EXPÉDITION DE LA KABYLIE ORIENTALE. III
la montagne et fuient de partout, disparaissant sous les arbres du village d'Icheriden. En ce moment, l'artillerie se met de la partie, tire sur les groupes ennemis, et le village et les arbres qui Tentourent sont bientôt à nous.
Le 2® étranger et les zouaves poursuivent une partie des fugitifs dans la direction de Aguemoun-Isen, le dernier des villages occupés par les contingents des Beni-Yenni ; mais sur les deux côtés de cette route, et autour dlcheriden, les Kabyles sont dispersés. Le but que le maréchal Randon s'était proposé dans cette journée ayant été atteint, le général Mao-Mahon donne le signal de la retraite.
Sur ces entrefaites, la 2* brigade (Périgot) arrive à son tour sur la montagne d'Icheriden; l'avant-garde de la i" (Bourbaki) se replie sur le village que le gros des troupes occupe et continue à défendre.
Sous les arbres, au pied du village, se montrent quelques cadavres Kabyles, épars, solitaires, étendus dans leurs burnous blancs. Ils ont le visage découvert, les traits contractés, les dents serrées; victimes de leurs croyances et de leur nationalité, tombés sur le sol sacré de la patrie 1 Des taches de sang noircissent çà et là le sol poudreux ; des débris de cartouches sont répandus partout. Sur le bord du chemin, des cadavres sanglants sont étendus côte à côte ; à droite et à gauche, des mourants, les yeux vitreux, regardent sans rien voir.
Alors, indifférent du chemin qu'il suit, chacun contemple ce navrant spectacle ; les ivresses de la lutte et du triomphe se dissipent; les nécessités de la conquête pâlissent, effacées sous le sang qui coule; l'âme attristée reprend ses pensées au-dessus des passions humaines. On ne voit plus que les blessés, les morts et les deuils que la guerre entraîne après elle. Peu à peu le temps couvrira, de ses
minutes amoncelées, les images sanglantes des blessés disparus.
Par l'énergie de la défense et le chiffre de nos pertes, le combat dlcheriden est certainement l'un des plus meurtriers de ceux qui se sont livrés en Algérie. Nous comptions :
44 tués dont 2 officiers ; 827 blessés dont 22 officiers ;
En tout 371 hommes mis hors de combat ont payé ce triomphe de leur sang. C'est beaucoup, si l'on songe que nous n'avions dans cette affaire que 2,4oo hommes engagés contre 3,ooo à 4j000 Kabyles énergiques, largement pourvus de munitions et bien retranchés. i4 officiers tués ou blessés dans les deux bataillons de zouaves et 7 dans le bataillon du 54®, témoignent des courageux efforts des officiers. Le général Bourbaki avait eu un cheval tué sous lui, et c'est pour ce fait que nous l'avons vu à pied, s'élançant sur les barricades ennemies, à la tête des zouaves.
Le résultat du combat d'Icheriden produisit sur la Kabylie un effet moral considérable. Sa montagne retranchée était la tête de route des chemins du Djurjura^ le rendez-vous des tribus insoumises et de tous les révoltés des tribus soumises, le rendez-vous général de la dernière résistance des Berbères.
A partir de ce jour, le corps expéditionnaire de Randon ne devait plus trouver que des résistances partielles.
La soumission des Beni-Raten et l'occupation de Souk-el- Arba portaient les premiers coups à l'indépendance berbère ; mais elle était encore debout. La double victoire d'Icheriden et des Beni-Yenni fut fei grande défaite de la Kabylie. Encore une journée de marche, et nos troupes occuperont le
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grand Djurjura lui-même, ce cratère de tous les fatalismes, de tous les soulèvements et de toutes les révolutions de l'Afrique septentrionale.
Prise d'Aguemoun-Isen (30 juin i8S7). — Pendant que les divisions Renault et Yussuf foulaient victorieusement les montagnes des Beni-Yenni, la division Mac-Mahon se reposait à Icheriden, attendant une occasion favorable pour enlever le village d'Aguemoun-Isen occupé par les Menguillet et leurs alliés. La montagne qui y donne accès s'élève hérissée de retranchements et de fusils, plus forte encore que celle d'Icheriden. Le village lui-même est placé sur un piton rocheux solitaire, protégé par des ravins profonds et plusieurs étages de barricades qui défendent ses abords, comme les fossés, les remparts qui sont derrière eux.
Cette occasion se présenta le 3o. La route entre Souk-el- Arba et Icheriden était terminée ; les vivres et les munitions pouvaient venir d'Alger comme sur une route de France. Les Kabyles, inquiétés par nos contingents, abandonnèrent une partie des retranchements en avant d'Aguemoun-Isen. Mac-Mahon s'en aperçut et donna immédiatement ses ordres pour une brusque attaque.
Il est trois heures de l'après-midi lorsque la i" brigade (Périgot) débouche d'Icheriden en trois colonnes formant croissant. La 2* brigade (Bourbaki) appuie le mouvement. En moins d'une heure nos troupes étaient maîtresses de toute la montagne d'Aguemoun.
Le courage fougueux et sans règles triomphe parfois ; mais la bravoure calme, réfléchie, habile, disciplinée, triomphe presque toujours.
Il4 LE GÉNÉRAL BOURBAKI.
Les prises successives de Taourit-el-Hadjaz et d'Aguemoun-Isen livrèrent au corps expéditionnaire deux routes pour monter jusqu'au Djurjura, dispersèrent les dernières agglomérations de Tennemi et triomphèrent définitivement de deux des plus fortes tribus de la Kabylie; les Benni-Yenni et les Beni-Menguillet.
Quatre tribus peu importantes, mais protégées par les difficultés de terrain, résistent encore aux tentatives de négociations; ce sont les Beni-Ithouragh, Uliten, Iloula-ou- Malou et Idjer. Le maréchal Randon groupe toutes les forces dont il dispose autour de ces quatre tribus.
La division Mao-Mahon est campée à Djemma-el-Korn, sous des arbres dont Tombrage est précieux à nos soldats pour se créer des gourbis ; des fontaines aux approches verdoyantes sont parsemées çà et là, et, lorsque Tordre de départ est donné le 5 juillet, chaque soldat jette un regard et des paroles de regret aux abris qu'il lui faut quitter pour courir des étapes inconnues.
La brigade Bourbaki va camper le même soir au Sebt des Beni-Yahia.
Partout, sur la route, on trouve des villages rehabités. On n'entend plus un seul coup de feu ; les sentiers sont sillonnés par des Kabyles sans armes qui viennent dans les camps vendre leurs denrées, payer la contribution de guerre ou même se promener.
Cependant, les négociations du bureau arabe ont échoué en partie et, le 9 juillet, la guerre, interrompue un instant, recommence. Les Beni-Ithourag sont envahis les premiers. La division Mac-Mahon campe le soir même sur leurs fi'on-