DEUXIÈME LETTRE
« Londres, le 30 avril 1889.
0 Monsieur,
« Ma lettre recommandée et non signée contenant ma carte a dû vous paraître très ambiguë et je ne suis pas surpris qu'elle soit restée sans réponse.
(( Je puis vous dire que je serai à même de vous prouver preuves en mains les mesures prises à votre égard par le gouvernement.
0 Mon but est de vous rendre service si possible car d'après le proverbe un homme averti en vaut deux.
(( Inutile d'avoir maintenant un rendezvous ailleurs qu'à votre hôtel. Je suis à vos ordres.
« Et reste votre tout dévoué : »
(Un paraphe).
Enfin voici un échantillon des offres d'un autre citoyen dont le nom a fait assez de bruit dans certaines aventures pour expliquer son intervention « obligeante » dans les affaires du Boulangisme :
« Londres, 25 avril 1889.
« Monsieur le Député,
« Afin d'éviter toute indiscrétion de la part d'un secrétaire quelconque, je crois
pouvoir prendre la liberté de vous adresser ci-inclus (!) la lettre que je viens d*écrire à M. le comte Dillon et que je vous prie de vouloir bien lui remettre.
(( Je me plais à penser que vous me pardonnerez cette importunité qui m'est imposée par les circonstances et même que vous engagerez votre ami à ne pas refuse rie concours aussi discret que dévoué que j'ai offert et que j'offre de nouveau au chef du parti national.
« J'ai riionneur de me dire, Monsieur le député, votre bien dévoué.
« Signé: IL d'Allavène. »
Voici la lettre incluse dont il est parlé :
Confidentielle
« Cambridge Villa « 217 Camden Road, London N. W.
« Monsieur le comte, pour des motifs que vous ne manquerez pas d'apprécier, j'ai cru
ne pas devoir me rendre à Douvres à la rencontre du général Boulanger et ne prendre aucune part à la manifestation qui a eu lieu hier à la gare de Gharring Cross.
« Je m'abstiendrai aussi de me présenter à l'hôtel Bristol.
(( Mais comme j 'ai à vous faire d'importantes communications je viens vous prier de vouloir bien prendre la peine de venir me voir le plus tôt possible ou de m'assigner un rendez-vous à l'abri de toute curiosité indiscrète.
« Toutefois, pour le moment, il vaudrait mieux que vous veniez chez moi, car je ne suis nullement surveillé étant considéré comme un forcené anti-boulangiste.
(( D'ailleurs ma demeure est très éloignée du centre et se trouve située dans une voie très large et très étendue qui n'offre aucun point de repère aux mouchards.
(( Si vous ne pouvez pas vous déranger,
veuillez prier M. Turquet de vous remplacer,
j'ai la plus entière confiance en l'honorable député de l'Aisne que j'ai eu l'occasion de voir souvent quand il était sous-secrétaire d'État aux Beaux-Arts.
(( J'ai l'honneur de vous prier, M. le comte, d'agréer mes civilités les plus empressées.
« Signé: M. d'All^lvène. »
«P.aS. — Vous êtes entouré d'une véritable escouade de mouchards envoyés expressément de Paris par Texcrémenteux Constans.
« Je serai chez moi demain, vendredi, de six heures du matin à cinq heures du soir. »
Par ce qu'on vient de voir les « officieux ne chômaient pas auprès de Dillon. Les offres de ces dévoués (!), si bien au courant de ce qui se faisait contre le général, étaient quotidiennes. Elles avaient pour eux le double avantage d'essayer de capter la confiance de Dillon, d'avoir une entrée dans la place et aussi d'empocher « les petits bénéfices ! »
* Tous les mouchards n'étaient pas à Londres et une multitude de ces honnêtes défenseurs de la république opportuniste étaient occupés à surveiller nos faits et gestes et nos allées et venues. Pour ma part, à chacun de mes voyages, j'eus l'insigne honneur d'être toujours accompagné par un ou deux de ces gardes du corps. Surveillance bien anodine d'ailleurs, car chaque fois que j'étais porteur de pièces importantes ou de fortes sommes, personne ne m'inquiéta et pour une fois que je vins à Paris au sujet d'affaires personnelles on visita, à Calais, tous mes bagages, on retourna mon pardessus et la coiffe de mon chapeau et on me fit même ouvrir mon parapluie.
