LE GÉNÉRAL BOULA>'GER
çut,le30 octobre 1 888, aux alentours deSaint- Pierre de Ghaillot, que le parti victorien avait fait la paix avec le général Boulanger; et, se ralliait à son cheval noir, si hlaguè depuis plusieurs mois.
Dans les parlottes des Comités, on décida de faire une propagande acharnée des doctrines boulangistes; on ne donnait qu'un faible souvenir au Prince exilé à Bruxelles ; et, à l'élection du 27 janvier à Paris, les Victoriens votèrent pour le Général.
Les impérialistes patriotes .étaient allés à lui pour se rallier à une vraie République, d'autres l'avaient suivi par esprit de césarisme, d'autres enfin plus naïfs ou plus 7vuhïards avaient embrassé sa cause avec la secrète espérance qu'il restaurerait l'Empire et se servirait de son immense ascendant sur les masses, pour devenir le Monck du jeune Victor.
Quant aux partisans du prince Napoléon, qu'on appelait les Jérômistes, ils s'étaient,
dès le premier moment, ralliés au mouvement, soutenant énergiquement, sous la direction des Lenglé, des Silvy, des Poignant, le principe républicain contre la théorie opportuniste, défendant dans la presse et dans les réunions la doctrine de la République nationale.
Comme on le voit, les uns par raison, les autres par calcul, tous les Bonapartistes enfin étaient devenus « Boulangistes »> .
Dans les salons du boulevard des Capucines, où pontifient les jeunes chefs de la Revue de la France moderne, on escomptait le succès et le triomphe futur du général qui ne manquerait pas, à un moment donné, d'étrangler « la Gueuse », d'appeler au trône de France l'empereur Napoléon V et d'accepter l'épée de connétable comme prix de ses services.
De leur côté les orléanistes, dont Dillon faisait le jeu, rêvaient eux aussi, et avec quelque apparence déraison, le retour de
Philippe VII, plus connu sous le nom de Comte de Paris.
Dillon avait vu, avec une certaine appréhension, la venue au boulangisme des recrues victoriennes; celles-ci pouvaient, en un temps donné, devenir réellement des républicains, ce qui aurait vivement contrarié les projets monarchiques des accapareurs du boulangisme, il mit tout en œuvre pour leur barrer la route et rassurer ses amis d'Orléans.
Le prince Victor et son entourage qui bâtissaient à Bruxelles des châteaux en Espagne, se livrèrent pieds et poings liés à la coterie Dillon. Eien ne put leur ouvrir les yeux. Avecun entêtement absolu ils méconnurent tous leurs principes originels, avalèrent toutes les couleuvres, firent toutes les concessions les plus humiliantes, ne voyant rien au delà de leurs illusions et de leurs rêves.
Ils obéirent en aveugles à tous les caprices
de Dillon, opinèrent du bonnet à ses intrigues, à ses compromissions, malgré les éclatants dénis de justice, malgré les hontes dont les abreuvait, à chaque instant, sa politique orléaniste.
Nous publions ici une lettre qui confirmera l'attitude du prince Victor devant les chances de succès futur du général Boulanger. Nous croyons utile également de répéter ce que nous avons dit au début de cet ouvrage : les lettres que nous publions nous ont été personnellement adressées ; dans le cas contraire nous ne les livrons à la publicité que sur Tautorisation expresse et suivant le conseil du "général Boulano-er, seul jus'e et maître en la matière.
Nous écartons par cette déclaration tout soupçon de rechercher du scandale et toute idée de blâmables indiscrétions.
D'autre part, nous ne publions que le strict nécessaire pour éclairer nos lecteurs, il faudrait plusieurs volumes pour contenir
les documents que nous possédons relatifs à cette période agitée.
Voici une lettre écrite par le marquis de Lavalette au Général, le 16 juillet 1889 :
« 16 juillet.
« Mon cher Général,
« Avant d'aborder la question qui est l'objet de ma lettre, jetions à vous dire combien je suis heureux de tout ce que je vois.
« Vos chances grandissent de jour en jour, non seulement grâce à vos efforts et à ceux de vos amis, mais aussi par la folie de vos adversaires ; on ne pouvait espérer les voir tomber si bas î
« Vous savez combien sont sincères les vœux que je forme pour votre succès et en cela je ne fais que partager les sentiments de « quelqu'un qui m'est bien cher » (1).
« J'aurais voulu contribuer pour une faible part à la lutte finale, mais grâce aux cir-
(1) Le prince Victor Napoléon.
constances et à la hoivne amitié que rae portent les Orléanistes, je n'ai pu le faire.
