‹ Le général Chanzy, 1823-1883Chapitre 24 sur 30 · SON CARACTÈRB ET SON GÉNIE · texte numérisé non relu

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racontait à ce sujet, non sans émotion, un épisode tragique. Un jour, à l'Assemblée de Versailles, on le fait demander ; il se rend au parloir et voit un sexagénaire en grand deuil qui lui demande des nouvelles de son âls disparu pendant la campagne de la deuxième armée de la Loire ; le nom qu'il portait était un des beaux noms de la province. Chanzy se souvint que le jeune homme, arrêté parmi les fuyards qui propageaient la panique en criant à la trahison, avait été fusillé contre la muraille d'une ferme de la Sarthe. Il pouvait cacher au père la triste vérité ; mais Chanzy était un haïsseur du mensonge, même du mensonge excusable. Il raconta la faute du jeune homme et son châtiment ; le malheureux père s'inclina : « Mon fils avait fait le premier pas dans la faute, dit-il, il valait mieux qu'il ne fit pas le second. Vous avez bien agi, général ; le père pleurera, mais le Français vous remercie* ».

Si Chanzy se renfermait volontiers dans sa félicité domestique, il ne fuyait pas les réunions et les

* Raconté par M. Claretie dans le T^mps.

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plaisirs de la. société. Très discret, môme daiiB ses conversations ayec ses intimes, sur les personnages du jour, il parlait des sujets qui lui tenaient à

cœur, c'est-à-dire de la guerre et de l'armée, avec effusion et vivacité. Sur toutes choses, sans se mettre en évidence ni sans s'effacer, il causait avec agrément. Il contait l'anecdote d'un air aisé, srur un ton simple et piquant. Il avait vu assez d'hommes et de choses pour posséder toute une provision d'historiettes, et il savait semer dans ses entretiens quelques-unes des particularités qu'il avait recueillies durant ses voyages et gardées dans sa mémoire.

E ne manquait pas de finesse et même de malice. Il avait cet esprit ar^^ennais, aimahle et bienveillant, mais légèrement ironique et narquois, vif, primesautier, malgré quelque apparence de lenteur et de gravité, s'échappant soudain en boutades gaies ou en saillies moqueuses, parfois aussi en pen.sées ingénieuses et pénétrantes. Je ne sais quel personnage se vantait à lui ; Chanzy le laissait dire, et tout-à-coup : « Voyons, qu'est-ce que vous venez me demander ? » Une autre fois, son entourage s'étonnait de le voir écouter silencieusement un hâbleur ; mais Chanzy n'était jamais dupe, même lorsk qu'il semblait l'être, et, le personnage parti, « il m'a bien amusé, disait-il en éclatant de rire, et quand je

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pense qu'il a cru m*en imposer ! » Ou nous a cité quelques mots du général Chanzy où se caclie, ce nous semble, une philosophie profonde et mordante : Il est bien de ne pas tromper, mais il ne faut pas se laisser tromper, — Je n'aime pas les politiciens qui font du patriotisme une spéculation. — Les députés qui demandent aux ministres la destitution des préfets, veulent rétablir le régime du bon plaisir. — Il ne faudrait pas que la République devînt un régime de terreur pour les esprits élevés et vraiment indépendants, — Il n'est pas donné à 4;out le monde de se soumettre servilement à la tyrannie de la libre pensée. — Il ne faut pas que les libres-penseurs sMmaginent qu'ils exploitent un monopole, etc.

Toutefois, à certains moments, on aurait pu reconnaître dans sa conversation Tobstiné lutteur de Josnes et du Mans. Chanzy ne donnait jamais tort aux personnes qui causaient avec lui ; il était trop courtois pour contredire âprement son interlocuteur ; il soutenait son opinion sans vouloir l'imposer, et il arrivait parfois qu'on le quittait en se flattant de l'avoir convaincu. Mais, si le jour, suivant l'entretien revenait sur le même sujet, on remarquait avec étonnement qu'il n'avait pas changé d'avis; il persistait tranquillement dans son dire ; on n'avait aucune prise sur

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son inflexible douceur et son calme entêtement. Cette profonde fermeté qu'il cachait sous d'aimables dehors, se révélait dans les moindres détails de sa vie. Il mangeait peu et buvait à peine ; sa sobriété était celle d'un Arabe ; après l'avoir acquise en Algérie, il l'avait gardée. Il avait pris l'habitude de fumer beaucoup, et on le voyait du matin au soir le cigare aux lèvres ; mais son médecin l'avertit que le tabac ne lui valait rien. Chanzy promit de renoncer au cigare et tint parole. On retrouve ainsi dans tout ce qu'il faisait quelque chose de sa nature énergique et vigoureuse.

La ténacité faisait le fond de son caractère et la force de son âme. Le 13 janvier 1811, au milieu de la retraite du Mans, il affirmait que, deux jours auparavant, l'armée avait les meilleures chances pour battre l'ennemi *, et il a soutenu jusqu'à sa mort qu'après la chute de Paris la France avait encore la possibilité de vaincre. Jamais il ne flé<jhit,et ne s'abandonna ; comme sur la Loik*e, il savaîtj qtelle

* Chanzt, Loire^ p. 342.

