II. — A Tarmée de la Loire
A la fin du mois de novembre, ce qu'il y avait de mieux dans les forces françaises de province était : i® le petit corps d'armée créé de toutes pièces à Lille par le général Bourbaki, ébauche de la future armée du Nord; 2® une division venant d'Algérie et destinée à devenir le noyau du XV* corps dont l'organisation avait commencé le 20 septembre, à Bourges, sous la direction du général La Motterouge ; 3° un rassemblement formé dans l'est par le général Cambriels qui sera obligé bientôt de se replier des Vosges sur Besançon; 4° des groupes incohérents de mobiles bretons dans l'ouest sous le général Fiereck'.
Au moment où Gambetta arrivait à Tours, le 10 octobre, les Bavarois entraient à Orléans ; les fractions du XV* corps, qui combattaient à Artenay, n'eurent pas le temps de rallier la ligne du centre jusqu'à la Ferté-Aubin. Le premier acte de la nouvelle administration militaire fut de frapper le général de La Motterouge d'une disgrâce imméritée. Le commandement passa aussitôt dans les mains du général d'Aurelle de Paladines, ancien colonel de zouaves, vieux soldat d'Afrique et de Crimée, connu pour sa fermeté , et que la guerre avait arraché à la retraite. Pendant que d'Aurelle se livrait tout entier à un travail de jour et de nuit pour organiser ses troupes sur des bases solides, le gouvernement de Tours se hâtait de lui donner en plus le commandement du XVI* corps que le général Pourcet créait à Blois. Ces deux corps constitués devinrent le noyau de la première armée de la Loire.
Le XVIII* corps, dont Bourbaki venait prendre le com-
I. Yves-Louis-Hercule Fiereck, général de division du 12 août 1866, membre du comité d'artillerie.
mandement, s'était formé pour ainsi dire en marchant, comme son chef provisoire, le général Billot, l'avait pu, en recrutant, de ci, de là, du matériel et des hommes. L'ancien commandant de la garde impériale, accompagné de son état^major particulier, quitta Lille, le 20 novembre 1870, et arriva à Tours, le 22 au soir.
Que voulait-on faire de ces soldats réunis sous le nom de première armée de la Loire. Ni Gambetta, ni son délégué, l'ingénieur Freycinet, ne le savaient, et Bourbaki l'ignorait si bien, qu'il demanda à la délégation de Tours de lui faire connaître le plan général adopté pour la défense nationale. Ce qu'il y a de certain, c'est que ces corps, tels qu'ils étaient, ne pouvaient servir à rien ; il fallait les rallier, les raffermir, les réorganiser. C'est à ce travail que s'attela Bourbaki pendant les premières semaines de décembre.
Le 3o novembre, il est à Orléans, et prend définitivement, le 3 décembre, le commandement du XVIII* corps. Son quartier général est à Nesploy. Là, on lui annonce qu'il prend en outre la direction des opérations du XX® corps. Mais, le 4 décembre, Orléans, attaqué, évacué, s'était rendu aux AUemarfds pendant la nuit. L'armée de la Loire est dès lors coupée en trois tronçons : les XVP et XVII* corps, sous le général Chanzy, battant en retraite sur Blois ; le général d'Aurelle se retirant sur Salbris avec le XV* ; et enfin, les XVIII* ' et XX* corps * se repliant sur Gien sous les ordres de Bourbaki.
I. Le XVIII» corps était fort de trois divisions d'infanterie, commandées par les généraux Feillet^Pilatrie, qui commandait antérieurement le ga» de ligne, resté en Algérie; le contre-amiral Penhoat, venant de Brest; la 3» division n'avait pas encore de titulaire ; une division de cavalerie (général de Brémont d*Ars, qui conunandait antérieurement la subdivision de la Charente), et d'une réserve d'artillerie (lieutenant-colonel de Miribel).
a. Le XX« corps, que commandait le général Crouzat, venant des colonels d'artillerie, avait également trois divisions d'infanterie commandées par les
Le commandement en chef de l'armée de la Loire ayant été supprimé, Bourbaki fut nommé commandant en chef des XV* (général des Pallières) et XVIII* corps (général Billot), avec le général Borel pour chef d'état-major. Il avait l'ordre de se concentrer immédiatement à Gien, sur la rive droite de la Loire, pour y occuper le triangle formé par les deux routes de Nogent^sur-Vernisson à Gien et à Briare. Ce furent ces deux corps d'armée qui constituèrent ce que l'on a appelé depuis l'armée de l'Est dont Bourbaki prit le commandement le 6 décembre.
