‹ Le général BourbakiChapitre 64 sur 69 · GOUVERNEMENT MILITAIRE DE LYON ET DU XIV« CORPS D'ARMÉE ORDRE GÉNÉRAL · texte numérisé non relu

GOUVERNEMENT MILITAIRE DE LYON ET DU XIV« CORPS D'ARMÉE ORDRE GÉNÉRAL

Officiers, sous-officiers et soldats I

Le Gouvernement a jugé utile de me remplacer.

Notre séparation me coûte les regrets les plus vifs. Retenu à

Paris, comme membre de la commission de classement ', je ne puis aller vous dire adieu.

Après huit années de commandement, j'ai la satisfaction de laisser le gouvernement militaire de Lyon et le XIV* corps d'armée dans les meilleures conditions, sous tous les rapports.

Ce résultat, je le dois à vos efforts constants et dévoués, au zèle dont vous n*avez cessé de faire preuve à tous les degrés de la hiérarchie.

Je vous en remercie de tout cœur.

Imbus du sentiment du devoir, animés de l'esprit de discipline, sans lequel une armée est indigne de ce nom ; pleins de respect pour vos chefs, qui savent vous donner Texemple en toutes circonstances; oublieux de vous-même, dès qu'il s'agit de l'accomplissement de vos obligations, c'est avec fierté que je vous laisse tels à mon successeur, et que je me porte garant de vos solides qualités.

Aimez notre chère France, comme vous avez appris k l'aimer, k l'ombre du drapeau. N'oubliez pas que ceux-là seuls peuvent se dire animés de l'amour de la patrie, qui sont toujours prêts k verser leur sang pour elle I

Si un jour, elle est menacée, et si Dieu me conserve tel que je suis aujourd'hui, soyez assurés, dans quelque position que ce soit, de me voir accourir au milieu de vous.

Au quartier général, k Lyon, le 12 février 1879.

Le Général de division, gouverneur militaire de Lyon, commandant le XIV^ corps d'armée,

Gh. BoURBAKI.

A la suite de cette mise en disponibilité, les habitants de Lyon se réunirent, se cotisèrent pour offrir au général une réduction du Gloria victîs, du sculpteur Mercié, avec l'adresse suivante qui l'accompagnait :

I. Bourbaki faisait, en outre, partie du comité de défense depuis le a3 mai

Gloria victis, oui, mon général, gloire aux vaincus. Nulle expression ne saurait mieux vous dire le sentiment triste des Lyonnais qui vous offirent, à l'occasion de votre départ, l'expression de leur souvenir.

Mêlé depuis huit ans, k notre vie, nous vous avons connu, simple, énergique et bon, et la grande ville, rassurée par le caractère de son gouverneur, se reposait confiante dans sa ferme autorité.

Elle ne saurait oublier non plus votre aimable et digne compagne, dont le noble cœur attirait notre unanime affection, tandis que les malheureux la vénéraient pour son inépuisable charité.

En présence de la mesure qui vous atteint, nous aurions pu donner un libre cours k nos sentiments, en faisant appel k l'opinion publique par la presse ; couvrir ce livre de noms de tous vos amis inconnus et de vos amis si nombreux a Lyon, où jamais homme ne fut plus populaire que le légendaire et glorieux Bourbaki.

Mais votre grand exemple nous a imposé le silence. Vous vous êtes incliné sans rien dire, respectueux avant tout de cette discipline militaire qui fut la constante loi de votre longue car^ rière d'abnégation, de sacrifice et de dévouement k la patrie.

Adieu, général.

Vos officiers, anciens compagnons des jours de triomphe et d'infortune ; vos soldats que vous avez formés dans le culte du devoir et du drapeau, pour assurer au pays un plus sûr avenir, ne peuvent pas, comme nous, vous apporter ici leurs regrets et leurs sympathies ; mais votre départ, nous n'en doutons pas, les réunit avec nous, dans la même et triste pensée ; car ce n'est pas seulement un ami qu'on nous enlève aujourd'hui : l'armée perd en vous une de ses gloires les plus pures, un de ses chefs les plus aimés.

Qu'avait donc fait le général Bourbaki, pour qu'une mesure draconienne aussi vexatoire le frappât, à l'âge de 63 ans, dans la plénitude de ses facultés physiques et intellectuelles?... Rien.

Les rancunes politiques furent seules cause de son départ de Lyon.

