‹ Le Général BoulangerChapitre 47 sur 52 · LE 18 MARS · texte numérisé non relu

LE 18 MARS

Ménorval, Millevoye prennent la parole. Ce dernier déplore l'incident de Sagallo.

Il n'est pas le seul. In petto, Déroulède lui-même doit regretter de s'être laissé emporter par son premier mouvement.

Voilà maintenant que ses amis sont convoqués chez M. Atthalin, juge d'instruction.

A celui-ci, M. Laguerre a tout d'abord répondu qu'il se refusait à répondre.

M. Atthalin, toutefois, lui a donné lecture de l'acte d'accusation le concernant.

Il y a deux chefs d'accusation. On reproche au député de Vaucluse :

1" D'avoir fait partie, du mois d'avril 1888 au mois de janvier 1889, d'une société politique non autorisée par l'Etat;

2'^ D'avoir fait partie, du 27 janvier au 25 février 1889, d'une société secrète ;

Délits prévus par l'article 291 du Gode pénal et la loi de 1864.

La réponse n'était que trop facile. M. Laguerre s'est contenté de faire remarquer qu'il était au moins étrange d'appeler conspirateurs des gens qui ne s'appuient que sur le suffrage universel.

Il a conclu par ces mots : « Les poursuites que l'on dirige aujourd'hui contre nous sont des poursuites politiques. Elle n'ont rien de commun avec la justice, avec la loi, avec le droit.

«Ce n'est pas dans les limites étroites d'un cabinet de juge d'instruction, c'est devant le tribunal correctionnel, c'est devant le pays que je m'en expliquerai. « Je refuse de signer tout procès-verbal... »

où LE GÉNÉRAL SE REPOSE

Ceux qui lisent plusieurs journaux ne pouvaient guère, dans les derniers jours de mars, savoir à quoi s'en tenir. D'après les opportunistes, le général Boulanger aurait été frappé, le dimanche ^4, d'une attaque d'apoplexie. Selon V Intransigeant^ il n'aurait eu qu'un simple malaise et aurait fait le lendemain matin sa promenade habituelle au Bois. Enfin, un autre journal prétendait que la blessure que le général a reçue au cou dans son duel avec M. Floquet s'était rouverte.

Les partisans atténuaient ; les adversaires aggravaient.

On en arriva même à dire que le général, qui « pour combattre la faiblesse de sa constitution ^, était contraint de se morphiner, allait î^uccomber à l'abus de cet alcaloïde.

Voici la vérité :

Durant toute la journée de l'avant-dernier dimanche de mars, le général a reçu des délégations. Bien que très fatigué, il s'est habillé à sept heures et demie, pour se rendre chez Durand, oii il était invité à dîner par un grand pharmacien de Paris, M. Pachaut.

En passant son habit, il constata qu'il ne pouvait

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bouger le cou sans souffrance. Pensant peut-être encore à sa blessure, voulant en tout cas savoir ce qu'il avait, il envoya chercher le docteur Labbé.

L'éminent chirurgien est un ami du général. C'est lui on s'en souvient, qui l'a soigné après le duel Floquet.

Le lendemain de ce duel, le général était si agité que, pour le calmer, le docteur Labbé lui fit une piqûre de morphine. L'agitation redoubla. La morphine ne produit pas le même effet sur tous les organismes. Jamais plus M. Labbé n'en aurait administré à son malade.

Par malheur, il n'était point chez lui, le !24 mars. M"^® Labbé délégua auprès du général le médecin qui d'ordinaire, fait les visites que ne peut faire son mari, — le docteur Michaux, chirurgien des hôpitaux de Paris. Ce dernier, ignorant l'histoire de la première piqûre, crut bon d'en faire une.

Tout d'abord, le général s'en trouva admirablement.

Il put faire jouer à l'aise les muscles de son cou.

Ne ressentant plus nulle douleur, il se rendit chez Durand, où la morphine ne devait pas tarder à produire l'effet qu'éprouvent d'ailleurs certaines natures.

Les convives étaient nombreux, le salon retenu pour le repas relativement petit. Il faisait une chaleur atroce.

Dans la seconde partie du dîner, l'officier d'ordonnance de l'ancien ministre, le capitaine Guiraud, qui était parmi les dix-huit invités, s'aperçut que M. Boulanger mangeait peu et semblait oppressé.