(( Je prendrai ma revanche un jour !
<( Ne pouvant rien par moi-même, je cherche à aider ceux qui peuvent vous servir et voici pourquoi je vous écris :
« Un de mes amis les plus chers, le comte de Turenne, ancien officier de marine, officier de la Légion d'Honneur, grand propriétaire dans le Lot, arrondissement de Figeac, se porte au conseil général dans son canton, la Chapelle-Marival, contre un M. Lapparat, opportuniste fieffé, qu'il a déjà battu, mais qui a fait enfin son élection. Il a toutes les chances d'être nommé, d'autant qu'il se porte comme candidat national avec des affiches tricolo7^es.
« Son but, s'il est nommé, est de se porter à la députation avec votre programme, contre M. Vival, op)portuniste, et contre M. de Lamberterie, député orléaniste sortant. Ce dernier a été substitué à M. de Turenne
'bie7% qu'il ne soit même pas de Varrondisseynent, et que M. de Turenne se fût porté une fois à la députation, où il n'a été battu que de quelques voix.
« Aujourd'hui M. de Turenne est décidé à réclamer son droit, d'autant que M. de Lamberterie a perdu toute sa situation, et que, seul à seul il sera certainement battu parVoppo-rtuniste, C'est une circonscription perdue.
« Afin d'assurer son succès au Conseil Généra], mon ami m'avait écrit pour me prier de demander qu'on lui envoie quelqu'un de Votre Comité, pour faire une conférence chez lui.
(( Je suis allé trouver M. Laguerre à qui j'ai raconté la situation et qui, d'accord avec moi, m'a engagé à m'adresser à M. Millevove. Je viens de le voir à l'instant. Millevoye me répond que vous avez pris une décision récente de ne plus faire de conférences et que, tout disposé qu'il est de faire pour
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moi tout ce qu'il faudra, il ne peut rien faire sans votre autorisation.
(( C'est là ce que je viens solliciter de vous, avec la plus grande insistance. Turenne est un (passez-moi l'expression) hongre à poil qui n'a peur de rien et c'est de ceux-là qu'il vous faut. J'en réponds comme de moi.
« Gomme le temps presse et que je sais combien vous êtes occupé, je n'ose pas vous demander de me répondre, mais faites dire à Millevoye que vous V autorisez .
« Il faudrait qu'il pût partir dimanche prochain.
« Avec tous mes vœux,
(' Bien à vous.
« Sig7iè : La Valette. »
M. de Turenne n'était pas resté inactif et voulant justifier la bonne opinion que le marquis de La Valette, son ami,avait donnée de lui au Général, s'était bravement jeté
dans lalulte avec Tardeur d'un homme qui ne ménage ni son temps, ni son argent, ni ses forces pour triompher.
Cette attitude ne fit pas l'affaire des Orléanistes qui supplièrent M. Aufïray, le représentant officiel du baron de Mackau et du comte de Paris, de faire intervenir le comte Dillon et de réfréner les ardeurs de M. de Turenne :
M. AufFray adressa donc au comte la lettre suivante qui suivait de près celle que le marquis de la Valette avait écrite au Général.
(( Paris, le l^r août 1889.
(( Mon cher ami,
« Dans le Lot, et l'arrondissement de Figeac où M. le baron de Lamberterie est député sortant et candidat, M. le comte de Turenne (qui vient d'être battu au Conseil général) fait construire une salle de réunion et annoncer dans son journal le Petit Quercinois du 27 juillet que « les membres les
plus marquants du Comité républicain national » viendront tenir là une réunion le 8 août.
« Inutile de vous dire le déplorable effet que ferait cette réunion.
(( Pouvez-vous donner des ordres assez prompts pour réfréner ces dèjpl arables iQuid.tives ?
« Bien cordialement,
a Signé : Jules Auffray. »
M. de Turenne, à quelques jours de là, reçut l'ordre de rentrer dans le rang. Les orléanistes l'emportaient sur Tlmpérialiste, mais ce fut leur unique succès. Le protégé de M. Auffray, le baron de Lamberterie, se présenta dans la circonscription de Figeac avec l'appui et l'agrément du comte Dillon, et., il fut honteusement battu par l'opportuniste Yival, ainsi que le prédisait si justement le marquis de la Valette dans la lettre qu'on a lue ci-dessus.
