LES ROYALISTES ET LE BOULANGISME
Nous écrivons, dans le chapitre suivant, comment s'est contractée l'alliance des bonapartistes avec le boulangisme, nous montrons dans celui-ci l'entrée en scène des orléanistes et quelle direction effective ce parti avait prise avec le concours empressé du comte Dillon, sous la pseudo-appellation di Union conservatrice.
Le grand porte-plume de la correspondance, le grand dispensateur de la manne monnayée était M. Jules Auffray. C'était lui qui déterminait les candidatures et les circonscriptions, lui qui faisait distribuer l'argent, lui qui donnait la marche à suivre,
réconfortait les timides et morigénait les audacieux.
A qui fera-t-on croire que M. Auffray se préoccupât d'autre chose que du retour éventuel du Roi, son maître?
Déjà nous avons vu M. Arthur Meyer se rendant à Bruxelles pour accaparer le général au nom des royalistes et empêcher qu'il ne ixAconfisqicè par les bonapartistes. M. Arthur Meyer a eu au moins le mérite de la franchise.
A qui fera-t-on croire au libéralisme démocratique du baron de Mackau? Quant aux millions de M""* la duchesse d'Uzès jetés dans la mêlée. qui donc oserait affirmer que c'était pour soutenir la République, fût-ce même la République nationale? Allons donc! La duchesse ne s'était imposé de lourds sacrifices que pour préparer le renversement de la République et amener la restauration de son Roi qui lui devait bien un tabouret à la Cour du palais des Tuileries reconstruit.
Ce qu'on appelait le secrétariat général des Droites était un local bien agencé et situé dans le splendide immeuble qui porte le n° 22 de lavenue d'An tin. Le local de la rue de Bourgogne était l'endroit où se faisait le gros ouvrage, à la portée de toutes les intelligences.
Aucune direction ne partait de là. On n'y faisait que les expéditions de ballots de brochures, on répondait aux renseignements, aux consultations juridiques, etc., etc. Mais aussitôt qu'on demandait à la rue de Bourgogne quelque chose touchant aux candidatures ou aux circonscriptions, on envoyait le correspondant s'entendre avec l'avenue d'x\ntin.
Nous avons sous les yeux une volumineuse correspondance adressée au représentant du Comité national pour la région lyonnaise. Tous les grands centres étaient organisés puissamment et ce qui se faisait pour Lyon, se faisait partout.
Le grand épistolier du comité des Droites, M. Jules Auffray, se multipliait. On se demande comment il pouvait mener de front le souci d'une aussi lourde tache et le tracas de sa propre candidature dans les Ardennes, les réunions publiques et privées à Paris, les audiences des candidats, etc., etc. Assurément son activité et son zèle étaient dignes d'un meilleur sort, mais hélas ! le pays n'est pas orléaniste, et on ne voit dans le parti de Philippe VII que des généraux sans brigades et des colonels sans réoiments.
On applaudit à leur libéralisme (!) mais on ne vote pas pour leurs protégés.
Nous voilà en pleine période électorale. La lutte est commencée. J'extrais ces quelques lignes d'une lettre de M. Auffray, elle donnera la note de la théorie orléaniste.
(( Paris, 31 août. « 22, Avenue d'Antin.
« Ne serait-il pas possible de poser dans la 8^ circonscription de Lyon la candidature de M. Huguet?
« Dans le cas où cette combinaison pourrait aboutir, il serait désirable qu'on agit dans ce sens. Mais ilfaut faire vite. La stratégie politique comme l'autre indique que les chances de succès vont souvent à celui des belligérants qui est le premier prêt. Faut-il de l'argent ? Combien.
« Agréez, etc.
« Signé: Jules Auffray. »
En voici une aul re assez curieuse !
« Paris, 4 septembre 89.
« 22, Avenue d'Antin.
« On a fait sonder,par une personne sûre, M. Bouchez qui a déclaré qu'il ne voulait pas être candidat. J'en ai, de plus, parlé à M. Andrieux ; j'ignore ce que celui-ci a fait.
Voulez-vous prendre la peine de revoir M. Andrieux?
« En tous cas, et pour votre édification personnelle, il convient de se méfier et d'observer la plus grande réserve, vis-à-vis de M. Bouchez. Il faudrait ne parler ni au nom des conservateurs ni au nom des houlangistes. C'est un centre gauche impénitent qui englobe dans la même aversion la droite, et la gauche boulangiste.
(» Agréez, etc.
(( Sig7iè : Jules Auffray. »
Comme on vient de le voir les petits Machiavels de lOrléanisme ont parfois subi de durs refus et ont avalé d'indigestes couleuvres. Mais, bast ! C'est de la politique, cela !
