I . Émir, celui qui commande, chef, général, prince
le théâtre de Taction qu'à trois heures de Taprès-midi, bien qu'il eût pris le pas gymnastique pendant près de trois lieues. Il avait fait trente lieues en trente-six heures, sans trouver d'eau, avec un siroco soufflant du désert. C'est peut être la plus admirable marche dont l'histoire ait conservé le souvenir; marche si dure que le sang colorait les guêtres bleues de ces braves fantassins. On les vit alors défiler devant le bivouac des chasseurs d'Arique, en sifQant la fanfare de la cavalerie, comme pour railler les chevaux aplatis sur le sable et n'en pouvant plus. Ils n'avaient laissé derrière eux, ni un homme, ni un mulet.
La journée du 17 fut employée à faire des reconnaissances et à réunir les innombrables troupeaux abandonnés par les Arabes. Le 18 mai, le duc d'Aumale leva le camp de Taguine, et on reprit la direction du nord. On fit séjour à Boghar. Le 25 mai, la colonne rentrait à Médéah.
Bourbakî ne s'y reposa que quelques jours. Le 5 juin, son bataillon reprit sa vie habituelle de courses pénibles dans le sud, tantôt sur un point, tantôt sur un autre, soit sur Boghar, dont l'occupation avait été décidée, soit sur Thaza, soit encore sur Teniet-el-Hâd. Il rentra enfin à Blidah, le 16 août, où il resta jusqu'au 28 septembre.
Du 23 septembre au 27 novembre, nouvelle course sans incidents dignes d'être signalés. De la fin de novembre au 3i décembre. Bourbaki, comme ses camarades, fut employé aux travaux de la route de Blidah à Milianah.
Nous arrivons ainsi à l'année i844-
Le 16 février i8445 le maréchal Bugeaud, appréciant les services que pouvait rendre le capitaine Bourbaki dans le
service des affaires arabes, le nomma chef du bureau arabe de Blidah, avec mission d'assurer la réussite des essais de colonisation entre Médéah, Milianah, Cherchell, Alger et Aumale.
Blidah était alors, comme aujourd'hui, du reste, la plus ravissante de toutes les résidences militaires. Le site y est enchanteur et la température exquise; sa ceinture d'orangers embaume l'air et, quand vient la floraison, tout invite à la promenade. En temps ordinaire, la garnison y était nombreuse ; elle comprenait le bataillon des tirailleurs indigènes d'Alger et de Tittery (commandant Vergé); le i^' bataillon de zouaves (commandant de Garderens de Boisse, un des types d'officiers les plus étonnants de bravoure et d'intrépidité); deux escadrons de spahis (commandant d'Allonville) ; deux escadrons du i^"* chasseurs d'Afrique (commandant de Noue); un escadron du 5*^ chasseurs à cheval de France (capitaine de Cauvigny). Il y avait là îine société nombreuse d'aimables et joyeux camarades ; au bas mot, c'était environ cent cinquante officiers heureux de se rendre mutuellement la vie agréable en s'accueillant partout et toujours en véritables frères d'armes.
Le commandant de place était un colonel napolitain du nom de Poerio, sortant de la Légion étrangère. Il se fit tuer en i848, dans les rangs de l'armée de Charles-Albert, lorsque la révolution de février fit sentir ses effets en Italie.
Le colonel du i^"* chasseurs d'Afrique était le fils cadet du héros de Hohenlinden, l'illustre général de Richepanse.
La vie d'aventures rapproche les distances : chefs supérieurs et jeunes officiers se recherchent. En dehors du carcan et de la discipline, il n'y avait que des camarades profitant de la première occasion pour se faire oonnattre et aimer.
La première pensée de Bourbaki, en arrivant à Blidah,
48 LE GlÊNéRAL BOURBAKI.
fut de se tenir au courant des sociétés religieuses musulmanes, qui sont comme l'explication de la mobilité des Arabes et de leurs soulèvements; de recueillir, sur les chefs indigènes qu'il devait surveiller, des renseignements sur leurs relations, leurs alliances de famille, leurs soffs (alliés politiques), toutes choses qui sont indispensables pour se reconnaître et se guider au milieu de ce dédale d'intrigues dans lesquelles les Arabes excellent. En réalité, la connaissance des ordres de khouans (frères en religion) et des soffs sont les clefs de la puissance des indigènes qui, de tout temps, se sont constitués en partis éternellenjent hostiles, ayant chacun ses alliances dans les tribus voisines.
