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I. Village situé à moitié chemin entre Metz et SainUAvold

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compagnies se fonnent tant bien que mal et les hommes attendent le signal du départ, l'arme au pied autour des brasiers, courbant le dos sous Taverse.

On se met en route vers trois heures du matin, les artilleurs des trois batteries de combat cherchant à démarrer leurs pièces. Le jour commence à poindre.

La marche sur Saint-Avold se fait dans Tordre suivant :

La pointe d'avantp-garde : 2 compagnies du i*' voltigeurs et une section de la 8® compagnie du 3® du génie ' ;

Le gros d'avant-garde : 4 compagnies du 3* bataillon du i^' voltigeurs;

Le convoi :

2* et i'' bataillons du i" voltigeurs;

2^ voltigeurs ;

3^ et 4* voltigeurs (brigade Gamier),

On arrive au village de Longeville, à cinq kilomètres en arrière de Saint-Avold, vers onze heures du matin. Bourbaki, qui marche avec cette avant-garde, établit le bivouac de ces troupes sur les hauteurs en arrière ; il occupe ainsi , sur les bords de la Rosselle, affluent de gauche de la Sarre, l'embranchement des routes de Metz à Forbach et de Boulay à Forbach.

La division Picard qui, elle, n'a quitté Courcelles-Chaussy qu'à sept heures du matin , arrive à Longeville vers trois heures de l'après-midi, et va camper près de la division Deligny, ses trois batteries en arrière et à gauche du château.

La division de cavalerie de la garde arrive le 6 août, vers minuit, à Morange, reprend sa marche à trois heures du

I. Le génie de la garde ayant été supprimé en i865, on y suppléa en 1870 au moyen d'emprunts faits dans les trois régiments du génie de l'armée de ligne.

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matin sur Longeville-lès-Saint-Avold, où elle arrive le lendemain assez tard ; elle bivouaque sur le plateau dominant la contrée jusqu'à Forbach.

Les quatre batteries à cheval de réserve de l'artillerie de la garde y arrivent en dernier lieu.

C'est à ce moment-là que Bourbaki apprend les défaites de Spickeren et de Frœschwiller. Il va au-devant de Bazaine qui, précisément, venait visiter les emplacements choisis pour l'établissement des troupes de la garde. Une conversation de quelques minutes a lieu entre le maréchal et lui :

— Monsieur le Maréchal, se hasarde de dire Bourbaki en le saluant, voulez-vous me permettre un avis : les plateaux de Colombiers et de Frécourt sont, dans leur ensemble, une position des plus fortes. Si nous l'occupions ? La Nied serait devant nous ; le pays accidenté et coupé qui y donne accès serait d'une grande difficulté en cas d'attaque. En livrant bataille sur ce terrain, peut-être pourrions-nous racheter les insuccès de Spickeren et de Frœschwiller ?

— Vous avez peut-être raison, répondit Bazaine, mais si, du petit au grand, tout le monde donne son avis, il est impossible de s'y reconnaître.

Et la retraite fut ordonnée jusqu'à Metz.

La garde reçut donc l'ordre de s'établir sur le plateau de Longe ville, couvrant la retraite du III® corps sur Metz. Personne ne campe sur ces hauteurs ; on y bivouaque, les hommes couchés au pied de leurs faisceaux, les chevaux, sellés et bridés, sous la garde d'une compagnie en grand'garde, en avant de chaque bataillon. La nuit du 7 au 8 août est d^s plus pénibles. A l'extrême limite de l'horizon, on aperçoit des feux de bivouac qui ne peuvent être que ceux de l'armée française. Pour arriver sur le corps de la garde, il faudrait culbuter les III* et IV* corps, puis h'a-

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verser une forêt qui s'étend sur la gauche jusqu'au delà de la frontière.

La cavalerie de la garde arrive à Longeville à la nuit tombante, se disloque et détache le régiment de chasseurs à cheval à la division des voltigeurs, et le régiment des guides à celle des grenadiers.

Ainsi, à la date du 6 août, la garde s'organisait encore, tout en marchant.

7 août. — Ordre est donné de battre en retraite et de revenir à Courcelles-Chaussy. La division Picard commence le mouvement à quatre heures du matin ; ses batteries de combat, au centre, en colonne par section. La division Deligny se met en mouvement vers huit heures du matin, lorsqu'arrive à Longeville la division Castagny (IV® corps) qui doit l'y remplacer. Le i^ voltigeurs marche derrière le convoi ; son 3* bataillon est à l'extrême arrière-garde. Le régiment des chasseurs de la garde éclaire la marche.

A midi, la cavalerie de la garde, qui a quitté son bivouac à six heures du matin, traverse Courcelles-Chaussy, franchit la Nied française et va camper partie à Silly, partie à Maizeroy.

A la même heure, la division Picard traverse Courcelles à la suite de la cavalerie de la garde et va s'établir à trois kilomètres de Metz, près de Pont-à-Chaussy, son artillerie au milieu de l'infanterie, sur le plateau en arrière du village.

La division Deligny arrive ensuite vers trois heures, et s'établit de l'autre côté de la route de Saarbruck, dans l'angle formé par la Nied française et cette route; les I*' et 2* voltigeurs (brigade Brincourt) surveillent le cours de la Nied avec la i'* batterie, se reliant avec le II* corps (Frossard) qui suit la voie ferrée.

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g août. — Réveil à cinq heures du matin. Le mouvement de retraite continue. A midi, les divisions Deligny et Picard vont prendre position un peu plus en arrière, à treize kilomètres de Metz, sur la crête des hauteurs qui bordent la rive gauche de la Nied française, à Silly-sur-Nied ; elles forment la réserve des II*, IV* et VI* corps (Frossard, de Ladmirault, Canrobert).

A trois heures du soir, toute la cavalerie de la garde se concentre sur le plateau de Maizeroy, au-dessus du village de Pange. A la même heure, les batteries de réserve de la garde quittent Courcelles-Chaussy et vont camper à Viviers.

10 août. — L'armée française continue son mouvement de concentration sous les murs de Metz. Le réveil est sonné à six heureis du matin. L'infanterie de la garde cède ses campements aux troupes du III* corps, qui se retire également en arrière de la Nied. A midi, la division Deligny vient s'établir à Landremont, à droite de la route de Saarbruck, face à Pont-à-Mousson. La division Picard lève son camp à trois heures de l'après-midi pour s'établir à gauche de la route de Saarbruck, en arrière du bois de Silly-sur-Nied, sa gauche appuyée à la ferme de Beville.

// août. — L'armée française achève sa concentration sous Metz. Réveil à cinq heures; départ à six heures par une pluie torrentielle. La cavalerie de la garde prend à travers les champs et les terres labourées, pour laisser la route libre à l'infanterie et à l'artillerie.

La division Deligny, après une marche de vingt kilomètres sous une pluie incessante, arrive vers deux heures de l'aprèsmidi à Borny, qu'elle traverse pour aller camper au village de Grisy, sa gauche appuyée à Borny, sa droite à Grisy, sur la route de Metz à Marbourg, par Château-Salins. La di^ vision Picard tourne à droite, à hauteur de la ferme de

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Bellecroix, et s'arrête vers trois heures en arrière de Bomy, où elle doit camper.

La cavalerie de la garde arrive à son tour, sous le canon des forts de Metz, et va bivouaquer près de Bomy, non loin du fortin des Bordes, à moins de trois kilomètres de la porte des Allemands. Elle y séjournera jusqu'au i4.

Enfin, les batteries d'artillerie de réserve, arrivées les dernières, campent près des Bordes, en avant de Plantières.

12 août. — A cette date, l'armée de Bazaine est entièrement réunie sous Metz. Elle s'y repose pendant les journées du 12 et du 1 3. Le prince impérial, accompagné de Bourbaki, en profite pour passer en revue les troupes de la garde, dans leurs camps respectifs, pendant que l'empereur examine de son côté, avec Bazaine, nos positions et celles de l'ennemi.

L'empereur venait de quitter le commandement de l'armée du Rhin, qu'il remettait le 1 2 au maréchal Bazaine, en lui donnant le général Jarras comme chef d'état-major.

La nuit du 1 3 au 1 4 août est magnifique ; le ciel parsemé d'étoiles invite à la joie. Les troupes de la garde allument de grands feux. Tous les camps sont en liesse.

i4 août. — C'est un dimanche. Le temps, remis au beau depuis deux jours, semble favoriser les mouvements de notre armée, qui avait reçu l'ordre la veille de se tenir prête à partir dès quatre heures du matin. Mais à peine le soleil s'estfil levé qu'un brouillard épais s'abat sur la campagne et voile l'horizon. Néanmoins, les hommes sont prêts à se mettre en marche à l'heure dite, sac au dos et derrière les faisceaux.

Bomy, quartier général du III* corps, est un petit village situé aux portes de Metz, dont il n'est séparé que de quatre kilomètres ; il faisait autrefois partie des trois évêchés. Placé

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sur le Cheneau, à gauche de la route de Metz à Marbourg, il n'est qu'à quelques kilomètres de SainWulien-lès-Metz, ancien faubourg de Metz sur la droite de la Moselle, face à Hle Chambière.

Examinons le terrain. A l'est de Metz, il est divisé en deux plateaux : celui de Bomy, au sud, celui de SaintrJulien, au nord. Ces deux plateaux sont séparés par un ruisseau encaissé qui, après avoir rejoint le ruisseau des Vallières, va se jeter dans la Moselle, au-dessus du fort Belle-Croix, face à rtle Chambière. Sur le plateau de Bomy, à l'est et au sud, le terrain va en s'élevant et aboutit à de nombreux bouquets de bois, fort épais en certains endroits, surtout dans la direction de Colombey. Le plateau de Saint-Julien s'élève dans la direction nord-est jusqu'à Sainte-Barbe, où le ruisseau des Vallières prend sa source.

Le réveil sonne pour la garde à trois heures et quart du matin. Le boute-selle se fait entendre aussitôt pour la cavalerie du général Des vaux. Grenadiers et voltigeurs font leurs sacs, plient les tentes et attendent le signal de la mise en marche, derrière les faisceaux.

A trois heures et demie, la garde impériale se met en mouvement, la division Deligny rompant la première dans la direction de Verdun.

A quatre heures dix minutes, quelques coups de canon se font entendre du côté de Colombey; une demi-heure après, la canonnade devient très violente; elle est suivie par une fusillade intense et le crépitement des mitrailleuses. Ce sont les divisions Castagny, Metmann et Grenier qui soutiennent le premier choc de l'armée allemande. Bourbaki suspend le mouvement des troupes de la garde qui ont pris la direction du fort de Queleu; il les fait traverser la Moselle sur les ponts de Metz et les porte en

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avant, dans Tordre qu'elles occupaient le matin, au moment du départ. Là, la garde est en réserve sur la route de Strasbourg, en arrière du III* corps ; la division des voltigeurs, protégée par le fort Queleu, formée dans Tordre suivant : i" brigade (i*' et 2* voltigeurs) en bataille, face à droite, perpendiculairement à la route de Strasbourg, couverte par le bataillon des chasseurs de la garde qui vient d'arriver, venant de Thionville. Le i*' bataillon du 2* voltigeurs est en réserve avec le drapeau du régiment; la 2* brigade (3* et 4* voltigeurs) forme la seconde ligne.

L'artillerie divisionnaire (r*, 2® et 5® batteries) appuie sa droite au fort de Queleu, soutenue par le régiment des chasseurs à cheval de la garde.

Les quatre batteries qui forment la réserve de la garde sont déployées sur le plateau des Bordes.