Une autre fois un de mes amis de Paris, M. d'A., m'ayant prié de lui procurer à Londres des échantillons d'étoffes de robe, je trouvai chez un fabricant une collection d'échantillons ravissants dont on voulut bien me confier l'album. M. Le Hérissé par-
tant pour Paris le soir même se chargea de faire remettre le paquet à l'adresse de mon ami d'A.
A Calais on se précipita sur le député et le mystérieux album fut saisi comme document de la plus haute importance.
Stupéfaction du commissaire central après examen du contenu : des échantillons ne pouvaient cependant pas conspirer.
Ce qu'il y eut de plus piquant dans l'aventure, c'est que le récit de cet incident parut dans les jcurnaux boulangistes de Tépoque avec le nom et l'adresse de mon ami, adversaire acharné de Boulanger ; je crois qu'il m'en veut encore.
Pendant le séjouràLondres, je fus envoyé par le général à Saint-Etienne.
Une explosion formidable de grisou avait fait plus de 300 victimes au puits Verpilleux : tout le monde venait en aide à ces infortunés, il était humain et politique que Boulanger s'en préoccupât.
Il voulait que je me rendisse immédiatement dans la Loire avec dix mille francs à distribuer aux nécessiteux. M. Dillon ne me laissa partir que deux jours après et je ne reçus pour tout viatique que deux mille francs qu'il me fallut attendre à la portière de ma voiture sur le trottoir de Portland- Place pendant près d'une heure, le comte déclarant ne pas avoir d'argent disponible ! Ce fut M°^® de Bonnemain qui remit les deux billets bleus à Dillon, ce dernier me les envoya par Guiraud.
Je partis néanmoins avec cette somme dérisoire (dépense non prévue par les Orléanistes) pouû Saint-Etienne.
Là, je donnai de suite SOO francs au comité présidé par Laur et distribuai moi-même par pièces de cent sous et de dix francs, mille francs aux femmes et enfants des disparus.
Je fis de mon mieux et malgré la petite
somme donnée le nom du Général fut béni
dans bien des masures. Les vingt-cinq louis
restant furent employés à l'hôpital et aux frais de mon déplacement.
Je me rendis dans les hôpitaux et m'évertuai de consoler et de donner l'espérance au milieu des moribonds, des pauvres calcinés, des estropiés pour la vie: j'étais malade de cet horrible spectacle.
Avant mon départ de Saint-Etienne, j'invitai à diner le député Laur, Arnous Rivière, et notre représentant à Lyon qui était venu m'aider à distribuer les secours ainsi que quelques membres du comité révisionniste de Saint-Etienne.
Je pus constater que, dans la Loire comme partout ailleurs, tout allait à la dérive et qu'il n'existait aucune chance sérieuse de succès.
Le soir je prenais l'express pour Lyon, nos amis m'accompagnaient à la gare et m'embarquaient dans mon coupé, aux cris de vive Boulanger, tandis que le ministre Constans venu à Saint-Etienne pour la catastrophe, montait dans un compartiment
comme un bon bourgeois, mais avec son sourire bonhomme et la tranquillité d'un monsieur sûr du lendemain. Je fis tout le voyage avec lui et nous dinàmes dans le même wagon restaurant avant d'arriver à Paris.
A LONDRES (Suite)
Le mystère de Jersey. — Disparition du comte Dillon. — La duchesse d'Uzès à Londres. — Le Général ne rentre pas. — Départ pour Jersey. — Mon mystérieux compagnon. — Savary d'Odiardi. — L'article de Rochefort. — Le Mystère.
Vers le commencement du mois d'août, le comte Dillon, accompagné de sa femme, de ses fils, de M. et M""^ Roche, avait quitté presque subitement Londres, ne laissant son adresse qu'à moi. Le général lui-même l'ignorait : il en était furieux.
Le lendemain de ce départ, il me fit appeler. Il me pria de télégraphier à Dillon pour lui demander s'il avait fait les déclarations nécessaires à sa candidature de Lorient, et où se trouvaient les pièces s'y ratachant.
