‹ Le général BourbakiChapitre 53 sur 69 · ORDRE · texte numérisé non relu

ORDRE

Sa Majesté rimpératrice régente ayant mandé auprès de sa personne M. le général de division Bourbaki, commandant la garde impériale, cet officier général est autorisé k s'y rendre.

Maréchal Bazaine.

Metz, i5 septembre 1870.

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. Ne comprenant rien à ce billet, Bourbaki, sans descendre de cheval, se rendit au grand quartier général, à l'effet de s'y faire donner les explications nécessaires. Bazaine était absent; mais reçu par le général Boyer, aide de camp du maréchal, celui-ci lui montra Bazaine se promenant dans le jardin avec un étranger.

— Mais vous le connaissez cet étranger? reprit tout à coup le général Boyer. Vous avez dû le voir aux Tuileries ? C'est M. Régnier.

— C'est bien possible, répondit Bourbaki; dans tous les cas, ce nom m'est parfaitement inconnu et qu'est-ce qu'il peut y avoir de commun entre l'impératrice et cet individu aux allures suspectes ?

Et comme Bourbaki s'impatientait et insistait pour avoir l'explication de cette énigme, Bazaine rentrait dans son cabinet avec le maréchal Canrobert et Régnier. Après les présentations d'usage, le commandant en chef de l'armée du Rhin prit le premier la parole.

— L'impératrice, dit>-il, désire avoir auprès d'elle soit le maréchal Canrobert, soit vous, général Bourbaki. Le roi Guillaume ne met aucun obstacle au départ de Metz de l'un ou de Tautre de vous deux. Le maréchal Canrobert me fait observer qu'il est souffrant et j'ai pensé que vous ne refuseriez pas votre concours pour une mission de dévouement.

— En quelques mots, voici quelle est la situation, ajouta Régnier. M. de Bismarck montre une certaine répugnance à traiter avec le gouvernement de la Défense nationale représenté par Jules Favre. Les conditions de paix seraient bien meilleures si elles pouvaient être traitées directement avec l'impératrice régente qui, du reste, ne voudrait rien entreprendre sans s'être entretenue avec le maréchal Canrobert ou, à son défaut, avec le général Bourbaki.

— Quel est votre avis, Monsieur le Maréchal? ajouta Bourbaki, s'adressant à Bazaine. Quel ordre me donnezvous ?

— Moi je ne vous donne aucun ordre, mais je crois que vous ferez bien d'aller en Angleterre ; mon désir même est que vous partiez le plus tôt possible.

Quelques jours après, le temps de consulter son aide de camp et son chef d'état-major, de prendre les effets qui lui étaient nécessaires, Bourbaki revint apporter sa réponse à Bazaine. Il partira, mais voici à quelles conditions :

1° Vous me donnerez un ordre écrit. Monsieur le Maréchal ;

2° L'ordre du jour adressé à l'armée au sujet de mon départ portera que vous m'avez envoyé en mission ;

3° Je ne serai pas remplacé dans mon commandement ; je le reprendrai aussitôt ma rentrée à Metz, ma mission accomplie;

4° Si l'armée est engagée sous les murs de Metz, les troupes que j'ai l'honneur de commander ne le seront pas avant mon retour.

Ces conventions acceptées de part et d'autre, Bourbaki se mit en route pour Londres, le 24 septembre, avec Régnier qui n'était autre qu'un agent prussien à la solde de Bismarck. Le 27, il était chez l'impératrice, à Chislehurst;

Aucune avance n'avait été faite par Sa Majesté au susdit Régnier. Le brave et loyal Bourbaki avait été joué par un infâme coquin. Des démarches pressantes furent faites par lui pour qu'il fût autorisé à rallier les soldats qu'il avait laissés sous Metz et avec lesquels il désirait se retrouver.

Le temps se passait. Sous Metz, les officiers de la garde

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murmuraient et ne comprenaient rien à la durée d'une mission qui ne devait demander que quelques jours; l'inquiétude s'accentuait chaque jour davaHtage. Le commandant Leperche se décida enfin à voir Canrobert et voici le récit de ces démarches tel que nous le trouvons dans ses notes et souvenirs de Metz.

Je copie textuellement :

Aujourd'hui 20 octobre, je suis allé voir le maréchal Canrobert et lui ai dit qu'en raison de son affection pour le général Bourbaki, j'éprouvais le besoin de lui faire connaître les points que j'avais demandé à préciser dans la réunion des généraux, chefs d'état-major et de service, chefs de corps, présidée par le général Desvaux, qui remplaçait par intérim le général Bourbaki dans le commandement de la garde.

1° Assurance formelle du maréchal Bazaine au général Bourbaki que toutes facilités lui seraient données pour rentrer dans nos lignes ;

2° Assurance formelle donnée au général qu'il pourrait, en toutes circonstances, partager le sort de la garde ;

3° Délivrance d'un ordre écrit et non d'une autorisation par le maréchal Bazaine au général Bourbaki ;

4° Remplacement du général Bourbaki dans le commandement de la garde impériale.

— Tout ce que vous m'avancez, me dit le maréchal Canrobert quand j'eus terminé, est parfaitement exact; Bourbaki n'a fait qu'exécuter un ordre du maréchal Bazaine et il n'a rien dû avoir à démêler avec les Prussiens. J'étais présent quand les condi- ' tions de son départ ont été rédigées, et je me fais garant de l'exactitude des faits qui se sont passés tels que vous les présentez.

— Maintenant, repris-je, vous avez compris comme moi. Monsieur le Maréchal, tout ce qu'il y a d'inquiétant dans ce fait que le général Bourbaki ait reçu l'autorisation de franchir les avant-postes prussiens et qu'il n'en ait point usé.