— Mais vous souffrez, mon général?

— Oui, lot chaleur m'incommode.

Le capitaine se leva, obligea le général à le suivre dans le cabinet voisin qui, comparativement à celui qu'on venait de quitter, était glacial.

Pourquoi faut-il constater, hélas, qu'un homme, eûtil été six fois élu, n'est jamais qu'un homme! Eh bien, oui, quoi, le général a manqué absolument de poésie.

Après avoir éprouvé en face de la Madeleine le mal de mer, il se remit pourtant et put recevoir cent cinquante représentants du haut commerce qui avaient été invités pour dix heures.

Très énergique, habitué à ne pas tenir compte de son corps, il repoussa assez durement ceux qui le lendemain matin, lui demandaient de ses nouvelles.

Il s'aperçut toutefois que quelque chose recommençait à le gêner au cou. Bienlôl il ne put faire un mouvement de tête sans éprouver une souffrance d'abord légère, puis croissante. Il appela de nouveau son médecin, le docteur Labbé.

Celui-ci constata, à coté de l'ancienne blessure, une grosseur assez étrange, qu'il prit d'abord pour un furoncle en formation. Il fallait attendre que celui-ci perçât.

Ce bobo, qui n'a jamais inspiré de crainte sérieuse, est, on le sait, fort douloureux. M. Boulanger ne pouvait ni bouger la tète ni supporter le col d'une chemise.

Gomme il était très fatigué par une existence qui en lasserait dix autres ensemble, le docteur Labbé, tout heureux de profiler de l'occasion, le contraignit de garder la chambre et le purgea.

Le lundi et le mardi, le général ne reçut personne.

Le mercredi matin, il m'appelait par un télégramme.

Il était complètement remis. La grosseur, signalée au cou, avait disparu. Le docteur Labbé s'expliquait maintenant toute la maladie.

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Le général avait eu simplement, le dimanche, un torticolis.

La piqûre de morphine, après l'avoir calmé, avait troublé sa digestion. Les efforts faits pour vomir avaient enflé un ganglion.

Quand j'arrivai chez le général, il était précisément en train de rire des renseignements divers que les journaux donnaient sur l'état de sa santé. Il me rappela que, quelques heures avant son indisposition, nous étions ensemble au Panorama du Tout-Paris. Venant de recevoir une lettre du peintre, M. Gastellani, il me la tendit en me priant de la publier. La voici :

26 mars 1889.

t Mon général,

« Une histoire comique. Gomme la scie continue, je pense qu'il est bon de prendre carrément position. Vous savez qu'une première fois, le 4 mars, on s'est avisé en haut lieu de vouloir vous supprimer du Panorama du Tout-Paris. « Tout au moins, a dit M. B***, enlevez-lui « son uniforme. Que dirait le président de la République? « etc., etc. Bref, ça ne peut rester ainsi. »

« Le lendemain, nouvelle ambassade, ministérielle celle-là.

« Aujourd'hui on recommence. Ayez la bonté de faire dire que vous resterez sur ma toile et dans votre costume de général. Je vous saurais même gré de faire publier ma lettre.

« Veuillez agréer, mon général, etc.

« Charles Gastellani. »

A trois heures et demie, le général, autorisé par le

docteur Labbé, donna l'ordre de recevoir quiconque se.. présenterait. M

Il avait, depuis longtemps, invité quinze personnes a dîner et quelques intimes à finir la soirée avec lui, rue Dumont-d'Urville.

Il fit télégraphier aux invités que dîner et soirée tenaient toujours.

A huit heures, vêtu de son habit et la chemise boutonnée comme d'usage, il se mettait à table entre MM. Naquet, Laguerre, Saint-Martin, Sazerac de Forges, Henri Durangel, Aubry, Léonce Bloch, le baron de Bonnemain, Pierre Caillai, etc.

Durant le repas et toute la soirée, le général a été de la plus grande gaîté. Comme il n'y a point de détails inutiles, je me suis fait un plaisir de dire le lendemain à ceux qui le dépeigaaient mourant qu'il avait fumé, après le café, deux Cazadorès,ce qui n'a pas manqué de mettre en joie une douzaine d'anti-boulangistes.

Le lendemain, jeudi, il recevait. Le vendredi, à deux heures et demie, il présidait son comité chez notre ami commun Charles Lalou.

