ROMAN EN COLLABORATION
(« Beaurepaire n'est pas, comme les autres procureurs généraux, appointé à Tannée ; il est payé au mensonge. Après chacun de ses réquisitoires, il va trouver le ministre delà justice et lui dit :
« J'ai menii quinze cents fois avant-ïiier ; à dix francs par mensonge, c'est quinze mille francs que vous me devez. » Le ministre signe un bon et Quesnay passe à la caisse.
(i Dans les quatre jours que va durer notre prétendu procès devant la prétendue haute-Cour, ce procureur qui travaille à ses pièces, à ses fausses pièces, va donc redoubler d'imposture, afm d'augmenter son pécule.
« Cependant ses mensonges ne lui parais-
sant pas encore suffisamment lucratifs, Beaurepaire, on le sait, a demandé à la littérature un supplément de traitement. Eh bien! nous allons, en homme sans rancune, lui offrir de faire en collaboration avec lui un roman dont le sujet ne peut manquer de le séduire. L'intrigue qui s'y déroule est de celles qu'il sait particulièrement manier, et les sentiments des personnages du drame conviennent tout à fait à son tempérament. L'ouvrage serait intitulé :
tt Alphonse, procureur. »
« En voici le plan général. Lisez attentivement ce scénario : c'est celui d'un roman vécic, qui, à certains chapitres, devient un roman par lettres et un roman à clefs. La plupart des héros de ce livre sont encore vivants, ce qui en décuple Tintérêt. Voici ce canevas dont le talent de Jules de Glouvet tirerait certainement un excellent parti.
122 LE GÉNÉfiAL BOULANGER
t( Un magistrat que nous appellerons, si vous voulez, Q.... de Jatte et qu'il ne faut confondre avec aucun autre, était l'amant d'une jeune veuve, M"^® de L Le magistrat manquait de galbe, mais Tamour est plein de mystère. Il vivait chez la veuve, y dormant, y mangeant et trouvant toujours, le matin sur la cheminée, l'argent de poche nécessaire à ses fantaisies.
« La veuve était riche et Q de Jatte
avait résolu de régulariser cette union clandestine ; mais M"^® de L..., fatiguée des exigences pécuniaires de son compagnon, déclara un beau matin qu'elle voulait rompre. Elle lui avoua même qu'elle s'était de nouveau éprise cette fois, pour le bon motif, d'un homme très comme il faut, M. de R...., qui, de son côté, ne demandait qu'à faire d'elle sa femme lés-itime.
« Atterrement deQ.... de Jatte qui voyait ainsi tous ses projets d'avenir s'en aller à vau-l'eau. 11 menaça M"' de L.... qui tint
bon. Alors, de l'amour déçu, passant subitement au chantage, il la quitta et lui écrivit des lettres où il Tavertissait qu'il était décidé à révéler à M. de R .., son fiancé, tous les secrets de leur liaison, si elle ne versait pas, en manière de dédit, quelque chose comme une centaine de mille francs, moyennant lesquels Q. . . . de Jatte s'engageait à garder, vis-à-vis de M. de R. .., un silence complet.
« Inquiète, mais indignée, ]\P'® de L.... alla trouver un de ses amis qui joue un rôle important dans le roman, et que nous appellerons par exemple. M. Savary. Elle lui montra la correspondance comminatoire de son Alphonse et le supplia d'arranger cette honteuse affaire.
(( Q... de Jatte se montra intraitable, discutant pied à pied et sou par sou la note h payer. Alors M. Savary, comme le colonel Morden de Clarisse Ilarïoioe, lui dit en pleine figure :
(( J'ai entre les mains les lettres signées « de vous et établissant votre infamie. Vous (( connaissez assez le code pour savoir qu'el- « les tombent sous le coup de la loi qui punit « la menace sous condition. Vous n'aurez « rien, et à la première parole compromet- « tante que vous balbutierez contre M"^^ de (( L... non seulement je voussoufïlettepubli- (( quement, mais je livre tout le paquet à la (( justice et tout magistrat que vous êtes, vous <( n'échapperez pas à la police correction- (( nelle qui vous attend. »
« Q.. de Jatte effrayé, se tint coi, et, grâce à cette prudence unie à une rare platitude, ce misérable parvint à une situation importante dans cette magistrature qu'il déshonorait. Aujourd'hui il en est presque le chef et des avocats généraux se trouvent ainsi placés sous les ordres d'un maître chanteur. Mais les lettres sont là ; et ce drôle qui a la prétention de faire peur aux autres, tremble comme la feuille devant l'honnête homme
qui le tient dans ses mains, et à qui il suffirait de publier une seule des lettres enfermées dans son tiroir, pour mettre à nu le magistrat dont la robe doublée d'hermine devrait être tout au plus doublée de putois. a Voilà mon roman. Voyons, Glouvet, quand nous y mettons-nous ?
« Henri Rochefort. »
A celte lecture M. d'Odiardi donna des signes de la plus vive inquiétude. Il était désolé, navré qu'on eût parlé de lui ; il voyait déjà sa vie en danger, sa sûreté compromise, sa liberté même entravée. Je ne pouvais guère le rassurer, ne sachant trop ce qu'il avait à redouter.
Enfin Dillon parut. Il fit assez froid accueil à M. d'Odiardi, coupa court à quelques explications que celui-ci désirait avoir et me pria de le conduire chez le général. Allons! en roule!
Nous arrivons à Portland-Place, mon « pri-
126 LE GÉNÉnAL BOULANT.KH
sonnier » est introduit chez le général. Rochefort vint même assister à l'entrevue, qui d'ailleurs ne fut pas longue. On me remit encore une fois M. d'Odiardi, mais le général médit: « J'ai besoin de vous; il faut que vous partiez pour Paris à onze heures. Allez vous préparer, et revenez ici avant, j'aurai quelques instructions à vous donner. »
Ilétait neufheuresun quart. Jen'eus que le temp:3 (sans rien savoir déplus de l'aventure de Jersey) de confier M. d'Odiardi àDufour, un des secrétaires de Dillon, et de faire mes préparatifs.
