Nommé aux zouaves le 4 avril
BOURBAKI EN ALGÉRIE. 3l
trouver une explication qui justifiât, soit l'augmentation de i838, soit la diminution de 1889.
Quant aux occupations militaires du régiment des zouaves, pendant ce même laps de temps, elles se bornèrent à des allées et venues entre Alger, Oran et Coléah, à des travaux de casernement et de fortification dans cette dernière place, destinée à être dorénavant le lieu de garnison attitré du corps des zouaves, ainsi qu'à différentes escortes de convoi.
Nommé lieutenant le 21 décembre i838, mis en non-activité peu de temps après, par suite de la suppression du bataillon Cavaignac, Bourbaki passa au 24* de ligne, qui tenait garnison à Sidi-bel-Abbès et où il ne parut même pas.
On le détacha de son régiment pour servir aux compagnies turques de Constantine, qui, sous les ordres du commandant Molière % opéraient entre Milah et Djemidah, avec mission de protéger les convois allant à Sétif,
Ici, un détail rétrospectif au sujet de l'organisation des bataillons turcs.
Dès les premiers jours de notre entrée à Constantine, en octobre 1887, des Turcs, des Koulouglis*, des Kabyles, des habitants même qui avaient été au service de l'ancien bey Ahmed, vinrent demander à contracter un engagement, soit dans les spahis, soit dans un corps d'infanterie. Le général Vallée décida la création d'un bataillon indigène formé au moyen de ces divers éléments. Le recrutement commença le
I. Commande le bataillon turc de Constantine du mois d'octobre i838 au 27 février i84i.
a. Koulougli, enfants de pères turcs et de mères arabes; en arabe : Qoulour*li (fils de bras), pluriel de Qoul^ur'lar.
1 7 novembre ; deux jours après, le nombre des enrôlés s'élevait à 4o pour les spahis et 65o pour l'infanterie.
Le 9 décembre, le général de Négrier vint prendre le commandement de la garnison de Constantine, en remplacement du général Bernelle. Le lo, un ordre de la brigade régla la formation du nouveau corps qui prit, dès le lendemain, le nom de bataillon turc de Constantine y et fut placé sous les ordres du commandant Pâté, remplacé, le 26 décembre 1887, par le commandant Janet, du 26* de ligne.
Le 5 mai 1889, le bataillon turc de Constantine entrait dans la composition d'une colonne qui, sous les ordres du général Galbois, devait se porter sur Djijelli, tandis que le commandant de Salles, venant d'Alger avec un bataillon de de la légion étrangère, devait s'y présenter par mer. Le général Galbois s'arrêta à Djemilah, ne se souciant pas de traverser, avec si peu de monde, un pays que la nature du sol et les dispositions hostiles des habitants rendaient très dangereux. La position fut mise en état de défense, puis la colonne se porta sur Sétif où furent laissés le bataillon turc et quatre compagnies du 28* de ligne.
La garnison de Sétif en profita pour étendre son influence sur les tribus voisines du poste qu'elle occupait.
Vers la fin du mois d'avril i84o, Ben-Amar, lieutenant d'Abd-el-Kader, s'étant montré dans cette région, on y envoya des troupes assez nombreuses pour y organiser une brigade sous les ordres du colonel Lafontaine.
Combat d'Aïn-Turck. — Un bataillon du 62» (le 2«, commandant Lacipierre) travaillait, en avant de Sétif, à la création d'un camp retranché. Le manque de vivres rendait sa situation des plus critiques, lorsque, le 8 mai, le camp fut l'objet d'une attaque formidable de 7,000 à 8,000 Arabes.
La garnison de Sétif se porta à son secours. Le lieutenant Bourbaki, qui faisait partie de la colonne du colonel Lafontaine, du 62*, engagea à fond sa compagnie, et l'élan de sa troupe fut tel que les Arabes se retirèrent en désordre. La lutte recommença le 1 1 , avec un égal acharnement. Mais le i5, le colonel Lafontaine attaqua les Kabyles à son tour, en les attirant sur un terrain choisi et reconnu par lui. L'ennemi se dispersa ; il revint à la charge le 25, conduit par des déserteurs de la légion étrangère; misérables transfuges qui tournaient leurs armes contre ceux qui les avaient accueillis en frères et en camarades. La résistance opposée par les commandants de Lacipierre et Molière fut inébranlable, malgré la ténacité et la hardiesse des agresseurs.