Je télégraphiai à Cowes, hôtel de la Marine. Là demeurait la famille Dillon au moment des régates données en l'honneur de l'Empereur d'Allemagne; je reçus les deux réponses suivantes :
POST OFFICE TELEGRAPHS
(( Cowes, 123 w. 1.43 p.
« Baron Yerlv, Craven-Hill.
« Hyde Park London.
(( Prévenez Portland que je ne sais où se trouve la pièce en question, que je ne puis télégraphier au comte, car il ne m'a pas laissé
adresse, mais espère qu'il arrivera Portsmouth demain malgré le très mauvais temps en mer.
« Comtesse Dillon.
0 Marine Hôtel. »
POST OFFICE TELEGRAPHS
« Cowes, 8 w p. 9. 38 p.
« Baron Verly, 7 Craven-Hill « Hide Park London.
« Déclaration faite, signature est légalisée, je le sais, vous pouvez rassurer Portland.
c( Comtesse Dillon, Marine Hôtel. »
Où donc était Dillon ? ? ?
Je transmis les réponses à mon chef de plus en plus mécontent de l'absence de son ami et le soir je reçus de son secrétaire la lettre suivante :
« 51, Portland-Place W.
(( Londres, 4 août 1889.
(( Mon cher Verly,
« Le Général me charge de vous dire d'envoyer une dépêche à la comtesse Dillon annonçant que plusieurs membres du Comité sont à Londres, qu'il y aura réunion demain et que le Général attend le comte à déjeuner, demain lundi, à midi.
(* Amitiés.
« Signé : Mouton Dufraisse. »
Je transmis aussitôt à la Comtesse l'invitation du Général.
Mais là ne devaient pas se terminer les ennuis que nous causerait cette « fugue » inexplicable de Dillon. Je reçus dans la soirée un télégramme de la duchesse d'Uzès, puis un second de M. Arthur Meyer, puis un troisième de M. Schmoll, secrétaire de ce der-
nier, m'annonçant leur arrivée pour le lendemain soir, à S heures.
Il était trop tard pour télégraphier à Cowes, je ne pus le faire que le lendemaiu matin. — Le Comte était toujours absent. Mystère ! Je reçus de la Comtesse la dépêche suivante :
POST OFFICE TELEGRAPHS
« Gowes^ 5.8 p. 5.40 p.
« Baron Verly, London,
« 1, Craven-Hill, Hyde-Pai lice Comte absent pour affaire très sérieuse. Ne pourra rentrer au plus tôt que dimanche dans la nuit Londres. Je l'attendrai à Portsmouth et rentrerai avec lui, veuillez vous trouver à arrivée duchesse et le lui dire ; continuez à envoyer nouvelles ici jusqu'à demain midi, mille compliments.
« Comtesse Dillon, Marine Hôtel. )>
A l'heure dite je me rendis à la gare pour
recevoir la duchesse. Elle venait à Londres dans l'intention bien arrêtée de décider le Général à rentrer à Paris et à se présenter devant la Haute Cour.
La duchesse me faisait absolument l'effet de ces héroïnes de la Ligue qui estimaient que Ténergie et la décision n'étaient pas i'apanage exclusif des hommes. Je l'accompagnai à l'hôtel Alexandra et restai près d'elle pendant son dîner.
Vers le milieu du repas, M. Schmoll^ le secrétaire de M. Arthur Meyer, vint nous rejoindre. Nous causâmes longuement et, comme on le i)ense, la situation politique fit seule les frais de notre entretien. Je ne reproduirai pas ce qui fut dit au cours de cette soirée, ne voulant pas livrer le nom de la duchesse d'Uzès à la malignité, car nous n'avons jamais trouvé en elle qu'une grande âme capable de tous les dévouements pour une cause qu'elle jugeait intéressante et noble.
Vers les neuf heures, la duchesse nous
ET LA COXSFIRATIOX MONARCHIQUE 1 l 1
mit carrément à la porte en nous disant, pour excuser son procédé : « Filez, le général va venir et il ne faut pas qu'il sache qu'on a pu le voir. »
Nous descendîmes et n'eûmes en effet que le temps de nous jeter dans un corridor, car déjà le général sortait de son coupé, s'engouffrait sous la porte d'entrée et gravissait rapidement, comme il avait coutume de le faire, les degrés de l'escalier, jusqu'aux appartements de la duchesse.
