‹ Le Général Boulanger et la conspiration monarchique (volume 2)Chapitre 6 sur 28 · A LONDRES · texte numérisé non relu

A LONDRES

Royal hôtel. — Craven-Hill. — Le miiiîstère de l'intérieur. — Les fameux cartons de DiUon. — Le travail. — Laisant. — Naquet. — Auffray. — L'organisation du Midi. — Les sons-officiers de M. Roche. — Fouille-toi ! — La correspondance. — Voyages à Paris et à Bruxelles,

Dès le lendemain, à notre arrivée à Londres, je m'occupai des détails de notre installation. Le comte Dillon aurait souhaité de m'accaparer, trouvant que j'étais trop l'homme du général; il me demanda à ce dernier, qui avait à cette époque une absolue confiance en sou ami.

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A peine débarqué à Londres, je fus obligé de repartir avec le comte pour Bruxelles, via Ostende ; il allait chercher la comtesse pour la mener en Angleterre et devait me conher ses fils pour les reconduire à Paris. An cours de ce voyage où je ne fis que toucher barre, M°^' de Bonnemain accompagnée du capitaine Guiraud avait quitté Bruxelles pour Londres un peu après le départ du général.

Dès mon retour, Dillon fit part à Boulanger de son désir de me prendre auprès de lui, et je m'installai, après un court séjour à Royal-Hotel, dans le quartier de Hyde-Park près de Graven-Hill où il demeurait luimême.

Le comte et moi n'étions pas souvent d'accord sur la question politique. Il savait combien je désapprouvais les compromissions orléanistes. A part cela, nos relations furent toujours des meilleures. Je n'ai jamais eu qu'à me louer de sa courtoisie et de son affa-

bilité ; nous étions sur un réel pied d'intimité.

Mes rapports avec sa famille furent excellents, enfin, sauf cette maudite politique et quelques autres menus détails, je n'ai pas à me plaindre de mes relations avec lui.

Sans tarder, dès que Dillon eut quitté le Royal-Hotel et se fut installé à Graven-Hill, je me mis à l'œuvre, comme un chef de cabinet de ministre. Lorsque arrivèrent à Londres les caisses contenant les « fameux » registres, cahiers électoraux, fiches de renseignements, etc., etc., je ne me sentis pas de joie. <« Enfin! me disais-je, je vais donc connaître cette merveilleuse organisation, ce ministère de V intérieur dont parlait ChinchoUe dans le Figaro, ces mirobolants cartonniers verts qu'il décrivait si bien. Nous allons donc travailler ! »

Je fis déballer avec une impatience et une activité fébriles, et quand tout fut rangé, épousseté, casé, je cherchai d'abord à satis-

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faire macuriositépourme rendre bien compte que tout était prêt.

Hélas! je ne trouvai rien ! ! Il n'y avait rien.

Les cartonniers verts tant vantés ne contenaient que du papier blanc ; vierges étaient les cahiers électoraux ; vierges les fiches de renseimements ; vierees les carnets d'adresses. Je me trompe !...

Pour le département du Rhône, il y avait... mon nom avec mon adresse inexacte.

Pour le département de Saône-et-Loire encore mon nom et mon adresse inexacte.

Pour Paris, toujours mon nom et mon adresse exacte cette fois.

Et c'était tout! !

La Grande orgamsaïion se résumait en un seul mot : Néant.

Et cependant dans le parti, tout le monde, à commencer par le général, était persuadé que tout était prêt, que chaque chose était réglée; commejefispartdemnnétonnement,

le comte m'assura que « nous allions commencer le travail. »

Alors, pendant des jours entiers, des semaines, les secrétaires du comte Dillon, MM. d'Attanoux, Lamouroux, Dufour, passèrent leur temps à regarder parla fenêtre les musiciens ambulants et les rares passants.

On ne fit rien, on ne pr^èpara ynen!

Les semaines s'écoulaient fort rapidement, du reste, en conciliabules, en promenades matinales à cheval ; quelquefois Laisant, Auffray et Dillon s'enfermaient sous triple verrou et élaboraient le « fameux » cahier électoral dont nous donnons plus loin le fac-similé authentique annoté de la main du comte.

Les visiteurs se succédaient, plus nombreux et plus étranges que jamais. Tous demandaient, peu recevaient On m'avait donné l'ennuyeuse corvée d'accueillir chacun et de promettre à tous!

Parfois Laisant était remplacé par Naquei dans les conseils de Graven-Hill ; ces messieurs passaient des heures entières à discuter, Dillon les écoutait distraitement, mais ne marquait au crayon hleu que les candidats imposés par M. Auffray.

Quelquefois venait un envoyé mystérieux du Petit Journal, puis aussi M. Georges Roche, député conservateur de la Charente- Inférieure. Cet excellent homme, accompagné de sa charmante femme, habitait chez Dillon et donnait sans cesse à chacun Fassurance que a Tout allait pour le mieux! »

Il avait, prétendait-il, organisé toute la France y sauf le Sud ! Et comme Dillon ne jurait que par Roche, il lui avait confié l'organisation de cette région. Roche partit donc pour le pays du soleil accompagné d'un des secrétaires de Dillon, M. Lamouroux ; à eux deux ils devaient remuer ce Midi qui n'avait pas l'air de « se lever » tout seul. Ce voyage dura bien une quinzaine

de jours. Les deux explorateurs rentrèrent à Londres avec une France complète divisée « en régions de corps d'Armée ! » Roche avait embrigadé tout ce qu'il avait trouvé de sousofficiers retraités... C'était superbe, et d'une conception géniale, au point de vue admijustratifavLTtoni.

On passa un longtemps à recopier les noms et les adresses de tous les immatriculés; la liste en serait fastidieuse pour le lecteur et nous la conservâmes par devers nous pour l'utiliser en cas de besoin.