Pour perpétuer le souvenir de ce beau fait d'armes, le général baron Galbois, commandant supérieur de la province, décidait, par un ordre en date du 16 mai i84o, que la redoute d'Aïn-Turck, porterait désormais le nom de redoute du 62^,
Et voici dans quels termes le commandant Molière parle à ce sujet du lieutenant Bourbaki, proposé pour la croix de la Légion d'honneur et cité en même temps à l'ordre de l'armée :
Jeune officier d'une haute intelligence et de la plus impétueuse bravoure ; destiné k un bel avenir militaire ; a pris une part brillante à la redoute du 62^, les 9 et 1 1 mai, où il engageait à fond sa compagnie contre un ennemi très supérieur en nombre, avec une extrême hardiesse et une entente remarquable du terrain. Cité à Tordre de Tarmée le 16 mai i84o.
Sétif, le 3o mai i84o.
Le commandant des tirailleurs et des spahis.
Alexandre Molière.
L'effet produit par ces dernières opérations dura à peine deux mois. Au mois d'août, El-Hadj-Mustapha, père d'Abdel-Kader% arrivait à M'Sila, se dirigeait sur Sétif, soulevait toutes les tribus sur son passage. En moins de huit jours, l'insurrection devint générale. Le colonel Levasseur, qui commandait à Sétif, fut presque bloqué dans son camp. Le 17 août, une reconnaissance de cavalerie tomba au milieu d'une nuée d'Arabes, perdit beaucoup de monde et ne put être dégagée que par l'intermédiaire d'une colonne d'infanterie, dont faisait partie le bataillon turc de Constantine.
Le 29, des renforts arrivèrent à Sétif; il fut décidé qu'on prendrait l'offensive, et, le i*' septembre, le colonel Levasseur sortait avec toutes les troupes disponibles de la garnison, pour tenter un coup de main sur le territoire des Ouled- Nabeth, où se trouvait le camp d'El-Hadj-Mustapha. On ne tarda pas à rencontrer la cavalerie ennemie, puis l'infanterie kabyle.
Le bataillon turc fut aussitôt déployé. Là, nous retrouvons Bourbaki, qui a un cheval tué sous lui et reçoit à la jambe gauche une balle qui le fera souffrir longtemps et lui occasionne une blessure dont il ne se guérira jamais.
Cette brillante affaire ayant ramené à nous les tribus révoltées, tout rentra dans l'ordre dès le i3 septembre. Au mois d'octobre, le bataillon turc revenait à Constantine. . Le commandant MoUère, nommé lieutenant-colonel au 24* de ligne, le 27 février i84i, fut remplacé, au bataillon turc de Constantine, par le capitaine d'état^major Thomas, aide de camp du général de Négrier.
I. En arabe : A*bd'el'Qader, le serviteur du puissant. Le qualificatif puis^ sont est Tun des quatre-vingt-dix-neuf attributs de Dieu.
Tous les combats auxquels avait pris part jusqu'alors le bataillon turc de Constantine, démontraient l'importance que cette troupe aguerrie était susceptible d'acquérir avec une bonne instruction militaire. Les soldats indigènes, habitués à se battre pour leur propre compte, causaient souvent quelques embarras aux troupes françaises qui combattaient en liaison avec eux ; ils étaient audacieux jusqu'à l'imprudence et d'une ténacité irréfléchie. Il fallait les habituer à se rallier promptement pour se porter en avant ou en arrière, et les rendre disciplinés à la voix de leurs chefs.
Bourbaki, malgré le départ de son ancien chef, le commandant Molière, était resté en relations avec lui, et comme ce dernier lui demandait des nouvelles des troupes indigènes, à l'organisation desquelles il avait puissamment contribué au début de notre conquête de la régence d'Alger, voici la belle lettre que lui répondit Bourbaki, à la date du 25 décembre i84i :
Mon colonel,
Je suis vraiment peiné que vous ayez pu supposer, un seul instant, que j*avais pu prendre sous mon bonnet de vous demander de la part du général Galbois, si vous vouliez accepter la belle tâche de présider à Torganisation des corps indigènes de r Algérie. Je n'ai jamais commis d'étourderie de ce genre; ce serait me supposer une tendance à vouloir me donner une importance que je n'ai pas, et, grâce au ciel, aucun acte de ma vie ne peut faire supposer une chose aussi misérable.
Malheuseusement, mon colonel, le gouverneur ne part pas ; le général de Rumigny * va probablement seul rentrer en France.
I. Comte de Rumigny passé lieutenant général le 2X juin i84o; il deviendra aide de camp du roi, en i843. {Note de V auteur.')