Ouvrons ici une parenthèse et voyons ce que sont devenus, pendant tous ces événements, les dépôts des régiments de la garde dont Bourbaki avait le commandement avant son départ pour Metz.
Par décision du 26 août 1870, le ministre de la guerre, général Cousin-Montauban, avait créé de toutes * pièces le 128® régiment de ligne avec tous les dépôts des régiments de la garde : chasseurs à pied, zouaves, voltigeurs et grenadiers.
Plus tard, un décret du 20 novembre créa les 21* et 22* bataillons de chasseurs à pied ; le noyau de chacun de ces derniers fut formé par les compagnies de dépôt des chasseurs à pied de la garde (7* et 8* compagnies du 4* bataillon du 128® de nouvelle formation).
Par ce même décret, le général Cousin-Montauban décidait le groupement par quatre des escadrons de dépôt des
généraux de Polignac, Thornlon, venant du 7® chasseurs à cheval, et Segard; plus une réserve d'artillerie, sous les ordres du lieutenant-colonel d'Auvergne, de l'état-major.
corps de cavalerie pour en former des régiments de marche sous les ordres d'un lieutenant-colonel secondé par un chef d'escadrons commandant en second.
Dans la pensée du Gouvernement, les régiments formés de cette façon devaient présenter une solidité relative.
Dans cet ordre d'idées, le dépôt des carabiniers de la garde a fourni aux armées de province trois escadrons de marche : un au 2* cuirassiers de marche (lieutenant-colonel Bonaparte, puis Mariani), qui resta dans Paris pendant le siège ; un au 5* cuirassiers de marche, lequel faisait partie de la division de cavalerie du XVIII® corps et fit la campagne de l'Est avec le général Bourbaki ; un troisième au 7® cuirassiers de marche, attaché à la colonne mobile du général Camô (armée de la Loire).
Le dépôt des cuirassiers de la garde a fourni quatre escadrons aux armées de province : un au 5* et au 7* cuirassiers de marche, un troisième au g** cuirassiers de marche, et un quatrième au 11* cuirassiers de marche.
Le dépôt des dragons de la garde a fourni trois escadrons : un au 8* et au 9*^ dragons de marche, un au i" régiment de cavalerie mixte (lieutenant-colonel Leroy de Lanauze), et un au 5* mixte.
Le dépôt des lanciers de la garde a fourni un escadron au i*' régiment de cavalerie mixte et un au 5*.
Les dépôts des guides et des chasseurs de la garde ont été versés au i®' régiment de cavalerie mixte, qui fit la campagne de l'armée de l'Est avec Bourbaki.
Revenons maintenant à l'armée de la Loire, coupée en divers tronçons lorsque les Allemands rentrèrent à Orléans,
23o LE GÉNÉRAL BOURBAKI.
dans la nuit du 4 ^u 5 décembre, après une lutte de quatre jours. Le lendemain, le général d'Aurelle n'était plus rien. On lui signifia de Tours que son commandement était supprimé, qu'il y avait désormais deux armées de la Loire et une armée de l'Est sous les ordres de Bourbaki, composée des XV', XVHI' et XX* corps; la grande opération militaire, ayant pour but de faire une diversion du côté de Belfort, fut arrêtée le 19 décembre 1870. Bourbaki se rallia à cette idée, en soldat soumis, obéissant, respectueux de la discipline. Les difficultés allaient commencer pour lui. Son âme ardente l'entraînait vers cette entreprise, d'autant que le XX* corps venait d'être donné à Clinchant, un évadé, lui aussi, des prisons de l'ennemi ; qu'on lui promettait d'adjoindre à son commandement supérieur le XXIV* corps, que le général de Bressoles organisait à Lyon, et une réserve sous les ordres du capitaine de frégate Fallu de la Barrière, officier de marine aussi brave que distingué.
in. — A l'armée de l'Est.