Dans la Drôme, un homme était tout indiqué par sa situation, son passé politique, son titre d'ancien député, c'était le marquis d'Aulan. Dès le premier moment le corps électoral se groupait autour de son nom et son triomphe était certain. Mais sous prétexte que M. d'Aulan s'était depuis quelque temps retiré de la vie politique, les royalistes, sans même le pressentir, lui décochèrent un remplaçant (!), un M. Verdet qui fut d'ailleurs, par la force des choses, obligé de retirer sa candidature le jour où le marquis d'Aulan posa officiellement la sienne.
Mais MM. les Orléanistes, envisageant la retraite de leur candidat, M. Verdet, comme une grâce qu'ils faisaient aux impérialistes, se targuèrent de cette grandeur d'àme pour obtenir une candidature unique de leur choix dans un autre département.
Sur les instances du Comité des douze, le comte Dillon rédigea la note autographe
suivante qai fut mise sous les yeux du prince Victor; elle est du 3 juillet 1889.
Note du comte Dillon
« Le marquis d'Aulan s'était retiré de la vie politique et M. Verdet fils, royaliste, avait cru pouvoir se substituera sa place dans l'arrondissement de Nyons (Drôme).
« Un ordre de son altesse impériale a déterminé le marquis d'Aulan à rentrer en ligne et TUnion conservatrice, d'accord avec le parti du Général, à soutenir M. d'Aulan, malgré les récriminations de M. Verdet fils.
« Dans l'intérêt de l'union conser- VATRICE dont dépend plus que jamais le salut de la France, son altesse impériale ferait bonne œuvre si elle consentait à déterminer M. Henri Chevreau à ne pas combattre M. Blachère à Largentière (Ardèche).
« M. Blachère a rendu d'éminents services à l'Union conservatrice pendant et après la campagne du Général en Ardèche.
(( C'est grâce à sa ferme et patriotique attitude que T Union conservatrice a été pratiquement et loyalement respectée lors et depuis la triple élection du Général, par le parti royaliste qui s'est séparé des Ferdinand Duval, Lambert Sainte-Croix, Pasquier et autres.
« M. H. Chevreau a, du reste, moins de chances de succès que M. Blachère, qui a toujours occupé le premier rang de la liste des conservateurs alors que M. Chevreau n'a pu y figurer que le dernier.
({ Blachère a été trois fois préfet (!) à Lare-entière.
« Chevreau une fois ! »
Ainsi qu'on vient de le voir, c'est chez les orléanistes un éternel marché. Ils reprenaient de la main gauche ce qu'ils avaient du concéder de la main droite. M. Verdet fils étant reconnu impossible, ils ont eu l'air de déplorer sa retraite, de la mettre sur le compte de leur esprit de conciliation, ^et de
solliciter une compensation par ailleurs; M. le marquis d'Aulan a été dépossédé de son siège réellement gagné par M. Boissyd'Anglas, opportuniste et choyé par la majorité de la Chambre. M. Blachère a été élu. L'ancien préfet (!) de Largentière, comme rappelle le comte Dillon, par erreur assurément, avait été sous-préfet de l'arrondissement trois fois, parait-il, ce qui laisse au moins à supposer qu'il a été trois fois déboulonné.
Toujours est-il que le prince Victor a donné son assentiment à ces tripotages dont son parti était victime et il a continué avec sérénité à jouer son rôle de dupe.
Voici une autre note de M. Dillon, toujours destinée à passer sous les yeux du prince Victor, elle est datée du 16 juillet.
« Pour Bruxelles »
« Gar^d, — Dans le Gard, l'affaire est en
bonne voie d'arrangement.
« M. Joseph Gardies, que vous désiriez pour la 2® circonscription d'Alais, a accepté l'arbitrage du Comité des Douze et se portera définitivement dans la T* d'Alais.
« Trois circonscriptions seulement du Gard sont occupées par des royalistes.
(( Calvados. — M. Desloges, député sortant, reste seul candidat à Gaen. Geci a été décidé par le Gomité à Paris. M. Engerand doit donc se retirer.
« Arras. — On fera pour M. Sens ce que vous demandez. Le prier de venir ici pour s'entendre avec qui de droit à ce sujet.
(( Pithiviers. — On fera pour M. Brière ce que vous demandez. Le prier également de venir ici le plus vite possible. »
A ces notes le secrétaire du prince Victor, M. Edmond- Amédée Blanc répondit par la lettre suivante :
c( 21 juillet 4889.
« Cher Monsieur,
« Merci des renseignements que vous me donnez, j'écris immédiatement à Arras et à Pilhiviers.
c( Quant au Gard, le projet que vous indiquez ne pourrait aboutir. La 1^' d'Alais est détestable à notre point de vue : pour y réussir il faudrait une note très accentuée, je dirai même ridicule.