Veut-on maintenant que nous mettions les points sur les I, et que nous taillions dans le vif et mettions au clair les pensées de derrière la tête des troupes amenées au boulangisme par le comte Dillon ? Qu'on en juge :
« Paris, 8 septembre 1889.
« 22, Avenue d'Antin.
« Monsieur,
« Monsieur X.... aura la subvention de 2000 fr. demandée pour lui. Il importe qu'il n'ignore pas quen la tenant de M, leharon de Mackau il la demande et la reçoit d'une caisse essentiellement conservatrice et avec l'autorisation, en outre de M, Bocher, dont vous savez la situation.
a Une somme (pas bien FORTE),jelesais, est tenue en réserve pour Lyon par le Comité républicain national pour qu'il y ait des candidats sérieux.
(( Agréez, etc.
(( Signé .-Jules Auffray.»
(Sous double enveloppe^.
Ainsi on est fixé. L'argent distribué par
M. Auffray, il le tenait de M. le baron de Mackau, dont les sentiments sont connus ; de plus M. de Mackau s'en est dû ouvrir à M. Bocher, le srrand intendant de la liste civile orléaniste, depuis que M. Bachasson de Montalivet a quitté ce monde.
Autre lettre d'envoi d'arsrent. Ici la subvention allant à un 'presque ami on la fait plus forte.
« Paris, 14 septembre 89.
(( Je m'empresse de vous informer que l'accord étant établi, le Comité met à la disposition de M. de Bellescize une somme de cinq mille francs pour subvenir aux frais des élections dans les 3® et 4^ circonscriptions de Lyon.
« Agréez, etc.
(( Signé : R. DE Croissy. »
M. de Groissy était secrétaire d'Aufîfray et signait sa correspondance en l'absence du grand-électeur des droites.
« Paris, 15 septembre 1889.
« 22, avenue d'Antin.
« Monsieur Aufîfray, au moment de s'absenter, me charge de vous informer que M. Z... a reçu du comte Dillon 20, 000 francs (vingt mille francs) pour les candidatures du Khône . Il vous demande de vouloir bien vous entendre avec lui pour MM. Clovis Hugues et Ordinaire.
« Agréez, etc.
« Signé : Dieudonné. »
M. Dieudonné, deuxième secrétaire de M. AufFray, au nom de son patron, insiste pour qu'on s'entende sur les candidatures Ordinaire et Clovis Hugues. C'est un rêve que de voir ces deux honorables citoyens
devenir les « sympathiques » au clan Orléaniste.
La tactique orléaniste était bien simple : s'imposer au Boulangisme par la nécessité même où se trouvait le parti national d'avoir recours à la caisse pour alimenter °es besoins, et lui dicter des lois qu'il serait forcé de subir.
Or, pour qui connaît les tendances et l'esprit orléaniste, il est évident que le parti des princes ne pèche pas par excès de générosité.
« Donner un œuf pour avoir un bœuf » , voilà toute la théorie de ces bourgeois enrichis, de ces parvenus pour qui seuls Guizot a pu dire :
Enrichissez-vous .
Une fois dans la place, une fois admis à l'Alliance démocratique des Républicains du Parti National, les de Mackau, les Dufeuille et les Aufifray ont préparé le terrain électoral, s'adJQgeant, comme toujours, la bonne
part ; humbles et liants au début, ils sont devenus par la suite assez puissants pour imposer leur volonté aux représentants du Général. Et comme ceux-ci étaient des plus malléables; que Dillon, loin de résister, acceptait toutes les compromissions ; que Xaquet, vice-président du Comité National, était enchanté, tout républicain qu'il fût, de faire sa partie dans ce monde de l'aristocratie ; que d'autres marivaudaient avec joie dans les salons du noble faubourg, de préférence aux agapes socialistes du temps de Monceau-les-Mines, Tautorité des Orléanistes pouvait s'affirmer avec sécurité.
On souscrivait à tout, car MM. Dufeuille et de Mackau pouvaient répondre d'un mot à toutes les objections de leurs alliés : Combien vous faut-il ?
C'était passé à l'état de doctrine et dans toutes les alliances conclues dans le passé avec différents partis politiques, les orléanistes n'avaient pas affiché d'autres principes
que ceux auxquels la monarchie de juillet les avait habitués : « De l'argent, toujours de l'argent. »
On verra dans le chapitre consacré aux Bonapartistes avec quelle facilité, quelle docilité les partisans de l'Empire se courbaient sous le joug de leurs alliés du moment. Dans cette fameuse Union Conservatrice, les Orléanistes apportaient la Caisse, leurs alliés Bonapartistes fournissaient les électeurs et en fin de compte, c'était un royaliste qui était nommé.
