‹ Le Général BoulangerChapitre 48 sur 52 · ME.NU DES PRÉVENUS · texte numérisé non relu

ME.NU DES PRÉVENUS

Hors-d'œuvre

(Eiifs à la Bretonne

Brochet froid sauce verte

CôLes de pré-salé aux choux de Bruxelles

Poularde rôtie

Foie gras en croûte

Pois à l'anglaise

Mousse au chocolat

Desserts

Ce menu était fort élégamment gravé par un ami de la maison, l'aqua-forliste Mesplès.

, La personne qui eût été dans la chambre voisine du-

rant le déjeuner ne se serait guère doutée, aux rires qu'elle eût entendus, qu'il y avait là six prévenus.

Evidemment, on causait du procès, mais si gaîment ! Chacun s'attendait à être arrêté à l'audience. Aucun ne redoutait l'emprisonnement.

Déroulède dit qu'il se propose d'écrire les Chansons de lisière. S'il a le temps, il publiera ensuite les Chaussons patriotiques.

M. Naquet fait promettre à M""*^ Laguerre qu'elle voudra bien porter en pantoufles la première paire de chaussons de lisière qu'il confectionnera.

M. Laguerre raconte que la veille, à cinq heures, il a vu chez le général la femme d'un personnage politique se jeter à genoux en s'écriant :

— S'ils vous tiennent, mon général, ils vous empoisonneront. Jurez-moi au moins de vous méfier des aliments qu'on vous présentera. Jurez-moi de ne manger que des œufs à la coque. Les œufs frais ne peuvent être empoisonnés.

C'est une pure légende. M. Naquet, en sa qualité de savant, déclare qu'on peut parfaitement, à l'aide d'une aiguille, introduire du poison dans les œufs. On n'a qu'à boucher ensuite le petit trou.

Après le dessert, nous envoyons chercher quatre voitures et, sous la neige qu'on a vue, — de la neige en avril! — nous nous dirigeons vers le Palais de Justice.

— Déjà le ciel qui nous absout ! s'écrie Déroulède, qui ne savait pas si bien dire.

Les abords du monument ont leur aspect accoutumé. Les agents sont un peu plus nombreux que d'habitude, mais les ligueurs sont absents. La consigne donnée par

Déroulède a été observée. Celle qu'ont reçue les municipaux est très sévère.

Les prévenus eux-mêmes ont du mal à entrer au Palais. Le commandant Lunel, bien que je sois muni d'une carte de la presse judiciaire, refuse de me laisser pénétrer dans la huitième chambre. Je reste donc, avec quelques-uns de mes confrères, dans le couloir des témoins.

Mais voilà que tout à coup un bruit circule. Plusieurs rédacteurs des journaux du soir nous annoncent que le général est parti ! Ils colportent des rapports de police qui sont, ma foi, troublants. Moi-même, je m'émeus. J'entre dans la salle des témoins où les membres de la Ligue des patriotes s'indignent.

Nous attendons tous, impatiemment, la suspension de l'audience.

A deux heures et demie seulement, je vois sortir d'abord M. Turquet. Je le prends dans un coin. Je lui raconte tout. Il me dit qu'il ne sait rien.

Je m'empare de M. Laguerre.

Il rit aux éclats. Il a rendez-vous à six heures avec le général.

— Soyez à six heures à l'hôtel et vous entrerez avec moi, ajoute-t-il.

Je prends de même Déroulède à l'écart. Il déclare que les bruits sont absolument faux. Il se refuse à y croire.

Et toutes les personnes que je rencontre de me demander :

— Est-il parti ? Est-il parti ?

C'est la question du jour.

Le général, m'assure-t-on, aurait pris la veille au

soir, le train de 9 h. 45. Je réplique : « Pourquoi l'aurait-il fait, puisque sa qualité de député le protège contre toute arrestation jusqu'à l'heure où la Chambre aura voté des poursuites ? »

Pourtant les rapports de police sont si affirmatifs que, me rappelant les curieux visages qu'avaient, la veille, MM. Naquet, Laguerre et Laisant, je me prends à douter.

Je me creuse la tète.

Eh bien! voulez-vous savoir ce que je m'imagine?

Je me dis que M. Boulanger a cru probablement, comme tout le monde, que les poursuites seraient votées dans la journée et qu'on viendrait immédiatement l'arrêter. Il a voulu choisir son moment pour se mettre dans les mains de la police. Il est allé attendre la fin de la délibération de la Chambre dans une des nombreuses maisons dont j'ai parlé plus haut.

N'est-ce pas son droit ?

Ne peut-on admettre qu'il ait cru de son devoir de rédiger, bien à l'aise, avant d'être mis au secret, un manifeste, ou belliqueux ou pacifique, à l'adresse de ses électeurs?

