‹ Le général BourbakiChapitre 28 sur 69 · UN SOIR DU 19 AOUT · texte numérisé non relu

UN SOIR DU 19 AOUT

J'aime de plus en plus les étoiles. Je ne crois pas m'étre couché, depuis que je suis en Turquie, une seule fois sans les avoir regardées. Stella est mon amie ! Les souvenirs de France sont aussi mes compagnons de route et de bivouac. Ma famille, le jardin, les promenades aux bois et à la Saône, mes excursions de campagne, mes doux villages aimés quand j'étais enfant : Cugnej, Rigney, Champvans ; mes réclusions oisives ou studieuses ; mes causeries avec ma mère, le soir, à la fenêtre ouverte pendant que fraîchit la brise des prés ; ma chambre chez mon ami B... ; nos déjeuners chez ma mère, nos rires, nos adieux, nos rendez-vous au centre de la vie franc-comtoise : tout cela me revient sans cesse. J'y pense avec plaisir et avec regret. C'était la vie utile, aimante et belle ! Ici, je n'ai plus qpie la vie isolée, inerte. En France, les misères sont compensées par le monde qui vit, qui console. En exil, où elles sont plus rudes, elles n'ont d'autres soulagements que les pensées de mort. Que de réflexions j'ai faites sur la mort depuis cinq mois, surtout depuis un mois ! Aussi j'y suis résigné, je courberai ma tête devant elle en priant Dieu. La mort est terrible seulement pour ceux qui restent. Pour celui qui s'en va, c'est le passage entre le mystère et la révélation. Ce n'est rien qui doive effrayer pour soi-même. Mais faire la guerre ce n'est pas vivre ; c'est renoncer k la vie, au charme, au rêve,, aux rires, k l'étude, k l'amitié. C'est tout perdre, c'est n'être plus au monde. Béni soit la prière; il reste Dieu...

Et plus, loin, Henri Vuillemot ajoute :

Au départ de France, j'avais trop présumé de mes forces. Je suis venu sur un sol ennemi ; j'y ai planté ma tente et j'ai

passé des semaines attendant le moment de l'action et du dévouement dont mon âme était remplie. Chaque jour me renvoyait au lendemain. J*ai eu cependant un grand moment d'espérance. Allons ! disait la voix qui commande , allons à l'ennemi. Joyeux, je pars. Qu'ai-je vu?... Le désert, la peste ! Quel résultat ! Je laisse au fond des sables les forces qui devaient me faire marcher et combattre ; je vois inutilement mourir mes compagnons, mes camarades ! C'est tout ce que j'ai fait, moi qui voulais agir ! . . .

Enfin le 25 août, on lit aux troupes campées à Varna, la proclamation du commandant en chef de Tarmée d'Orient annonçant le départ pour Sébastopol.

Et Henri Vuillemot d'écrire dans son joiu-nal :

Malgré mes tristesses, ne désespérez pas de moi, mes chers amis, j'ai foi dans l'avenir. Sébastopol me rend l'espérance. Qu'importe si je meurs? J'aurai vécu. Comptez sur moi

Adieu à vos mères, mes amis; aimez bien vos mères!... A vous, bonheur, amitié, confiance, avenir'.

Le i^' régiment de zouaves s'embarqua pour la Crimée, le ï^' septembre. 11 était fort encore de 1,270 combattants, officiers compris.

La flotte se montra d'abord à Baltchik, d'où elle appareilla définitivement le 5 septembre, pour faire voile vers la Crimée. Le i4, on était en vue d'Old-Fort. Le débarquement commença aussitôt.

Ce fut le général Canrobert qui, le premier, entouré de

I. Cinq mois plus tard, ce grand écrivain, ce jeune héros, tombera, percé de coups, entre les mains de Tennemi, et mourra prisonnier dans une ambulance russe.

quelques zouaves et du colonel Bourbaki, mit le pied sur ces rivages que fixaient les regards d'une armée entière ; ce fut lui qui planta le drapeau français sur cette terre qui allait bientôt retentir de nos hourrahs frénétiques. Le temps était admirable ; Tatmosphère claire, limpide, salubre.

On resta à Old-Fort jusqu'au 19 septembre.

L'armée se porta en avant en exécutant une immense marche en bataille embrassant un vaste espace de terrain ; les zouaves, se dirigeant vers le sud-ouest, longèrent la mer. On s'était mis en mouvement au lever du jour, et ce fut vers deux heures de l'après-midi que nos troupes arrivèrent sur les emplacements où elles devaient camper, en face des hauteurs de l'Aima. La présence de l'ennemi avait été signalée; ses reconnaissances se montrèrent peu après notre établissement au bivouac.

L'armée russe était établie sur les hauteurs. Si la confiance régnait dans les rangs de ses soldats, on peut dire qu'elle régnait aussi dans la plaine occupée par nos troupes ; elle y régnait en compagnie de cette gaieté militaire qui est pour ainsi dire l'apanage de notre nation.

Bataille de l'Aima. — Le 20 septembre au matin, quand le clairon de garde au quartier général sonna le réveil, il ne faisait pas encore jour. Les troupes furent bientôt sur pied, prirent les armes, et au soleil levant, l'armée tout entière était debout, prête à se porter en avant contre les Russes, établis sur un coteau qui domine de cent à cent cinquante mètres la rive gauche de l'Aima, et se joint à la rivière par des pentes assez raides. Les deux rives sont garnies de bois, de vignes et de broussailles; les berges à pic s'élèvent à huit ou dix mètres au-dessus de l'eau.

