‹ Le général BourbakiChapitre 59 sur 69 · ORDRE DE MOUVEMENT POUR LE Q JANVIER 187I · texte numérisé non relu

ORDRE DE MOUVEMENT POUR LE Q JANVIER 187I

Montbozon, 8 janvier 187 1.

L'armée continuera demain, 9 du courant, le mouvement commencé les jours précédents.

La partie disponible du XV*^ corps occupera les positions qui s'étendent le long de la route de Fontaine à Belfort par Arcey, depuis Laguinguette jusqu'au village d'Ornans.

Le XIV® corps appuiera son extrême droite au ruisseau du Secy ; il occupera Villechevreux et s'étendra par sa gauche jusqu'à Gorfans et Grammont.

Le XX« corps occupera les villages de Villargent, Villers-la- Ville et les Magny.

Le XVIII* corps occupera Villersexel, Autrey-le-Vay, Ësprels, le bois de Ghossey ; la réserve occupera Abbinans et Cubry.

La brigade de cavalerie de réserve sera cantonnée k Fallon.

Le grand quartier général sera établi k Bournel, entre les villages de Cuse et de Cubry.

Toutes les dispositions prescrites les jours précédents pour assurer la sécurité des troupes pendant la durée du mouvement, comme pour dissimuler le mieux possible notre marche k Tennemi et pour relier les corps entre eux, seront scrupuleusement observées.

Tous les envois du XVIII* corps seront tenus sur la rive gauche de TOignon.

Les troupes laissées sur la rive droite recevront des instructions précises pour passer l'Oignon, si elles se trouvaient obligées de se replier devant des forces supérieures.

Les reconnaissances seront poussées au loin et faites avec le plus grand soin.

Les commandants de corps d'armée feront connaître au général en chef le point choisi par eux pour établir leur quartier général.

Le Général en chef commandant la première armée^

BOURBÂKI.

Le 9, le général établit son quartier général au château de Bournel, à Cubry, sur la hauteur, au-dessus de Cubrial.

Sitôt descendu de cheval, comme il entend le canon, il remonte en selle et se dirige du côté du combat.

Voici ce qui s'était passé : dans la nuit, l'ennemi ayant évacué Vesoul, avait réoccupé Villersexel, et le XVIII® corps, au cours de la marche ordonnée, s'était heurté aux Allemands.

Il fallait à tout prix s'emparer de Villersexel, vu que cette

fiOURBAKI DANS LES ARMEES DE PROVINCE. 289

place commande les routes de Montbéliard à Vesoul et de Besançon à Lure.

Avec un admirable ensemble, le XX* corps prit aussitôt contact avec l'ennemi. Le général Bourbaki arrive tout de suite en première ligne, fait ouvrir le feu de Tartillerie contre deux divisions bavaroises qui faisaient un feu violent, et ordonne au général Glinchant d'entrer avec ses troupes dans la ville.

Le général Thornton reçoit l'ordre de sortir du bois et de s'établir sur les hauteurs de droite dominant Villersexel, et de s'en emparer.

De son côté, le général Billot reçoit mission de déboucher d'Esprels et de s'établir avec deux divisions sur les hauteurs de gauche en envoyant une division soutenir Glinchant à Villersexel. La réserve se place sur l'emplacement précédemment tenu par le XX* corps et on étabUt l'ambulance dans une maison isolée, de ce côté.

La bataille, commencée à neuf heures du matin, dura jusque dans la nuit avancée et fut très meurtrière des deux côtés : le combat fut surtout acharné dans le château de Villersexel qui fut la proie des flammes.

Les braves de Glinchant durent faire, une à une, le siège des maisons : l'ennemi se trouvait fortement retranché dans une maison commandant la route de Lure.

« Nous ne pûmes nous en emparer, raconte d'Eichtal, qu'en y mettant le feu. » L'héroïsme de nos troupes fut admirable.

Un moment nos soldats faiblissent. Bourbaki retrouve son ardeur d'Afrique et de Grimée ; il se précipite en avant ; . sa tête s'élève au-dessus des combattants ; son œil lance des éclairs, sa voix domine le tumulte de la bataille. Le village fut envahi de nouveau ; Villersexel était à nous. Ge qu'avait

24o LE GÉNJÊRAL BOURBAKI.

commencé le XX* corps, une division du XVIII* corps, sous les ordres de Tamiral Penhoat, Tachevait au déclin du jour.

