FIN D'ANNÉE
Quelques jours après^ le 26 décembre, le ministre de Id guerre présidait, au grand amphithéâtre de la Sorbonne, la distribution des récompenses à la Société française de sauvetage .
Ce jour-là encore, nouveau discours auquel applaudissaient le lendemain dans leurs journaux MM. Clemenceau, Henry Maret et Auguste Yacquerie.
Le soir, aux fêtes du Soleil,, vive émotion.
Sans avoir informé personne de sa visite, le général venait d'entrer dans le Palais de l'Industrie avec sa femme et ses deux filles.
Mais il n'est pas de ceux qui peuvent longtemps garder l'incognito. On se le montre, on le suit, respectueusement d'abord.
11 avait rendu trop de services à notre comité pour que je n'eusse pas, comme délégué, le devoir de lui faire connaître en détail notre fête, de le mener dans les baraques closes.
Je me mets à sa disposition.
Je lui offre de montrer à sa famille la Métempsychose, la Charmeuse de serpents, Venise, etc.
Il me prend à part :
— Personnellement, me dit-il, j'irais bien partout, mais je ne voudrais pas, à cause de ces dames, aller dans certaines baraques dont on m'a parlé.
11 y en avait en effet deux ou trois qui n'avaient pas tardé à devenir assez peu convenables.
Oh ! soyez tranquille, général. Je suis moi-même
père de famille...
Et je le menai tout d'abord chez l'homme-tronc. Celui-ci, ne se doutant point de la qualité de ses visiteurs, donna son spectacle ordinaire, Il demanda à ^[me Boulanger les prénoms de ses filles, et n'ayant ni bras ni jambes, écrivit avec sa bouche deux billets qu'il lendit l'un après l'autre aux jeunes filles.
En lisant celui qui lui était destiné, M^'^ Marcelle rouo-it. Elle hésita à le communiquer à ses parents, puis le leur remit à la fin en disant : « Oh, je suis sûre qu'il a dit la même chose à ma sœur. >
En caractères moulés, l'homme-tronc avait écrit : c Je présente mes hommages à M^^^ Marcelle, la plus belle de toutes les jeunes filles. »
Mais la future M'^^Driant avait dit vrai. Naturellement sa sœur aînée avait le même billet.
Gela vous montre, s'écria le général, qui doit s'y
connaître, le cas qu'il faut faire des compliments des hommes.
Et comme on sortait, je crus voir qu'il mettait quelque chose dans la main de la buraliste.
11 fit de même en sortant de la deuxième, de la troisième baraque.
J'avais l'air de le contraindre à dépenser de l'argent. Je pris congé de lui. Aussi bien, la foule, maintenant,
1886. — FIN d'année 37
l'attendait devant chaque porte. Cela devenait gênant. J'avais le devoir de veiller à ce qu'il pût circuler librement. Je fis inviter, par des agents, la foule à ne pas le suivre. Arrêtez donc la curiosité humaine!
On ne l'entourait point, mais on le regardait de loin. Dès qu'il se portait d'un coté, un épais groupe le suivait.
On voyait bien qu'il était décidé à laisser au palais le plus d'argent possible. Il allait de boutique en boutique, demandant aux marchandes si elles étaient contentes de la fête. Jamais elles ne le sont.
Alors il achetait.
Bientôt sa femme et ses deux filles eurent les mains embarrassées.
Sur une petite estrade en plein vent était un dessinateur-improvisateur qui, dès qu'on lui criait le nom d'un personnage, traçait la figure de celui-ci sur une immense feuille de papier.
Yoilà que, de lui-même, le dessinateur, ayant reconnu le général, fait son portrait, grandeur naturelle.
Cette fois, impossible de retenir la foule, qui se met à crier : « Vive Boulanger I »
Le général veut se i-etirer.
Maintenant on le presse, on l'entoure, a Vive Boulanger I »
Il sort.
Malgré les quarante sous donnés pour l'entrée, on sort derrière lui. « Vive Boulanger I » Il monte en voiture. On court après celle-ci. C'est du délire, a Vive Boulanger ! »
Je me rappelle que je me mis tout à coup à consulter mes souvenirs.
Je me demandais quel était le ministre que, dan s ma vie déjà longue, j'avais entendu, soit sous TEinpire , soit sous la République, acclamer de la sorte.