Dans cette position, la garde impériale assistera Tarme au pied à la bataille de Bomy. Un moment, l'armée française en sera réduite à la garde et au III* corps. Le II* a franchi la Moselle dans la matinée, le IV* effectue son passage ; mais, au bruit du canon, ce dernier suspend son mouvement et s'établit à la gauche du III*. La canonnade est effrayante, les coups de canon se succèdent de seconde en seconde, la fusillade roule comme un tonnerre continu. De nombreux blessés passent contre le fortin des Bordes. Quelques obus labourent le terrain, à côté de la brigade Brincourt qui a trois hommes blessés au i*' voltigeurs.

Vers huit heures du soir, les quatre batteries de la réserve de la garde sont disposées en arrière de la division Picard qui vient appuyer le III* corps avec la mission de soutenir la retraite.

La nuit seule met fin au combat; un incendie immense éclaire Thorizon ; une fumée rougeâtre enveloppe tout le

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terrain sur lequel les deux années ont combattu. C'est Tennemi qui, en se retirant, porte la torche dans tous les villages où il passe. Les Prussiens, repoussés sur toute la ligne, se retirent avec de très grandes pertes.

Les clairons sonnent pour rallier les troupes isolées. Les troupes ne campent pas cette nuit-là; elles allument des feux et bivouaquent.

A huit heures du soir, les chasseurs à cheval de la garde traversent Metz pour aller camper au ban Sainte-Martin.

i5 août. — A deux heures de l'après-midi, les brigades du Preuil et de France reçoivent Tordre de se rendre à Gravelotte; le i" escadron du régiment des carabiniers (capitaine Bué) est d'avant-garde avec une section d'artillerie légère de la garde. On traverse Longe ville-lès-Metz et on atteint le plateau de Gravelotte vers sept heures du soir. La brigade du Preuil bivouaque, les cuirassiers s'appuyant à la route de Rezonville, à peu près à hauteur de la maison de poste de Gravelotte ; la brigade de France dépasse ce dernier village et va se former au delà sur deux lignes. Les chevaux sont mis à la corde, on ne dresse pas de tentes. Les lanciers et les dragons de la garde ont Tordre d'escorter Tempereur sur la route de Conflans.

A midi, la division des voltigeurs de la garde se met en route pour Gravelotte ; elle arrive à deux heures après midi sur le plateau en arrière du village et établit son campement entre le Points du-Jour et la ferme de Saint-Hubert, à droite de la route qui conduit à Gravelotte. A minuit, le 4* voltigeurs prend position à trois cents mètres sur la gauche. Les i""* et 5^ batteries vont camper près de la ferme de Moscou où elles passent la nuit. Le régiment des chasseurs à cheval de la garde rejoint, dans la soirée, la brigade Deligny campée au Point-du-Jour. Le bataillon de chasseurs à pied est à

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cheval sur la route qui mène de Gravelotte à Ars-sur-Moselle par le ravin passant entre le bois de Vaux et le bois des Ognons.

La brigade Picard, qui ne s'est mise en mouvement que vers onze heures du matin, ne peut arriver à son bivouac qu'à dix heures du soir; elle campe sur la gauche de la route de Verdun, à deux cents mètres en avant de la maison de poste, face au bois des Ognons. Enfin, le régiment des zouaves de la garde, avec les i" et 3^ batteries du régiment monté de la garde, s'établissent à l'extrémité du village de Gravelotte, sur la route d'Ars-sur-MoselIe. Ces derniers sont à huit cents mètres des autres batteries de la division.

L'ennemi avait atteint son but, qui consistait à nous couper la route de Verdun en faisant filer ses nombreuses colonnes par la vallée de Gorze pour gagner les plateaux de Mars-la- Tour et de Rezonville.

Nous sommes à la veille de la bataille dite de Gravelotte, qui prend le nom de Rezonville pour les troupes delà garde engagées. Elles viennent d'arriver à l'étape le soir du i5 août, jour de l'Assomption.

De gros nuages gris, poussés par un vent violent, couraient dans l'espace. Mais, par un de ces brusques revirements atmosphériques si fréquents dans la nature, l'horizon s'était subitement éclairci dans la soirée, et, comme nous nous glissions sous nos tentes, harassés par une journée de marche des plus fatigantes, le crépuscule annonçait une journée splendide pour le lendemain. Le ciel noir et profond ressemblait à une immense draperie de velours bleu parsemée de clous dorés ; un reste de clarté traînait seul au sommet des collines, du côté où le soleil se couche. Tout sommeillait dans les bivouacs de la garde établis autour de

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Gravelotte et de Rezonville. Si ce n'était quelques lumières vacillantes piquant çà et là l'obscurité, les sentinelles qui, de distance en distance, profilaient leurs silhouettes sur le front de nos lignes, et les cavaliers d'escorte du commandant en chef du corps de la garde, qui vaquaient à leurs travaux ordinaires autour de la maison de poste de Rezonville, quartier général de Bourbaki, aucune animation ne se faisait spécialement remarquer et n'indiquait qu'une armée de près de cent mille hommes campait dans cette vaste plaine.

Neuf heures viennent de sonner au presbytère voisin.... Bourbaki, assis près d'une table, dans une chambre du rezde-chaussée de la maison de poste, examine, penché sur une carte étalée devant lui, les ordres de mouvement prescrits par Bazaine. Son chef d'états major, le colonel Ferret, et son premier aide de camp, le commandant Leperche, causent entre eux à voix basse, tisonnant un feu de bourrées qui pétille dans l'âtre. De temps à autre, le vent agite la porte qui grince sur ses gonds rouilles ; ici et là, dans le village, dans la campagne, un coq chante, un chien aboie, un cheval hennit, une pesante voiture qui passe broie les cailloux de la chaussée.

— Leperche, dit tout à coup le général Bourbaki, se redressant brusquement, demain le réveil à quatre heures, le boute-selle et le boute-charge une demi-heure-après. A cinq heures, leç troupes se tiendront prêtes à se mettre en route, l'infanterie rangée en bataille, derrière ses faisceaux, les cavaliers à la tête de leurs chevaux.

— Bien, mon Général.

Et l'officier, mettant la main à son képi, tourna sur ses deux talons et s'éloigna dans la direction des cavaliers d'escorte du général.

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Une heure après, dans une salle basse débarrassée à la hâte des amas de bois qui l'obstruent, un manteau jeté sur des fagots de menus branchages forme un lit improvisé, sur lequel Bourbaki s'endort d'un profond sommeil.

A l'extérieur, les officiers de l'état^-major bivouaquent en plein air. Le commandant Leperche, les capitaines Joma de la Galle et de Sancy de Parabère s'étendent côte à côte suf des bottes de paille que recouvrent de fourrage le souslieutenant Sedillot des zouaves de la garde, le plus jeune des officiers d'ordonnance du général , et le maréchal des logis Paul Fremy, des chasseurs à cheval de la garde, son porte-fanion. Tous les deux se couchent ensuite aux deux extrémités de cette installation primitive, interceptant Pair et l'humidité, Tun avec son caban, l'autre avec son long manteau blanc.

L'imagination la plus féconde s'épuiserait vainement à rechercher et à mettre en parallèle les contrastes qu'offre à chaque instant ce monde étrange au milieu duquel se promène la guerre ; il n'y a certes que dans l'armée où les privations et les fatigues soient le lot des puissants de la terre comme celui des plus humbles.

IL — A Rezonville.

Le lendemain, lorsque se lève l'aubè du 1 6 août, éclairant de ses pâles rayons les coteaux d'un vert sombre qui limitent l'horizon du côté de Gorze, les clairons d'infanterie et les trompettes de cavalerie sonnent la diane, comme les moineaux pépient dans la broussaille, comme aussi l'alouette matinale gazouille dans les champs. Une brise imprégnée des rosées de la nuit passe sur la tête de nos soldats

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qui, comme des abeilles sortant de leurs ruches, s'échappent de leur maison de toile, s'étirent, plient bagages, font leurs sacs et viennent se ranger silencieusement pour l'appel, à leur place de bataille. Aucun cri, mais un bourdonnement confus de voix qui sortent de partout, et, de temps en temps, le hennissement prolongé d'un cheval qui frappe le sol de ses sabots, ou le roulement des voitures d'artillerie qui traversent les sillons au pas.

Au travers du brouillard troué de place en place par les rayons argentés d'un beau soleil levant, les casques lancent des étincelles, les armes brillent, le poil des bêtes miroite.

Au loin, les forêts s'allongent interminables, profondes, silencieuses. Voici d'abord le bois de Vaux, en avant de Gravelotte ; puis celui des Ognons qui donne accès à Rezonville. Malgré soi, on les regarde comme si quelque chose de mystérieux devait sortir de leur solitude. Au-dessus de la vallée qui les sépare, des vapeurs s'en élèvent en moutonnant : c'est le sillon que trace le cours de la Meuse. A droite, à deux kilomètres environ, ce clocher, pointu comme une baïonnette, qui émerge d'un groupe de maisons au toit rouge; c'est Vionville. A gauche, à deux kilomètres également, ces quelques maisons qui se développent dans la brume en longeant la route de Verdun; c'est Gravelotte. Voici \ Auberge du Cheval d'or^ qui allonge sa façade sur le côté gauche. Les gourmets doivent en connaître le chemin. Que de plats nettoyés, que de plats vidés par les touristes lorrains, à l'ombre de cette maison hospitalière! Aujourd'hui, le général Picard, qui commande la division des grenadiers de la garde, y a établi son quartier général; des chevaux tenus en main par des cavaliers des guides sont sellés devant la porte ; des ordonnances et des officiers chamarrés d'or entrent dans la cour ou en sortent. Voici main-

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tenant la maison du cultivateur Plaisant, sur la droite de la route de Verdun, presque en face de V Auberge du Cheval doPy où l'Empereur a passé la nuit et d'où il est parti à la pointe du jour en route pour Deaucourt, escorté par la brigade de cavalerie du général de France (lanciers de la garde et dragons de l'impératrice). Plus loin, cette estafette lancée au galop qui disparaît dans un nuage de poussière, roulant avec l'impétuosité d'un tourbillon, porte un ordre au quartier général de Rezonville. On entend le fourreau du sabre sonner contre l'étrier, et par intervalles on voit briller les garnitures de cuivre du mousqueton porté en sautoir.

Il y a comme de la gravité dans l'air. Et cependant la campagne est resplendissante ; mais personne n'est là pour la moisson. Les fermes sont abandonnées, le cheval ne broute plus l'herbe du sentier, la vache ne rumine plus dans les prés^ Aujourd'hui, les canons remplacent la charrue et lorsque le soleil en se levant est assez vigoureux pour rougir, comme une traînée de sang, les toitures de Rezonville, Gravelotte et Vionville, le général Bourbaki peut voir et examiner, de l'observatoire qu'il a choisi, en avant de son quartier général, les troupes du corps de la garde se rallier autour de leurs officiers, en attendant l'heure de la mise en route. Des lignes de baïonnettes émergent au-dessus des champs et de tous les replis du terrain ; des pantalons rouges à bandes noires se montrent derrière les haies ; ici, un peloton; là, une compagnie; ailleurs, un bataillon. Dans cette prairie sont rangées les batteries de la garde; leurâ longs tubes de bronze, les chevaux, les caissons sont alignés comme en un jour de parade : pas une croupe n'empiète sur sa voisine, pas un timon ne dépasse l'autre.