Il peut y avoir des trêves dans les guerres que se font les Arabes entre eux ; mais chaque fois qu'un prétexte quelconque fait recommencer la guerre quelque part, on peut être sûr qu'on retrouve partout les mêmes alliances et les mêmes ennemis. Lorsqu'on connaît l'histoire des soffs^ on peuj; donc prévoir facilement, en voyant telle fraction de tribu prendre telle résolution, que telles ou telles fractions d'autres tribus feront comme elles ou feront le contraire. Avec la connaissance détaillée des soffs et des sociétés religieuses de khouans, on peut prévoir l'avenir, et il en a été toujours ainsi sous ce rapport. Ce fut là une grande lumière apportée par Bourbaki dans la question jusqu'alors si embrouillée des soulèvements multiples de tribu à tribu, en pays arabe.
Partant de ce principe, on sut dès lors à Blidah sur qui on pouvait compter, qui on devait craindre et aussi qui traiter avec douceur et ménagement, ou frapper sans pitié.
Bourbaki, chef du bureau arabe de Blidah, était sous les ordres du colonel Daumas qui dirigeait, à Alger, le bureau politique des aflfaires arabes. Mais l'année i844 fut une année de paix relative dans la province d'Alger. Abd-el-
Kader, poursuivi et traqué dans toutes les directions, chassé de ses places principales et rejeté dans le Maroc, soulevait les Marocains et les entraînait à la guerre sainte. Toute l'ardeur de la lutte va se concentrer dorénavant sur la frontière du Maroc. Cette levée de boucliers, subie par l'empereur Mouley-abd-er-Raliman, impuissant à empêcher ses fanatiques sujets à prendre fait et cause pour l'émir, se terminera par la bataille d'Isly, livrée le i4 août i844-
Pendant que la guerre est ainsi transportée au loin, les tribus de la province d'Alger n'ont plus à redouter les exécutions sévères que leur infligeait chaque année Abd-el- Kader. L'ordre et la paix renaissent peu à peu. Le moment était donc favorable pour entrer en relations avec elles et les attirer à nous ; Bourbaki ne manqua pas d'en profiter. Il groupa autour de lui un certain nombre de cavaliers indigènes, vigoureux et dévoués à la cause française ; il en forma un maghzen^ toujours prêt à parcourir le cercle de sa résidence et destiné à lui créer des moyens de répression rapides et sûrs.
Avec ce maghzeriy le nouveau chef du bureau arabe de Blidah se mit à parcourir les tribus, écoutant tout le monde, parlant à chacun de ses intérêts, de ses affaires, faisant respecter les droits de tous, punissant les voleurs et les criminels par les tribus elles-mêmes, leur conseillant la paix, le travail, la culture et apportant tout un appui efficace aux indigènes désireux de se rapprocher de nous. Toujours à cheval pour rassurer les uns, gourmander les autres, il acquit bien vite une grande influence dans le pays. Il connut en peu de jours les populations, les intérêts, les alliances
I. Maghzerit bande de cavaliers à la solde du turc Mocrasni) cavalier soldé du bureau arabe; de khesen, action de déposer, de conserver quelque chose, dont on a fait khenzna, trésor, arsenal, magasin.
des uns et des autres ; il obtint cette connaissance profonde des gens et des choses qui permet toujours de toucher juste et de donner à chacun la part d'honneur qui lui revient ; ce qui, chez les Arabes plus que chez tout autre peuple, a une valeur immense.
Pour quiconque connaît TAlgérie, ce fut là certainement un grand résultat, et l'avoir obtenu est une preuve sans pareille d'aptitude au travail et au commandement.
Sous cette saine et énergique influence, les gens d'ordre, qui sont partout les plus nombreux, quoi qu'on dise, commencèrent à reprendre l'habitude des champs ; les labours, abandonnés pendant les années de guerre, reprirent de l'extension. Les marchés, protégés, se peuplèrent, et les transactions, rassurées par l'énergie de l'autorité et de la justice, se firent nombreuses. Bref, les populations trouvèrent, sous l'autorité bienfaisante de Bourbaki, du calme, de la tranquillité et du bien-être qu'elles ne connaissaient pas avant lui; et c'était beaucoup dans un pays ravagé par l'émir, foulé par nos colonnes et dont les habitants avaient été constamment razziés par les deux partis.
A l'époque dont nous parlons, il n'était pas toujours facile de mettre d'accord Européens et indigènes; civils et militaires. Le capitaine Bourbaki y parvint, cependant, par sa bonté, son énergie, son intelligence. Il eut l'honneur d'être présenté au duc d'Aumale et le roi Louis-Philippe l'appela auprès de lui, en qualité d'officier d'ordonnance, le 12 novembre i845.
Le capitaine Bourbaki est à peine à Paris, que le général Comman, qui commande la subdivision de Blidah^
BOURBAia EN ALGÉRIE. 5l
écrit au maréchal Bugeaud, duc d'Isly, la lettre suivante :
Blidah, le ao mai 1846.