Ce départ est un chagrin pour moi, en ce sens qu'il eût donné aux corps turcs une puissante organisation, et il est k craindre que, malgré les ordonnances royales, ses successeurs ne fassent guère mieux que vous n'avez fait à Tépoque où, dans la province de Constantine, vous avez conservé la vie k un bataillon que le mauvais vouloir, l'intrigue devaient étouffer en peu de temps. Ce brave bataillon est toujours bien beau ; il se conserve intrépide et bon marcheur.
Malgré tout mon amour pour le bataillon indigène, je commence k désespérer de m'y retrouver sous les ordres d'un chet comme vous ; aussi, prenant les choses au sérieux, je crois que, sur la demande du colonel Cavaignac ', je vais rentrer aux zouaves. Il a eu la bonté de me faire les premières avances, et j'en profiterai.
Vous ne pouvez pas savoir combien le souvenir de votre commandement est une chose sainte pour tous les anciens officiers de votre bataillon.
A chaque polichinade de vos successeurs qui, certes, ne sont pas méchants, on se rappelle ce que vous faisiez dans des circonstances analogues, L'on se réunit et Ton vous regrette. Duchaine* et Poujol3, avec qui j'ai passé la matinée, vous présentent leurs respects.
Je n'ai pas besoin de vous dire, mon colonel, tout le plaisir que j'ai eu k lire votre bonne lettre. Chaque conversation et chaque lettre que je reçois de vous m'agrandissent, nettoient des doutes dans mon esprit et me font comprendre et saisir certaines questions qui m'étaient étrangères. Si vous n'êtes pas fatigué de vos bontés pour moi, écrivez-moi de temps k autre ; je n'oublierai rien de ce qui se passera sous mes yeux.
Croyez, mon colonel, que je suis très fier de votre amitié pour moi et que je tâcherai de m'en montrer digne.
I. Cavaignac avait remplacé aux zouaves le colonel Juchault de Lamoricière, le ai juin i84o.
a. Nicolas Duchaine, passé capitaine au bataillon des tirailleurs de Constantine et de Bône, le ao avril i84a.
3. Jacques-Adolphe Poujol» passé capitaine au demi-bataillon des tirailleurs d'Oran, de Mostaganem et de Mascara» le ii septembre i844.
BOURBAKI EN ALGÉRIE. Sy
Je VOUS prie de présenter mes respectueux hommages k jyfme Molière, un baiser k vos enfants.
Je suis avec respect, mon colonel, votre affectionné et tout dévoué serviteur.
Charles Bourbaki.
Jusqu'en i84i, les zouaves avaient compté dans leurs rangs un certain nombre d'indigènes, qui n'étaient là que pour justifier en quelque sorte le nom et l'uniforme du corps. L'expérience démontra que, si l'action des officiers français sur des soldats arabes donnait des résultats satisfaisants, il n'en était pas de même sous le rapport du mélange des deux races. Les uns et les autres prenaient les vices inhérents à l'une, sans les échanger contre les qualités de l'autre. Le soldat, en Afrique, a deux devoirs : le combat et le travail. Or, comment, dans une même troupe, forcer le chrétien à prendre la pioche, tandis que le musulman restait oisif. On jugea donc à propos de créer, sous le nom de tirailleurs algériens, des corps spéciaux d'infanterie, où les Français n'occupèrent qu'une partie des emplois d'officiers et de sousofficiers.
Comme conséquence de cette organisation nouvelle, une ordonnance royale, du 8 septembre i843, porta le corps des zouaves de douze à vingt-sept compagnies et lui constitua un état-major complet, semblable à celui de tous les régiments d'infanterie. De ce jour, le corps prit le nom de régiment de zouaves, Bourbaki vint y prendre place le 20 janvier 1842. Le 20 mars suivant, la majeure partie des officiers nommés par organisation ayant rejoint le corps, le colonel Cavaignac réunissait ses trois bataillons sur la place Bab-el-Oued, à Alger, pour y être passés en revue par le gouverneur général.
Le I*' bataillon (commandant de Saint-Arnaud) partit pour Blidah, le 24 mars, avec Tétat^major du régiment.
Le 2* bataillon (commandant d'Autemarre d'Ervillé ') se mit en route le 28 mars pour Tlemcen, où la réapparition d'Abd-el-Kader rendait nécessaire Fenvoi de prompts secours.
Enfin le 3® bataillon (commandant Frémy ^) s'embarquait pour Bône le 23 mars.
A partir de ce moment, chaque bataillon du régiment des zouaves eut son histoire distincte.
Bourbaki appartenait au i" bataillon.
