I. Mort depuis général de division
i4 novembre, une tempête effroyable se déchaînait sm* le plateau de Chersonèse. Les tentes et des pans de baraquement furent renversés dans les camps en quelques minutes. Les hommes résistèrent courageusement, consolidant le mieux possible les abris des ambulances. Le lendemain, on répara à la hâte les désastres causés par l'ouragan ; mais un grand nombre d'objets de toute espèce disparurent, emportés par la tempête.
Vers le milieu de décembre, la gelée, puis la neige firent leur apparition et obligèrent de suspendre les travaux de siège. Pendant le mois de janvier i855 et particulièrement le 16, le froid augmenta jusqu'à dix degrés au-dessous de zéro ; un violent chasse-neige, qui ne dura pas moins de trente-huit heures, combla les tranchées et envahit les tentes ; celles des officiers comme celles des soldats. Les maladies commencèrent à se faire sentir dans les camps ; le général Bourbaki fut un des premiers atteints du typhus et obligé de rentrer en France ; il céda le commandement de sa brigade au colonel Vergé, du 27* de ligne, nommé général de brigade par décret du 10 janvier i855.
Le numéro d'un des plus beaux régiments de France vient de tomber sous ma plume ; je voudrais en profiter pour relater ici quelques souvenirs personnels qui se rattachent par un côté sentimental à l'existence du général Bourbaki. La veille de son embarquement à Kamiesch, il recevait la visite d'un jeune sous^lieutenant du 27*, qui venait lui faire ses adieux. Ils furent tristes, ces adieux, car ce n'est pas de gaieté de cœur qu'un soldat abandonne son commandement pour cause de santé et une œuvre où il avait mis toutes les forces de son âme.
Cet officier, c'était Raoul Leperche; le filleul venait serrer la main de son parrain. L'un et l'autre ne s'étaient pas
revus depuis vingt ans, c'est-à-dire depuis i834, date de rentrée de Bourbaki à Saint-Cyr.
Leperche, après avoir suivi les cours du collège royal militaire de la Flèche en i84o et i84i, y était entré comme interne, au commencement de Tannée scolaire i842-i843, sous le numéro matricule 2,357.
Élève discipliné, laborieux, toujours à la tête de sa classe, Leperche avait été désigné pour recevoir en i85o, à la fin de ses études, le prix d'honneur, suprême témoignage de satisfaction donné par le chef de l'État, depuis i835 % à l'élève qui s'était toujours fait remarquer par sa conduite, son travail et ses études.
Mais une révolte ayant éclaté l'année précédente parmi les élèves du i*' bataillon, le ministre de la guerre, usant d'une rigueur excessive, renvoya soixante élèves et supprima le prix d'honneur. Il revenait de droit à Leperche, qui avait traversé les trois bataillons sans une seule punition. Il y eut là une scène touchante, que nous ne saurions passer sous silence : ses condisciples l'enlevèrent sur leurs épaules et le promenèrent dans le parc couvert de palmes et de lauriers. La camaraderie rendait à Leperche ce que la révolte lui enlevait.
Entré à Saint-Cyr avec le n® i , il n'avait pu obtenir qu'une demi-bourse. Son père tomba malade sur ces entrefaites, et les frais occasionnés par la maladie ne lui permirent pas d'acquitter le montant de la demi-pension, pour la première année d'études. Le prince-président, Louis-Napoléon Bonaparte, paya sur sa cassette particulière, et l'élève Leperche put entrer à l'école militaire. Sans ce secours
I. C'est relève Cassaigne qui remporta le premier prix d'honneur, en i835; tué à l'assaut de Malakoff comme colonel d'état-major, aide de camp de Pélissier.
pécuniaire inattendu, la porte de Saint-Cyr lui eût été fermée.
Sorti de Saint^Cyr avec le n® i , Leperche avait été nommé sous»-Ucutenant élève à l'école d'état^major, le i" octobre i852, et c'est en cette qualité qu'il prit part à la guerre de Crimée, comme stagiaire au 27^.
Cinq mois après, Leperche passé lieutenant, se fera grièvement blesser à la prise du Mamelon-Vert (7 juin i855). 11 rentrera en France avec le grade de capitaine d'état-major et la croix de chevalier de la Légion d'honneur. Nous le retrouverons dans deux ans aide de camp du général Bourbaki.
Ces soldats français, que l'on accuse bien à tort, suivant nous, de rencontrer dans la vigueur même de leur nature, un obstacle à une entreprise qui demande une obéissance résignée aux lois de la nécessité, venaient de prouver, sous Sébastopol, leur endurance à toute épreuve. Il fallait, en Crimée, des chefs comme Bourbaki,. pour les maintenir dans un état de laborieuse et meurtrière attente, avant de leur faire entrevoir le jour de l'assaut.
En attendant, ils restèrent attachés aux fossés qu'ils avaient creusés, derrière le gabion qu'ils avaient confectionné et dressé, sur un sol durci, rougi de leur sang, et cela des mois entiers, dans une saison iriclémente, où ciel et terre, également blancs, ne semblaient former qu'un immense suaire.