Après de grosses pertes, après avoir abandonné t^,ooo tués ou blessés, Tennemi battait en retraite dans la direction de Belfort.

En descendant de cheval, à minuit et demi, dans la nuit du 9 au 10 janvier, le général Bourbaki télégraphiait au ministre de la guerre :

Bournel, lo janvier 1871, minuit et demi.

L'armée a exécuté, hier 9, le mouvement ordonné. Le général Glinchant a enlevé avec un entrain remarquable Villersexel ; le général Billot a occupé Ësprels et s'y est maintenu.

Nous sommes maîtres de nos positions ; tous les ordres sont donnés pour répondre convenablement k une attaque de l'ennemi si elle venait k se produire, ou pour prendre telle autre disposition que les circonstances rendraient nécessaires.

Bourbaki.

La réponse ne se fit pas attendre. La voici :

Bordeaux, 10 janvier 1871, 5 h. 5o du soir.

M. de Serres, par une dépêche de ce jour, me fait connaître la splendide attitude que vous avez eue dans la journée d'hier, elle ne m'étonne pas, mais j'en suis glorieux pour la France. Elle est pour moi la garantie de nouveaux succès.

Freycinet.

A minuit, le même jour, le ministre envoyait un nouveau télégramme dans lequel il félicitait Bourbaki de la brillante victoire remportée en avant de Villersexel :

C'est le couronnement mérité de la savante manœuvre que vous exécutiez depuis quatre jours, avec autant de hardiesse que de prudence, entre les deux groupes de forces ennemies.

M. de Freycinet rendait hommage aussi à l'excellent chef d'état-major de Bourbaki, le général Borel, dont il avait reconnu la main dans plusieurs dispositions.

Après cette journée qui était glorieuse pour la France et dont Bourbaki pouvait être fier, nous n'en étions pas moins arrêtés dans notre marche en avant. Werder, quoique vaincu, se retira dans des positions habilement choisies sur les bords de la Lisaine où il nous attendit.

Le 1 3 janvier, l'armée de l'Est se battit autour d'Arcey; elle continua sa route, et arriva le i4 au soir sur les hauteurs de la rive droite de la Lisaine, et s'établit face aux collines de la rive gauche qui protègent les abords de Belfort. La marche de la journée fut des plus pénibles. Pendant la nuit du 1 4 au 1 5 janvier, le froid descendit jusqu'à i5 degrés' Réaumur. Les soldats vêtus d'une façon insuffisante, sans chaussures, sans pain, passèrent la nuit à grelotter, se préparant tant bien que mal à une bataille qui devait se livrer à Héricourt, suivant les prévisions, et durer trois jours.

Bataille d'Héricourt (15, 16 et 11 janvier 1871). — Le temps est magnifique, le ciel clair, l'atmosphère très froide, la terre couverte de neige. Les deux armées sont en présence et rangées dans une vallée assez étroite où coule la Lisaine, espèce de torrent qui, descendant des Vosges, va se perdre vers Montbéliard dans l'Allaine, petit affluent du Doubs. Les Allemands occupent sur la rive gauche une série de positions dont Héricourt forme le centre, sur une étendue de pays d'environ douze à quinze kilomètres.

Le colonel Denfert reste immobile dans Belfort, où il s'en-

CiKNÉRAL BOURBAKI. l6

ferme, ne tente aucune sortie pour tendre la main à Bourbaki qui vient à lui avec un appoint assez respectable de combattants. C'est dans ces conditions que s'engage la bataille d'Héricourt, le i5 janvier. L'action se prolongea jusqu'au soir. Sur la droite, le XV® corps, chassa l'ennemi de Montbéliard, mais la citadelle resta aux Prussiens.

Le i6, la lutte recommença vive et acharnée; le 17^ les Allemands prirent l'offensive dès quatre heures [du matin. La garnison de Belfort ne fit aucune tentative sérieuse pour appuyer, par une sortie, les mouvements si bien combinés de Bourbaki.