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Le 4* escadron des guides de la garde, envoyé en reconnaissance, à l'extrémité du bois des Ognons, sous les ordres du commandant Harmignies, vient de rentrer à Gravelotte, ramenant quelques prisonniers ennemis, exténués de fatigue et portant les traces d'une longue course dans les bois. Leurs vêtements sont mouillés de rosée, leurs bottes maculées de boue ; leurs chevaux ont l'encolure basse, les flancs retroussés, les boulets engorgés, les membres raides.

« Ils sont, disentfils au colonel Balland, chef d'état-major du général Picard, les éclaireurs des r* et 2* armées allemandes (prince Frédéric-Charles et prince royal) venant de Gorze, qui doivent arriver dans la journée aux deux extrémités de notre ligne. »

Deux de ces prisonniers attirent particulièrement notre attention : un officier de hussards, grand, maigre, aux yeux pâles, couleur de faïence, clignotant sous des lunettes à armature dorée; puis un sous-officier de uhians à la figure blafarde sur laquelle s'épanouissent deux énormes favoris rouges en forme d'arc de cercle. Le premier, dépouillé de son uniforme, ressemblerait à un magister de village, plutôt fait pour manier la férule du maître d'école que le sabre du cavalier. Le second est le type du paysan poméranien, dur, farouche, cruel même à l'occasion.

On est donc bien près de l'ennemi? Qui s'en douterait? Dans certains régiments, les guides entre autres, on a ordonné une revue qui doit avoir lieu à neuf heures du matin. Chacun astique son fourniment et fourbit ses armes ; celui-ci se rase avec soin, revêt son meilleur uniforme et ses insignes les plus brillants; celui-là inspecte sa lame de sabre, fait jouer le ressort de son revolver ; cet autre s'assure que sa gourde est remplie et que sa blague renferme la quantité de

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tabac nécessaire pour la journée. II faut se présenter dignement devant ses chefs.

Dans d'autres régiments on est allé aux provisions. Des soldats, avec la permission de leurs officiers, sortent de leurs rangs pour aller arracher des pommes de terre dans un champ voisin, tandis que d'autres charrient sur leurs épaules des fagots garnis de leur vert feuillage. Dans tous, les feux s'allument et on prépare la soupe ou le café qui doit servir au déjeuner du matin. Des fumées bleues s'élèvent dans le ciel pur et courent à travers les arbres ; on sent partout une odeur de café grillé ; les bidons se remplissent, les.marmites mijotent. Les cantinières débitent un délicieux petit vin de Lorraine, provenant des vignobles de Thiaucourt et de Sampigny. C'est le fidèle compagnon de nos gloires passées et futures ; celui qu'ont bu les artilleurs de Kellermann, et que boiront demain les lignards de Saint-Privat, les chasseurs à pied de Servigny et les voltigeurs de Ladonchamp. Les officiers en profitent pour arroser un morceau de pain qu'ils mangent, avec du saucisson ou quelques sardines tirées de leurs provisions de conserve.

L'aspect est tout autre à V Auberge de Saint-Hubert où des filles rouges tournent autour de tables rustiques, les mains chargées de plats fumants. Ce n'est que bruit, rires et folle gaieté interrompue parfois par le sourd roulement des lourdes pièces d'artillerie fendant la foule des soldats, suivies des fourgons pesants. Ici, le capitaine Brasseur, du i*' grenadiers, échange une poignée de main avec le lieutenant Thierry, des zouaves de la garde ; là, le colonel Percin de Northumberlan allume son cigare au cigare du commandant de Ligniville, du 2* grenadiers ; ailleurs, la cantinière Rossini, des zouaves de la garde, médaillée de Palestro^ frappe sur l'épaule d'un soldat du train des équipages

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qu'elle a connu au pays. De tous les côtés, on profite de cette halte avant la bataille pour s'aborder, se reconnaître, se rechercher. De ce côté, la guerre dure, farouche, impitoyable a pour ainsi dire des allures de fête.

Soudain, se fait entendre un premier coup de canon, puis un deuxième, suivi peu après d'un troisième. Ce sont les Allemands qui nous canonnent à une distance de trois kilomètres.

Il est neuf heures et demie du matin.

Nos soldats relèvent la tête ; un tressaillement de joie et d'impatience parcourt les rangs.

— Tiens ! dit Bourbaki, toujours posté sur son éminence d'où il peut voir toute la campagne en avant de lui, nous voilà encore engagés comme à Borny, sans que nous nous y attendions.

Puis se tournant vers Leperche, son premier aide de camp :

— Nous sommes sous les armes depuis quatre heures du matin ; pourquoi diable ne pas avoir marché en avant pour offrir la bataille aux Prussiens, au lieu de l'accepter d'eux? C'est à n'y rien comprendre.

Dans chaque escouade, un coup de pied est bien vite donné dans les marmites, les sacs sont bouclés, les bêtes chargées et chacun court joyeusement à ses armes, à son cheval. Les caissons d'artillerie sillonnent la plaine, au galop de leurs chevaux, foulant les blés par larges places, broyant les épis.

Bientôt la fusillade crépite, dominée au loin par la voix majestueuse du canon se faisant entendre à des intervalles réguliers ; puis ce sont des cris et le tumulte occasionné par les commandements que répercute l'écho.

Notre artillerie est à peine en contact avec celle de l'en-

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nemi, que la plaine se couvre de soldats qui, surpris dans leurs bivouacs et ahuris d'être frappés d'aussi loin, battent en retraite à la débandade, dans toutes les directions, poursuivis par leurs officiers dont on entend les clameurs et qui cherchent à les arrêter. Des dragons, isolés ou par groupes, se sauvent à toutes jambes; des chevaux, les uns sans selle, les autres sans cavaliers ; des attelages sans voitures galopent un peu partout. Ce sont des cavaliers de la division de Forton et de la brigade de Valabrègue que les canons ennemis ont surpris au moment où ils mangeaient la soupe.

Sont-ce bien des fuyards ces hommes affolés qui, dans un moment de panique ont quitté leurs rangs, inconscients du tort qu'ils se font à eux-mêmes et aux camarades laissés en première ligne?... Non. Un coup de trompette suffit pour les arrêter et ces soldats, un instant foule désordonnée, font demi-tour, disparaissent dans la poussière et reviennent sur l'ennemi. Parmi eux combien en restera-t-il, lorsque le soir venu ils traverseront leur ancien bivouac, noirs de poudre, rouges de sang?...

Ce retour à l'ennemi coïncide précisément avec une avalanche de troupes allemandes, débouchant du défilé de Gorze, à une allure rapide. Sur tous les points, la bataille s'engage avec une énergie soutenue ; les coups de canon se succèdent rapidement, les obus fouettent l'air en sifflant, les boulets ronflent au-dessus des têtes, les balles font entendre leur bourdonnement sinistre ; quelques cris, le bruit sourd que fait le projectile en éclatant ou en s'enfonçant dans les terres ; un vide aussitôt comblé : tel est l'aspect du champ de bataille au début de l'action. C'est surtout l'état-maj or de Bourbaki qui sert de point de mire au tir de l'artillerie ennemie. Posté sur une hauteur à découvert, très visible de loin, le général examine le terrain avec sa jumelle de cam

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pagne, lorsqu'une balle perdue vient ricocher en avant de lui et s'abat sur les fontes de sa selle en velours cramoisi en frôlant légèrement les oreilles de son cheval. L'animal qui, instinctivement a vu le danger, baisse la tête, agite convulsivement ses naseaux et indique par le tremblement de ses membres que la place où il se tient est dangereuse. Bourbaki, tenant la bride courte, se penche sur l'arçon de la selle, allonge la main jusque sur le cou de son cheval, le flatte doucement pour le rassurer; puis, reprenant son aplomb, braque de nouveau sa lunette d'approche sur la plaine et examine les mouvements qui se font en avant de lui.

— Conscrit, as-tu vu le Turko^bono ? dit tout à coup à voix basse un vieux guide de l'escorte du général, s'adressant à son voisin admis depuis peu dans les chasseurs de la garde.

— Ce n'est pas lui qui a peur, c'est le poulet d'Inde.

— C'est ma foi vrai ! répond avec admiration notre jeune chasseur. Il n'est pas poltron notre kebir.

Au même moment, un obus vient ricocher en avant du vieux guide en labourant la terre.

— Oh ! le brigand, dit ce dernier en serrant les dents et en suivant le projectile des yeux pour juger de son effet, passe ton chemin, brutal, je ne te connais pas.

Un instant après, un boulet arrivant de plein fouet, brise les jambes du cheval du jeune conscrit qui, dans l'escadron, répond au nom du Parisien.

— C'est toujours comme cela, riposte le vieux grognard. Ces scélérats de boulets passent sans crier gare et ne vous avertissent que quand on est tué. C'est malsain. Les obus valent mieux, au moins ils s'annoncent quand ils viennent vous donner une tape.

BOURBAKI AU DÉBUT DE LA CAMPAGNE DE FRANCE. l65

— Si VOUS faisiez un peu de silence ! crie tout à coup en se retournant le commandant Leperche que toutes ces réflexions énervent.

Autour de Rezonville et de Gravelotte, pas une ferme, pas un hangar, pas une étable qui n'ait sa garnison, des soldats du génie armés de pelles et de pioches creusent des tranchées, élèvent des épaulements, percent les murs de crémaillères.

Les blessés sont nombreux déjà, ils défilent devant les troupes de la garde, soit à pied, soit transportés sur des cacolets ou brancards; il en arrive de partout, de droite comme de gauche ; la figure pâle et triste, les uns marchant péniblement, lentement, appuyés sur leurs fusils ou sur leur bâton de tente ; les autres couchés, assis ou repliés sur eux-mêmes, une jambe entourée d'un linge ensanglanté et la chemise entr'ouverte laissant apercevoir des taches de sang.

Une rivière vagabonde et capricieuse, mordant sur la prairie, court dans ce frais vallon ; non 'loin de là, gît un petit chasseur à pied qui vient de recevoir trois coups de feu : à la cheville, au genou et à la hanche.

— Les blessures, cela m'est égal, dit-il au camarade qui vient le relever ; mais vois comme c'est bête : j'ai attrapé tout cela d'un seul coup, sans avoir pu décharger ma carabine!

11 a une bonne figure ce petit soldat, avec ses joues roses, ses yeux bleus, sa barbiche née de la veille. Peut-être est-il un de ceux qui ont le bâton de maréchal de France dans leur giberne ?

l66 LE GÉNÉRAL BOURBAKI.

Vers dix heures et demie, rartillerie tonne des deux côtés avec un égal acharnement. On voit sur le sol le sillon tracé par les boulets et les ravages qu'ils font en passant. Les arbres sont coupés, les blés couchés à terre, les clôtures rompues.. Les chevaux eflarés, abasourdis par le vacarme qui se fait autour d'eux, lancent des ruades contre un ennemi invisible, ne peuvent être maintenus par leurs conducteurs, se sauvent dans la plaine et galopent à qui mieux mieux, l'oreille couchée, Tœil en feu, les naseaux dilatés. Il y a là une hécatombe de vie humaine, dont il nous est impossible de suivre de si loin le résultat désastreux.

Un blessé arrive, un capitaine d'un régiment de ligne. Une balle l'a frappé au cou, près de la nuque et le force à parler, la tête tournée de côté et comme tordue. Lui-même a fait le coup de feu avec ses hommes couchés dans un chantier, derrière des pierres de taille qui leur servaient d'abris.

— Les bois sont noirs de Prussiens, dit-il au docteur qui lui fait un premier pansement.

— Comment, les bois aussi ?

— Les bois ! Ils en sortent de partout... C'est parla qu'ils sont venus. C'est à peine si on les voit ; mais eux, ils tirent sur nous comme sur une cible.

