‹ Le général BourbakiChapitre 60 sur 69 · Canton de l'arrondissement de Bordeaux (Gironde · texte numérisé non relu

Canton de l'arrondissement de Bordeaux (Gironde

Le général me questionna longuement k ce sujet ; puis il me raconta les circonstances dans lesquelles il avait tenté de se suicider.

Sous rinfluence des dépêches de M. de Freycinet, dont le fond et la forme étaient absolument blessants, et qui le poussaient k accomplir une opération insensée (celle de la marche sur Dôle, Auxonne, Dijon, Auxerre, Tonnerre et Joigny) que le général Billot, seul, considérait comme possible ; sous Tinfluence des dépêches de ses commandants de corps d'armée l'informant qu'ils ne pouvaient plus compter sur leurs troupes; sous l'influence d'actes et de mouvements de toute nature dénotant l'exactitude de ces derniers; sous l'influence de l'abandon, par le XXIV* corps, de tous les points dont la garde lui était confiée, le général, après avoir tenté encore une fois de lutter contre le sort et donné des instructions pour assurer la sécurité de l'armée dans les limites du possible, avait voulu se faire tuer en allant k l'ennemi.

C'est ce qu'il comptait faire ce matin, si le général Billot était arrivé k temps pour engager une action quelque peu sérieuse. 11 me rappela qu'il avait voulu exiger de moi que je ne me joignisse pas k lui dans cette circonstance, sous prétexte que j'étais fatigué, que j'avais été privé de sommeil dans ces derniers temps, que j'avais besoin de repos.

— N'ayant pu être assez heureux, me dit le général, pour recevoir une balle dans une circonstance glorieuse, comme mon petit Lucien S j'ai voulu en finir autrement avec la vie. C'est alors que je réclamai mon revolver. Quand on me fit connaître qu'il était perdu ou qu'on l'avait volé, je compris qu'on se doutait de mon projet et qu'on voulait «'opposer k son exécution. Je me fis désigner un bon armurier et lui demandai un bon revolver k acheter. Ce dernier ne put m'en promettre un que . dans une heure au moins. Je trouvai qu'il valait mieux en finir tout de suite, surtout au point de vue de la promptitude avec laquelle il convenait que les ordres fussent expédiés et qu'une

I. Le fils de Mn»e Le Breton, sa sœur; neveu du général Bourbaki ; en< au i^' voltigeurs de la garde, qui avait été tué à l'attaque du château de Ladonchamps, après le départ du général de Metz.

décision fût prise après ma mort. J'allai dans votre chambre, certain que j'étais de ne pas vous y trouver, puisque je vous avais envoyé travailler k Tétat-major général, j'y pris votre revolver et je m'en servis en présence du docteur Noguès, en trompant sa .vigilance. Toutes mes mesures étaient prises pour que ma tentative réussît; je m'étais étendu sur mon lit, le bout du canon dirigé sur la tempe droite, sans l'y appliquer, le maintenant au contraire k quelques centimètres de la tempe avec la main gauche pendant que j'agissais sur la détente avec la main droite.

Il est miraculeux que le général ne se soit pas tué dans ces conditions : mon revolver était du calibre de 1 2 millimètres ; la forme cylindro-ogivale de la balle devait faciliter la perforation du crâne. Malgré tout, c'est Dieu qui l'a sauvé, la main gauche a été brûlée par la poudre k la sortie du canon, et le crâne a opposé une résistance telle que la balle s'est aplatie, exactement comme sur une plaque de fonte, en glissant sur une largeur de trois k quatre centimètres vers la partie supérieure jusqu'auprès de la racine des cheveux. C'est en ce dernier point que le docteur Mathis a dû pratiquer l'incision nécessaire pour procéder k l'extraction de la balle.

Quelques instants après, le général avait perdu la mémoire des noms. Après cet instant très court, il n'a pas cessé un seul instant de jouir de la plénitude de ses facultés, il a conservé toute sa présence d'esprit et, k minuit, le général causait très librement avec moi, me questionnant sur toutes les mesures prises pour assurer la retraite de l'armée dans des conditions relativement favorables, me demandant quel serait son successeur, et lorsqu'il m'enjoignit d'aller me reposer, me défendant de rester plus longtemps dans sa chambre, il se préoccupait de tout et de tous, comme s'il avait joui de la plénitude de sa santé, et disait combien il regrettait le chagrin que la nouvelle de sa tentative allait causer k sa chère femme et k tous les siens. Je le quittai bien ému de tout ce que je venais d'entendre, bien triste en songeant k la France, k l'armée.

Voilà le drame dans toute sa crudité, dans toute sa sincé-

rite; aucun commentaire serait superflu après les pages qu'on vient de lire.