« Dans la deuxième, au contraire, nous avons des forces très sérieuses grâce aux mines où nos amis sont nombreux et organisés. Là M. Gardies réussirait, tandis qu'une candidature teintée ou soupçonnée de royalisme échouerait infailliblement. J'insiste donc de nouveau : il y a intérêt majeur à tous les points de vue : c'est la conquête de trois sièges qui peut être compromise.
« Pour la deuxième de Périgueux,un congrès local doit se réunir à la fin du mois :
M. Meillioclon accepte par avance sa décision. On ne peut que renvoyer M. de Loqueyssie et M. Gay devant cette assemblée.
« Croyez, cher Monsieur, à mes sentiments les plus distingués.
« Signe : A. Edmo^'D Blanc. »
Voilà qui est réglé.
On colle M. Gardies dans une circonscription où son échec est assuré,après l'avoir extrait d'une circonscription où son triomphe était certain. Bast! c'est toujours un impérialiste de moins ! et comme les orléanistes préfèrent la réussite d'un républicain à celle d'un de leurs alliés ils facilitent le succès de M. Desmons opportuniste dans la première d'Alais, y laissent lutter M. Gardies et délèguent un des leurs, M. de Ramel, dans la bonne deuxième circonscription et... le tour est joué, on a deux royalistes au lieu de trois conservateurs, c'est là le principal.
Quant à la deuxième de Périgueux, ce bon M. Meilhodon qui Ta emporté sur ses deux
compétiteurs au Congrès conservateur de Périgueux, est resté sur le carreau pourvoir triompher M. Chavoix, républicain.
Et partout c'était la même chose. Le parti victorien a toujours été la bonne dupe naïve et le prince lui-même n'a jamais joué en ces matières que le rôle du « Bertrand » de la fable au profit des « Ratons » de M. le comte de Paris.
Nous aurions encore de nombreux exemples à citer,mais cela nous entraînerait hors du cadre que nous nous sommes tracé ; ce qui est certain, c'est que la candeur en politique est plus qu'une faute, c'est un crime. Le parti de TEmpire doit à cette posture émasculée la perte de son ancienne splendeur. L'effacement n'est pas de mise pour qui vise à gravir les sommets du pouvoir et l'attitude du prince et de son entourage, son humilité dans les concessions, ont, plus encore que les événements, contribué à la déchéance morale de ce parti.
Et maintenant quelques lignes encore sur certains victoriens. Nous étions alors rue Galilée. Chaque jour nous voyions défiler dans notre cabinet les candidats de la « dernière heure », ceux qui « se sacrifiaient » pour boucher des trous dans des circonscriptions acquises d'avance aux opportunistes.
Ceux-là, c'étaient des besogneux, des pauvres diables,peuintéressantspour la plupart, mais cherchant avant tout la manne monnayée. Ils devaient toucher de certaines sommes pour les frais pressants de leur candidature.
Le matin ils avaient touché SO ou 100 louis à la caisse boulangiste, rue Galilée.
Dans l'après-midi ils allaient solliciter des subventions à la caisse orléaniste, avenue d'Antin.
Lorsqu'ils affrontaient les chances du scrutin, ils faisaient une dépense de 50 ou 60 francs d'affiches-placards, faisaient paraître une profession de foi dans un journal.
allaient avec quelques amis à qui ils avaient ofifert des bocks et des cigares, dans des
reunions et on n'en entendait plus parler.
Toutefois leur bénéfice était encore assez appréciable.
J'en citerai deux exemples pris entre plusieurs : Un de ces candidats devait se présenter tout là-bas, là-bas dans le midi. Il sut réunir 3000 francs, rue Galilée, de là il se rendit chez M. Dufeuille, où il toucha encore 3000 francs.
Parti pour sa circonscription trois jours avant le scrutin, il se contenta de se fi-er à son étoile, ne fit imprimer aucune affiche,
et obtint les voix des seuls membres de
sa famille.
Qn autre enfin, et c'est le modèle du genre, toucha 3b00 francs rue Galilée. Il prit aussitôt un billet de 1^^ classe (aller et retour) pour la circonscription où il devait se présenter ; revint le lendemain à Paris, ne se présenta pas et garda l'argent !
Ab tmo disce multos Nous devons à la vérité d'ajouter que ces candidats venant du parti bonapartiste, n'étaient soutenus ni par le Prince ni par son entourage et ne s'étaient présentés qu'à la dernière heure, ayant arraché soit au Général, soit au comte Dillon, une investiture in extremis. Leur exemple fut du reste suivi par de nombreux candidats républicainsboulangistes.