A peine remis de son indisposition, le général allait passer par bien d'autres inquiétudes.

Tous ses amis étaient menacés d'être arrêtés.

Le gouvernement, affolé, était résolu d'en finir avec le Loulangisme.

D'après certaines confidences ministérielles, tout le comité du parti national, son président compris, devait être mis sous les verrous, le 30 mars, avant la nuit.

Il était impossible que, dans une journée aussi menaçante que celle-là, je ne fusse pas auprès du général.

Yers dix heures du matin, j'arrivais à l'hôtel de la rue Dumont-d'Urville. Depuis plus de deux heures, le chef du parti révisionniste recevait.

Comme d'habitude, le vestibule, le petit salon du premier étage, les escaliers débordaient de visiteurs, qui causaient, tous, des événements annoncés.

— C'est indigne ! disait l'un.

— Paris se soulèvera! disait l'autre.

Pour la première fois, je trouvai le général disposé à, prendre en considération des menaces le visant.

Il est vrai que tous ceux qui m'avaient précédé lui en avaient parlé. Il était non effrayé, mais convaincu de la réalité des intentions minibtérielles.

— Que vous proposez-vous de faire ?

— Je vais d'abord aller à la Chambre. Ensuite j'attendrai. On me mettra à Mazas. Et puis après? On sera bien forcé de me juger. Or, la meilleure preuve qu'il n'y a rien contre moi, c'est qu'on n'a encore rien trouvé. Quel homme, sain d'esprit, peut déclarer qu'un candidat, par le seul fait qu'il expose un programme antigouvernemental, attente à la sûreté de l'Etat? Va-t-on donc se mettre à arrêter aussi tous les candidats non officiels? Je ne pense pas en premier lieu que la Chambre vote des poursuites et ratifie le projet de loi du Sénat; en second lieu, que, si elle l'adopte, la haute Cour de justice ose me condamner contre toute... justice.

— Le duc de Guise aussi disait : « Ils n'oseraient ! » Et vous connaissez le tableau de Paul Delaroche.

— « Ah ! je sais bien que, si je me mettais à la place du président du cabinet, j'aurais peut-être une autre idée. Voyons, je vais essayer de m'y mettre. Cela ne me sera pas facile parce que je suis habitué à rester sur le terrain de la légaUté. Toutefois je me dirais : « Si nous n'agissons pas énergiquement, le régime parlementaire est perdu. Huit fois la France a été consultée et huit fois elle s'est prononcée pour la révision. Boulanger est momentanément notre plus grand obstacle. Il faut le supprimer. » Oui, mais, notez que j'ai dit momentanément. On m'appelle le chef du parti national. Or, le parti natii)nal est fondé. Il existerait même sans moi. Alors je cesse

de comprendre. Gomment peut-on espérer lutter contre un courant auquel je ne pourrais pas maintenant m'opposer ?Que le gouvernement fasse ce qu'il voudra. Qu'il me laisse en liberté, qu'il m'emprisonne, qu'il me supprime, il est battu, quoi qu'il fasse, aux élections générales.

« Ce qu'il y a de drôle, c'est qu'on me reproche de m'appuyer sur la force que préconisent mes adversaires eux-mêmes. Tenez, j'ouvre le Parti ouvrier^ le journal qui, chaque matin, m'attaque le plus violemment. Audessous d'un article plein de goût où l'on prétend que j'ai des hémorroïdes, il y a sous la rubrique : Mots de combat, celte parole de Diderot :

« C'est à la volonté générale que l'individu doit s'adresser pour savoir jusqu'où il doit être homme, citoyen, sujet, père, enfant, et quand il lui convient de vivre ou de mourir. C'est à elle à fixer les limites de tous les devoirs. »

«Eh bien! mais, est-ce que j'ai jamais fait autre chose que de m'adresser à la volonté générale ? Est-ce que je demande à faire autre chose? Mon seul désir, au contraire, est que le gouvernement s'adresse à elle le plus tôt possible. »

— Enfin, général, qu'allez-vous faire?

— Voici. Continuer à recevoir le mardi, le jeudi, le samedi, toute la matinée et toute l'après-midi. Les autres jours, monter à cheval, de neuf heures à onze heures. Vous pouvez même donner mon itinéraire. Demain dimanche, à neuf heures, je suivrai le Cours la Reine jusqu'à la place de la Concorde et je remonterai, pour me rendre au Bois, l'avenue des Champs-Elysées.

