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I. Charettes à deux roues en usage dans le pays

avec ma cavalerie, 1,200 zouaves et quatre pièces de canon. Nous tâcherons de les attirer et s'ils veulent nous attendre, nous pourrons avoir une belle journée. Je laisse à mon camp les hommes et les chevaux fatigués. Les zouaves marchent sans sacs. J'espère que vous serez ici ce soir avec quelques bataillons. Dans tous les cas, je rentrerai ce soir a mon camp.

Kazalik, 29 juillet i854f 8 heures du soir.

J'ai fait aujourd'hui une reconnaissance offensive avec tout mon monde ; elle a produit de bons résultats. Nous avons eu affaire k quelques escadrons de cosaques qui ont été vigoureusement poussés. Une vingtaine de Russes sont restés sur le terrain. Les spahis d'Orient ont eu quelques blessés. Je vous donnerai des détails plus tard. En attendant, le choléra sévit avec une extrême rigueur sur les zouaves. En trois jours, le régiment a eu quarante-neuf cas, seize morts. Aujourd'hui, ils ont eu vingt-sept cas, treize morts. Les spahis d'Orient ont eu aussi quelques cholériques. Je craindrais, en restant plus longtemps ici, d'être bientôt encombré de malades, que je ne saurais comment transporter. Je me décide k partir demain pour Pallas. Envoyez, je vous prie, cinquante arabas au-devant de moi; j'en aurai besoin si de nouveaux cas venaient k se présenter.

Le 3o, le général Espinasse écrivit au maréchal de Saint- Arnaud :

Je me suis mis en route sur Kazalik avec sept bataillons sans sacs et en allégeant mes bagages ; j'y suis arrivé vers une heure du matin, après une marche de près de huit lieues. J'ai trouvé ici le régiment de zouaves et les spahis d'Orient.

Ce soir, je me porte sur Pachagos, k l'extrémité du lac de Pallas, k quatre lieues et demie en arrière ; demain, je serai de bonne heure k Pallas, près de Kustendje, pour reprendre des vivres et évacuer les malades. Le i**" août, je commencerai mon mouvement vers Baldchik. Le général Yussuf est parti ce matin: pour rétrograder sur Pallas.

Les zouaves sont dans de bien mauvaises conditions sous le rapport sanitaire. Ils ont eu, cette nuit et ce matin, environ soixante-dix cas de choléra et une trentaine de décès.

En présence d'un semblable fléau, il ne fallait plus songer à poursuivre l'ennemi, mais bien à se rapprocher au plus vite de la mer pour évacuer les malades et recevoir les secours hygiéniques nécessaires. A partir de ce moment, les ordres du quartier général se poursuivirent rapidement. Plusieurs bâtiments, entre autres, le Platon et le Lavoisier furent envoyés à Mangalia.et Kustendje. La retraite de nos braves soldats ressemblait à une marche funèbre; la route était marquée par des tombes; en deux jours, la colonne Espinasse fut plus que décimée.

Le général Yussuf et la cavalerie regagnent Kustendje. Le général Espinasse arrive à son bivouac de Pallas, le 3 1 juillet, où le rejoint le général Canrobert qui vient y reprendre le commandement de sa division.

Le 1*^' août, le colonel Bourbakî quitte le camp de Pallas avec son régiment pour y soutenir le mouvement de retraite ; il a pour mission de ramener sur Varna tous les malades de la division Espinasse, et les valides de ses deux bataillons. Le choléra continue à sévir. Cacolets, litières, arabaSy chevaux et mulets des officiers : tous les moyens de transport sont affectés au service des cholériques. Tous ceux que le choléra épargne rivalisent entre eux de dévouement pour secourir ceux qui sont frappés et alléger leurs souffrances.

La colonne se dirige sur Mangalia ; mais les moyens de transport deviennent insuffisants. Le capitaine Mancel, aide de camp du général Espinasse, prend les devants pour requérir du général Yussuf des moyens de transport et des vivres. Le commandant de la division lui-même est atteint

du choléra, reste en arrière avec le régiment de zouaves qui garde les malades non encore transportés. Chaque jour, le tableau de tant de misères s'accentue, devient plus cruel, plus accablant ; mais le courage de ceux que le fléau n'atteint pas, ne faiblit pas un seul instant.