Le plan du maréchal Saint-Arnaud était le suivant: la

division Bosquet, renforcée du contingent turc, sous les ordres de Yussuf, devait longer le rivage de la mer, déborder l'aile gauche de l'ennemi et rejeter cette aile sur le centre de la ligne. L'armée anglaise avait pour mission de tourner Taile droite des Russes et de la rejeter également sur le centre. La division Ganrobert et celle du prince Napoléon, formant le centre de la ligne française, devaient aborder les obstacles de front et n'attaquer que lorsque le mouvement des ailes aurait été bien dessiné. La division Forey constituait la réserve générale.

Le ciel était éclatant, le terrain vaste et découvert, borné à droite par la mer.

A neuf heures du matin, les deux divisions du centre se mirent en marche sur deux lignes ; une brigade par bgne ; les batailloïis en colonne à demi-distance ; ceux de la deuxième ligne vis-à-vis des intervalles de la première. Le colonel Bourbaki donna le point de direction (un télégraphe en construction) au i*' bataillon de son régiment qui était bataillon de direction, et prescrivit à chaque bataillon en première ligne de détacher en avant de son front, deux compagnies en tirailleurs : l'une formant la chaîne, l'autre le soutien.

Arrivés près de la rivière, nos tirailleurs sont accueillis par la fusillade des soldats russes embusqués dans les jardins derrière les deux rives de TAlma. Les nôtres prennent le dessus, délogent les tirailleurs ennemis qui repassent la rivière et vont rejoindre leurs soutiens. Les deux bataillons de zouaves franchissent les pentes abruptes de la rivière presque en même temps qu'eux; no& soldats grimpent comme des chèvres sur des roches qui paraissaient inaccessibles à l'œil. L'arrivée de l'artillerie française sur le plateau continue à les ébranler. Les zoUaves prennent alors le pas de

course, Bourbaki, à cheval, est à leur tête; malgré les décharges de rartillerie ennemie qui leur cause beaucoup de mal, ils se jettent sur le monticule servant de base au télégraphe, centre de la ligne ennemie. Leur drapeau porté par le sous-lieutenant Payan reçoit un biscaien qui lui brise la hampe; le sergent-major Fleury s'empare du fanion tricolore, escalade les murs du télégraphe ; un second biscaïen fracasse la tête de ce sous-officier. Mais Télan est donné ; les Russes commencent leur mouvement de retraite. L'arrivée sur le plateau des bataillons de seconde ligne acheva la déroute de l'ennemi, qui prit la fuite dans toutes les directions.

Toute l'armée se porta alors en avant, poursuivant les Russes qui jonchaient le terrain de leurs havresacs et de leurs fusils. L'approche de la nuit arrêta seule la poursuite.

Du champ de bataille, le maréchal de Saint-Arnaud adressait à l'empereur, le soir même, une dépêche se terminant ainsi : « Les zouaves se sont fait admirer des deux armées; ce sont certainement les premiers soldats du monde », et le 22 septembre, il écrivait au ministre de la guerre : « Bour^ baki est un Bayard ; il était magnifique à la tête de ses zouaves. Le colonel Cler ' ne lui cède en rien. Quels officiers ! Quels soldats ! Et que je suis fier de les commander ! Beau succès. Monsieur le Ministre... »

En résumé, le i^' zouaves avait perdu dans cette journée de l'Aima 6 officiers blessés ; 2 sous-officiers tués et 1 3 sousofficiers blessés; 9 caporaux, zouaves ou clairons tués; III blessés.

Le 23 septembre, les troupes levèrent le camp établi sur les bords de l'Aima, et marchèrent sur Sébastopol. Trois jours après, le maréchal SaintrArnaud, à bout de forces, re-

I. Colonel du 2« zouaves, tué à Magenta, le 4 juin i854» étant général de brigade.

BOURBAKI EN CRIMÉE. gZ

mettait le commandement de Tarmée de Crimée au général Canrobert. On contourna Sébastopol par l'est et le 3o septembre, on campa définitivement à quatre kilomètres au sud'Ouest de la forteresse.

L'armée fut alors divisée en deux corps : P'^ corps, dit d'observation, général Bosquet (i""* et 2'' divisions); II® corps (corps de siège), général Forey (3® et 4*^ divisions).

Quelques dômes d'un vert éclatant, voilà tout ce que nos soldats aperçoivent, au début du siège, d'une ville silencieuse au fond de son gouffre qui, dans quelques jours deviendra un nid de bombes, derrière ses remparts que sillonneront nuit et jour, pendant un an, les éclairs du canon.

Le I" zouaves passa le mois d'octobre à monter des gardes de tranchée et à faire diverses corvées nécessitées par les travaux du siège. Mais la récompense de la belle conduite de Bourbaki à la bataille de l'Aima ne pouvait pas se faire attendre, et le i4 octobre, le colonel du i**" zouaves était nommé général et mis à la tête de la 2® brigade de la 2* division du corps Bosquet, en remplacement du général Bouat', nommé général de division. Il obtenait les deux étoiles à trente-huit ans, à un âge où beaucoup de ses camarades de Saint-Cyr n'atteignaient encore que le grade de chef de bataillon.

La brigade que commande Bourbaki a la composition suivante :

3* bataillon de chasseurs k pied (commandant Duplessis) ; 6* régiment de ligna (colonel de Gardarens de Boisse) ; 7* léger (colonel Jannin).

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