Le 3o mars, le général Bugeaud venait prendre à Blidah le commandement des forces qui s'y étaient donné rendezvous, pour rayonner dans la Mitidja, y assurer notre domination en soumettant les tribus qui habitent les montagnes, tout en étendant la sphère d'action de la garnison de Cherchell.
Le i*"^ bataillon de zouaves fit partie de la colonne du général de Bar. Il se mit en route le i*"^ avril, campa le 7, en avant de Cherchell, expéditionna autour de la place, puis rentra, le 16 avril, à Bhdah, en passant par Coléah.
Presque chaque jour, des coups de fusil étaient échangés avec les Arabes, et presque chaque jour aussi, les zouaves se signalaient par leur audace et faisaient parler d'eux.
Ravitaillement de Milianah et de Médéah. — En i84o, la guerre frappait encore aux portes d'Alger ; la Mitidja était
I. Nommé aux zouaves le 23 décembre i84i) devenu général de division. 3. Nommé aux zouaves le 3i décembre i84i.
BOURBAKI EN ALGÉRIE. 3q
coupée. Médéah et Milianah avaient une garnison française, mais il fallait une armée pour ravitailler ces deux villes.
Une colonne expéditionnaire, dont fit partie le i" bataillon de zouaves, partit de Blidah, le 27 avril, à destination de Milianah. La journée du 29 fut marquée par une razzia considérable sur les Hadjoutes : elle produisit 4oo prisonniers et 8,000 têtes de bétail.
Milianah fut ravitaillée le i*'' mai; Médéah, le 9 mai; on revint au camp de Blidah, le i4 mai.
Le repos ne fut pas long. Le général Bugeaud projeta une nouvelle expédition dans l'Ouest ; il s'agissait de remonter la vallée du Chélif, depuis son embouchure jusqu'à Milianah, avec des troupes tirées de la province d'Oran, tandis que le général Changamier se porterait au-devant de ces dernières avec des troupes fournies par la province d'Alger.
Expédition dans la vallée du Chélif. — Partie de Blidah, le 22 mai, la colonne Changarnier se réunissait, le 3o, à la colonne Bugeaud, sur les bords de l'Oued-Rouina.
La jonction opérée, le gouverneur général résolut de se rabattre sur Blidah, en sillonnant le plus de terrain possible. A cet effet, il prescrivit au général Changarnier de se porter sur la Chiffa, par le pays des Beni-Menasser, tandis qu'il se rendrait sur le même point par le chemin direct.
En vertu de ces dispositions, le général Changarnier se mit en route le i^^ juin et se rendit chez les Beni-Soliman. Trompé par les guides, il se trouva engagé dans un pays tellement impraticable, qu'il fut obligé de battre en retraite. Les zouaves, qui avaient été chargés del'avant-garde, devinrent l'arrière-garde et furent harcelés par les Arabes pendant cinq heures.
4û LE GÉNÉRAL BOURBAKI.
La colonne Changarnîer pénétra aussitôt chez les Beni- Menasser, au-dessus de Cherchell, brûlant et détruisant tout sur son passage, et arriva le 8 juin sur TOued-Djer. Pendant ce temps là, le général Bugeaud parcourut le pays compris entre Milianah et Médéah. Le lo, les deux divisions se réunirent devant Blidah.
Cinq jours après, Bourbaki passait capitaine au corps (i5 juin 1842). En moins de six ans, il était devenu capitaine, avait obtenu la croix de chevalier de la Légion d'honneur et une citation à l'ordre de l'armée.
Nous venons de voir les colonnes d'Oran et d'Alger se réunir dans la vallée du Chélif et opérer de concert. De retour à Blidah, le général Changarnier prit ses dispositions pour pénétrer dans le sud de la province d'Alger, pour faire reconnaître notre domination jusqu'aux confins du Sahara ^ Il se remit en route le 1 7 juin, emmenant avec lui les zouaves, qui se signalèrent par une importante razzia sur les bords du Haut-Riou. Le i3 juillet seulement, la colonne était de retour à Blidah, où les zouaves restèrent environ un mois pour travailler à la route qui reUe Blidah à Médéah.
A l'automne, nouvelle expédition. Les troupes de la province d'Alger s'avancèrent dans celle d'Oran, amenant avec elles les contingents des tribus alliées. Les soumissions arrivèrent de tous côtés. Dans les premiers jours de septembre, elles reçurent l'ordre de rallier, sous Milianah, le général Changarnier, qui avait préparé une nouvelle expédition dans la vallée du Haut-Ghélif. Le 10 septembre, les troupes ex-