Si j'ai des hémorroïdes, cela ne leur fera probablement pas grand bien. Les lundi, mercredi et vendredi, je ne serai chez moi que dd trois heures à sept heures.

Après avoir déjeuné à l'hôtel, en compagnie de M. Laisant, le général se rendait à la Chambre où de nombreux amis lui serraient la main dans la salle des Pas-Perdus.

Il en partait à quatre heures moins le quart par la place du Palais-Bourbon et rentrait chez lui, où je devais le rejoindre.

— Tous voyez bien, me dit-il, que le gouvernement hésite. Je comprends cela.

On apporta au général une lettre importante qu'il voulut bien me lire. Elle était signée d'un ami d'un des ministres et fournissait des détails sur le Conseil tenu, le matin même, à l'Elysée.

— Déchirez cela, lui dis-je.

— Jamais de la vie. Je ne déchire rien.

Et, se dirigeant vers la cheminée, il « brûla » le papier.

— Voilà pourquoi, reprit-il, on ne trouvera rien chez moi. J'agis toujours de même.

On venait de lui présenter une carte. Il donna l'ordre de faire entrer.

— Vous allez bien vous amuser, me dit-il.

Le visiteur était M. Alexandre Dufour, l'inventeur des cartes patriotiques à cause desquelles a été promulgué,, le 28 mars, le décret suivant :

c Art. l^''. —Les formes, dimensions, figures et dessins des cartes à jouer, que les fabricants voudraient confectionner avec des moulages autres que des mou-

lages officiels, doivent être préalablement agréés par la régie.

« Art. 2. — A cet effet, il est interdit aux graveurs et à tous autres de graver ou confectionner aucun moule ou aucune planche propre à imprimer des cartes à jouer, avant d'avoir soumis à l'administration des contributions indirectes les dessins et figures des cartes et obtenu d'elle l'autorisation de les reproduire. »

M. A. Dufour est un peintre-dessinateur qui, sachant qu'il y a eu des cartes oia les rois étaient représentés par MM. Grév3% Gambetta, etc., a eu l'idée de fabriquer un jeu de cartes plus moderne.

Selon l'usage, il a soumis ce jeu aux contributions indirectes en offrant de payer au fisc les mêmes droits que les cartes ordinaires.

Mais à la vue de ce jeu, dénommé Cartes patriotiques, l'administration s'épouvanta.

— Je ne peux, dit son représentant, vous donner fautorisation sans que vous ayez préalablement celle du cabinet.

Et voilà M. A. Dufour qui, ses dessins à la main, court les ministères. Avez-vous déjà couru les ministères opportunistes ? Nul supplice terrestre n'est comparable à celui-là. De mon temps, nous arrivions à six heures et quart pour partir à quatre heures et demie. Aujourd'hui, l'employé dont on a besoin est toujours en train de déjeuner !...

Partout M. Dufour soulève le même étonnement, et c'est une joie pour moi d'en donner la cause.

Les cartes patriotiques, dont les figures, peintes comme celles des autres cartes, sont ou naturelles ou allégoriques, ont pour rois : de trèfle Courbet, de car-

reau Denfert-Rochereau, de pique Chanzy et de cœur Boulanger l

Pour dames : l'Alsace, la Lorraine, la République, Jeanne Darc.

Pour valets : un soldat, un marin, un cultivateur, un ouvrier.

Pour as : une ancre, une abeille symbolisant le travail, une croix d'honneur, un œillet.

Il faut être juste. M. Gonstans, consulté, haussa les épaules.

— Est-ce qu'on se moque de moi ? dit-il. Un ministre ne doit pas s'occuper de pareilles babioles. Ce jeu ne diffère point, par son enfantillage, de ceux où tour à tour on a vu pour rois M. Thiers, le Maréchal et bien d'autres. Que l'inventeur satisfasse aux lois du fisc et les gens de goût seulement pourront avoir quelque chose à lui reprocher.

Par malheur pour M. Dufour, tous les ministres ne partagèrent pas cet avis. Les bois de ses jeux ont été, non saisis, mais retenus, ce qui revient au même, et il n'a plus en sa possession qu'un exemplaire photographié de son premier dessin.

La combinaison du jeu lui avait coûté quelque travail, la confection des bois beaucoup d'argent.