Pour réussir dans l'est, il fallait à Belfort un homme de guerre et non un ingénieur plus occupé de politique que de la défense de son territoire, comme l'était le général Denfert-Rochereau ; il fallait un vrai général français à Dijon, et non un homme de parade comme le Génois Garibaldi; il fallait surtout opérer la concentration de cette armée en silence, tromper les Allemands et ne pas jeter à tous les vents le projet d'entreprise que l'on était résolu de tenter. Or, les Allemands furent instruits de tout ce que nous faisions. Gambetta se rendit à Lyon ; son voyage, ébruité par une presse hostile à l'armée, acheva de leur donner l'éveil et, dès le 26 décembre, l'état-major de Versailles était in-
formé que les troupes françaises réunies autour de Nevers et de Bourges venaient d'être expédiées, par chemin de fer sur Chalon-sur-Saône.
Quoi qu'il en soit, résumons les faits.
Le 20 décembre, les ordres de départ des XVIII* et XX* corps sont expédiés ; dès le lendemain, Bourbaki se dirige de sa personne sur Nevers. Les deux corps d'armée, échelonnés le long de la voie, devaient partir de Bourges, de Nevers, de Saincaize, de la Charité et gagner l'un Chalon-sur-Saône, l'autre Chagny. De Bourges à Chalon on compte deux cent quarante-huit kilomètres ; de Saincaize à Chagny, cent soixante-lreize. Il fallait quarante-huit heures pour arriver à l'une ou l'autre destination. Le mouvement ne put s'accomplir qu'au bout de huit jours, et cela dans des conditions les plus mauvaises. Le froid augmentait, les préparatifs pour l'embarquement des troupes n'avaient pas été prévus pour le transport d'une armée de 4o,ooo hommes ; l'administration des chemins de fer n'avait pas été prévenue à temps, de sorte que l'embarquement des troupes dura douze jours. 11 n'y avait, pour exécuter ce mouvement, que deux lignes à une voie : celle de Nevers à Chagny et celle de Moulins à Chagny, de sorte que les trains chargés passaient par Nevers et Chagny, les trains vides venaient à Saincaize et Nevers par Chagny-Moulins. L'encombrement fut bientôt tel que les trains s'arrêtaient à chaque instant, et que des détachements de troupes restaient deux ou trois jours en wagon, sans en descendre, par un froid de 12 à i5 degrés.
Les chevaux mouraient et les soldats ne voyaient que la neige autour d'eux. Ainsi, même avant les premiers coups de fusil, l'armée de Bourbaki subissait les plus cruelles épreuves. La santé des troupes laissait fort à désirer et le moral du soldat était très ébranlé.
232 LE GÉjyÉKAL BOURBAKI.
Enfin, le 29 décembre, l'armée de TEst était à peu près réunie. Le XVIII* corps, passé sous les ordres du général Billot, chef d'état-major de Bourbaki à l'armée de la Loire, était à Chagny; le XX®, passé sous les ordres du général Clinchant, à Chalon-sur-Saône, ainsi que la réserve Fallu de la Barrière. La division Cremer' était à Beaune et formait l'aile gauche de la ligne de bataille. Le XXTV* corps était à Besançon. Le XV« corps, laissé provisoirement à Bourges, ne devait rejoindre que dans quelques jours.
Bourbaki présida à toutes ces opérations préliminaires de concentration, arriva lui-même à Chalon dans la journée du 3o, se mit à la tête de son armée et s'apprêta à donner le coup de collier qu'on lui demandait du côté de Belfort.
Mais de leur côté, les Allemands, comme bien on pense, n'étaient pas restés inactifs. Dès le 28 décembre. Von der Thann repliait ses troupes de Dijon sur Gray, pour garder leurs communications avec les Vosges.
La campagne ne s'engagea réellement que le 3i décembre et le i**^ janvier, par suite de la marche du XX* corps sur Dôle et celle du XVIII* corps sur Auxonne.
Déjà cependant, on s'impatientait k la délégation de Bordeaux. Gambetta, Freycinet et consorts trouvaient que cela marchait avec une lenteur désespérante. Que se passait^il donc ? On ne comprenait rien k cette quasi immobilité de Bourbaki. Ils oubliaient, ces chefs du cabinet militaire de Bordeaux, qu'ils n'étaient pas étrangers k ces lenteurs ; ils ne cessaient d'assaillir Bourbaki d'objurgations, d'instructions méticuleuses, d'ordres, de contre-ordres où perçaient une prétention ignorante et une défiance presque injurieuse ; ils avaient de l'organisation militaire et de la discipline une telle idée, qu'ils se laissaient adres-