Rien de plus émouvant que les visites quotidiennes de Bourbaki dans les tranchées confiées aux régiments sous ses ordres. Pas une plainte ne se faisait entendre; pas un murmure ; bien au contraire, la vue du général raffermissait les courages et donnait du cœur aux soldats devant lesquels il
, BOURBAKI EN CRIMÉE. lOI
passait; chacun d'eux trouvait un sourire pour le saluer. Quant à lui, il s'arrêtait presqu'à chacun, adressant à Tun ou à l'autre quelques paroles d'encouragement.
C'était une bravoure à part que celle dont était doué Canrobert, ce chef intrépide de notre armée de Crimée. Nul homme ne pouvait mieux comprendre et plus aimer que lui, le cœur droit et honnête d'un de ses plus braves Ueutenants.
Rétabli de la maladie dont il avait souffert en Crimée, Bourbaki redemanda à l'empereur un commandement actif dans notre armée sous Sébastopol, et le 5 avril i855, il prenait le commandement de la 2* brigade de la division La Motterouge ' du corps Bosquet.
Attaque de Malakoff (8 septembre iSSS). — A cette date, les cheminements sous Sébastopol étaient parvenus : au vieux siège^ à soixante-dix mètres du bastion central et à cinquante mètres du bastion du Mât ; au nouveau siège^ à vingt-cinq mètres de Malakoff et quarante mètres du petit Redan. Les Anglais étaient à deux cents mètres du grand Redan.
L'ennemi devait être abordé sur tout le périmètre de l'enceinte, de façon à menacer sa ligne de retraite. A gauche, la plus grande partie du I*' corps français (général de Salles) et la brigade piémontaise devaient donner l'assaut au bastion central et ses annexes (lunette Bietkine, redoute Schwartz) ; puis au bastion du Mât. A droite, le IP corps (général Bosquet), avait pour objectif le petit Redan et Malakoff. En conséquence, l'attaque sur Malakoff fut confiée au général de
I. La Motterouge, qui commandait antérieurement la i'« brigade de la division y venait d'être nommé général de division en remplacement du général Bnmet, tué à l'assaut du 18 juin i855.
Mac-Mahon ; l'attaque du petit Redan au général Dulac ; et enfin Tattaque sur la Courtine qui unissait le petit Redan à Malakoff, au général de La Motterouge.
Bien des récits ont été faits sur l'assaut de Malakoff; nous n'en résumerons ici que les phases principales.
Contre le petit Redan, la division Dulac échoua, malgré de prodigieux efforts renouvelés plusieurs fois et des alternatives de réussite. Les généraux de Saintr-Pol, de MaroUes et de Pontevès s'y firent tuer; mais les Russes gardèrent l'ouvrage.
Au centre, la division La Motterouge parvint à s'établir sur une portion de la Courtine, mais sans pouvoir progresser du côté du petit Redan.
A gauche, la division de Mac-Mahon s'empara de MalakoiT en moins d'une demi-heure.
Au grand Redan, les Anglais échouèrent après avoir éprouvé des pertes considérables.
Plus à gauche, les colonnes françaises s'étaient précipitées sur le bastion central ; mais avaient échoué partout vers quatre heures de l'après-midi, après des succès partiels. Les généraux Rivet et Breton étaient tués, les généraux Couston et Trochu blessés.
Ainsi, sur cinq assauts pouvant se décomposer en douze assauts partiels, celui de Malakoff seul avait réussi : cela suffisait. On possédait dès lors la clef de la partie sud de Sébastopol. Le général Pélissier fit arrêter la lutte; le génie et l'artillerie prirent toutes les dispositions nécessaires pour assurer et consolider notre établissement dans la redoute. Les Russes évacuèrent la place, pendant la nuit du 8 au g septembre, ne laissant derrière eux que des ruines.
Ainsi prit fin le siège de Sébastopol, qui n'avait pas duré moins de trois cent quarante-neuf jours.
La guerre de Crimée était terminée ; la paix cependant ne vint pas de suite, parce qu'un grand peuple ne peut se décider à abdiquer du jour au lendemain. Mais il en fut question dès que les circonstances le permirent : la Russie put la demander sans humiliation ; les alliés ne la lui imposèrent pas.
Sébastopol n'était plus qu'un monceau de ruines, que réunion confuse de décombres.
Notre gloire guerrière venait de briser pour la première fois, depuis i8i5, la pierre du sépulcre sous laquelle on la croyait ensevelie à tout jamais. Quatre ans plus tard, ce sera sous le ciel bleu de l'Italie que nous chercherons à en retrouver le divin fantôme.
Le général Bourbaki rentra en France et prit le commandement de la I'® subdivision de la Gironde (Bordeaux).
C'est là qu'il se trouvait, lorsque le général Randon entreprit la guerre de la grande Kabylie et l'appela près de lui.