Après ces journées de combats et de souflTrances, l'armée de l'Est ne pouvait plus rien. Un Anglais qui suivait nos troupes, en a tracé ce douloureux tableau : « Pour ne pas mourir de froid, on allumait quelques feux de bois vert, autour desquels se confondaient, sans distinction de grades, généraux, officiers et soldats. Le thermomètre marquait 18 degrés. Un fort vent soufflait sur le plateau, chassant devant lui des nuages de neige, aveuglant les hommes, formant çà et là, de petits tas dans lesquels ils étaient enfoncés jusqu'aux genoux. Assis sur leurs havresacs, les soldats passaient la nuit, les pieds dans le feu, espérant ainsi conserver leur chaleur vitale... Joignez à cela les difficultés naissantes de l'approvisionnement, l'insuffisance des rations de vivres ; les tourments de la faim venaient achever l'œuvre de démoralisation commencée par le froid. »

Bourbaki quitta donc la Lisaine le 18 janvier, et battit en retraite jusqu'à Besançon, où il arrivait le 22, après avoir combattu chaque jour l'ennemi acharné à sa poursuite.

On partait dès l'aube. Le jour venu, un soleil clair que ne voilait aucun nuage, dardait ses rayons sur la neige profonde ; désolation calme et étrangement pittoresque. La nuit, une lune éclatante, ressemblant à un disque d'acier poli, rayonnait à travers les branchages sombres et majestueux des sapins auprès desquels on s'abritait ; leurs troncs droits et élevés se perdaient dans les profondeurs bleuâtres d'un temple sans fin. La neige craquetait sous les pas et l'on n'entendait guère que le rare cliquetis des bidons en ferblanc, frappant contre le sabre-baïonnette ou le hennissement prolongé de quelque cheval d'éclaireur.

Nos soldats, exténués par les fatigues, les misères et la faim, eussent été condamnés à une mort certaine si Bourbaki n'eût pas pris le parti de battre en retraite, le soir du troisième jour de la bataille d'Héricourt.

Mais l'état-major prussien ne perdait pas de vue l'armée de l'Est. Le 20 janvier, Manteuffel était à Gray, le 21, il poussait son armée vers le Doubs, et le lendemain, il tenait les deu^ rives du fleuve, précisément au moment où Bourbaki arrivait à Besançon.

L'armée de l'Est était perdue. Elle ne trouva pas de vivres à Besançon. L'ennemi avait rétréci son cercle de plus en plus. Que faire ? Battre en retraite ? Du côté nord ; c'était impossible, Werder tenait tous les passages ; du côté du sud, c'était tout aussi impossible ; ManteuflTel était là, qui avait déjà passé le Doubs.

Il faut savoir apprécier le général Bourbaki ; il faut connaître son âme ardente, son cœur aux aspirations chaudes, pour comprendre les tortures que lui infligent les dictateurs de Bordeaux, en le harcelant de plaintes, en lui reprochant des lenteurs dont le Gouvernement de cette époque était le seul coupable ; c'était ajouter de nouvelles douleurs à des

angoisses qu'il subissait sans se plaindre, la mort dans Tâme.

Bourbaki s'en expliqua le 24 janvier, en écrivant à Tingénieur de Freycinet :

Besançon, 8 h. 3o du soir.

Quand vous serez mieux informé, vous regretterez le reproche de lenteur que vous me faites. Les hommes sont exténués de fatigue, les chevaux aussi, je n ai jamais perdu une heure, ni pour aller ni pour revenir. Votre dépêche me prouve que vous croyez avoir une armée bien constituée. Il me semble que je vous ai toujours dit le contraire. Du reste, j'avoue que le labeur que vous minjligez est au-dessus de mes forces et que vous ferez bien de me remplacer.

Pendant cette période, de nouveaux désastres vinrent s'ajouter aux misères endurées par l'armée de l'Est. Le Lomond, chaîne de montagnes courant parallèlement au Doubs, qui défend l'accès du plateau, venait subitement d'être abandonné par des mobilisés, chargés de couvrir la droite de l'armée. Tout contribuait donc à accabler un chef d'armée, impressionnable à l'excès. Bourbaki, à Besançon, voyait ses positions tomber une à une ; ses forces diminuer chaque jour par les fatigues et les maladies ; les routes qu'il devait prendre, pour se porter en avant, se fermer devant lui; les approvisionnements de la place s'épuiser.

A cette heure suprême et ingrate, l'ancien commandant en chef de la garde impériale eut un accès de désespoir que l'Église réprouve. Il tenta de mettre fin à ses jours, et c'est ici que commence le rôle délicat de l'écrivain.