Et maintenant un brave soldat injurié, vilipendé presque chaque jour par un ingénieur qui n'entendait rien aux choses de la guerre; un chef d'armée que des ignorants poussaient pour le déshonorer devant toute la France à une catastrophe certaine, cet homme avait-il le droit de s'ôter la vie?... Évidemment non, et cela plus au point de vue militaire qu'au point de vue chrétien.

A cette heure ingrate, et terrible, Bourbaki eut un accès de noir désespoir ; la situation lui apparaissait comme pleine de périls ; puis il faut tenir compte de la dépression morale produite à la longue par une série de souflrances qu'on ne trouve nulle part dans l'histoire de France et par l'effroi de l'effondrement qui l'attend ; chef d'armée, il se refusait à se jeter en Suisse. A cette seule pensée, le sentiment de l'honneur se réveilla en lui ; son âme, abreuvée d'émotion, plia sous cette épreuve et une tentative de suicide s'explique, sans que nous ayons à conclure. Dans tous les cas, la Providence a eu pitié de l'homme et de son infortune.

Nos lecteurs connaissent la suite de ces déplorables événements. Cette même nuit, arrivait la dépêche relevant Bourbaki de son commandement.

Bordeaux, 26 janvier 187 1, 5 h. 56 du soir.

En face de vos hésitations et du manque de confîance que vous manifestez sur la direction d'une entreprise dont nous attendions de si grands résultats, je vous prie de remettre le commandement de Tarmée de TEst au général Clinchant. Jusqu'à ce que cette remise soit efficace vous assurerez, sous votre

responsabilité, Texécution des mesures que commande l'intérêt de l'armée,

Léon Gambetta.

Et le 3 1 janvier, M. de Freycinet y ajoutait un télégramme de condoléance, dont voici la teneur :

C'est avec bonheur que j'apprends par votre aide de camp, M. de Massa, que votre vie est hors de danger.

J'estime en vous, un brave et loyal soldat qui a fait noblement son devoir sur les champs de bataille et il m'eût été extrêmement douloureux de vous voir enlevé k la patrie.

DE Freycinet.

Il était, ma foi, bien temps.

Le général Clinchant remplaça donc Bourbaki, à la tête de Tarmée de TEst, maintint les dispositions prises par son prédécesseur, les seules admissibles dans les circonstances présentes, battit en retraite sur Pontarlier, où il arrivait le 28 janvier.

Le I" février au soir, cette armée était en Suisse. La cime des Alpes dentelait Thorizon ; leurs neiges éternelles, colorées en rose par les rayons du soleil qui se couchait, resplendissaient doucement et formaient comme une lumineuse ceinture à ce gigantesque amphithéâtre ; un amas de brouillard couvrait le lac de Genève, et c'est à peine si nos soldats, en franchissant les frontières de THelvétie, pouvaient distinguer la plaine à de vertigineuses profondeurs.

La Suisse, le Rûth, quelle antithèse après la sombre guerre qui nous était faite par un peuple âpre à la curée !

L'âme se reposait enfin devant cet étincelant paysage qui avait comme une irradiation de tranquillité et de paix. Car, comme le dit Schiller, dans sa poésie de Guillaume Tell :

Là, ne fleurit aucun printemps,

Là ne verdit aucun gazon,

Sous les pieds, une mer de brume.

Le chasseur ne reconnait plus la cité des hommes. Et seulement à travers les déchirures de ces arbres,

Il voit le monde.

Et profondément, en bas la campagne verdoyante.

Encore quelques mots, avant de clore le récit des derniers efforts tentés par Bourbaki pour sauver son armée. Le délégué à la guerre (M. de Freycinet) voulait absolument que Ton marchât sur Auxonne. Ce plan était inadmissible. Que nos lecteurs consultent la carte et veuillent bien nous suivre. Pour exécuter une marche de cette nature, en face d'un ennemi qui nous épiait, il fallait marcher entre deux rivières (l'Oignon et le Doubs) occupées par l'ennemi, s'enfoncer dans le cul-de-sac formé par les deux rivières, se laisser attaquer sur les deux flancs, puis sur les derrières, au fur et à mesure qu'on se serait porté en avant. En opérant ainsi, on combattait l'ennemi, la Saône à dos et un seul et unique point de passage. Auxonne ! C'était aller au-devant d'un désastre certain, à la suite duquel hommes et matériel auraient été infailliblement sacrifiés.

Au lieu de cela, Bourbaki voulait gagner Salins et subsidiairement Pontarlier, pour tirer ses approvisionnements de la Suisse, directement ou en transît. De là, il aurait cherché

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à gagner Lyon, s'il en était temps encore, en descendant TAin sur la rive gauche.

De ces deux projets, lequel était le plus rationnel, le plus sensé, le mieux approprié aux circonstances dans lesquelles se trouvait l'armée de l'Est ? N'était-ce pas le second ?

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