Monsieur le Maréchal,
Ce n'est pas par intérêt personnel, que je vous écris, mais pour vous prier de faire revenir le capitaine Bourbaki au bureau arabe de Blidah, puisque je ne dois pas rester ici ; mais il s'agit \k d'un intérêt général. Nulle part cet officier ne fera mieux qu'ici et ne sera plus nécessaire. Je ne vous fatiguerai pas. Monsieur le Maréchal, en vous donnant mon avis à ce sujet, il me suffira de vous dire qnej'e le crois absolument nécessaire.
Je suis, avec un respectueux attachement. Monsieur le Maréchal, votre dévoué et vieil ami.
COMMAN.
Quelques jours après, le maréchal Bugeaud demandait au souverain de rendre à l'Algérie le capitaine Bourbaki, qui vint reprendre son poste à Blidah en juin.
N'est-ce pas là une preuve irréfutable de la haute estime du duc d'Isly pour le jeune capitaine, qui fut promu chef de bataillon, le 28 août i846, au 2** bataillon d'infanterie légère d'Afirique, puis, le 9 octobre suivant, au bataillon de tirailleurs algériens de Gonstantine, en remplacement du commandant Thomas, passé lieutenant-colonel ?
Voilà donc Bourbaki chef de bataillon à trente ans.
Quelques jours après sa nomination, le nouveau chef de corps offrait un punch à ses officiers au café de Si-Lakdar qui, situé au centre du quartier arabe de Gonstantine, avait le monopole de ces sortes de réunions. Là, on mariait les
bols de punch aux bols de vin chaud, les saladiers de vin à la française à l'intarissable répertoire des chansons gauloises, sentimentales et bachiques. Le lendemain, ces mêmes officiers rendaient au commandant Bôurbaki sa politesse de la veille. Il y avait là des camarades qui pouvaient chanter toute une nuit sans se répéter et sans s'égosiller.
C'est dans cette réunion, à laquelle assistaient tous les officiers de la garnison de Constantine, que le sous-lieutenant Artus ' improvisa les deux couplets suivants qu'il chanta sur l'air de la retraite :
Gentil turco, Quand autour de ta boule Gomme un serpent s'enroule
Le calicot Qui te sert de schako,
Madam' Nicot Sans te dire : Nisco I Aboule son fricot.
Voilà r turco, Turco, turco bono.
Quand un turco Part joyeux pour la guerre, Bravant ciel et terre,
Le siroco Mêm* lui paraît frisco,
Etl'Arbico^ Qui tremble dans sa peau.
Dit : Je paierai Timpôt.
Voilà r turco, Turco, turco bono.
I. Passé lieutenant au i8« léger, le 19 décembre 1848. a. Nom générique donné par les Français aux Arabes.
BOUKBAKI EN ALGERIE. 53
Tous les officiers applaudissent; mais alors plusieurs voix s'élèvent :
— Et le commandant ? clame l'un.
— On demande le couplet du commandant ! s'écrie un autre.
— Pas de turcos sans Bourbaki ! crie encore une voix partie du fond de la salle.
Artus se recueillit et entonna le couplet suivant :
Dans les ma-quis^ Dans les bois^dans la
plaine^
Ils vont sans gêne
Et sans sou -
te
cis. Comme en pa - ys con-quis. Eh bien, ce chic ex -
qms
par les tur-cos ac-quis.
Ils le doi-vent à
qui? A Bour-ba - ki, A Char -les Bour-ba - ki.
Dans les maquis, Dans les bois, dans la plaine,
Ils sont sans gêne
Et sans soucis Comme en pays conquis.
Eh bien, ce chic exquis.
Par les turcos acquis, Ils le doivent k qui ?
A Bourbaki, A Charles Bourbaki.
La salle trépigna sous un tonnerre d'applaudissements. Les verres s'entrechoquèrent, Bourbaki quitta sa place et alla serrer la main de l'improvisateur. Ah ! la camaraderie, dans cette vieille armée d'Afrique, n'était pas un vain mot. Chefs et oQiciers subalternes sentaient alors qu'ils avaient besoin les uns des autres et de serrer les coudes. La confraternité d'armes dans les combats était à ce prix.
Puis, lorsque le silence se fut un peu rétabli, un autre officier, le lieutenant Duchaine, un des anciens collègues de Bourbaki au bataillon de tirailleurs d'Alger et de Tittery, se chargea des couplets suivants, qu'il entonna d'une voix de stentor :
Bientôt i' turco Au sein du tintamarre
Dans la bagarre
Au premier rang S'élance bondissant.
Tournant le dos, L'ennemi dit tout haut :
Il fait ici trop chaud I
Voilà r turco, Turco,' turco bono.
Quand d'un turco L'âme fière s'envole.
Joyeuse et folle,
Au paradis Par ses pères promis.
Il dit tout bas.
Sans crainte du trépas :
La illah, Alla illa M
Cette chanson, improvisée dans une fête tout intime