Sans doute, faire son devoir de soldat, rien de plus beau assurément, et l'ambition de Bourbaki eût été de se faire tuer en défendant la position de Lomond. A la seule pensée

d'une capitulation possible à Besançon, comme Bazaine à Metz, Napoléon III, à Sedan, le sentiment de l'honneur se révolta, son âme dévorée de poignantes émotions plia sous cette épreuve; sa situation lui apparaissait dans tout ce qu'elle avait de tragique et de sombre.

Au surplus, lisons ce qu'écrit le lieutenant-colonel Leperche dans son carnet de notes, à la suite de ce tragique événement. Encore une fois, nous n'excusons pas un acte de désespoir auquel personne ne doit s'abandonner ; nous constatons simplement un fait.

Jeudi, 26 janvier 1871.

Le froid est peu intense, mais les routes sont glissantes ; elles le deviennent surtout k partir de midi, alors que commence le dégel k la surface des parties gelées.

Après les émotions de la veille et de la nuit, les mauvaises nouvelles reçues, nous montons a cheval avec le général k huit heures du matin. La tristesse est peinte sur sa figure. Mieux que personne, il se rend compte de la gravité de la situation ; plus que personne, il en éprouve un violent chagrin.

En approchant de la porte Raivotte, il constate avec peine que le XYIII** corps n*a pas encore achevé son mouvement ; il rencontre des batteries d'artillerie arrêtées par des encombrements. Plus loin, c'est l'infanterie qui marche avec peine et qui se croise avec des traînards de la 3* légion du Rhône. Le général Rolland, homme honnête par excellence, plein de droiture, mais possédant au plus haut degré la rudesse du marin, se trouve sur les lieux; il recommande aux hommes de serrer k leur distance pour ne pas allonger la colonne ; il accompagne pendant quelques instants le général Bourbaki, puis prend congé de lui en lui serrant la main.

Nous ne tardons pas, en suivant la superbe route en corniche qui conduit au village de Mosse, k rencontrer des voitures d'ar-

tillerie, des voitures de réquisition, des voitures de toute sorte, encombrant de plus en plus la route sans avoir la possibilité de les dégager. Aucune des prescriptions si sages du général n'avait été observées ; les voitures étaient sur deux et trois de front, beaucoup placées obliquement et dételées, leurs conducteurs étant absents. Aucun fractionnement du convoi n'avait été opéré pour réparer les fautes commises, parer aux circonstances imprévues ; personne, d'ailleurs, ne semblait s'être préoccupé des ordres donnés; les hommes, quelquefois les sous-officiers, auxquels on s'adressait, étaient incapables de faire connaître le service ou le corps auquel ils appartenaient.

A peine trouvait-on, de loin en loin, un officier ou un sousofficier k qui l'on pût s'adresser. En maints endroits, il était presque impossible de passer k cheval entre les voitures. Ce spectacle attrista profondément le général. Après avoir essayé en vain, sur plusieurs points, de faire cesser l'encombrement, voyant tout le mouvement arrêté, il se retourna vers moi et me dit :

— Mon pauvre ami, l'armée est perdue ; notre mouvement ne s'exécutera jamais k temps.

En parlant ainsi, le général paraissait navré ; il avait la mort dans l'âme. J'essayai de lui faire entendre quelques paroles d'espérance ; il ne parut y ajouter aucune foi. Je lui promis de m'employer de mon mieux k faire cesser ces encombrements en gagnant le plateau et faisant marcher la tête le plus rapidement possible.

Nous nous rendîmes alors k la bifurcation des routes de Maiche et de Pontarlier, qui précède immédiatement un tunnel. Lk, le général Bourbaki, aidé de ses officiers, déploya toute l'énergie possible pour engager, sur la route de Maiche, l'artillerie et les bagages du XVIII* corps — car les bagages, malgré les ordres donnés, se trouvaient au milieu de la colonne, au lieu de se tenir k six ou huit kilomètres en arrière — et pour engager sur celle de Pontarlier, comme dans un petit chemin plus k droite en sortant du tunnel, et les faire parquer en dehors de la route, toutes les voitures, notamment celles du grand parc d'artillerie, qui avaient été mises en route, en même temps que les troupes du XVIII* corps, sans que l'ordre en eût été donné.

Toutes ces voitures n'ont pas seules contribué à accroître les embarras de la route.

