LE GÉNÉRAL BOL'LANGER
Je passai la nuit dans un hôlel assez mal tenu et à 1 heure 1 '2 le lendemain je pris le petit vapeur qui faisait le service de Jersey où je débarquai à 3 heures. Une voiture me conduisit à toute bride avenue Victoria, à l'adresse du mystérieux personnage que j'allais ramener à Londres.
Dans le trajet de la gare maritime à cette avenue, j'avais pu jeter un coup d'œil sur Jersey, cette merveilleuse contrée qui est la Nice du nord et qu'on croirait plutôt baignée par les flots azurés de la Méditerranée ou du Bosphore que par les vagues déferlantes de la Manche. Je me promettais bien d'y passer 24 heures, temps suffisant pour voir Saint-Hél.ier.
Mais arrivé au logis de M. d'Odiardi, je trouvai sur le seuil de la porte un petit vieillard, rasé de frais, alerte qui attendait ma venue (je l'avais avisé par une dépèche) chapeau sur la tête, une valise d'une main, le parapluie de l'autre, prêt à s'embarquer.
Adieu! mon rêve de visiter Jersey! une heure et demie après mon débarquement, nous reprenions, mon compagnon de route et moi, le paquebot de Southampton par Guernesey et faisions voile pour l'Angleterre.
Tout cela, on vient de le voir, s'était fait avec une telle rapidité que j'avais à peine eu le temps de « faire le tour « de mon compagnon de route. Ce n'est que sur le pont du steamer que nous fimes plus ample connaissance. Je restai continuellement auprès de lui, il marchait difficilement et avait grand besoin du secours de mon bras. En même temps nous surveillions la précieuse valise qui devait contenir les non moins précieux documents.
Venant de qui je sais, pour ce que vous savez,
Nous devons tous les deux
....Etre fort réservés.
C'est cette scène de Ruy-Blas, que nous
avions l'air de jouer tous les deux, avec cette différence que moi je ne savais rien du tout, et l'autre.... pas davantage.
A Guernesey 30 minutes d'arrêt. Le pont de notre bateau est envahi par un lot de belles tilles, venant nous offrir de succulentes grappes de raisin noir à six pences, et le (t reste » par surcroit si on voulait descendre à terre ! C'est bien là la théorie de la vertueuse Albion !
Mais nous voilà repartis pour Southampton. Mon compagnon de voyage se montra spiriluel causeur, érulit sans pédanterie, charmant homme en un mot. Notre nuit se passa en causeries, car il ne dormit pas et comme mes instructions étaient formelles, je ne le quittai pas d'une semelle.
Tout ce que je pus comprendre de mon curieux personnage, d'après ce qu'il me donnait à entendre, c'est qu'il avait sur Q. de Beaurepaire des secrets terribles, qu'il en portait les preuves dans sa valise, qu'il s'a-
gissait d'affaires de femmes, et que ces révélations devaient sauver Boulanger.
Enfin à o heures du matin, après une traversée assez rude, nous débarquions à Southampton et Texpress nous emportait à toute vapeur sur Londres où nous arrivâmes enfin moulus et harassés.
J'étais parti par Douvres, Calais, Paris, Granville, Jersey, Guernesey et Southampton, sans m'arrèter, mais j'étais content de moi. Je ramenais mon « prisonnier » d'importance et comptais en le déposant chez Dillon pouvoir aller me reposer. Hélas ! Chimères ! Illusions !
J'avais introduit M. Savary d'Odiardidans le cabinet du comte et lui avais remis, pour tromper l'attente, des journaux achetés en route, parmi lesquels T Intransigeant. Ce journal consacrait son article de tète à mon mystérieux boiteux et s'en servait comme d'un Savary de Damoclès au dessus de la tète de M. Q. de Beaurepaire. Voici cet ar-
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licle intéressant publié dans le numéro du 8 août.
Intra7isi géant du jeudi 8 août 1889.