— Peut-être est-il malade, me dit le maréchal ; il a été

éprouvé en ces derniers temps, en raison même de la qualité de son cœur, par tous les événements qui se sont succédé ; par les épreuves de la France et de son armée ; et, il faut le dire, par toutes les fautes commises ; l'affection de sa jambe aidant, il a pu se trouver arrêté dans une ville quelconque.

— J'ai pensé à cette explication, dis-je k mon tour; il me semble impossible que le général ayant reçu l'autorisation de rentrer, ne soit pas parti pour en profiter ; dans le cas où il serait tombé subitement assez malade pour ne pouvoir être transporté, il n'ait pas fait donner de ses nouvelles au commandant en chef qui l'a envoyé en mission et aux officiers attachés k sa personne, de l'affection desquels il est assuré et dont il doit comprendre l'inquiétude. La cause de la prolongation de son absence ne peut être expliquée quant k présent. Plus tard, on sera k même de constater que le général aura été victime d'odieuses machinations.

— C'est précisément pour cela, me dit le maréchal Ganrobert, que j'ai demandé k deux reprises différentes au maréchal Bazaine de réclamer, près du prince Frédéric-Charles, des nouvelles du général Bourbaki; mais j'ignore s'il l'a fait.

— En agissant ainsi, dis-je ensuite au maréchal, vous avez eu la bonté de prévenir un de mes désirs ; je me propose de me présenter de nouveau demain au maréchal Bazaine et de lui soumettre moi-même une demande semblable. Le maréchal ne saurait se préoccuper davantage de ma requête ; mais je considère comme un devoir vis-k-vis du général Bourbaki de la lui adresser.

— Vous ferez très bien, me dit le maréchal Canrobert, et je vous engage k mettre cette idée k exécution.

Le lendemain, 21 octobre, le commandant Leperche se rendit au grand quartier général. Sa conversation avec Bazaine est ainsi résumée dans le carnet du premier aide de camp de Bourbaki.

— Depuis que vous avez bien voulu, Monsieur le Maréchal, me dire ce que vous saviez du général Bourbaki, j'ai été cons-

tamment préoccupé par cette idée que le général ayant reçu une autorisation de rentrer, n'en profitant pas, ne faisant pas même parvenir des nouvelles de sa santé, devait être dans une situation des plus fâcheuses; j'ai donc pensé que vous trouveriez bon, peut-être, de faire demander au prince Frédéric-Charles s'il ne saurait pas quelque chose concernant le général. Dans le cas où vous le jugeriez ainsi, je serais très heureux d'être choisi pour cette mission.

— Que voulez-vous ? me répondit le maréchal. Peut-être le général est-il allé trouver l'empereur ; peut-être encore est-il allé s'entendre avec le gouvernement de la Défense nationale.

— Cette hypothèse me semble très improbable, le général n'ayant d'autre mission que celle que vous lui aviez confiée vous-même. Connaissant son désir de rentrer parmi nous, les démarches réitérées faites par lui pour lever les difficultés qu'on lui imposait, je ne comprendrais guère qu'il n'eût pas profité de l'autorisation obtenue k grand'peine et qu'il fût allé Ik où vous ne l'auriez pas envoyé. Je me permets donc d'insister pour que vous fassiez demander, si vous le jugez convenable, de ses nouvelles au prince Frédéric-Charles.

— C'est inutile, reprit le maréchal ; d'ailleurs, j'ai vu, il y a quelques jours, un des aides de camp du prince et il n'a pu m'en donner.

— Dans ce cas, l'objet de ma visite n'étant autre que de provoquer une demande de nouvelles auprès du prince Frédéric- Charles, il ne me reste plus, Monsieur le Maréchal, qu'k me retirer et k vous présenter mes respects.

Voilà certes un aide de camp modèle, plaçant le devoir au-dessus de tout.

Pendant que ces incidents se passaient sous Metz, Bourbaki, fatigué de ne recevoir aucune réponse de Tétat-major allemand en ce qui concerne le sauf-conduit qu'il sollicitait

pour rentrer dans les lignes françaises et reprendre son commandement, Bourbaki, disons-nous, écrivit à l'amiral Fourrichon, ministre de la guerre et de la marine à la Délégation de Tours, avec lequel il avait des relations d'amitié.

« De deux choses l'une, dit Bourbaki dans cette lettre : ou j'obtiendrai des autorités allemandes le passeport que je sollicite pour rejoindre mon poste à Metz, ou, si elle est contraire à mes désirs, à mes espérances, mon devoir sera de me rendre à Tours pour me mettre à la disposition du Gouvernement provisoire et aider à la défense du pays. »

Le 9 octobre, aucune réponse catégorique ne lui étant parvenue des autorités allemandes, Bourbaki n'hésita pas. Il quitta le Luxembourg, hôtel de Bourgogne, où il attendait vainement depuis huit jours et se rendit à Tours, où les plus belles avances lui furent faites par la Délégation du Gouvernement dont Gambetta était le président.

Bourbaki, arrivé à Tours le i5 octobre, recevait, le 17, le commandement supérieur de toute la région du Nord. La fortune, jusqu'à ce jour, lui avait toujours souri. La Délégation de Tours ne pouvait pas faire un meilleur choix. Étranger aux intrigues politiques, peu habitué aux discussions, ce vaillant soldat, le plus vrai soldat que nous ayons connu, va se trouver tout à coup jeté dans un milieu qui n'était pas le sien, car c'était celui des rêveurs. Le réveil devait être terrible, et il le fut en effet.

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