N'est-il pas libre enfin? Libre défaire ce qu'il lui plaît?

Et cependant tout le monde de me dire :

— Non, il est parti hier pour Mons oii il a rejoint Rochefort.

Vite, en voiture ! Je cours rue Dumont-d'Urville.

Il est à peu près trois heures quand j'arrive chez le général.

Les domestiques sont aff'olés.

Ils sont fatigués de répondre aux visiteurs que le général n'a jamais quitté Paris.

— Il est ici ?

— Non, il n'y est pas, me dit Joseph, mais il y sera à six heures.

Je rentre au Figaro d'où j'envoie chez Rochefort. Le valet de chambre répond qu'il est à son journal. J'envoie à Vhitransigeant. Personne n'y est encore.

Il est cinq heures et demie.

Je retourne rue Dumont-d'Urville.

Je demande le général. Cinq personnes sont dans l'antichambre.

— Le général n'est pas rentré, me dit Joseph.

Je monte néanmoins. Au premier étage, on m'explique cette réponse. Les secrétaires, les domestiques obéissent à une consigne. Des représentants de tous les journaux de Paris, des départements et de l'étranger ont assiégé l'hôtel. Le général a dû fermer sa porte.

Tout de suite il est, m'assure-t-on, avec M. Naquet qui lui fait dans ses détails le compte rendu du procès. Voici M. Laguerre, M. Laisant, M. Déroulède.

Le général les attend. Je monte avec eux au deuxième étage, mais ils entrent avant moi. Ils ont à préparer avec lui l'audience du lendemain, à s'entendre sur les discours qu'ils devront prononcer.

Pour que chaque discours porte, il ne faut pas que tous se ressemblent.

Cependant j'ai fait passer ma carte. Mon confrère Bois-Glavy, non moins dévoué que moi au général, a remis également la sienne. M. Laguerre sort.

— Vous savez, nous dit-il, que le général doit dîner ce soir chez M. Jollivet. Nous avons à travailler longtemps. Nous nous demandons même s'il sera libre avant deux heures. Ma défense seulement prendra demain

trois quarts d'heure. Si vous entrez tous deux, cela nous retardera encore. Puisque vous allez l'un et l'autre à la soirée de M. Jollivet, faites prendre patience aux invités. Peut-être le général ne pourra-t-il arriver qu'à onze heures. En tout cas, si vous avez à lui parler particulièrement, soyez à minuit à la Presse. Vous l'y trouverez.

A neuf heures et demie, j'arrivais chez M. Jollivet, dont les salons étaient déjà bondés.

Voici le duc et la duchesse de Morny, la vicomtesse Benedetti, M'"*^ Thouvenel, M. et W^ Robert Mittchell, M. et M™® Dugué de la Fauconnerie, le baron de Mackau, M. et M"'*^ Maxime Dreyfus, M. Le Pelletier, ancien garde des sceaux, MM. Millevoye, Georges Ohnet, M"^'^ Madeleine Lemaire et sa fille, M™^ Paul Hervieu, M. Maurice Binder, conseiller municipal, Paul Ferrier, F. Régamey, le baron Boyer de Sainte -Suzanne, Forain, etc.; M^^^Bartet et M.Lassalle, etc., etc.

Tout le monde, naturellement, s'informe du''général.

Les bruits les plus divers circulent. L'un des secrétaires du général est venu, à huit heures, apporter les excuses du général, non par une lettre, mais verbalement. M. Boulanger ne viendra pas. Inutile de dire que la désillusion est grande pour tous les invités.

Toutefois M. Lagaerre m'a promis que je verrais le général à minuit à la Presse.

J'attends l'heure dite avec impatience. A minuit précis, je me rends au journal de M. Laguerre.

J'y trouve M- Le Hérissé, qui me dit :

— Patientez quelques minutes, mon ami. Je fais comme vous. Je l'attends.

Minuit cinq. Minuit dix. Oh, comme les minutes sont longues !

Minuit quinze.

Ah ! voici M. Laguerre, mais seul.

— Je ne comprends pas ce retard, fait-il. Attendez, je vous prie, un petit moment encore.

Minuit vingt.

Minuit trente.

J'adjure. Je supplie. Trente de mes confrères sont là, qui font de même. Ah, il y a beaucoup de gens qui ne pardonneront pas aux boulangistes la journée du 2 avril !

De guerre lasse, je prends à part le député d'Ille-et- Vilaine.

— Voyons, mon cher Le Hérissé. Vous méconnaissez. Vous savez que je n'ai jamais demandé un service au général. Je n'attends rien de lui. Je n'ai nulle ambition politique. Je ne suis pas de ceux que Ton trompe.

— Il est étonnant, m'affirme-t-il, que le général ne soit pas encore là. Mais il viendra, la chose est certaine.