Je passai chez le général et partis pour Paris.
Au retour je trouvai à mon adresse la lettre
suivante :
« 8 août, Upper Philimore-Place Kensington.
« Monsieur LE Baron,
î< J'ai à vous remercier de votre excessive ourtoisie pourlhOte du général Boulanger
que VOUS avez bien voulu piloter contre vent et marée. xMais je ne veux pas larder jusqu'à ce momen t à vous en exprimer ma reconnaissance.
« Ma conférence s'est terminée ce matin « ex abrupto », je ne sais pourquoi. Il m'a donc été impossible de dire ma pensée entière dans une aussi courte entrevue. J'ai formulé un regret — que vous devinerez — plus quun regret, de la surprise qui m'était réservée en arrivant chez M. le comte Dillon et dont vous avez été témoin.
« Je me crois un lutteur énergique et fort, personne ne m'a encore terrassé.
« Jamais je n'ai cru nécessaire ou permis daller au delà de l'expression de faits positifs. Il V a tant de choses à dire et à faire qu en demeurant dans le cercle des faits on peut assurer le succès final de l'homme que nous aimons et désirons.
« Il est vrai que le Général et le Comte ignorent ce que j'ai fait et puis faire. Démon
roc je conduis le fil de bien des événements mystérieux : Suave Ma?n Magno, etc....
vous vous rappelez Lucrèce.
<• Celam'est à peine applicable car j'ai souffert à terre plus queles marins sur l'Océan. Je ne puis m'empèclier de m'émerveiller qu'une chose aussi simple que l'arrivée du Général au pouvoir soit différée par l'emploi de moyens insuffisants ou d'efforts qui dépassent le but.
(( J'ai 3d ans d'expérience et de luttes toujours triomphantes en fin de compte, pas pour moi qui me compromets, mais j;02^r les autres.
0 Veuillez, Monsieur le baron, me croire votre dévoué serviteur.
iy Signe: Savary d'Odiardi. »
Je communiquai cette lettre à Dillon.
J'appris de lui que Rochefort s'était écrié en parlant du personnage de Jersey : « Mais c'est un fou que vous avez amené ici. »
Je fas alors chargé par le Comte de voir M. d'Odiardi, de lui proposer un avocat pour défendre ses intérêts (les voilà encore ces fameux « intérêts publics et privés») ... de Ruy Blas ! ) et de lui remettre 7d0 francs dont reçu à la date du 18 août 1889.
Je ne revis plus M. d'Odiardi. Une fois à Paris, rue Galilée, je reçus de lui une deuxième et dernière lettre dont voici la teneur :
« 29 August 89 « 3, Upper, Philimore-place.
« London W.
0 Monsieur le Baron,
« J'ai envoyé à M. le comte Dillon, sur sa demande, une note que je lui ai confiée sur son honneur et sur sa lovauté, avec condition de retour de la note au cas où il déciderait de ne pas agir dans le sens de cette note. Il devait la conserver en gage de ma bonne foi, s'il se décidait à agir.
« Vous m'avez fait sa voir Je veux dire vous m'avez personnellement communiqué l'in-
130 LE GÉXKRAL BOULANGER
teiition du Comte de m'envover un avocat.
Je vous informai que j'attendais son arrivée à Philimore-Place et qu'une conférence avec M. le comte Dillon serait nécessaire après que Tavocat aurait pris connaissance des documents que j'ai apportés. En efiPet TafFaire est de telle nature qu'une correspondance à ce sujet eût pu déplaire au général Boulano^er et au Comte lui-même.
Vous me faites remarquer que ma reclierche de l'avocat demanderait quelque temps et me dites de faire savoir au comte Dillon si je changeais d'adresse et que Tavocat me serait envoyé aussitôt trouvé. — Je vous le promis, je n'ai qu'une parole. Etant venu ici sur la foi du Général et du comte, et vous, m'ayant dit que l'avocat serait envoyé, et ma note ne m'ayant pas été retournée par M. le comte Dillon, aucun avis contraire ne m'étant parvenu.
« J'ai attendu jusqu'à ce jour. Mais il y a quinze jours que j'attends — et rien ne
vient — toutes mes affaires sont en suspens, mon académie fermée et je suis obligé de vous demander de vouloir bien me faire parvenir une explication.
« Je ne puis supposer que ce que vous m'avez dit ne soit pas exact et ait pu être oublié.
u On ne peut admettre qu'une personne que Ton a fait venir à Londres pour lui demander un service et qui quitte tout pour le rendre soit oubliée pendant quinze jours à Londres. Si un changement avait eu lieu dans les intentions du comte, il me Teût certainement fait connaître en m'envoyant la note qu'il n'eût pas eu le droit de conserver.
(( Veuillez, monsieur le baron, croire à mon meilleur souvenir et à mes sentiments les plus distingués.
0 Signé : E. Savary d'ODiARDi. »
A cette lettre je ne pus que répondre que je n'étais au courant de rien et que je ne
m'occupais pas des affaires privées du comte.
Je n'en ai plus jamais entendu parler.
Cela restera donc pour moi comme pour beaucoup d'autres le « Mystère de Jersey ».
A notre humble avis l'argent dépensé à ce sujet eût été bien plus utilement employé à la propagande électorale pour laquelle, du reste, on ne se montrait guère prodigue !
Ce fut en cela comme en beaucoup d'aventures boulangistes l'histoire de la montagne qui accouche d'une souris !