La pente, à la sortie de tunnel, était assez grande, surtout en ll'aison de Tétat de la route, pour produire k chaque instant des accidents : les chevaux glissaient, s'abattaient, et Ton avait toutes les peines du inonde a les relever. J'ai dit quelle était l'absence des cadres : je dois ajouter que l'inexpérience des hommes était entière, aucun d'eux ne savait enrayer convenablement; les uns ne mettaient pas même le sabot, d'autres se contentaient de le placer sous la roue, ce qui suffit dans les temps ordinaires, mais ce qui ne remplit qu'imparfaitement le but avec un état si exceptionnel des voies de comniunication. Nous étions obligés, presque pour chaque voiture, de faire engager la chaîne et les sabots dans les raies de la roue, quelquefois même de procéder personnellement k cette opération.

Malgré tous ces efforts et malgré l'emploi de chemins ou sentiers permettant k l'infanterie seule de passer, le mouvement des troupes s'exécuta avec une lenteur désespérante. Le général descendit k quelques centaines de mètres du tunnel, afin de s'assurer de la marche de la colonne ; il reçut au bord de la route plusieurs dépêches qui opérèrent sur son esprit le plus mauvais effet : celle de M. de Freycinet, le poussant k aller du côté de Dôle et d'Auxonne, et celle du général Martineau S l'informant qu'il ne pouvait plus répondre de son corps d'armée et qu'en cas d'abandon des positions occupées actuellement par le XV® corps, il serait indispensable de n'opérer le mouvement que pendant la nuit, lui causèrent le plus violent chagrin. Il s'entretint de la situation avec les généraux Borel et Billot. Ce dernier déclara qu'il eût fallu marcher sur Auxonne le jour où la question avait été discutée k Ghâteau-Farêne, mais qu'il n'était plus temps peut-être d'adopter ce parti. J'émis mon opinion et, après avoir rappelé les dangers de l'opération sur Auxonne, depuis le jour où l'ennemi était devenu maître du cours de l'Oignon, de ceux du Doubs et de la Saône, je dis que je

I. Martineau Deschenet, général de brigade du i4 mars i863, ancien commandant de la subdivision de Mostaganem.

248 LE GJÊNÉRAL BOURBAKI.

croyais qu'il valait mieux persévérer, alors même qu'on serait engagé dans une voie qui n'était pas jugée la meilleure ; qu'en admettant que la meilleure solution de la question fût, contraire à ma pensée, la percée par Auxonne, nous devions nous garder de songer à opérer sur la rive droite du Doubs, alors que notre concentration se trouvait opérée sur la rive gauche ; qu'il fallait à tout prix continuer le programme tracé, de façon à occuper Salins, k glisser derrière le ravin qui descend du sud au nord, k gagner Champagnole et la rive gauche de l'Ain, et k descendre le long de cette rive afin d'avoir l'un des flancs protégé par cette rivière dont les ponts devraient être coupés au préalable.

Le général Billot ' présenta quelques observations.

— Eh bien ! lui dit le général Bourbaki, si vous êtes aussi convaincu, prenez le conunandement. Je vous le cède avec grand plaisir, surtout si vous pouvez tirer l'armée d'embarras. Je rentrerai dans le rang et serai un de vos divisionnaires.

Il récusa énergiquement cette proposition.

Nous remontâmes alors jusqu'k la maison du cantonnier voisine de la bifurcation des routes de Maiche et de Pontarlier. J'y entrai quelques instants, afin d'examiner k nouveau les routes permettant de continuer notre mouvement sur Salins et celles k utiliser dans le cas où nous devrions nous replier sur Pontarlier ; puis nous fîmes un léger repas k la suite duquel le général Billot vint trouver le général Bourbaki et le prévenir qu'il allait porter son quartier général k Nancray et pousser ses troupes jusqu'k Bouclans.

Nous ne tardâmes pas k rentrer k Besançon ; nous fîmes la route k pied, les chevaux nous suivant, tenus en main. L'encombrement était encore énorme, quoique moins grand que le matin. Voitures et troupes circulaient en tous sens. Une grande quantité de voitures du train auxiliaire du XX* corps gravissaient la route concurremment avec d'autres; des troupes de cavalerie stationnaient sur la route même ; enfin, la 3* légion du

I. Lieutenantr-colonel d'état^major, ancien chef d*état-major de la province de Consiantine (ancienneté du 3 août 1869) promu général par le gouvernement de la Défense nationale, et aujourd'hui ministre de la guerre.