Que se passa- t-il dans cette entrevue?
Que résolut-on? Que dit-on? Nous l'ignorons; toujours est-il qu'après le départ du visiteur nous retrouvâmes la duchesse radieuse, transformée. Elle avait eu évidemment de son interlocuteur une assurance qui dut la satisfaire. Ne s'agissait-il pas delà très prochaine rentrée en France du Qr-énéral ? M"^^ d'Uzès, on le sait, conseillai ténergiquement cet acte.
Le lendemain matin, je reçus le télégramme suivant :
112 LE GÉNÉRAL BOULAXGEH
POST OFFICE TELEGRAPHS.
« Cowes, 10,50 a. 11,11 a.
« Baron "Verly,
(( 7, Grown-Hill, Paddn.
« Arrivons ce soir 8 heures 43. Victoria.
Veuillez envoyer voiture et faire préparer
diner. Amitiés.
(( DiLLON. »
Je me rendis aussitôt à Alexandra-Hotel et la communiquai à la duchesse. M. Arthur Meyer venait d'arriver à Londres; il se joignit à moi ainsi que son secrétaire, M. SchmoU, et nous fûmes à la gare de Victoria pour y attendre le train ramenait en efFet les familles Dillon et Roche.
Nous dînâmes tous ensemble à Graven- Hill, après que je fus allé prévenir M'"' d'Uzès que le comte irait lui rendre visite dans la soirée. Au cours du diner, Arthur Meyer insista vivement sur la nécessité pour le
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général de rentrer à Paris, mais Dillon ne goûta pas cette manière de voir, qui contrariait trop ses projets.
Le lendemain^ le Général déclarait qu'il ne rentrerait pas. Ce changement de front provoqua de la part de la duchesse une répartie énergique que nous ne reproduirons pas et... l'incident fut clos.
Je me demandais toujours où était allé Dillon, pendant que sa famille et ses amis l'attendaient k Cowes?
Nous l'avons su :
Dillon, sur des renseis'nements venus de je ne sais où, avait appris qu'à Jersey vivait, retiré.unhommed'une très grande influence, doué d'un génie transcendant, tenant d'un chef de carbonari et d'un Général des Jésuites. Cet homme avait en mains des documents effravants contre M. Q. de Beaurepaire.
Cet inconnu, ce demi-Dieu serait le sauveur, le salut î
I 14 I.E GÉNKHAL I50UI.ANGER
Le comte, suivi de son ombre, Georges Roche, s'était donc embarqué pour Jersey. Il y avait trouvé V Homme en question, lai avait arraché la promesse de venir à Londres avec ses précieux documents voir le Général et Rochefort.
Puis il avait repris le bateau suivant pour rentrer à Cowes. La mer était démontée; Dillon et Roche durent se faire attacher sur le pont tellement la tempête battait son plein.
C'était sans doute les représailles de celle vieille Manche sur l'Empereur d'Allemagne et sa suite qu'il lui fallait porter et voir acclamer !
Le Comte assista à son arrivée à Cowes, à ta srrande revue navale or^-anisée en Thonneur de Guillaume II, après quoi il retourna à Londres ainsi que nous Tavons dit plus haut.
Le jour suivant, il me fit de très bonne heure prier de passer chez lui. Je m'ha-
billai à la bâte et le trouvai dans son salon tout botté, éperonné, prêt à partir pour la promenade quotidienne.
Il me dit à brùle-pourpoint : « Mon cher ami, j'ai une mission des plus délicates et de la plus haute importance à vous confier. Il faut partir incontinent pour Jersey ; vous y trouverez, d'après les indications que je vous donne dans la lettre ci-jointe, un certain M. Savary d'Odiardi, que vous me ramènerez ici, qu'il le veuille ou non. Je compte sur votre diplomatie pour mener cette mission à bonne fin. Prenez les voies les plus rapides, vous voyagerez ensemble, le défrayant de tout, mais sans le quitter d'une seconde, il est maladif et boiteux. Faites vite, je vous attends au plus tôt. »
Le temps de boucler ma valise toujours prête à tout événement, et je pris le train pour Douvres, m'embarquai pour Calais; de Calais à Paris et de Paris à Granville où j'arrivai à minuit. Le tout d'une traite.