Enfin le 3 août, toute la division est réunie à Managlia ; tous les malades sont transbordés sur des bâtiments qui sont venus les chercher, et le reste de la division reprend sa marche sur Varna. Le général Espinasse, quoique malade, reste avec ses soldats jusqu'au 9 août. Mais, trahi par ses forces physiques au bivouac de Tchabla, abattu par la maladie, on le transporte mourant à bord du Vauban, où les soins fraternels du capitaine d'Herbinghen, qui commande le bâtiment, le ramènent à la vie.

Le général Canrobert reprit alors le commandement de sa division, et le colonel Bourbaki, celui de la brigade, laissé vacant par le départ de son titulaire (i" brigade de la I" division.)

A Varna, la santé des hommes ne tarde pas à se rétablir •et le colonel du i" zouaves d'envoyer à M"* Bourbaki cette dépêche laconique : « Moral toujours bon; du chagrin, pas de désespoir. ^

Depuis quelques jours, l'ambulance du camp possédait des sœurs de Saint-Vincentrde-Paul ; notre société, parfois si dépravée, avait envoyé sur cette terre musulmane où toute action vivifiante est frappée de stériKté par le monstrueux abaissement de la femme, ce qu'il y a au monde de plus délicat et de plus fort : la sœur de charité aux coiffes blanches et relevées qui mettent comme des ailes à leurs fronts recueillis.

BOURBAia EN CRIMÉE. 87

Un lieutenant de zouaves, Henri Vuillemot', un poète celui-là, raconte ainsi la résignation de ceux qui meurent au camp de Varna.

Dimanche, 6 août.

Hier, de onze heures du matin à six heures du soir, il est mort 48 soldats de mon régiment. Ma compagnie a creusé les fosses et procédé à l'inhumation. Le tombeau de ces tristes victimes a été placé entre la ville et le lac. Le soir, aux étoiles, je m'approchai de l'exhaussement de terre ; le lac était calme ; sur ses rives on voyait quelques oiseaux pécheurs. Sa surface reflétait dans ses rides les rayons argentés de la lune. Le camp, la ville étaient plongés dans le silence. Les yeux fixés sur Tendroit fatal, j'adressai au ciel une fervente prière. Tous ces hommes qu'engloutissait la tombe étaient doux, bons, aimés.

Parvenus k mille lieues de leur pays, ils s'attendaient aux grandes choses, à la gloire I Un mal affreux les atteint au milieu de leurs rêves et les fauche I... Ils meurent sur une plage déserte, sans revoir leur patrie, sans revoir leur mère. Leur tombe ignorée ne sera jamais visitée par des cœurs aimants ; ni les frères, ni les sœurs rie viendront y pleurer!... Ohl mourir ainsi, mourir trompé, mourir sans larmes amies, mourir oublié, c'est mourir mille morts I...

Varna, i4 août.

Aujourd'hui le transport des malades, commencé à sept heures du matin, n'a été terminé qu'à minuit. Le spectacle de l'ambulance était quelque chose d'affreux. Malades entassés, se tordant, implorant à boire, se traînant aux endroits les plus frais, levés, portés, recouchés, mourant I Un orage d'une demi-heure en a tué six. Ces malheureux, k peine abrités contre le soleil, ne l'étaient pas contre la pluie ; ils ont reçu tout l'orage. Triste nécessité I

I. Henri Vuillemot, ancien ëlève du collège royal militaire de La Flèche, promotion de i84i.

88 LE GÉNÉRAL BOLRBAKI.

On dirait ici une page arrachée à la correspondance du maréchal de Saint-Arnaud. Mais bientôt, quand b mal s'est enfin calmé, le jeune ofScier se retrouve poète, et son journal ressemble à un rayon de soleil dans un nuage. Qu'on en juge :

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