu que par l'anarchie.

Un millier de personnes, dont une bonne moitié de daines, assistaient au punch donné au Rocher Suisse entre des trophées de drapeaux rouges.

Après quelques mots du président Vivier, relatifs à l'élection du 27 janvier, où, d'après lui, Montmartre s'est déshonoré, la parole est donnée à M. JofTrin :

— Je reconnais, dit le vice-présidei:t du conseil municipal, que la République n'a pas donné aux travailleurs ce qu'ils ont pu en espérer. Mais enfin, depuis qu'elle existe, nous pouvons nous réunir librement pour discuter nos intérêts, ce qui n'était pas possible en 69. Il n'y a pas àse le dissimuler, nous venons d'être battus. '130,000 réactionnaires, auxquels se sont joints 130,000 républicains inconscients, ont réussi à faire nommer le général Barbenzingue. (Gomme c'est fin !)

«Ceux qui ont voté pour lui en sont honteux. Car, parmi tous les citoyens qui viennent chez moi, je n'en ai

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