— Et ce bataillon de chasseurs qui était campé dans le pré sur la gauche de la route de Verdun, en face du bois: qu'est-il devenu ?

— Ah ! vous l'avez vu, docteur ? Braves petits chasseurs ! . . . Se sont-ils lancés héroïquement en avant! Mais des ai'bres, toujours des arbres et derrière ces arbres, des fusils à aiguille et des casques à pointe par milliers.

Voici un autre blessé : le colonel Percin de Northumber-

lan^ II a la main gauche percée par une balle et semble beaucoup souffrir. Derrière lui vient le capitaine Manheimer, des guides de la garde, qui a le pied gauche contusionné par un éclat d'obus. Encore un blessé, le brigadier Veranx, frappé de trois éclats d'obus à la cuisse, à la poitrine, à la tête ; puis deux, puis trois, puis d'autres encore. On ne les compte plus. Ils se couchent partout où il y a une place vide, attendant que des brancardiers viennent les y relever.

Ici passe un brancard porté par quatre soldats. Des bran^ ches d'arbres ployées en berceau, ombragent le corps du malheureux étendu là, et qui, enveloppé d'un drap sur lequel s'aperçoivent quelques gouttes de sang, a encore la force de saluer de la main les camarades accourus pour savoir le nom de ce vaillant blessé. Et ce nom qu'un sergent prononce en passant est celui du commandant Terreyre, du 25^ de ligne, qui mourait à Metz quelques jours après des suites de sa blessure.

Honneur à tous ces vaillants, dont beaucoup, hélas ! ne verront pas la fin de cette journée !

Ce prélude de la lutte qui s'engage, n'est-il pas un indice d'une action plus meurtrière encore que celle de Borny ?...

Au premier coup de canon tiré par les batteries prussiennes, les troupes de la garde ont quitté leurs bivouacs et se sont mises en marche ; c'est une forêt de baïonnettes qui s'ébranle ; on en suit de l'œil, l'éclair vacillant qui reluit au-dessus des

I . Le colonel prince Murât, nommé général de brigade quelques jours avant la déclaration de guerre, commandait, sous Metz, une brigade de dragons et avait été remplacé aux guides de la garde par le colonel Percin de Northumberlan, du 10* cuirassiers.

l68 LE GÉNÉRAL BOURBAKI.

képis. La route entre Rezonville et Gravelotte est encombrée de voitures du train d'artillerie et de canons. On entend le cahot des roues sur la chaussée, et les jurons des conducteurs. Peu à peu, les crêtes voisines se couronnent de troupes et des pièces d'artillerie y prennent position.

De petits nuages blancs font la boule sur les hauteurs^ Un grondement continu remplit l'espace, produisant par intervalle de ces déchirements qui donnent le frisson. Les balles ennemies arrivent même jusqu'au milieu de nos colonnes et écornent les sacs des soldats en passant. Tout siffle, tout éclate dans la fournaise dans laquelle s'engagent les troupes de la garde. Les obus arrivent de partout ; du fond des bois, des coteaux, des vallons, et aucun de nous ne peut voir au juste où se tiennent les régiments prussiens que ces feux violents protègent. Ce spectacle est un long duel d'artillerie auquel l'infanterie sert de témoin ou de complice, selon les heures et la disposition du terrain. 11 y a loin de là à ces luttes homériques du temps passé, où les soldats combattaient à l'arme blanche, se chargeant avec furie.

Peu à peu, l'ennemi, sous le feu écrasant de son artillerie, gravit les pentes qui, du fond du ravin de Flavigny, s'élèvent jusqu'au village de Rezonville.

Bazaine arrive à ce moment-là :

— Il faut sacrifier un régiment de cavalerie, dit-il, en se tournant vers le 3® lanciers dont les banderoles caressées par le vent semblent rire sous le soleil qui les éclaire.

Puis s'adressant au général Desvaux :

— Les cuirassiers de la garde appuieront la charge du 3* lanciers.

Le lieutenant Davignon des cuirassiers de la garde, son officier d'ordonnance, transmet aussitôt cet ordre au colonel Dupressoir.

Le 3* lanciers, monté en chevaux gris, se forme en bataille et s'élance à la charge, mais trompé par les inégalités du terrain imparfaitement reconnu, il se jette trop à droite ; les chevaux recevant d«s projectiles sur leur gauche appuient du côté opposé par un mouvement irrésistible de plus en plus prononcé, qui colle le régiment contre le remblai de la route; les escadrons sont obligés de faire demi-tour, aux deux tiers du chemin, après avoir essuyé des pertes très sensibles. La charge était manquée. C'est alors que le gigantesque colonel Dupressoir, debout sur ses étriers, majestueux dans son armure d'acier sur laquelle flottent des aiguillettes d'argent d'une éclatante blancheur, haut perché sur son cheval noir aux reflets ardoisés, lève son épée, criant de toute la force de ses poumons :

— Cuirassiers de la garde, en avant !

Ils sont là cinq escadrons disposés sur trois lignes, à cent pas de distance l'une de l'autre, et rangés en bataille le long d'une haie qui borde le chemin de Rezon ville à Gorze.

Un spectacle sublime se présente alors, au milieu de la véritable tempête de boulets et d'obus qui sillonnent l'espace en tous sens ; c'est l'aspect imposant de cette cavalerie d'élite, se vouant à la mort, avec une rectitude d'allures aussi parfaite que sur un terrain de manœuvre ; spectacle grandiose que ces magnifiques escadrons s'ébranlant comme une muraille de fer, et que n'oublieront jamais ceux qui en ont été témoins.

Certes, l'assaut d'une position à enlever est un beau et grand spectacle. Ces fantassins qui se précipitent tête baissée, sur une brèche rendue praticable par l'artillerie, qui ne savent pas où poser le pied, tellement le sol est mouvant, qui tombent, se relèvent, s'accrochent des mains aux saillies de la pierre, et ne peuvent qu'à grand'peine se servir de leurs

lyO LE GÉNÉRAL BOURBAKI.

armes, sont admirables d'élan et de patriotisme. Les morts et les mourants roulent dans une poussière de sang; le bruit du tambour, le son du clairon sont étouflFés pai* les déchirements de la mousqueterie et les grondements du canon. Mais tout là-haut au sommet, une forme humaine apparaît vaguement se détachant dans des nuages de poudre, sur le fond d'un ciel gris. C'est l'officier ou le soldat heureux qui plante sur les remparts conquis le drapeau du régiment.

Eh bien, ce spectacle est surpassé s'il est possible par une charge de cavalerie bien commandée, bien conduite, car la gloire du cavalier est celle du sacrifice.

Voilà donc le régiment des cuirassiers de la garde qui gagne au galop la déclivité du terrain en avant de Rezonville. Le lieutenant-colonel Letourneur et le chef d'escadrons Sahuquet se mettent à la tête de la première ligne, formée des 4* et 6* escadrons. Le général du Preuil, la canne à la main, avec son officier d'ordonnance, le lieutenant de Saint- James, des carabiniers de la garde, se placent devant la deuxième ligne, qu'enlève le commandant de Vergés (2® et 3« escadrons) ; enfin le colonel Dupressoir charge en avant de la 3* ligne, formée du i*' escadron. Ces trois lignes parcourent au petit galop une étendue de terrain d'environ trois cents mètres, puis sont mises au trot, et prennent enfin le galop de charge, lorsque le premier échelon est arrivé à trois cents mètres de l'ennemi. Le choc des balles sur les cuirasses produit un eflet sinistre, les éclats d'obus creusent des vides effrayants. Le cavalier ne voit dans le lointain, qu'une épaisse fumée, sa respiration est haletante ; il se sent entraîné vers l'inconnu, enlevé pour ainsi dire au-dessus de la terre et éprouve un sentiment de grandeur et de puissance. Le cœur bat, les oreilles tintent, les yeux, sous le

brillant des casques, lancent des éclairs, les chevaux surexcités par une course vertigineuse, rendus fous par le bruit et les cris des combattants, s'irritent, se cabrent, ruent dans les rangs, tournent sur eux-mêmes ou roulent dans la poussière. Les rayons du soleil, en frappant cette masse éclatante la font ressembler à une nappe d'éclairs qui court, emportée vers le vent ; les sabres étincellent parmi les cuirasses. Le sol tremble sous la chevauchée de la mort de cette cavalerie pesante ; c'est comme un bruit de ferrailles qui sort des entrailles de la terre. Bientôt on ne voit plus qu'un nuage de poussière, au milieu duquel, on entend comme l'approche d'un torrent. Les trois lignes s'engouffrent dans un véritable brasier, dans lequel s'agitent des masses noires piquées çà et là de petites pointes brillantes. Chacune d'elles vient successivement toucher à l'ennemi : elle baisse la main, s'élève sur les étriers et présente le fer, en poussant de grands cris, auxquels répond le hourrah des Allemands.

Le but est atteint ; mais au prix de quels sacrifices ! La première ligne est venue se briser contre un fossé dans lequel s'entasse pêle-mêle la moitié des 4* et 6* escadrons et vient rouler sous les baïonnettes prussiennes ; la seconde ligne, qui a vu l'obstacle et a pu l'éviter en appuyant à gauche, vient mourir sur les rangs de l'infanterie prussienne (un bataillon de fusiliers du 12* régiment d'infanterie et deux compagnies du 62*), faisant face, les uns à la chaussée où paraissent encore -quelques lanciers du 6*^, les autres aux cuirassiers de la garde, ce qui donne aux spectateurs de Rezonville, l'illusion de deux carrés formés en échiquier. La troisième ligne, conduite par le vaillant Dupressoir, déchire en lambeaux tout ce qui tente de résister ; mais ses efforts viennent se heurter contre une muraille

d'hommes et de chevaux fauchés par les projectiles, entassés de façon à former un rempart à Tennemi.

Tout était dorénavant terminé et il n'y avait plus qu'à se replier le plus vite possible derrière Rezonville, pour éviter les atteintes d'un régiment de hussards prussiens, chargeant en flanc les débris de ce magnifique régiment, et sabrant les cavaliers isolés qui galopaient dans la plaine.

On n'entend plus alors que la voix des quelques officiers survivants, raccordant leurs escadrons, et à travers les éclaircîes de la poussière qui recommence à s'élever, on aperçoit encore une ligne entière, correctement alignée et superbe d'allures et de maintien. N'est-ce pas le cas ici de rappeler cette phrase de l'Écriture sainte : sicut procellam equestrem, quand elle compare les nuages portés par le vent à un ouragan de cavalerie? Le premier rang des 4* et 6® escadrons' est composé d'officiers. Presque tous se font tuer ou blesser. Le lieutenant-colonel Letourneur est grièvement blessé d'une balle à l'aisselle ; le commandant Sahuquet, mortellement blessé, tombe comme un héros au milieu des rangs ennemis. Auprès de lui, se fait tuer l'adjudant-vaguemestre Fuchs qui a abandonné les voitures du régiment pour charger avec ses camarades. Son cheval a été tué sous lui ; sa lame de sabre s'est brisée dans la mêlée, ce brave se sert de son casque dont il enroule la crinière autour de son poignet et, Goliath d'un nouveau genre, frappe tous ceux qui l'approchent, jusqu'à ce qu'il tombe percé de coups de baïonnettes.