Rhône, sous Tinfluence salutaire du général Rolland, sortait de la place pour marcher, sinon k Teanenii, du moins dans la direction de celui-ci.

Je ne connais pas de spectacle susceptible de donner un souci plus grand k tout homme aimant Tarmée, aimant son pays, — surtout lorsque cet homme exerce un commandement en chef — que celui du désordre existant dans les impedimenta et empêchant les forces dont il dispose de se mouvoir, d'arriver k temps sur les points où leur présence est nécessaire.

Plus je vais, plus je suis convaincu qu'on ne saurait donner d'ordres assez précis et formels pour la conduite des convois (le général n'avait pas manqué k ce devoir) et qu'il faut en exiger la stricte exécution en envoyant partout des officiers d'état-major avec mission d'exiger de chaque commandant de colonne ou de convoi tous les renseignements ou explications désirables.

Le général devait avoir les mêmes pensées que moi, mais ne disait mot, il observait un silence absolu que je ne comprenais que trop, car il faisait naître en moi de bien tristes pressentiments.

Nous rentrâmes k Besançon peu de temps avant la chute du jour, et le mouvement du XVIII* corps n'était pas encore achevé.

Le général reçut plusieurs personnes, entre autres l'intendant Priant' et le lieutenant-colonel de Bigot*. Le premier lui dit qu'il n'avait pas encore reçu de nouvelles des deux intendants envoyés par lui k Pontarlier pour régler les arrangements relatifs k l'alimentation des troupes en transit ou autrement par la Suisse. Le second, qui connaissait parfaitement le pays, lui parla de la nature des chemins, ainsi que des positions défensives existant sur les deux rives du Doubs.

Le général me demanda du papier, une plume et de l'encre, que je lui remis aussitôt. Je le priai de m'autoriser k rédiger avec lui le canevas de l'ordre de mouvement de demain, après

I. Charles-Nicolas Priant, intendant militaire de la g* division, avant la guerre (ancienneté du lo février 1866).

a. Louis de Bigot, chef d'escadron d'état-major, attaché à la 7* division (Besançon) depuis le i3 août i863.

avoir reçu communication de ses instructions ; il se contenta de m'en faire connaître les grandes lignes et me prescrivit d'aller chez le général Borel ' avec de Bigot, afin d'y procéder le plus rapidement possible à la rédaction de l'ordre.

D'après sa volonté, le mouvement de retraite devait continuer sur Salins ou, au besoin, sur Pontarlier. Besançon devait être protégé par deux divisions : l'une, du corps Glinchant, sur la rive droite; l'autre, la meilleure du corps Martineau, sur la rive gauche. La division du corps Glinchant, appelée à ne pas être séparée du reste de l'armée, devait traverser Besançon pendant la nuit, le mouvement général, commencer dès le lendemain matin, afin de ne pas perdre de temps et ne pas consommer inu- » tilement des vivres si nécessaires k la place de Besançon.

Toutes les mesures devaient être prises pour que les routes fussent rendues libres pendant la nuit. Aucune voiture ne devait y stationner. Les hommes devaient prendre le plus de munitions et de vivres possible ; les caissons, les voitures vides, les pièces non susceptibles d'être attelées, être laissées dans le voisinage de Besançon et s'en rapprocher le plus possible; les bagages, abandonnés au besoin.

Ordre était donné de procéder k toutes les réquisitions nécessaires, afin de ménager le plus possible les ressources emportées dans le sac.

Enfin, le général m'avait recommandé de faire envoyer, par de Bigot», un homme du pays, sûr, qui irait a la recherche du XXIV* corps d'armée, avec promesse de recevoir une bonne récompense k son retour.

Pendant nos allées et venues de la chambre du général k la mienne et réciproquement, j'avais été prévenu que le général avait envoyé chercher son revolver qui se trouvait dans ses fontes k l'écurie même. J'avais compris qu'il voulait en finir avec la vie et j'avais recommandé qu'on cachât le revolver et qu'on lui dît qu'il avait été perdu ou volé.

En rentrant encore une fois dans ma chambre avec de Massa*,

1 . Colonel d*état-major, chef d'état-major de la garde nationale de la Seine, avant la guerre.