Peu importe, quand il s'agit d'empêcher la vulgarisation de la figure de Boulanger, et dans un jeu patriotique encore !

— Le gouvernement, dit l'inventeur, a pris un gros canon pour tuer un tout petit moineau.

Dans l'intention de le consoler, je lui emprunte son jeu et l'affiche chargée de l'annoncer. On a vu l'un et l'autre dans la Salle des Dépêches du Figaro.

Et le général Boulanger, en écoutant le martyrologe de l'inventeur, oublie complètement les menaces du matin. Il se fait raconter mot à mot les pas et démarches en s'étonnant, lui qui pourtant a été ministre, des difficultés qu'a le malheureux contribuable chaque fois qu'il a affaire à l'administration.

— Ah I que de choses à changer I dit-il.

Et son œil sembla interroger l'avenir comme dans le grand portrait, peint par Rondel, qui ûgure au Salon actuel, et sur la cimaise même.

— Ah 1 oui, reprit-il, on les changera, malgré ce qui se passera mardi. Qu'on fasse de moi ce qu'on voudra, rien, vous m'entendez, rien n'empêchera le suffrage universel de parler en boulangiste aux élections générales.

C'est de l'histoire que je fais.

J'ai donc le devoir rigoureux d'être sincère.

Oui, ce jour-là, le samedi 30 mars, le général était absolument décidé à se laisser « cueillir ».

Une seule chose le préoccupait, et très sérieusement: l'incarcération de ses amis du comité.

Je me rappelle même que, comme j'envisageais un peu trop sceptiquement peut-être leur arrestation, il me dit cette phrase :

— Vous plaisantez î vous ne savez donc pas que le parti a besoin d'eux...

En tout cas, la seule annonce des poursuites avait une conséquence que ne pouvait souhaiter le gouvernement.

Les menaces ministérielles, dont l'opportunité échap-

4ii2 LE GÉNÉRAL BOULANGER

pait au gros public, rendaient d'autant plus intéressant le chef du parti national; elles obligeaient les journaux à parler de lui incessamment.

On ne voyait pas bien ce qu'y gagnerait le cabinet. Il était facile, au contraire, de prévoir le profit politique qu'en pourrait tirer M. Boulanger. Le chef de la Sûreté générale avait perpétuellement des agents rue Dumontd'Urville. Ils ont dû lui dire qu'il est entré le 31 mars plus de visiteurs que jamais au n*^ 11 bis.

Us ont certainement vu venir, vers deux heures, un groupe d'une soixantaine de personnes, à deux heures et «lemie un groupe de cinquante, et tout le reste de la journée de nombreuses délégations. Je ne parle pas des visiteurs isolés.

Que venaient-ils faire tous? Offrir leur appui au général, lui dire : « Nos amis sont indignés >, enfin se mettre à son service.

— Je vous remercie, répondait en substance le général. Je n'attendais pas moins de vous, mais nous devons mieux que cela compter sur l'équité. Je me refuse personnellement à croire qu'il n'y a de juges qu'à Berlin.

L'ancien chef d'un sous-comité clémenciste fait cette déclaration :

— Général, j'ai de graves reproches à me faire. Je veux tout réparer. Vous devriez constituer autour de vous une garde du corps. Je sollicite l'honneur d'être mis au poste le plus dangereux.

— S'il y a du danger, répond le général, je veux qu'il n'y en ait que pour moi. Mais rassurez-vous. Il n'y en a pas. Après la démission de M. Bouchez, le gouvernement réfléchira certainement. Il ne me paraît pas possible qu'il s'expose à de nouvelles défections.

Un incident comique.

Le principal dessinateur d'un journal illustré, étant forcé, par les nécessités du clichage, de préparer ses croquis d'avance, vient demander au général non seulement dans quelle pièce il sera quand on l'arrêtera, mais encore à quel endroit précis il se trouvera. Il voudrait, selon la place qu'occupera M. Boulanger, croquer tout de suite tel ou tel coin de la pièce.

Le général rit à se tordre.

A cinq heures arrivent ensemble MM. Naquet, Laguerre et Laisant.

Ils viennent discuter, avec le chef du parti national, les moyens de défense, délimiter le terrain sur lequel ils se tiendront le surlendemain en police correctionnelle.

Ainsi que MM. Déroulède et Gallian, ils se défendront eux-mêmes.