Au 4* escadron, sur sept officiers, cinq meurent, étant au pouvoir de l'ennemi*. Le capitaine commandant Thomas, assez grièvement atteint, traverse la ligne ennemie, suivi du

1. Le 5® constituait le dépôt du corps resté à Saint-Germain.

2. Les lieutenants Bonherbe et Barrau ; les sous-lieutenants Leclerc, Gornéjouls et Faralicq.

capitaine Masson qui seul est épargné; mais une balle a enlevé l'épaulette de sa cuirasse et son cheval est blessé ; du maréchal des logis chef Langlaude, blessé lui-même, et de quelques hommes restés à cheval. Cette poignée de braves se rallie comme elle peut, en faisant le coup de sabre avec les hussards prussiens des 1 1* et 17* régiments accourus de Flavigny, au secours de leur infanterie. Parmi les sous-officiers, tous sont horriblement mutilés ; sur treize brigadiers il n'en reste plus que deux (neuf sont tués et deux blessés), de cent cavaliers, il n'y en a plus que dix-huit de valides'.

Le 6* escadron n'est guère moins éprouvé ; une partie des chevaux tombent dans un large fossé qui précède la compagnie de^droite ennemie, une décharge presque à bout portant, désorganise le reste. Le capitaine commandant Roussange^ a son cheval blessé, le capitaine Gudin tombe sous le sien atteint en pleine poitrine; le sous-lieutenant Bauvin est blessé.

La seconde ligne a suivi de près la première. Mais son élan est entravé par les chevaux du 4* escadron qui gigotent à terre. L'ennemi a le temps de se reconnaître ; il concentre tout son feu sur ses nouveaux adversaires et la mitraille abat leurs deux rangs dans une mêlée indescriptible. Le commandant de Vergés a son cheval tué, ses épaulettes enlevées, ses vêtements percés de balles } il saute sur le cheval d'un brigadier tué à côté de lui, rejoint ses escadrons et conduit la charge jusqu'au bout, à la tête des 2* et 3* escadrons, qui perdent deux officiers tués 5, quatre officiers blessés 4. Les

1. L'historique du la* régiment d'infanterie allemand cite les noms des hommes blessés et foulés aux pieds par les cuirassiers de la garde.

2. Décédé chef d'escadrons en retraite, à Rochechouart, le i«' novembre iSgS. . 3. Le lieutenant Boudaville et le sous-lieutenant Michaux..

4. Les capitaines commandants Laborde et Barroy, les sous-lieutenants de Croux et de Fromessent.

deux seuls officiers épargnés (les lieutenants Davesne et Mégard de Bourjols) ont leurs chevaux tués sous eux.

Enfin, le colonel Dupressoir, blessé lui-même et ayant un cheval tué sous lui, ne peut rallier ses escadrons qu'en empruntant le cheval du cuirassier Puiboulot, qui, dans cette circonstance, se dévoue pour son chef. Le capitaine en second Casadavant est blessé. Et le i'' escadron, très éprouvé lui-même, ne peut joindre l'ennemi.

Après cette charge héroïque, un silence relatif se fait sur toute la ligne... L'offensive de l'ennemi est arrêtée ; quelques cuirassiers reviennent sanglants, au milieu de chevaux sans cavalier. Parmi ces derniers, le trompette Bucheler revient péniblement, seul, à pied et le bras fracassé. Gêné par son pantalon collant, embarrassé de ses hautes bottes qui lui montent jusqu'aux genoux, alourdi par la cuirasse, il traverse les genêts et s'appuie contre un arbre, la figure contractée par la souflrance, lorsque la balle d'un tirailleur prussien, embusqué derrière un taillis, l'atteint au défaut de la cuirasse et lui perfore le cou. Le malheureux fait la pirouette et s'aflaiss3 sur lui même, sans pousser un cri... Puis, plus rien... N'est-ce pas le cas de rappeler le sort du chevreuil blessé qui, poursuivi par les chasseurs au travers de la cépée, reçoit traîtreusement le coup de grâce de l'un d'eux, et fait la culbute entre les pattes? Plus loin, quel est ce cheval qui galope à travers les sillons, monté par un cavalier sans tête qui serre convulsivement de sa main droite, un sabre qui se balance dans l'air, comme mû par un corps décapité qu'anime encore cependant, un souffle de vie? C'est celui du maréchal des logis SchœfTer.

Nul n'aurait osé arrêter ce fantôme qui reste, comme une de ces visions fantastiques, racontées par les poètes; ses jambes, chaussées de hautes bottes, enserrent les flancs du

cheval, comme dans un élau. Ailleurs, un gigantesque cuirassier, Remond, dont le cheval vient d'être tué par un éclat d'obus, cherche à se dégager de dessous sa monture, lorsque survient un houzard ennemi au dolman bleu qui, le saisissant par la crinière de son casque, le soulève et lui tranche la tête d'un coup de sabre. On croit rêver en signalant de telles atrocités, puisqu'il s'agit d'un cavalier à terre et sans défense. Ici un cheval blanc d'écume a rejoint par instinct les rangs de son escadron ; deux ou trois projectiles lui ont labouré les flancs, et lorsqu'on s'empresse autour de lui, pour étancher le sang qui coule de ses blessures, l'animal tombe lourdement pour ne plus se relever, fixant seulement un regard de reconnaissance sur les cavaliers témoins de son agonie. Là un cheval traîne son cavalier pendu par l'étrier; la tête de cet homme qui a roulé dans la poussière, n'oflre plus qu'une face boursouflée, hideuse, masse de boue informe. De ce côté, un officier revient de la charge couvert du sang des camarades tombés, sa cuirasse en est placardée et des lambeaux de chair se sont attachés au sang coagulé. De cet autre, le brigadier Gardebled, du 3® escadron, présente au D' Fargues, son poignet droit coupé qui ne pend au bras que par un lambeau de chair tuméfié et qu'il soutient de la main gauche, comme un trophée ramassé sur le champ de bataille. Il mourra plus tard à l'hôpital des suites de cette blessure.

D'autres cavaliers se distinguent par des traits de courage. Le cuirassier Dormayer, démonté et resté pris sous son cheval, voit tomber à côté de lui, le capitaine Casadavant, du i*' escadron, grièvement blessé ; il se dégage de sa monture, court à son officier, sous le feu de l'ennemi, le traîne dans un fossé à l'abri des balles et lui sauve la vie.

Mais que de chevaux blessés se traînant péniblement ! Ils cherchent à rejoindre nos escadrons qui se reforment en ar-

rière du bois des Oguons. L'un, la* tête basse, Tœil égaré se trouve sur le passage du vétérinaire Bruyant, qu'il éclabousse de son sang coulant comme uneTontaine d'une large blessure faite au poitrail. Cet autre galope fièrement sur trois jambes portant en avant sa jambe brisée qui pend et ballotte ; il a l'œil fier, la tête haute, la queue redressée sur les reins. Mais que faire d'un animal qui ne peut plus rendre aucun service ? Un officier passe et le fait abattre d'un coup de revolver.

Rentrés au bivouac de Rezonville, les escadrons se comptèrent. Il manquait 19 officiers (6 tués, i3 blessés) sur 4o; 188 hommes de troupe (i33 tués et 55 blessés) sur un effectif de 600; plus, 208 chevaux disparus.

Au moment de la charge, les cinq escadrons comptaient, en moyenne, un effectif de 120 cavaliers; au retour, leurs débris ne purent former que quatre escadrons, à 75 hommes chacun.

Le régiment des cuirassiers de la garde avait vécu. Aujourd'hui, il dort enseveli dans sa gloire, au fond du ravin de Flavigny.

Dormez en paix, braves cuirassiers de Rezonville ! Vous avez honoré la mémoire des cuirassiers légendaires de Waterloo, et de ceux non moins héroïques de Reichshoffen. La postérité admirera votre sublime dévouement.

Il ne nous appartient pas de discuter cette charge héroïque qui fut certainement exécutée avec le plus grand courage. Si elle ne parvint pas à rompre complètement le groupe d'infanterie ennemie contre lequel elle était. dirigée, elle eut du moins les résultats qu'on en attendait, en attirant

sur elle le feu de l'artillerie allemande. Elle permit à nos batteries de régler leur tir, à notre infanterie de reprendre l'offensive ; elle rétablit le combat sur cette partie du champ de bataille et arrêta les progrès de l'ennemi, qui ne gagna plus un pouce de terrain de ce côté, pendant toute la journée.

Mais vers une heure et demie, une nuée de cavaliers ennemis (dragons royaux et houzards hanovriens) descendent au galop les hauteurs qui, du bois des Ognons, vont mourir vers Gravelotte ; ils se ruent sur nos batteries de première ligne, sabrent les artilleurs sur leurs pièces.

Le moment est venu de faire entrer en ligne l'infanterie de la garde. Bourbaki n'hésite pas. Il fait appeler les deux bataillons de zouaves (commandants Lapedague et Raison), qui arrivent au pas de course, enlevés très crânement par le lieutenant-colonel de la Hayrie ; il les place lui-même à droite et à gauche de la route de Verdun, au-dessous des escarpements du ravin de la Judée qui passe entre les bois des Ognons et de Saint^Arnould.

Ceci fait, Bourbaki prescrit au général Picard de porter ses grenadiers à hauteur de Rezonville, en arrière des crêtes, à droite et à gauche de la route; au général Deligny, de disposer ses voltigeurs à gauche de la route d'Ars-sur-Moselle, face au bois des Ognons que doit fouiller et couvrir le bataillon des chasseurs à pied de la garde.

Ici autre coin de tableau tout aussi admirable que celui de la charge des cuirassiers de la garde.

Ces fantassins d'élite, passent de l'ordre serré à l'ordre déployé, avec une rectitude d'allures parfaite, comme à l'exercice, et exécutent devant l'ennemi, sous un feu écrasant une de ces marches en bataille qui est un puissant argument en faveur d'un corps de réserve composé de vieux

soldats rompus à la discipline. Ici les zouaves, la chéchia sur Toreille, le pas leste et dégagé, l'arme sur l'épaule droite ; tous les capitaines à cheval, en avant de leurs troupes, marchent alignés, comme s'ils étaient maintenus par un cordeau. Pas un homme ne dépasse son voisin. Le drapeau et les guides règlent la marche, comme à la parade sur un champ de manœuvres. Un obus enlève une file à côté du guide qui marche en tête du 2* bataillon. « Serrez les rangs ! » crie une voix de stentor, celle du capitaine Colliot, et le vide est aussitôt comblé par deux sous-officiers de serre-files. Pendant ce temps-là, le guide n'a pas bronché, ne détourne pas la tête, prend des points à terre dans la direction qui lui a été donnée par l'adjudantrmajor, sans accélérer ni ralentir son allure. Le sifflement de l'obus, le vide laissé à côté de lui, par deux hommes qui tombent à la renverse ne l'ont pas effrayé. Cet homme, on peut l'admirer, aucune plume ne saurait rendre sa mâle énergie, son attitude sous les armes et son mépris du danger. Bourbaki, devant lequel le régiment défile, ne peut s'empêcher de dire au lieutenant-colonel de Chenevierre, qui est à côté de lui :

— Ils sont admirables mes zouaves ; si ce n'était la fournaise dans laquelle nous sommes engagés, on se croirait sur un terrain d'exercice.

Là, les grenadiers, par leur attitude calme et imposante, par leur haute stature, semblent un mur inébranlable ; les tambours et clairons qui ont suivi, battent à tour de bras, sonnent à pleins poumons, et c'est au cri de : Vioe la France/ que ces splendides fantassins franchissent sillons et fossés, se jouant, pour ainsi dire, des obus qui sillonnent l'espace.

— Trop court! Autant!... clame un vieux chevronné, mé-

daillé de Crimée, lorsqu'un de ces projectiles éclate devant la ligne, sans atteindre personne.

