Camarades avec lesquels on se promenait d'habitude
2. Pierre-Enmianuel-Amédée Ducasse, élève de La Flèche de 1828 à 1882; entré à Saint-Cyr (1882); capitaine d'état-major le 2 janvier 1842; devenu conseiller référendaire à la Cour des comptes.
Sainl-Cyr. Sous le gouvernement de Louis-Philippe, on entrait au collège royal militaire de La Flèche entre onze et douze ans, et on en sortait à dix-huit ans révolus.
Il y a un demi-siècle, les communications n'étaient pas faciles comme elles le sont aujourd'hui. Le voyage, pour aller en vacances, dans les diligences Lafitte et Gaillard, était une lourde charge pour bien des familles. Il en résultait que, tous les ans, beaucoup d'élèves passaient leur temps de collège sans en sortir autrement que tambour en tête le dimanche et les jours fériés de cinq à sept heures du soir. Ce fut le cas de l'élève Bourbaki, qui resta enfermé pendant quatre ans entre les murs d'un collège, qui ne lui ouvrira ses portes que pour entrer à Saint-Cyr en i834. Pendant quatre ans, il sera privé des douces joies de la famille qui rendent si chères au souvenir, les joies de l'enfance ; pour lui, pas de vacances ; pas de souvenirs émus d'un père ou d'une mère assistant au triomphe de fin d'année; pas de caresses, de ces doux mots qui récompensent le vainqueur de ses efforts et lui redonnent le feu sacré pour le concours de fin d'études ; il grandira et, d'adolescent deviendra jeune homme, entre les hautes murailles d'un bahut préparatoire qui n'est, en somme, pour lui, qu'une prison servant à abriter ses tristesses et les joies de son enfance.
Ces tristesses ! Nous les connaissons pour les avoir subies nous-même, dix ans après Bourbaki. La discipline, au collège royal militaire de La Flèche, était d'une rigidité excessive, bien plus pénible que dans un régiment ou dans tout autre établissement d'instruction similaire. Qu'on en
juge :
Le peloton de punition, ou piquet, avait lieu une fois par jour, à la récréation qui suivait le dîner de midi, et durait une demi-heure.
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Le pain sec, c'est-à-dire la soupe et le pain à une table séparée du réfectoire, à un seul repas de la journée, s'infligeait assez fréquemment, et cela pour des fautes relativement minimes.
La salle de police consistait à venir passer, dans une cellule de correction, les heures autres que celles de la classe. La nuit, on y jouissait d'un lit de sangle. Le régime alimentaire consistait dans la soupe et le bœuf au dîner et au souper. Cette punition était relativement douce, excepté le dimanche et le jeudi.
La prison était plus sévère ; on n'en sortait pas du tout.
La salle de discipline, située sous les combles, recevait les élèves paresseux ou réputés pour avoir une inconduite notoire. On y montait invariablement pour huit jours, et les punitions qu'on y infligeait étaient d'une dureté excessive : le pain sec, sans soupe, le piquet à genoux, les coups de férule, au moyen d'un instrument appelé la patoche, y pleuvaient. Pendant les récréations, on se promenait autour du dortoir, à la file indienne, en rasant le pied de chaque lit où la piste était marquée en creux dans le carrelage en terre cuite. Le silence y était obligatoire, soit que l'on étudiât, soit que Ton mangeât, soit qu'on marchât en colonne par un. C'était dur, et cela devait durer huit jours, sans le plus petit écart. Cette salle de discipline se composait de deux pièces pour chaque bataillon : un dortoir et une salle dans laquelle étaient une table de travail et une table pour les repas. Le régime alimentaire était le même que celui de la salle de police.
Passons maintenant aux réjouissances.
Le 28 juillet i83i, on célébrait au collège l'anniversaire des journées de juillet — les trois glorieuses, ainsi qu'on les appelait alors — . La première journée, consacrée au deuil.
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fut en partie remplie par un service funèbre commémoratif célébré à la chapelle « en Thonneur des citoyens morts pour la défense de la patrie et des lois ». Sur les quatre côtés d'un magnifique catafalque, des inscriptions patriotiques rappelaient l'héroïsme des victimes. Le lendemain, la joie succéda au deuil. Le général Baurot présida un banquet suivi d'une promenade dans le parc et en ville, musique en tête, les trois bataillons réunis sous la conduite de leurs adjudants et de leurs officiers. C'était le bon temps. Nos aînés, par la conquête d'Alger, venaient de nous ouvrir un champ de gloire où bien des Brations^ se sont illustrés depuis.