Seuls, MM. Turquet et Richard auront chacun un avocat.

Au Palais de Justice, seront casés, oii ils pourront, des amis dévoués qui, de quart d'heure en quart d'heure, iront se relayer devant un téléphone voisin et feront part au général, qui restera à son hôtel, des incidents de l'audience.

S'il partageait l'effroi de la plupart de ses électeurs, il y a déjà vingt-quatre heures que M. Boulanger serait loin.

Ainsi il a dîné le dernier dimanche de mars en son hôtel, en compagnie de ses amis, Le Hérissé, Robert Mitchell, etc.

Dans la soirée, un monsieur très mystérieux le fait demander d'urgence.

Le général quitte un instant ses convives.

— Je liens de source certaine, lui dit le monsieur, après s'être fait connaître, qu'on doit vous arrêter demain lundi, à la première heure. Je ne saurais trop vous donner le conseil de partir, cette nuit même, pour Bruxelles.

Dix minutes après, le général faisait prier MM. Naquet, Laguerre et Laisant de revenir chez lui le lendemain lundi, à une heure assez tardive.

Au fond, il aimerait mieux savoir exactement à quoi s'en tenir.

— Si j'étais sûr, dit-il, je préparerais, sans me trouver ridicule, les objets que je dois emporter à Mazas !

It se refuse toutefois à croire qu'il ira, car entre temps des électeurs sont venus l'inviter à un banquet qu'ils ont l'intention de donner le 28 avril, jour anniversaire de sa naissance. Il a répondu :

— C'est bien loin, le 28 avril; mais je dois présider samedi prochain un banquet révisionniste au lac Saint- Fargeau. Yous me feriez un très grand plaisir en y assistant.

Si la situation eût été moins tendue, on pourrait dire moins dramatique, il n'y aurait eu, pour un observateur, rien de plus amusant que d'étudier les visages de ceux qui, le P'" avril, c'est-à-dire la veille du procès de la Ligue des patriotes, le jour même du départ, se pré sentaient chez le général Boulanger, de noter les impressions diverses, les réflexions, les propos absolument contraires qu'échangeaient les visiteurs qui se rencontraient.

D'abord beaucoup de désappointés. Quand le général est sorti, on est désolé d'avoir à revenir. Quand il rentre, on est furieux de trouver tout l'hôtel plein de gens qui l'attendent.

Il y a certainement plus de trois cents personnes qui sont venues, dans la journée, ofl'rir au député menacé de le mettre en sûreté. Jamais je ne me serais douté du nombre d'immeubles à deux issues que peut fournir Paris. On m'en cite un qui a, je ne m'explique pas comment, des dégagements sur cinq rues. Nous avons fait, pour nous amuser, le compte des agents qu'il faudrait pour garder les maisons proposées. Il y aurait de

quoi occuper lous les ouvriers sans ouvrage, s'ils voulaient faire ce métier.

Je sais, dans tous ses détails, un des projets de mise en sûreté. Il ne me plaît pas de le faire connaître parce qu'il servira, soit à celui-ci, soit à celui-là, un jour ou l'autre. Il était on ne peut plus sage, plus commode, plus pratique. J'affirme qu'à deux heures le général l'a repoussé. A ce moment encore il était fermement résolu à se laisser arrêter.

A trois heures arrivent les trois anabaptistes. C'est ainsi que s'appelaient alors eux-mêmes MM. Naquet, Laguerre et Laisant. Le fait est qu'ils ne se quittaient pas. Ils venaient délibérer de nouveau avec le général sur la conduite à tenir le lendemain.

Quelques minutes après, entrait pour le même motif M. Déroulède.

Ces messieurs se montrent absolument rassurés.

— Vous aurez seize francs d'amende, leur dit quelqu'un.

— Non, mais deux cents au plus.

M. Naquet, surtout, que son âge rend particulièrement intéressant, est d'une ardeur toute juvénile. Il est, sans rien redouter, prêt à tout.

— Gomment voudrait-on, mon bon Naquet, lui dit le général, que j'eusse la moindre peur quand je vous vois si résolu? C'est au point que, si l'on vous condamnait et que l'on n'arrêtât que les ligueurs, j'aurais vraiment des remords. Je me dirais : « Comment, je suis là, bien tranquille, libre de tous mes mouvements, pendant que Naquet est en cellule! » Ce serait inadmissible, mes chers amis.