— Trop long ! riposte son voisin, un balafré de Magenta, dont la figure énergique est sillonnée d'une immense cicatrice qui, partant de Fœil gauche, va rejoindre la commissure des lèvres du même côté, lorsque l'obus passe au-dessus des têtes.

Et le tambour-major du i*' grenadier, du nom de Bailly, vp. colosse choisi parmi les plus grands hommes des carabiniers de la garde, de faire jouer et sauter sa canne, sans perdre un centimètre de sa taille, en criant à ses tambours :

— Allons, mes tapins, de la musique à tour de bras ; faisons-leur s-y voir que nous n'avons pas peur.

Plus loin, les chasseurs à pied et les voltigeurs de la garde disparaissent dans un champ de colza, dont la fleur se confond avec les tresses jonquille qui ornent les tuniques de ces derniers. Mais ils ne sont pas pour cela à l'abri des coups de l'ennemi: les balles et la mitraille y tombent ciomme grêle. Le lieutenant^colonel Verjus, du 2* voltigeurs, a la moitié d'une oreille enlevée. A côté de lui, le fourrier Péquignot, à peine âgé de vingt ans, reçoit un éclat d'obus qui lui fracasse la mâchoire et lui brise le bras droit. Malgré ces horribles blessures, ce brave jeune homme cherche son capitaine, en arrière de la ligne, et lui demande la permission de se retirer.

Au 4* voltigeurs, un jeune chef de bataillon. Bourdon de Vatry, salue de l'épée un obus qui vient de s'enfoncer dans le sol sous le nez de son cheval. Celui-ci se cabre, fait un écart pour se débarrasser de son cavalier; mais lui, calme, solide sur ses étriers, de dire sans s'émouvoir : — « C'est mon premier de la campagne, je lui dois le respect. » Puis, se tournant vers sa troupe : « Ce n'est rien, cela, mes amis;

l8o LE GÉNÉRAL BOURBAKI.

un peu de terre et quelques cailloux, ce n'est pas encore cela qui tue. »

Avec de tels officiers et de tels soldats, que n'entreprendrait-on pas ?

Cette attitude dans le péril est une de ces choses les plus belles qui se puissent imaginer, elle constitue une des vertus essentielles de notre armée : la constance et le sang-froid, sans lesquels on ne peut rien à la guerre. Mais quelle irritation que cette tension continuelle des nerfs surexcités à l'excès !

Il est environ deux heures de l'après-midi lorsque l'infanterie de la garde arrive sur les emplacements où elle doit combattre; le i" grenadiers (colonel Théologue) à gauche des zouaves; le 2^ grenadiers (colonel Lecointe), sa droite appuyée au village de Gorze, sa gauche au bois des Ognons; le 3*^ grenadiers (colonel Cousin) à l'extrémité du plateau de Rezonville, chargé tout spécialement de soutenir la brigade Lapasset.

La division des voltigeurs ^général Deligny) prend position : les i^' et 2^ voltigeurs (colonels Dumont et Peychaud) à droite et à gauche de Rezonville ; le 3^ voltigeurs (colonel Lian) à cent cinquante mètres au delà de la route de Verdun, face au bois de Vaux ; le 4*^ voltigeurs (colonel CoUin) à trois cents mètres en avant de Rezonville.

A cette heure, la 6*^ division d'infanterie allemande se maintient avec peine dans Vionville, dont elle vient de s'emparer, et le prince Frédéric-Charles, qui dirige en personne les attaques dirigées vers Rezonville et Gravelotte au centre et à gauche de nos lignes, voit ses troupes repoussées jusqu'à cinq fois, grâce à la ténacité des zouaves et des grenadiers de la garde impériale qui, couchés à plat ventre en avant des batteries divisionnaires du régiment d'artillerie

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montée de la garde, 3*^, 4* et 6® batteries (mitrailleuses), font subir, au seul régiment de Magdebourg, une perte de trentedeux officiers mis hors de combat. Ces batteries tirent par volée; de longues gerbes de feu sortent de la gueule des canons ; des éclairs larges et flamboyants passent au-dessus de la tête de nos soldats.

Grenadiers et voltigeurs, couchés ou embusqués derrière une haie, un arbre ou un pli de terrain, écoutent en frémissant le fracas de la bataille; ils assistent impassibles au spectacle grandiose qui se livre dans la plaine ; ils sont tout yeux et tout oreilles, le corps penché en avant, silencieux, la main sur le canon de leur chassepot, le regard fixé sur rhorizon obscurci par la fumée et d'où se détachent comme deux points rouges : les villages de Flavigny et de Vionville en flammes. Le jour se voit au travers des maisons; le clocher de Téglise de Vionville s'efibndre avec fracas et tombe dans le brasier.

La bataille, à cette heure, est engagée sur toute la ligne et dans des conditions atroces de part et d'autre. La situation devient critique et réclame tout le sang-froid et l'énergie dont nos officiers sont capables. Le colonel Ferret, chef d'état-major du général Deligny, fume tranquillement sa pipe sur la ligne des tirailleurs formés par le i^' voltigeurs, dont l'emplacement est jalonné par le capitaine Hulin, comme s'il s'agissait d'une théorie en terrain d'exercice. Le capitaine Tordeux, la tête entourée d'un bandeau marquant une ancienne blessure reçue au Mexique et qui s'est rouverte, met pied à terre et dispose lui-même les voltigeurs derrière leurs abris.

Le général Bourbaki et le commandant Leperche sont seuls à cheval, sur la route de Verdun, surveillant l'engagement des grenadiers qui a lieu à quelques centaines de

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mètres en avant d'eux. C'est là que se fait blesser le lieutenant-colonel Péan, du i^' grenadiers, en communiquant un ordre sur le feu de la ligne. En moins d'une heure, ce régiment a treize officiers blessés, dont l'un meurt le lendemain des suites de ses blessures (le capitaine Billon). Dans le même laps de* temps, le régiment des zouaves de la garde, qui n'a en ce moment qu'un seul bataillon engagé (commandant Raison), perd à lui seul cinq officiers dont un, le capitaine Manceaux, mourra des suites de sa blessure le 26 août.

Au 2^ voltigeurs, le capitaine Langlois-Fontaine de Cramayel, un vieil Africain qui compte plus de quinze années de grade, reçoit en plein front une balle qui le fait tourner sur lui-même et retomber ensuite lourdement sur le sol. Le lieutenant Lalné prend le commandement de la compagnie; lui-même est mortellement frappé et s'affaisse sur le cadavre de son chef. Le sous-lieutenant Durand le remplace ; un éclat d'obus le fait tomber à son tour pour ne plus se relever. Ces trois officiers se font tuer en se passant le commandement, comme à l'exercice. En moins de deux heures, cette compagnie perd à elle seule vingt-neuf hommes sur quatrevingt-dix combattants.

Pour se soustraire à cette avalanche de projectiles qui tombent sur nos lignes, les plus agiles de nos soldats sautent par-dessus les haies et cherchent un emplacement plus favorable. Les plus timides ou les plus fins profitent des plis du terrain pour s'embusquer, d'autres s'abritent derrière une haie, une pierre ou une borne jetée à l'angle d'un mur ou d'une ferme. Les yeux, les oreilles, l'âme, le cœur : tout appartient à la bataille. Au bout du fusil, chacun cherche sa proie ; on a des joies subites et un sourire nerveux quand on voit un corps ennemi tomber. Dans ces moments-

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là, on a soif de sang humain ; on ne pense qu'à tuer. Cette férocité, qui précipite Tattaque, n'a d'égale que la peur, qui précipite la fuite.

— Ça mord, dit un vieux zouave à son voisin, jeune engagé volontaire pour la durée de la guerre.

Et, comme ce dernier ne comprenait pas; il épaule sa carabine, ajuste un soldat prussien qui rampait devant lui, essayant de gravir sans être aperçu les ondulations de terrain qui le séparaient de nos lignes; il presse ensuite la détente dès que l'ennemi qu'il guette est arrivé au point voulu. Celui-ci lâche son fusil et roule dans l'herbe.

— Tu vois, il a mordu, ajoute le vieux zouave en ricanant, ce n'est pas plus malin que cela.

Les pertes de l'infanterie de la garde sont tellement sensibles que les blessés arrivent par bandes dans les ambulances de Rezonville, après avoir subi un premier pansement sur le champ de bataille. De malheureux blessés se traînent le long des haies, usant ce qui leur reste de force pour trouver un abri; des soldats tombent comme des masses, les bras en avant, et ne remuent plus; d'autres pivotent sur eux-mêmes ou bondissent comme des chevreuils surpris dans leur course et se débattent dans l'herbe.

Mais que dire de l'artillerie, dont le tir continu attire les gros projectiles de l'ennemi ? En moins de deux heures, la 3*^ batterie montée de la garde (capitaine Baqon), qui a pris position au pied d'un glacis, à cinq cents mètres en avant du village de Rezonville, et contre-bat une batterie prussienne qui en occupe la crête, a les attelages de ses deux caissons et toutes ses voitures mises hors de service par les projectiles de l'ennemi. Les l\^ et 6* batteries montées (capitaines Melot et Robert), qui font feu à Rezonville, tirent par-dessus le i^"" grenadiers dont les hommes sont couchés en avant.

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L'ennemi concentre son feu sur elles; son tir, d'une extrême précision, fait de nombreuses victimes parmi nos canonniers. Quatre batteries prussiennes contre-battent la seule batterie du capitaine Melot, dont les soixante-deux hommes et les quatre officiers restent impassibles sous une grêle d'obus creusant le terrain en tous sens, mutilant les canonniers, éventrant les chevaux qui se traînent sur les genoux, sur le ventre et vont expirer, la tête ou le cou allongé sur les cadavres de nos artilleurs. En une demi-heure, une trentaine d'hommes gisent à terre, étendus dans une mare de sang ; la batterie est réduite à la moitié de son effectif. Les officiers pointent eux-mêmes leurs pièces, écartant de la main les restes sanglants des hommes tués sur leurs affûts. La sixième batterie n'a plus qu'un seul servant, le maréchal des logis chef charge lui-même sa pièce, et, pendant qu'il manœuvre le refouloir dans l'âme, l'unique servant qui se tient à la culasse, le pouce sur la lumière, est frappé en pleine poitrine d'un éclat d'obus. La lumière se trouve ainsi débouchée, le coup part et le sous-officier, dernier champion de la sixième pièce, est projeté à cent mètres en avant, aveuglé par la fumée, la fac3 brûlée, le bras droit emporté et la main gauche mutilée. Cette 4® batterie ne se retire du feu que lorsque le capitaine Melot, blessé lui-même, voit l'impossibilité de lutter plus longtemps contre les vingt-quatre pièces de l'artillerie allemande ; trois de ses pièces sont enlevées à bras par les servants qui survivent encore.

En très peu de temps également, la 6* batterie (mitrailleuses) a son lieutenant en premier, Bernard, tué, un homme tué, neuf blessés, dont quatre chefs de pièce, et dix-neuf chevaux abattus; trois pièces sont privées de leurs attelages, les trois autres sont sans défense, presque tous leurs servants s'étant fait tuer. Dans ces conditions, la lutte d'artil-

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lerie ne pouvait durer longtemps. A ce moment-là, deux compagnies du 35® prussien s'élancent sur nos six mitrailleuses et veulent s'en emparer; un jeune sergent de zouaves, du nom d'Iverden, réunit autour de lui trente hommes de sa section, se jette à la baïonnette sur les Prussiens, et cette poignée de héros fait dans les rangs ennemis un tel carnage, que dix hommes sur cent restent seuls debout. Iverden est atteint de trois coups de feu et est promu sous-lieutenant le soir même.