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que fût sa tâche, la pousser jusqu'au bout ; comme à Josnes, comme à Vendôme et au Mans, il savait résister et se maintenir. Son opiniâtreté, sa puissance de travail avaient de bonne heure attiré l'attention. On n'ignorait pas dans l'armée que Chanzy ne s'épargnait point, qu'il n'étudiait pas seulement les lignes générales des choses, mais qu'il en approfondissait les détails, qu'il mettait toute son âme dans son œuvre. Depuis le jour où il commence sa carrière, les notes de ses chefs signalent en lui cette ardeur à l'étude, ce scrupule, cette conscience qu'il porte dans l'accomplissement de ses devoirs. On trouvait môme qu'il en faisait trop et ne ménageait pas sa santé. Si robuste que soit le talent et quelque force d'application qu'il possède, il vient un jour où le ressort violemment tendu s'use et se brise. Il est malheureusement certain que la fin de Chanzy fut hâtée par ce labeur constant et acharné qui remplit son existence, et l'on peut dire qu'il est mort à la peine. Dans toutes les fonctions qu'il exerça, il montra, comme pendant la guerre de 1870, une activité « superbe »; ne le vit-on pas alors « faisant face à tout, ne laissant pas à d'autres la moindre responsabilité, voulant tout voir par lui-môme * »? En Algérie il fut

^ Moniteur de Varme'e^ 11 janvier 1883. M. de Kleist dit de

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administrateur prudent et vigoureux* Sa prodigieuse faculté de travail et d'assimilation le rendait propre à tout. C'était un de ces hommes souples, indéfiniment progressifs, allant de fonction en fonc* tion avec le même sérieux, la même distinction et le même mérite, hommes qui doivent tout à leur intelligence et à leur labeur, et dont Ton a pu dire que leur pensée s'élève avec le point de vue, et que leur figure grandit avec le cadre.

Il exigeait des autres la même ardeur vigilante, et avec l'accent et l'autorité que son propre exemple ajoutait à ses paroles, il exhortait son entourage à prendre le goût et la passion du travail. A la séance d'inauguration de l'Académie militaire d'Alger, il excitait les officiers à gagner les c( connaissances indispensables pour remplir leur devoir ». Il faut à l'armée, disait-il, ce labeur incessant qui donne à chaque arme l'habitude du rôle qu'elle est appelée à jouer; il lui faut l'étude qui assure le progrès dans un siècle où il est une nécessité de chaque jour.

Sa devise méritait bien d'être celle de Hoche « reSf non verba » ou cette autre, de Jean de Witt, que Gambetta rappelle dans un de ses dis^

Tactivité que déploya Chanzj pendant la retraita Au MttPS : • Obgleich General Chanzy seine gante raetlose Thûtighùt entwickelte », p. 247.

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cours « aço qw>d ago » et qa'il nomme la grande formule moderne « du travail, eacore du trayail, et toujours du travail ». Et, à ce propos, n'est-oe p^ une rencontre bien remarquable, quoique non fortuite, que les deux généraux^ de la défense na-^ tipnale, Chanzy et Faidheii)e, aient été justement; non pas des généraux de faveur et de parade, légers et imprudents, comme le second Empire en eut trop, mais deux hommes de la même étoffe, fermes, prévoyants, infatigables à la peine, faisant moins de part à la fortune et au courage qu'à la méditation, à Tétude persévérante, à la préparation prudente et attentive ? Chanzy et Faidherbe ne sont pas uniquement des guerriers et, comme on dit vulgairement, des sabreurs. Ces héros de la résistance, tous deux gouverneurs de nos grandes possessions africaines, ont un ensemble de qualités q\ii donne à leur physionomie une expression à part; Ils joignent à leurs connaissances militaires et^au génie de leur art la solidité, retendue et Télévation de l'esprit, le sérieux que donne l'ardeur studieuse, je ne sais quoi de mâle et de fier, de gprave et de sévère qui les sort du commun des généraux ; ce sont à la fois des soldats et des pensetxrs.

Une étude sur Chanzy serait incomplète si Ton ne parlait encore d'une de ses qus^lités, fort rare

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en un temps comme le nôtre où pullulent les fatuités et les vanteries ; je veux dire la modestie. Elle se reflète déjà dans son livre sur la campagne de la Loire où il a parlé de lui comme peu d'hommes savent parler d'eux-mêmes, sans tomber dans l'une çu l'autre de ces deux vanités : se mettre trop haut ou se mettre trop bas. Rien de plus contraire à sa nature que l'emphase et la jactance. Il était modeste tout naturellement, tout bonnement, comme l'est un homme qui n'a d'autre prétention que de faire son devoir, qui tient plus au fond qu'à la forme', déteste les grands mots et laisse ses actions parler pour lui. Il ne s'est jamais porté candidat, il s'est laissé porter. Il n'a pas couru les portefeuilles. Il n'a été le courtisan de personne ; sous le second Empire, il a conquis tous ses grades sans intrigue, sans protection ; sous la troisième République, il ne flatta ni M. Thiers ni Gambetta : homme simple et grand, a-t-on dit *, qui, sans chercher la popularité, sans jamais faire de lâche concession aux passions ou aux préjugés éphémères des partis, sut arriver à la gloire la plus pure par son seul mérite. Il pensait plus à la

* Il dit de sou livre sur la campagne de la Loire : « Le temps nous a manqué pour donner à la forme tout le soin qu'un pareU sujet méritait; le fond est complet et exact; c'est Tessentiel • (p. 447).

' Spectateur mUUaire, 15 février 1883, p. ^09.

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