Le maréchal de Mac-Mahon avait dit un jour à M. Dufaure, son président du conseil : « Le général Farre, que vous me proposez pour ministre de la guerre, m'est personnellement inconnu. Certes, je ne demande pas mieux que de lui donner un commandement de corps d'armée et de lui prouver que je ne nourris aucun parti pris contre lui ; mais tant qu'il n'aura pas prouvé sa valeur comme chef militaire, vous me permettrez bien d'avoir quelques scrupules. Sa nomination pourrait être mal vue dans l'armée. »

Or, se rappelle-t-on le général de division qui remplaça Bourbaki dans le commandement du XIV' corps? Ce fut précisément ce général Farre, qui, en 1870, allait atteindre sa soixantième année et être mis à la retraite comme colonel du génie ; celui-là précisément qui lui avait succédé dans le commandement de l'armée du Nord. On destitua un homme de guerre, d'une valeur incontestable, pour mettre à sa place un politicien plus engoué de la haute position qu'il occupait que de son métier. Farre maintint cependant dans ses fonctions de chef d'état-major le brave colonel Leperche qui, dès cette époque, commença à être mêlé à la politique, sans qu'il s'en doutât, au sujet d'une messe dite à Lyon, à l'église Saint-Nizier, en l'honneur du prince impérial, tué en 1879 dans le Zoulouland, et à laquelle il assistait le 12 juillet 1879.

Nul ne fut plus surpris que l'honorable colonel du bruit qui se fit alors autour de son nom, pour un acte qu'il avait accompli simplement, sans arrière-pensée et par pure re-

connaissance envers une famille malheureuse à laquelle il devait sa position, dans les circonstances que nous allons faire connaître. Toute la presse de Lyon, puis toute celle de Paris, s'escrimèrent contre le chef d'état-major du gouverneur général de Lyon « qui avait osé venir, en grande tenue, dans une église où le clergé était reconnu comme un des plus hostiles à la forme républicaine. » La presse radicale alla même jusqu'à demander contre Leperche une punition disciplinaire exemplaire.

Invité par le général Farre à s'expliquer sur les polémiques dont il était l'objet, Leperche lui adressa la lettre suivante, que toute la presse conservatrice a reproduite et que nous donnons à notre tour in extenso.

Lyon, i5 juillet 1879.

Mon général,

Vous m'avez fait Thonneur de m'inviter à vous faire connaître les conditions dans lesquelles j'ai assisté au service funèbre, célébré à l'église Saint-Nizier, le samedi 12 du courant; j'ai l'honneur de vous les exposer comme il suit :

C'est par hasard que j'ai été informé de cette cérémonie en jetant les yeux sur le journal le Salut public qui, dans son numéro du mardi, 8 courant, confirmait l'entrefilet suivant : Une messe pour le repos de Vâme de S, A, le prince impérial, sera célébrée en l'église Saint^-Nizier le samedi 12 juillet, jour où au-ront lieu les obsèques de Son Altesse,

Cette cérémonie, toute de deuil, nest point une manifestation politique, mais un homrriage religieux rendu au prince français chrétien et vaillant, mort glorieusement sur le champ de bataille,

La teneur de cette communication, la place modeste qui lui était attribuée dans le journal, l'absence d'invitation et de tout autre publicité, m'ont autorisé k penser que la politique serait entièrement écartée de la cérémonie.

Ce sont d*ailleurs les incidents qui Tont suivie ; incidents dont je ne cherche ni l'origine, ni les auteurs et dont je nai pas été témoin j qui lui ont enlevé de fait son véritable caractère.

Imbu du sentiment du devoir, je me suis abstenu, en 1878', d'assister k un service funèbre célébré k Lyon, k la mémoire de Napoléon III, uniquement parce que Tempereur laissait un héritier direct et que ma présence aurait pu être mal interprétée.

Aujourd'hui, les conditions ne sont plus les mêmes, le prince impérial n*est plus et Timpératrice cesse, par ce fait, de pouvoir exercer une action politique quelconque ; je me trouve dès lors en présence d'une mort survenue dans les circonstances les plus tragiques et d'une mère appelée k subir, après de grandes et nombreuses épreuves, la plus cruelle de toutes : la perte d'un fils unique de vingt^trois ans; j'ai pensé qu'il me serait permis d'obéir aux élans de mon cœur ; j'ai tenu k donner un souvenir au fils, un témoignage de respectueuse sympathie k la mère.

Pendant ma carrière, j'ai fait partie de la garde impériale, k trois reprises différentes : la première fois, en qualité de stagiaire aux dragons de l'impératrice * ; la deuxième, comme aide de camp du général commandant la division des voltigeurs de la garde 3 ; la troisième pendant la campagne de 1870, comme aide de camp du général commandant en chef la garde impériale.

En outre, k ma sortie de l'école spéciale militaire, en 1862 4, j'ai reçu des mains du prince Louis Napoléon, une paire de pistolets et aussitôt après le départ du prince, qui était venu visiter le bataillon de Saint-Cyr, j'ai été informé qu'une somme de cinq cents francs était mise k ma disposition.

Voici l'emploi qu'il m'a été donné d'en faire :

A ma sortie du collège royal militaire, aujourd'hui le prytanée de La Flèche, en i85o, le conseil municipal de la petite ville qu'habitaient mes parents, appelé k se prononcer sur l'opportu-

1. Napoléon III mourait en effet à Ghislehurst, en 1873; à l'occasion de ses funérailles, le ministre de la guerre autorisa un certain nombre d'officiers à se rendre en Angleterre. Ni Bourbaki, ni Leperche n'assistèrent à la cérémonie.

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