Sur un autre point, le i" bataillon du i^ grenadiers se rue sur un détachement ennemi accouru en toute hâte pour s'emparer de deux autres mitrailleuses. Le sous-lieutenant Cadiot enlève sa section en criant : « Allons, mes enfants, aux mitrailleuses I Ne les laissons pas entre les mains de ces gueux-là (sic). » Le caporal Dubonet, le grenadier Signac, aidés de quelques artilleurs valides, s'attellent aux mitrailleuses, les ramènent dans nos lignes, et la 6*^ batterie est ainsi sauvée.

Le tambour-major Bailly, d'une force herculéenne, s'était joint aux combattants. Dépassant de tout le buste les hommes avec lesquels il marche, il brandit sa canne comme une massue, et tous les ennemis qu'il touche mordent la poussière.

Le soir, les habits en lambeaux, le colback perdu, Bailly rentrait au bivouac avec les débris de ses tapins, n'ayant d'intact sur lui que ses bottes vernies ornées de leur gland d'or.

Il faut certainement des troupes éprouvées pour rester impassibles, sans reculer d'une semelle, sur le versant de ces hauteurs que canonne constamment l'artillerie ennemie, nombreuse sur ce point comme sur beaucoup d'autres.

Au 2* grenadiers, le colonel Lecointe a la jambe traversée par une balle ; le lieutenant-colonel Rigault de Maisonneuve

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est atteint d'un coup de feu qui lui brise Fartèrc crurale. Transporté à Metz le lendemain, le mulet sur lequel il est couché s'abat dans la rue des Clercs, la ligature de Tartère se brise et le malheureux officier succombe des suites de rhémorragie. Le commandant Lucas est contusionné à la poitrine. Le commandant Joppé reçoit un premier coup de feu qui lui coupe le biceps du bras droit ; une heure après, un coup de mitraille lui brise le cubitus du même bras, depuis le poignet jusqu'au coude. En se retournant, le brave officier voit le général Poitevin de la Croix et son aide de camp rouler sous leurs montures qui viennent d'être tuées sous eux ; il lève son bras mutilé et, sur un signe affirmatif de son chef, il cède le commandement de son bataillon au capitaine Normand; puis l'intrépide blessé gagne à pied l'ambulance de Rezonville, où on lui fait un premier pansement, et l'ambulance de Gravelotte, où le docteur Boulogne lui pratique l'amputation du bras droit.

A deux heures et demie, la 5^ compagnie du bataillon Lucas, qui est la plus éprouvée, a le capitaine Léger tué et quarante-cinq hommes mortellement atteints. Dans cette première phase de la bataille, le 2* grenadiers perd pour sa part 534 hommes (le bataillon Joppé: 175; le bataillon Lucas : SBg). Ce régiment est donc cruellement éprouvé, et les voitures d'ambulance sont, de ce côté, chargées de blessés.

A Rezonville, amis et ennemis se rapprochent par les mêmes souffrances, se prêtent un mutuel appui. Un chasseur à pied, frappé à l'épaule, soutient un Hanovrien qui a reçu une balle dans la jambe ; la tête d'un voltigeur de la garde repose sur les genoux d'un Poméranien blessé à la main.

A voir tous ces hommes qui attendent leur tour pour

passer sous le scalpel du chirurgien, on croit avoir devant soi des soldats revenant d'une promenade ; mais ici une tunique est trouée ; là, une buffleterie a perdu sa couleur sous des taches de sang ; ailleurs un képi, à bandes jaunes ou blanches, cache un mouchoir tacheté en rouge ; plus loin, un mouchoir s'enroule autour d'une jambe tremblante. Un grenadier s'appuie contre le mur, le visage contracté, la tête basse, les mains croisées sur son fusil, et, quand le chirurgien lui demande ce qu'il a :

— C'est que mon pays est mort, dit-il.

Quant à lui, il a reçu quatre coups de feu dans les jambes et il n'en parle pas.

A l'extérieur, les moins gravement frappés font des calembours, des jeux de mots, racontent des petites histoires de bivouac, et les camarades sourient. Un caporal de voltigeurs, du nom de Michel, qui a reçu en séton une balle qui lui a traversé le bras gauche, a surtout un merveilleux talent de loquacité. Dès qu'il ouvre la bouche, toutes les conversations, toutes les plaintes cessent de se faire entendre. Combien de romanciers pourraient en dire autant?...

Suivons ce chemin qui conduit au bois des Ognons. Un voltigeur du i*' régiment passe étendu sur une civière ; ses jambes sont cachées par la tunique à laquelle pendent ses épaulettes jaunes ; sa chemise couvre seule son buste dont le haut, près de l'épaule, présente une plaie hideuse produite par un biscaïen qui s'est logé sous l'aisselle. Cet homme se soulève à demi et salue ses officiers lorsqu'il rencontre sur sa route un képi galonné. La discipline seule peut produire un tel respect de l'autorité.

Derrière lui marche un grenadier du 3* régiment, Tavantbras gauche emporté par un boulet; les chairs, affreusement déchirées, pendent comme une frange ; il n'en chemine

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pas moins allègrement, laissant des traces de son sang sur le sol chaque fois qu'il agite ce qui lui reste de son bras mutilé.

Ailleurs, ce brancard qui passe, emporte un mort dont on ne voit que les pieds nus ; un mulet le suit ; un des cacolets semble fléchir sous le poids d'une forme raide, couverte d'un manteau, l'autre fait contrepoids au moyen de la capote, du bidon, du sac, de la giberne, du fourniment, du fusil du malheureux étendu là... et qu'on y a suspendu.

Le champ du combat a un aspect terrible. Dans les blés, sur la route, sur les troncs d'arbres partout rompus, sont couchés et renversés, dans les agonies de la mort, ces cadavres d'hommes et de chevaux que Bellangé représente dans un si grand nombre de ses tableaux populaires. Çà et là, dans les fourrés, quelques branches d'arbres sont hachées par les balles; dans cette ferme, derrière laquelle s'abritent quelques chasseurs à pied, l'angle du mur est écorné, le plâtre est tombé par écailles; un carreau manque à cette fenêtre ; deux ou trois trous ronds percent ce volet.

La guerre a passé partout.

Il est quatre heures du soir. Soudain une violente détonation se fait entendre et une épaisse fumée enveloppe le débouché du ravin de Gorze, en avant duquel se tient à cette heure le bataillon de chasseurs à pied et le 3^ grenadiers de la garde. Ce sont les 7*^ et 8* corps prussiens qui, entrant en ligne, après avoir franchi la Moselle à Corny et gravi les hauteurs de la rive gauche, débouchent sur le plateau de Rezonville par le défilé du bois de Gorze, en déployant leurs grandes lignes sombres en face de nos troupes.

Jusqu'alors les Prussiens avaient été battus sur toute la ligne ; ce renfort inattendu leur fait reprendre l'offensive, et la bataille recommence avec un acharnement prodigieux de part et d'autre. Un ouragan de fer s'abat sur le 3* grenadiers. Le cheval du commandant LavoUée est atteint d'un obus qui, en éclatant sous le poitrail, le réduit en lambeaux; cavalier et monture, environnés d'un nuage de poussière et de fumée, sautent en l'air par suite de la commotion. Le cheval roule à terre dans une mare de sang, l'officier tombe inanimé sur le sol, couvert de blessures et de grésils de fonte qui se sont logés dans les chairs. En quelques minutes, le drapeau du régiment change trois fois de mains ; tous ceux qui le portent sont successivement tués ou blessés. Le sous-lieutenant porte-aigle Marcel, tombé le premier, passe son drapeau au capitaine Geoffroy, qui lui-même reçoit coup sur coup trois coups de feu ; le précieux emblème est ramassé à terre par un troisième officier qui, lui aussi, est tué d'une balle en plein front.

Le colonel Cousin s'empare du drapeau dont la soie est lacérée et dont la hampe, atteinte par une balle, se brise entre ses mains.

— Au drapeau, mes enfants, crie cet admirable soldat en agitant le signe de ralliement du 3^ grenadiers, les Prussiens peuvent le mutiler, mais ils ne l'auront pas !

Au même instant, il tombe criblé d'une vingtaine de balles, serrant son drapeau contre sa poitrine mutilée et sanglante. Le capitaine Morand s'approche du moribond, lui enlève le palladium sacré du régiment, qui n'a plus pour escorte d'honneur que le sergent Morias et le grenadier Hermann, blessé de deux coups de feu à l'épaule; puis il l'agite fièrement en criant de toute la force de ses poumons : « Au drapeau I... Au drapeau, grenadiers du 3^ ! » Une

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poignée d hommes et une dizaine d'officiers se rangent sous les ordres du capitaine Volmerange qui a pris le commandement des débris du régiment. Cette vaillante cohorte, juchée sur un petit monticule, enveloppée d'une blanche fumée de poudre, est cernée par des forces ennemies considérables accourues de toutes parts.

Les munitions sont épuisées, les chassepots, échangés pendant l'action, ne permettent pas d'y adapter le sabrebaïonnette. Qu'importe ? Si le fusil est inutile, la baïonnette ne l'est pas. Nos grenadiers jettent loin d'eux l'arme dont ils ne peuvent se servir, ni comme arme de jet, ni comme arme de main, et ils se lancent sur l'ennemi, armés seulement de cette héroïque fourchette que l'on nomme le sabre-baïonnette. La lutte corps à corps s'engage; le tambour-major lui-même, qui s'est mêlé aux combattants, abat les Prussiens avec son immense canne à tête de plomb.

Un capitaine prussien veut faire prisonnier un petit groupe de soldats du 3' grenadiers vers lequel il s'est avancé : — Rendez-vous, Messieurs, leur dit-il en excellent français, vous êtes mes prisonniers.

— Pas encore, répond le capitaine adjudant^major Champy d'une voix vibrante, et il passe son épée au travers du corps de l'officier allemand qui reste pour ainsi dire cloué sur le sol.

En cet instant, le feu redouble d'intensité ; la situation du 3* grenadiers est désespérée, d'autant que le nombre des défenseurs du drapeau du régiment va en diminuant et qu'en moins de trois heures, près de 5oo hommes avaient été mis hors de combat, sur un effectif de 900. Soudain, on entend le clairon retentir au loin, puis des cris, des clameurs enthousiastes arrivent aux oreilles de cette poignée de héros. C'est le 3* bataillon du 5i* (lieutenant-colonel Bréart, et le

I*' bataillon du 62* (commandant Robillard) qui arrivent au secours du 3* grenadiers.

L'aigle du régiment était sauvée.

n était temps. La nuit commençait à venir. Le champ de bataille se refroidissait comme les cieux et le vent du soir, en soufflant à travers les feuilles des arbres, semblait pleurer les morts couchés sur la terre et que les ténèbres enseveliront bientôt. Au crépuscule, la fusillade est encore rapide des deux côtés; nos batteries de mitrailleuses font entendre leur grincement régulier et sinistre cherchant à arrêter de fortes colonnes ennemies traversant un espace vide entre deux coteaux pour de là gagner le champ de bataille. En quelques instants, le moulin à café y dont chaque grincement est précédé d'une lueur rougeâtre, a nettoyé la place.