Cela s'est fait dans un grand nombre d'élections partielles, mais cela a surtout été pratiqué ouvertement aux élections générales de 188S.Les dupes bonapartistes apportaient, comme entrée de jeu, les forces encore assez compactes des plébiscitaires démocrates, avec quelques candidats à eux dont l'élection était assurée, les orléanistes faisaient les frais, et... 200 royalistes entraient à la Chambre alors que plus de la moitié des députés bo-
napartistes sortants était resté sur le carreau.
Ce qui avait si Lien réussi en I880 devait réussir bien mieux encore avec Taide de l'aventure toulangiste. Ce que les orléanistes avaient fait avec leurs anciens alliés de l'Union conservatrice, ils pouvaient le tenter de nouveau, avec plus de succès, se servant de cet admirable levier : la popularité du général Boulanger.
Ils n'y manquèrent pas, tous leurs efforts tendirent à ce but : Vaincre les Républicains de gouvernement et devenir, après le triomphe, les maîtres de la situation.
Toutefois ils ne devaient pas avoir du général aussi bon marché que de leurs précédents alliés. Boulançfer était sincère, ses convietionsétaient républicaines, mais saconfiance aveugle en l'amitié le perdit. Dillon fut cet instrument néfaste aux mains du parti orléaniste ; c'était lui qu'on savait Tàme de Tor-
ganisation boulangiste, c'était le plus intime camarade de Boulanger, le confident de tous ses secrets, la cheville ouvrière du mouvement, c'était lui qu'il fallait accaparer. Dillon conquis, la partie était considérée comme gagnée par les royalistes. De Boulanger on ne s'occupait plus.
Néanmoins, on lui conseillait énergiquement (et madame la duchesse d'Uzès était allée à Londres dans ce but), de rentrer en France, se présenter devant la Haute-Cour et répondre à ses accusateurs.
Gela pouvait partir d'une idée grande et avisée. La rentrée du Général eût certainement produit une agitation extraordinaire et le Gouvernement n'en eût pas été le bon marchand.
Mais on n'ignore pas, non plus, et le parti orléaniste en escomptait le résultat, que des bruits inquiétants couraient sur les projets qu'avait le gouvernement de résister à ce mouvement. On disait que les mesures pri-
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ses ne tendaient à rien moins qu'à profiter d'une bagarre provoquée par les manifestants boulangistes, pour, au cours même de cette bagarre, laisser s'égarer quelques coups de revolver ayant le Général pour cible. Qu'enfin, visé de nombreux côtés à la fois, il était impossible que Boulanger échappât à ces balles égarées (!).
Le parti orléaniste ne voyait pas d'un mauvais œil cette éventualité dont seul il aurait profité, car le mouvement de réaction que cet acte odieux eût déchaîné aurait changé la face des choses; le Boulangisme triomphait aux élections générales sans Boulanger, et comme les maîtres du parti étaient les Orléanistes, les princes auraient seuls hérité de ce résultat inespéré.
Pour la première fois depuis qu'il y a des Orléans, ce parti aurait profité d'un crime auquel il n'était pas directement mêlé.
C'était d'une morale élastique, soit ! mais c'est bien là la morale orléaniste.
De ce qu'on vient de voir il résulte clairement que les royalistes avaient étroitement enserré le général Boulanger dans les mailles de leurs filets. Ils lui avaient, pour arriver à leurs fins, ménagé, provoqué une entrevue avec le comte de Paris et depuis ce jour, il se croyaient maîtres du chef du parti révisionniste.
De leur côté, les révisionnistes n'ignoraient pas les droits que s'arrogeaient les orléanistes sur le Général, ni les sources vives d'où venait l'argent. Ils savaient que le comte Dillon était leur homme, que les millions de Madame la duchesse d'Uzès avaient pour but toute autre chose que l'affermissement de la République, en un mot que l'alliance avec les partisans de Philippe VII était devenue le prix d'un marché.
Le général avait eu le très grand tort de s'aboucher avec les représentants du roi, et surtout de consentir à rencontrer le prétendant, mais telle était sa foi dans son étoile
qu'il ne voyait pas la faute commise et qu'à part lui, il comptait bien, après le triomphe, renvoyer les hobereaux royalistes à leurs castels et Philippe VII lui-même à ses rêves chimériques.
L'événement a trompé les uns et les autres !