2. Ancien lieutenant du régiment des guides de la garde (17 janvier i863)>

je trouvai le caoutchouc et le revolver du général sur mon lit. Je remis sur-le-champ le revolver à de Massa, en lui recommandant de le cacher chez lui soigneusement. Puis, comme le général m'avait recommandé de hâter le plus possible le travail, je me rendis sur-le-champ chez le général Borel. Le général Bourbaki sortit en même temps que moi ; je m'en préoccupai, mais je ne pus me l'expliquer.

Notre travail chez le général Borel était commencé ; les bases en étaient arrêtées, les dispositions et l'avis relatif au départ s'expédiaient ; il ne restait plus qu'à rédiger l'acte du mouvement proprement dit, c'estnà-dire k indiquer les directions k suivre par chaque colonne.

Je me proposais, vu mon inquiétude, de retourner près du général, et j'en manifestais l'intention, les bases de l'ordre de mouvement étant complètement arrêtées, lorsque le général Borel me dit :

— Je tiens, puisque jusqu'k ce jour le général m'a envoyé ses ordres par écrit, que vous me fassiez connaître aujourd'hui ses intentions dans les mêmes conditions.

J'étais donc resté dans la chambre du général Borel et je rédigeais la note qu'il m'avait demandée.

Tout k coup entre le commandant de Massa qui m'annonce en pleurant que le général s'était tiré un coup de pistolet dans la tête ; il ne peut me dire encore si la blessure était mortelle.

J'accours avec le général Borel. Je trouve le général Bourbaki étendu sur son lit, la figure ensanglantée ; je lui dis en pleurant mon chagrin ; il me répond qu'il m'aime bien aussi, qu'il a pensé k moi en écrivant, quelques instants auparavant, ses dernières volontés ; il ajoute en souriant que le docteur Noguès ' se trouvait dans sa chambre au moment de l'événement, qu'il y était resté pour le surveiller, et qu'après s'être étendu sur son lit en annonçant l'intention de se reposer, pendant que le docteur se tenait debout devant la cheminée, il avait fermé

promu capitaine au 8* chasseurs à cheval, le i8 février 1867, démissionnaire en 1869, et ayant repris du service pendant la guerre de 1870 ; placé à Tétatmajor de Bourbaki, en qualité de chef d'escadrons. I. Médecin-major de i" classe, au 93« de ligne.

252 LE GÉNÉILVL BOURBAKI.

les rideaux et, avec mon propre revolver, — k défaut du sien — s'était porté le coup qui devait le tuer.

— Je n'ai point oublié le docteur dans les quelques mots que j'ai laissés, me dit encore le général, j'ai écrit en m'adressant k lui : <c Docteur, sans rancune ! »

Le général insista pour que, ni le général Borel, ni moi, ne restions près de lui ; il nous congédia impérativement en nous recommandant de nous occuper le plus promptement possible de l'ordre de mouvement et de l'envoi des diverses expéditions k chaque corps d'armée.

Au moment où nous nous retirions, entrait le docteur Noguès accompagné du docteur Mathis ', qu'on était allé chercher, sachant combieii le général serait heureux d'être soigné par lui.

Je ne fis qu'une apparition chez le général Borel et le priai de me dispenser d'achever le travail que j'avais commencé. Puis je réclamai, en faveur d'Eichtal et de Massa, un ordre de se rendre k Bordeaux, afin d'informer le Gouvernement de l'événement de ce soir. De Massa avait surtout k faire connaître les raisons déterminantes de la résolution du général (nature des dépêches de M. de Freycinet et de celles de ses commandants de corps d'armée , surtout de ceux des XV* et XXIV® corps.

Quant k d'Eichtal, je le chargeai spécialement de se rendre près de M"** Bourbaki, chez M"* Festugière, au château de Ruât, près de Teich*, et d'annoncer la triste nouvelle k M°^* Bourbaki en lui remettant une lettre de moi sur laquelle le docteur Noguès avait ajouté quelques mots.

Tous deux sont partis pour Pontarlier un peu avant minuit.

Pendant ce temps, le général Borel convoquait les commandants de corps d'armée et télégraphiait au ministre de la guerre l'événement survenu, en le priant de désigner le plus promptement possible le successeur du général Bourbaki.

Je ne me suis présenté de nouveau dans la chambre du général que lorsque j'ai pu être en mesure de lui assurer que tous les ordres de mouvement pour demain étaient transmis.

1. Médecin-major de 2* classe attaché à l'hôpital du Gros-Gaillou, avant la guerre.

Page 1