Mais vers six heures du soir, de nouvelles attaques de la cavalerie allemande se prononcent aux deux extrémités dé nos lignes. Deux escadrons de houzards, au dolman rouge et bleu de ciel, chargent à fond de train sur les i®' et 2* voltigeurs déployés sur la crête du plateau où était établie, pendant la journée, la grande batterie prussienne dont le feu avait tant fait souffrir nos lignes. Se présentant par la droite, ces escadrons, qui chargent en fourrageurs, sont reçus par les zouaves de la garde qui les fusillent presque à bout portant; rétrogradant aussitôt, ils arrivent peu après sur le i*"^ voltigeurs ; mais entendant hennir un cheval, celui du capitaine Hulin, ils appuient vers la droite et se trouvent pris entre les feux des i**^ et 4* voltigeurs disposés en carrés, en échelon et à cent mètres l'un de l'autre.

Reçus à trois cent soixante mètres environ, par un feu de deux rangs à volonté, pas un seul cavalier ennemi ne put arriver sur nos troupes. Les houzards rouges et bleus, défi-

lant alors par la droite, tombèrent sous les coups de feu du 2* voltigeurs qui les acheva.

A la même heure, des uhlans se présentent en avant d'un autre groupe de soldats français réuni au sud du bois des Ognons, sur la pente du ravin de Gorze et formé d'infanterie de ligne, de zouaves, de voltigeurs et de chasseurs à pied de la garde. Ces troupes sont en carré, avec un feu de bivouac au centre. La charge ennemie est reçue à quatre-vingts mètres environ. La première salve détruit le premier peloton qui s'effondre pour ne plus se relever. Les échelons successifs sont repoussés par une fusillade des plus meurtrières, houzards et uhlans regagnent Flavigny en toute hâte.

A cette heure, les lanciers de la garde, qui avaient quitté le service d'escorte de l'empereur à Conflans et marché au canon toute la journée, étaient disposés en avant du village de Villiers-les-Prés. Le colonel de Latheulade qui les commande, informé des mouvements importants de cavalerie ennemie qui se formaient dans la plaine, vint se mettre sous les ordres du général du Barrail dont la division occupait l'extrême droite de notre ligne. Ordre fut immédiatement donné de fondre sur la cavalerie allemande qui essayait de tourner notre aile droite et menaçait les derrières de l'armée française.

Le régiment des lanciers de la garde descendit un énorme ravin presque à pic, dans le lit duquel coule un ruisseau fangeux, et remonta sur le versant opposé pour s'y former en bataille, tout en s'avançant dans la direction du village de Ville-sur-Irvie. Il y eut d'abord un moment d'hésitation sur la nationalité de la troupe qui était en vue; mais dès qu'on sut que les dolmans bleu de ciel n'appartenaient à aucun des nôtres, le commandement de : Chargez! se fit entendre et le colonel de Latheulade, levant son sabre, se

BOURBAKI AU DÉBUT DE LA CAMPAGNE DE FRANCE. igS

mit à la tête de son régiment qui traversa lance croisée une première ligne ennemie, puis une deuxième et enfin une troisième.

A partir de ce moment, il serait difficile de raconter nettement ce qui s'est passé. La mêlée fut générale de part et d'autre. Coups de sabres et de lances s'entrechoquant ; détonations d'armes à feu ; chevaux et cavaliers tombant les uns sur les autres ; cris de rage et de douleur : tel est le chaos qui s'offre à première vue.

Le ralliement sonna et les lanciers de la garde vinrent se reformer sur le plateau d'où ils étaient partis pour charger. Le colonel de Latheulade, atteint de plusieurs contusions, le sabre rouge de sang et la lame brisée, rallia sa troupe ; lorsque l'appel se fit, il manquait dans les escadrons 170 hommes et 1 7 officiers dont un chef d'escadrons (le commandant de Villeneuve-Bargemont) et quatre capitaines commandants. Le 2® escadron ne revint qu'avec un seul officier, le sous-lieutenant Lecomte, trois sous-officiers et trente cavaliers.

Le retour offensif de la cavalerie allemande, dernier effort impuissant du prince Frédéric-Charles, marqua la fin de cette journée.

Peu à peu, le bruit et l'ardeur de la lutte s'éteignirent de toutes parts, sans sonneries et d'un commun accord. Aux reflets rougeâtres du soleil couchant succéda bientôt l'obscurité. Amis et ennemis, exténués de fatigue, bivouaquèrent et s'endormirent à quelques pas les uns des autres. Une balle perdue lancée par une sentinelle effarée traversa encore . l'espace de-ci et de-là, en faisant entendre son trouit sinistre au milieu de la nuit. Mais ce fut tout...

GÉNÉRAL BOURBAKI. l3

La nuit du i6 au 17 août est froide, Tair dégagé des senteurs de la poudre a repris sa pureté ordinaire; mais la terre exhale de partout une odeur de sang qui prend à la gorge. Les ruisseaux qui descendent du nord de la plaine roulent brusquement sur leur lit de cailloux et de mousse ; ils n'ont pas cet aspect dont tant de poètes ont chanté le doux murmure ; ce soir Teau rejaillit par-dessus les morts en forme de cascade. Les arbres profilent leur feuillage noirâtre, sous un ciel bleu parsemé d'étoiles, qui sont comme autant de pointes de feu. Plus d'autres bruits maintenant que ceux de la nature. Un vent bas et humide souffle et gémit dans les arbres. Les choses prennent des aspects lugubres quand certaines idées tristes préoccupent l'esprit. II semble que tout est funèbre dans les champs comme dans l'horizon silencieux qui n'est troublé que par un sourd brouhaha et des hennissements affaiblis par la distance.

Les heures se font pesantes dans ces moments-là.

De distance en distance, l'obscurité est piquée par quelques brasiers lançant des éclairs subits, et autour desquels sont étendus ou accroupis nos soldats, les uns roulés comme des boules dans leur capote ou dans leur couverture, la tête cachée sous un pli de laine ; les autres assis, les coudes sur les genoux, le menton dans les mains, le visage à la flamme. Quelques-uns tisonnent, faisant jaillir du foyer, des gerbes d'étincelles aux reflets pourpres. Le vent fait osciller les flammes qui projettent dans l'ombre des lueurs bizarres et flottantes, éclairant subitement certains massifs, tandis que d'autres restent plongés dans les ténèbres.

Çà et là, ondulent sur le sol un grand nombre de cadavres, dans cette attitude terrible que donne la mort à ceux qu'elle surprend ; les uns étendus sur le dos, les bras en croix, le visage blanc tourné vers le ciel, les lèvres ouvertes indiquant

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le dernier soupir qui s'en est dégagé ; d'autres, accroupis le front dans les mains fermées pleines de terre; toutes les sensations de la dernière heure se reflètent comme figées par la mort, sur leurs traits immobilisés : la stupeur, le désespoir, la colère, l'effroi, les contractions de l'agonie. Dans certains endroits, hommes et chevaux sont entassés pêlemêle. Un uhlan au revers jaune est pour ainsi dire cloué à terre, tellement son corps, contourné par la souffrance, paraît s'enfoncer dans le sol; un autre, la poitrine traversée par une balle, a été piétiné par les chevaux des camarades, et le visage n'est plus qu'un amas de sang coagulé; c'est comme un masque rouge sur un visage défiguré. Plus loin, un houzard bleu de ciel est littéralement aplati sous les cadavres de trois chevaux qui sont venus coup sur coup s'abattre sur lui, foudroyés par nos feux à bout portant.

Ici un cheval, la tête trouée d'une balle au front, est renversé sur son cavalier. Là, un officier au dolman rouge est étendu sur le gazon, l'épaule fracassée, une traînée de sang inonde le drap de son vêtement, dont le plastron entr'ouvert laisse apercevoir un pli de batiste festonné maculé de larges taches noirâtres.

Tous ces morts, les faces livides, les mains violettes, les yeux éteints attestent l'ardeur de la lutte qui vient de se terminer.

La division des voltigeurs de la garde s'est repliée un peu en arrière du grand ravin de Rezonville, le 3® bataillon gardant la batterie de mitrailleuses de la division Montaudon, établie dans le bois des Ognons. La 6® compagnie (souslieutenant Dubois) est en grand'garde dans le ravin de

ig6 LE GÉNÉRAL BOURBAKI.

Gorze qui a été balayé toute la journée par nos mitrailleuses. Les morts sont nombreux de ce côté-là; les blessés aussi. Des cris, des appels, des gémissements se font entendre un peu partout, et lorsque la lune donne, on aperçoit dans rherbe des débris de casques à pointe ; les mottes de terre derrière lesquelles se placent nos sentinelles ont une teinte rougeâtre qui indique des traces de sang. Là, entre les branches d'un arbre, pend le lambeau d'une tunique allemande ; des taches de couleur brique semblent en épaissir Tétofie. Çà et là, dans divers coins, une motte de terre d'un rouge brun marque la place où dort un soldat de son dernier sommeil. La terre, humide et non encore tassée, cède sous les pieds. Les jambes d'un cheval sortent d'un fossé mal comblé. Au pied de cet arbre, non loin de l'endroit où est établi la grand'garde du sous-lieutenanl Dubois, est étendu le cadavre d'un officier, les mains jointes sur la poitrine, pareil à ces statues que les sculpteurs mettent sur les tombeaux; un trou rouge au milieu du front indique seul l'endroit où la balle est entrée.

Vers dix heures du soir, l'officier qui commande la grand'garde se met à la tête d'une dizaine d'hommes, bien décidé à savoir ce qu'il y a en avant de lui, dans le défilé de Gorze, et surtout très désireux de faire la reconnaissance des abords du poste qu'il occupe, afin de ne pas être surpris, s'il se produisait une alerte cette nuit. La semelle des souliers de ces soldats glisse dans le sang ou sur des objets visqueux, dont il est impossible de définir la nature ; on butte sur quelque cadavre enfoui dans l'herbe et qu'on ne voit pas. La lune s'est subitement voilée. On marche à tâtons, en étendant les mains silencieusement et sur la pointe des pieds. Impossible de se reconnaître tellement la nuit est noire.

A un moment donné, le sous-lieutenant Dubois sent, à

hauteur de la ceinture, quelque chose de froid qui lui barre le passage. Saisi d'un pressentiment subit, il s'arrête et recule, disant à voix basse à ses hommes :

— Halte ! Il faut attendre le lever de la lune. Halte ! Et surtout, silence !

Au bout de quelques instants, la lune, dégagée des nuages qui l'avaient obscurcie momentanément, éclairait de nouveau la campagne de ses rayons blafards et argentés. Un spectacle horrible et terrifiant tout à la fois se présenta à la vue de nos voltigeurs. Ce qu'ils avaient devant eux, c'était une agglomération de cadavres allemands, non pas couchés en monceau les uns sur les autres, mais debout, dans l'attitude où nos mitrailleuses les avaient atteints, légèrement inclinés, s'arc-boutant par leur propre poids. Ces faces blêmes, livides; ces yeux verts, ces têtes renversées en arrière ou sur le côté, les unes coiffées du casque à pointe ; les autres, les cheveux au vent, tenant encore leur arme et frappés au moment où ils allaient faire feu, est un de ces spectacles terrifiants qu'on ne voit qu'une fois dans sa vie, d'autant que derrière ce premier rang il y en avait un second, puis un troisième.

Dubois, le cœur serré, sufibqué par l'émotion, ne put aller plus loin.

— Demi-tour, dit-il à ses voltigeurs. C'est affreux ! Rentrons au bivouac*.

— Chut ! mon lieutenant, ajoute le sergent qui l'accompagnait. J'entends des pas et un bruissement de branchages dans le bois des Ognons. Les autres ne sont pas loin.

Et en effet, comme la grand'garde rétrogradait sur son bivouac, par le chemin où elle était venue, une balle fit

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