La police, pourtant, croyait si bleu au départ du

général, qu'à partir de six heures un agent, en voiture, est venu se joindre aux autres agents à pied, disséminés dans la rue Dumont-d'Urville.

La voiture policière s'est placée non devant le n^ 11 bis, mais devant l'une des maisons "qui lui font face. Quant à la personnalité du voyageur qu'elle portait, il n'y a pas d'erreur possible. Il s'appelait bien G.... n'est-ce pas, monsieur le chef de la Sûreté? Est-ce qu'il ne demeure pas près du Théàtre-Gluny?

M. Déroulède était parti vers cinq heures. Le général, MM. Naquet, Laguerre et Laisant restèrent seuls.

Pour moi, ça été tout d'abord dans cette dernière conversation tenue à Paris qu'a été irrévocablement décidé le départ du général.

J'ai su depuis que je me trompais. Je serai peut-être à même de raconter la vérité quelque jour. C'est à sept heures seulement que M. Boulanger a pris la détermination dont on le félicite aujourd'hui.

En tout cas, il n'y a pas d'homme plus sincère que Déroulède. Il ne mentait certainement pas quand il me disait, vers six heures, que le général devait dîner en ville.

— Cependant, ajouta-t-il, j'ai besoin encore de lui parler. J'irai l'attendre ce soir à onze heures, à son hôtel.

Le président de la Ligue des patriotes était venu affirmer au chef du parti national que les ordres les plus exprès avaient été donnés à tous les ligueurs.

Il leur avait été absolument interdit d'approcher, le 2 avril, du Palais de Justice. De même les organisateurs des comités boulangistes ont prié leurs adhérents de s'abstenir de toute manifestation.

Quant aux intentions gouvernementales, il n'y avait pas à en douter.

Voici, en effet, le résumé d'une conversation qu'un des ministre?. — le plus doux, sinon le plus important, — a eue avec un de ses amis, qui est en même temps le mien :

« Certainement le gouvernement veut et va sévir. Certainement on emploiera les grands moyens, mais on recule involontairement le moment décisif, car la partie engagée est grosse d'inconnu. Or, on veut bien prévoir le plus possible avant de passer le Rubicon.

« Il n'y a qu'une voix pour déclarer qu'il faut agir énergiquement, mais il se peut que la chose n'ait lieu que demain ou après-demain. Il est vrai que d'ici là c'est du temps perdu en indécisions, mais il y aura quelque chose. Les boulangistes peus^ent se tenir sur leurs gardes. »

Je n'ai pas à dissimuler que le général ne m'a point confié ses projets.

Un mot pour expliquer l'ignorance dans laquelle je suis resté.

Il faut connaître M. Boulanger. Il ne révèle jamais à un tiers ce qui est convenu avec quelqu'un. Ainsi ses secrétaires savaient toujours s'il devait dîner en ville ou non, mais c'était tout, ils ne connaissaient pas le nom de l'amphitryon.

Le lendemain du départ, à dix heures du matin, trente ligueurs, dont dix membres du comité directeur et vingt membres du conseil des présidents, se trouvaient réunis autour de la statue de la ville de Strasbourg. Pas un mot. Pas un cri. Les délégués, qui s'étaient fait

précéder d'une échelle, se sont contentés de remplacer cinq drapeaux fanés par cinq drapeaux neufs.

— Ainsi le prêtre, me dit M. Galiian, se rend à l'autel avant les faits graves qu'il prévoit. Nous croyons de notre devoir, le jour où le gouvernement nie juridiquement notre existence, de venir affirmer notre fidélité. En allant dîner ce soir chez le comte de Munster, ambassadeur d'Allemagne, M. Garnot sera forcé de passer devant notre chère statue. Il verra qu'elle est toujours notre sainte patronne.

Un quart d'heure après, c'est-à-dire à dix heures un quart, M. Laguerre réunissait à sa table, sous la présidence de M'"° Laguerre, cinq de ses co-prévenus. Il a bien voulu m'inviter à ce pseudo-déjeuner des Girondins où personne n'a pensé à se suicider. Neuf convives en tout. M. Turquet seul manquait à la fête. Il déjeunait chez son avocat, AP Tézenas, et il a été remplacé par un de ses collègues de la Chambre.

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