Quand, plus tard, je pris le service de la rue Galilée, à la permanence de province, je pensai tout naturellement à cette liste qui me serait d'un grand secours pour établir partout des correspondants actifs et disciplinés et je fis écrire à chacun d'eux une lettre pour le confirmer dans sa fonction. J'attendais un accusé de réception.

Aucune réponse ne me parvint ; et la moitié de mes lettres me fat retournée par la

poste avec cette mention : Domicile inconnu !

Voilà la grande organisation dont Dilion était l'initiateur.

Au panier, les rapports adressés par Vergoin et les autres députés républicains ; au panier, les lettres écrites au général contenant de précieux renseignements et annotées de sa main avec indication de la suite à leur donner. On ne recevait même plus de journaux, à part le Gattlois et YAtitoritè qui avaient leurs grandes entrées à Graven-Hill et par moments aussi le... Petit Ca])oral! !

J'ai encore présente à la mémoire la terrible colère de Dilion, un soir que je rentrais chargé de feuilles parisiennes et tout émotionné des détails que j'y avais trouvés sur la sentence de la Haute-Cour. Dilion me les prit des mains et... les brûla, ne voulant pas, disait-il, que sa femme lût de pareilles infamies !

Quant à la partie a Correspondance » on

l'avait simplifiée à Craven-Hill ; on ne répondait plus aux lettres. Parfois quand le courrier en retard était trop considérable, je me dévouais et, descendant chez Dillon, je lui faisais observer qu'il fallait pourtant répondre et lui disais dans quel sens je comptais le faire.

— Oui, très bien. Faites ! me disait-il.

Une anecdote au sujet de cette indifférence du comte :

Au commencement de mai, Blois-Glavy vint à Paris pour quelques jours ; à la veille de son retour il passa au journal la France où M. Lalou lui remit une lettre des plus importantes, émanant d'un député qui, tout en ne se proclamant pas boulangiste, avait conservé avec le général certaines relations occultes.

Cette lettre, destinée à Dillon, devait lui être remise dès l'arrivée à Londres, après que le Général en eût été informé. Bois-Glavy remplit ponctuellement sa mission lorsque.

huit jours après, le général le fit appeler un matin clans son cabinet où se trouvait Dillon et lui demanda pourquoi il n'avait pas remis à ce dernier la lettre dont il avait été chargé.

Bois-Glavy se défendit naturellement comme un beau diable, affirmant qu'il l'avait remise dès son arrivée ; Dillon soutenait le contraire. Ils en arrivaient l'un et l'autre à échanger des propos aigres-doux, lorsque le général, pour couper court a cette discussion, s'écria en s'adressant à Dillon : « Fouille donc un peu dans ta poche. » Dillon ne put faire autrement que de s'exécuter et le premier papier qu'il sortit était la fameuse lettre si urgente qui traînait depuis huit jours dans sa redingote sans avoir été décachetée.

Parfois, quand on était en selle pour la promenade à cheval, Dillon dictait ses instructions sommaires qu'on écrivait au crayon.

En voici un échantillon pris entre cent autres :

(( Pour M. Jollivet.

« Banque du Havre, 3o0 à verser.

(( Orner. — Portrait ne ressemblant pas aa général. Orner prétend que vous lui avez dit que vous preniez pour le Comité les exemplaires déjà tirés. S'il en est ainsi, il faudra payer ces exemplaires, mais, je vous prie, ne vous laissez plus attendrir et ne prenez jamais livraison que des fournitures que j'aurais commandées ou prié de commander.

(( Laporte (1) en retard, lui envoyer loOO et voir combien on lui a donné, ne pas dépasser SOOO.

« Ne pas manquer de donner 500 à Laur, versés mensuellement du 1®^ au o par ordre du Général.

{( Refaire la liste des mensualités indiquées ces derniers temps. 1000 à Ducret. 500 à Castelin.

(^6000 à Le Hérissé. Avez bien fait de ne

(1) Le directeur du Journal de la Dordogne.

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pas donner avant, on donne 6000 du 1^^ au S, — un reçu.

c( Verser 9000 à la Presse.

«Feuillant 770 de voyage, une avance de 600 francs, dont pas nécessaire de tirer tcn reçu. Ducret la somme de 1000 francs. Reçu demandé. »

Voilà sur quelles données je devais établir mes réponses aux correspondants pour qui s'imposaient des explications détaillées et sérieuses.

Maintenant, un échantillon de lettre adressé de Paris au comte Dillon par M. Maurice Jollivet; on verra avec quelle minutie le secrétaire renseignait son chef :

« Paris, 7 août, 1889, 53, rue d'Amsterdam.

Monsieur le Comte,

(( M. Lamouroux part demain et je lui confie ma lettre.

(( Élections au Conseil Général. — J'ai mis Pommey en campagne et lui ai prescrit de me procurer le plus tôt possible les résultats complets de ces élections. Je lui ai indiqué comme éléments documentaires les derniers numéros du Moniteitr, de rAictorité et du Soleil, Ce soir même je lui télégraphie pour le prier de me livrer la partie du travail fait que M. Lamouroux pourra emporter.

« J'ai lu et suivi de très près les journaux dont je vous parle. Ils ont publié les chiffres. Et il en résulte que le déchet pour les gouvernementaux est énorme. La phipart des candidats officiels n'ont été élus qu'à des majorités variant de cent à dix voix. Ce qui est intéressant à noter, c'est ou l'échec des sénateurs et députés gouvernementaux ou leur succès avec de très faibles minorités. Il y a là un indice incontestable pour les élections générales du mois prochain.

(( Je suis de ceux en somme, et personne ne me taxera d'optimisme —qui se réjouis-

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