Il ajoute que je pourrais de confiance finir mon article du jour par ces mots :

— Je viens de serrer la main du général Boulanger, Je rentre au journal, où naturellement je me garde

bien, ne mentant jamais, — par pure habileté, — de prétendre que j'ai serré la main du général.

A une heure vingt, le général y envoie de Bruxelles, par téléphone, la proclamation suivante :

« Français,

« Les exécuteurs des hautes et basses œuvres qui détiennent le pouvoir au mépris de la conscience publique ont entrepris de contraindre un procureur général à lancer contre moi un acte d'accusation, qui ne peut être

relevé que par un tribunal exceptionnel constitué pour des lois d'exception.

« Jamais je ne consentirai à me soumettre à la juridiction d'un Sénat composé de gens qu'aveuglent leurs passions personnelles, leurs folles rancunes et la conscience de leur impopularité.

« Les devoirs quem'imposent les suffrages de tous les Français légalement consultés m'interdisent de me prêter à tout acte arbitraire tendant à la suppression de nos libertés, constatant le mépris de nos lois et faisant litière de la volonté nationale.

« Le jour où, appelé à comparaître devant mes juges naturels (magistrats oujurés). j'aurai à répondre à l'accusation que le bon sens et l'équité publique ont déjà repoussée, je tiendrai à honneur de me rendre à l'appel de ces magistrats qui sauront faire bonne justice entre le pays et ceux qui, depuis trop longtemps, le corrompent, l'exploitent et le ruinent.

a D'ici là, travaillant sans cesse à l'affranchissement de mes concitoyens, j'attendrai en ce pays de liberté que les élections générales aient enfin constitué la République habitable, honnête et libre.

« Général Boulanger.

« Bruxelles, le 2 avril. »

Dès le lendemain de la publication de ce manifeste, plusieurs journaux, qui s'occupent de moi plus que je ne voudrais, ont raconté, relativement à ma modeste personne, les choses les plus fantaisistes.

J'aurais soutenu à mon rédacteur en chef que j'avais déjeuné avec le général le lendemain de son départ. J'aurais cessé de collaborer au journal, etc.

J'ai adressé, le 10 avril, à l'un des rédacteurs du journal le Voltaire la lettre suivante qui répond à tout :

« Mon cher confrère,

« Pourriez-vous me rendre le service de retirer le gros mensonge... que vous me prêtez?

« Je ne l'ai pas du tout commis. J'ajouterai même qu'il ne m'eût pas été possible de le commettre.

« Et je le prouve.

«: Le mardi, 2 avril, jour où on a appris le départ du général Boulanger, j'avais l'honneur de déjeuner chez M. Laguerre avec les autres prévenus. J'ai raconté le déjeuner dans le Figaro imprimé le soir. Gomment me serais-je avisé de dire que, à la même heure où je déjeunais chez M. Laguerre, je déjeunais également chez le général Boulanger ! ! ! Je vous jure que j'ai encore toute ma raison.

« Vous m'obligeriez d'autant plus en rectifiant, qu'alors le Matin ^ le Temps et les autres journaux qui ont reproduit votre aimable plaisanterie, me feraient peut-être le plaisir de rétablir la vérité.

« Bien vôtre

« Charles Chincholle, « Toujours rédacteur au Figaro. »

Il est vrai que j'ai cessé pendant le mois d'avril de signer au Figaro.

Étant pris à partie dès que mon nom paraît dans ce journal, je voulais uniquement éviter le bruit jusqu'à la publication des Mémoires de Paris et du présent ouvrage.

Gela ne m'a pas réussi. Daignent mes confrères accueillir cet aveu.

Ici finira ce volume. J'ai l'habitude de n'écrire que d'après nature, de ne parler que de visu.

A l'heure où je trace ces dernières lignes, je n'ai pas revu le générale

Je dois cependant dire que, le 6 avril, au banquet du lac Saint-Fargeau, M. Laguerre m'a fait la déclaration que voici :

Il disait, le 2 avril, que « nous verrions, le soir, le général, parce que celui-ci, sachant son départ connu, avait l'intention de revenir à Paris par le train de minuit, — ce qu'il eût certainement fait s'il n'eût été entouré d'agents ».

Après tout, le chef du parti national serait aujourd'hui arrêté, séparé de son comité, mis dans l'impossibilité de communiquer avec ses électeurs. Mieux vaut pour lui et pour tout le monde qu'il soit... maître de ses actions.

* J'ai eu l'honneur de le revoir depuis, à Bruxelles. Il m'a fourni spontanément, à l'égard des deux premières journées d'avril, les explications les plus précises, les plus satisfaisantes. Je ne suis malheureusement pas encore autorisé à les publier. Je reverrai prochainement le général à Londres. Peut-être rapporterai-je d'Angleterre, avec de nouveaux documents, l'autorisation indispensable.

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