Ce jour-là, le général Baurot autorisait une fête intime à l'intérieur du parc qui servait de lieu de récréations aux élèves et où difiérents jeux avaient été préparés pour la circonstance. Les trois bataillons, en un groupe compact, escortaient la musique à travers la longue allée du milieu, où vieux capitaines et sous-officiers chevronnés se joignirent à cette exubérante jeunesse célébrant tout à la fois l'anniversaire des trois glorieuses et l'anniversaire de la conquête d'Alger.
Le général Bourbaki, arrivé aujourd'hui aux limites de la vie, se souvient-il de ces journées d'allégresse qui ont marqué les premières années de sa turbulente jeunesse ?....
A l'époque dont je parle, les sorties étaient rares au collège de La Flèche, même chez les correspondants attitrés par les parents.
Un ancien sous-officier du génie de l'ancienne garde impériale, marié à Château-du-Loir et devenu conducteur des ponts et chaussées à La Flèche, avait cependant trouvé grâce devant l'ostracisme du règlement qui n'autorisait les
I. Nom générique donné aux pensionnaires du collège de La Flèche.
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sorties que chez les parents en résidence dans la ville. Il s'était fait le correspondant du jeune Bourbaki, qui trouvait en lui un homme de bon conseil, très gai à l'occasion et, ce qui ne gâtait rien, lié par une camaraderie d'ë bon aloi avec tous les sous-officiers et employés de la maison.
Un enfant lui était né, le 25 novembre i83i. Il cherchait un parrain, lorsqu'à quelques jours de là, appelé au collège pour l'établissement d'une conduite d'eau que le génie réclamait depuis longtemps, il eut l'idée de faire demander au parloir son protégé qui avait alors seize ans.
— Charles, lui dit-il, je suis père de famille depuis huit jours. Mon nouveau-né sera, comme vous, un soldat, si la carrière des armes lui plaît. Voulez-vous être son parrain ?
— Bien volontiers ! répondit le jeune fléchois. A quand ► le baptême ?
— Le plus tôt possible. Dès que le général Baurot aura autorisé l'abbé de Bigault d'Harcourt à présider la cérémonie dans la chapelle du collège.* ^
Et c'est ainsi que le futur héros d'Inkerhiann tint sur les fonds baptismaux Raoul-Napoléon-Philippe Leperche, destiné à devenir, vingt>-cinq ans plus tard, l'aide de camp du général Bourbaki, avec lequel il fera les campagnes de Crimée, d'Italie et de France.
Nous arrivons ainsi à l'année 1882, année dans laquelle la fibre politique de la nation française fut fortement excitée par l'apparition inopinée de la duchesse de Berry en Vendée. Les élèves du collège de La Flèche, obéissant à l'impulsion donnée par leurs parents., se partagèrent, eux aussi ^ en deux camps : les légitimistes, qui se dénommaient entre eux les chouans et les orléanistes qui se donnaient volontiers le nom de libéraux. Cette divergence d'opinions donnait lieu, dans les cours, à des pugilats qui dégénéraient souvent en
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combats particuliers à coups de pied et à coups de poing. L'élève Bourbaki appartenait à cette infime minorité qui restait indifférente à ces sortes de conflits entre écoliers d'une même classe, parce que les souvenirs de leur famille les rattachaient au régime impérial déchu.
Très aimé de ses professeurs, très bon camarade, Bourbaki sortait quelquefois le dimanche, à tour de rôle, chez quatre de ses professeurs : Bonvallon, de Neubourg, de Lignac et Affichard, qui avaient obtenu du général Baurot la permission de recueillir chez eux, les jours de sortie, les premiers de leur classe; ces éminents professeurs les accueillaient comme leurs propres enfants.
Il est loin, ce temps-là. Aujourd'hui, soixante-trois ans se sont écoulés depuis cette époque.
En i833, l'élève Bourbaki atteignait sa dix-septième an née. Dans un labeur incessant, il avait cherché un remède à l'accablante tristesse qui le consumait d'être séparé de sa famille, qu'il ne devait revoir que l'année suivante, à sa sortie du bahut préparatoire. Jusqu'à ce jour, de brillants succès avaient couronné son travail, aux examens de fin d'année.
Le 22 août i834, il eut encore le bonheur de se voir féliciter par le lieutenant-général de Schramm % inspecteur général du collège, en présence de l'évêque du Mans, de l'inspecteur des études Roger et du savant Lefébure de Fourcy, en tournée d'inspection dans le département de la Sarthe.
Nous passerons sous silence les discours prononcés à ce sujet par le général Baurot, par le professeur Affichard et le lieutenant Breton^, du 24* de ligne, chargé de la gymnastique.
I. Sorti du prytanée de Bruxelles, entré le 12 avril i8i4 à l'école d'artillerie de La Flèche (Mi« iio), décédé en mai i864, à l'âge de 70 ans. a. Tué général de brigade à l'assaut de MalakofT, le 8 septembre i855