‹ Le général Chanzy, 1823-1883Chapitre 26 sur 30 · SON CARACTÂRB ET SON GÉNIE · texte numérisé non relu

SON CARACTÂRB ET SON GÉNIE

tisme doit s'affirmer, non par des paroles et des discours, mais par des sacrifices et des faits, Chanzy gardait ses prédilections à ce métier de la guerre où il pouvait employer toute son énergie et donner toute sa mesure. C'est à Tarmée qu'il se trouvait à Taise et comme chez lui ; c'est à la tête des troupes qu'il se dessine dans sa physionomie principale. Le personnage essentiel en lui, c'est le général, et la fonction qu'il avait conscience de remplir le plus dignement, le poste qu'il préférait à tous les autres, c'était le commandement d'un corps d'armée. Aussi fut-il heureux en 1882, après avoir honorablement passé par les affaires du pays, de se renfermer dans sa profession de soldat et de rentrer dans son véritable élément. Il n'entendait plus la voix des partis ; il voyait régner parmi ses troupes l'union et l'unité qu'il regrettait de ne pas trouver aux assemblées. Loin des conflits et de la confusion du parlement, il faisait son devoir, comme il aimait à le faire, silencieusement, avec sa paisible ardeur et sa calme énergie. Soutenu et enflammé par la grande idée de la patrie qui semble obscurcie dans les assemblées par le nuage des discussions, mais qui reste dans l'esprit du soldat radieuse et pure, il consacrait tout son temps à l'affermissement de cette organisation militaire qu'il voulait « sérieuse, complète et puissante.

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pour qae la nation fût sûre de son indépendance et

réellement forte* ».

Doué d*un robuste optimisme, toujours porté à envisager avec confiance les événements, si graves qu'ils fussent», il ne voyait pas sous un jour sombre notre situation militaire. Mais son esprit, si méthodique, avec tout son feu, et si réfléchi, ne se payait pas dlUusions. Il sentait que la France devait se recueillir. Il n'ambitionnait pas pour sa patrie un grand rôle extérieur qu'elle n'aurait pu jouer. Il savait qu'une guerre ne s'improvise pas et qu'une nation ne doit se jeter dans le jeu sanglant des combats que lorsqu'^le est prête. Il disait que le temps des aventures était passé et qu'il ne fallait piqs songer qu'à la défense. Mais cette défense, avec quelle activité il l'avait préparée ! « Que nous soyons attaqués, disait M. Eug. Pelletan aux funérailles de Chanzy, nous n'aurons plus à défendre la patine derrière la Loire. » Chanzy, fut après 18*70, un des plus zélés promoteurs de la réorganisation ; un de ceux qui travaillaient avec le plus d'ardeur et de succès à reconstituer les forces de notre arnikée, à renouveler notre puissance militaire, à eat^iàusc le retour de ces désastres qu'il avait atténués et dont

* Chaj^zy, Loire, p^ 448.

' Ghamsy, Lùire^ p. 417, 429.

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son cœur avait si douloureusement souffert; un de ceux qui, selon ses propres parolesau centre gauche, mantraient le mieux au monde comment une grande nation sait supporter un- revers et le réparer. Au moment où la mort Tenleva, îl était comme la sentinelle avancée de la France; il montait la garde à la limite de cette* province de TEst vers laquelle le pays tourne le plus naturellement ses regards; et, là encore, à peu de distance de l'ennemi qui ne prononçait son nom qu'avec estime, il assurait la défense nationale. Sa flamme ne s'était pas affaiblie ; il restait aussi énergique, aussi agissant pendant la paix qu'autrefois durant la guerre, toujours aAtmé de Tétincelle sacrée.

Il n'a jannais été ministre de la guerre ; mais, de •mém« que Gbambetta, sans être ministre, était le '«hef incontesté des républicains, Chanzy était, par le prestige des services qu'il avait rendus au pays, le vérttàMe chef de l'armée et celui de tous les généraux q«ue le corps des officiers plaçait le plus haut dans son respect et son admiration. « Etre intelligent , instruit , énergique, actif, c'est beaucoup, mais ce n'est pas tout pour commaiuier.4i&e .^armée; il. faut encore un nom connu qui soit ODBime un drapeau, qui rappelle de grands souvenirs et enflamme les courages. Tous. les généraux avaient une réf^itiatîotn àcoaçiuérir : Ghâinzy avait

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commandé glorieusement une grande armées »

On peut môme dire que depuis la guerre Chanzy était Tidéal du soldat, et le type militaire que la France avait dans Fesprit. Le nom et le personnage de Cbanzy étaient la représentation la plus haute de la nouvelle armée, laborieuse, vaillante, sincèrement attachée au pays et aux institutions républicaines qui le gouvernent. Et lui-même, que de fois il a tracé à l'armée ses devoirs ; que de fois il lui a donné son programme et son mot d'ordre ! « L'armée n'a qu'une pensée : faire son devoir, et le devoir pour elle, est de veiller sur le pays en obéissant au gouvernement; elle n'y faillira jamais. » C'est à la réunion du centre gauche qu'il tenait ce langage. Mais dans ses allocutions aux troupes, il ne cessait de rappeler que l'armée a pour mission de défendre la loi contre les factieux et le pays contre l'étranger ; qu'elle appartient, non pas aux partis, mais à la nation ; qu'elle doit écarter de sa pensée toute autre préoccupation que celle de la France, et rester étrangère à Idipolitique dont le contact énerverait son âme, abaisserait son es-

* L'Union, 8 janvier 1883. De tous nos généraux, Chanzy était celui qui pouvait le mieux remplir la mission exceptionnelle que TAIlemagne a confiée à M. de Mollke. Dans cette situation, que notre organisation ne pouvait malheureusement lui donner, Chanzy eût rendu à la France des services incalculables.

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prit, altérerait son ardeur patriotique. Il revenait souvent dans ses ordres du jour et ses harangues sur ce beau rôle de l'armée qui ne s'associe à aucune des passions qui l'entourent, ne reconnaît qu'un drapeau, et ne voue ses forces qu'à la cause du pays. « Obéissons fidèlement, disait-il, augouvernement que la France s'est donné, et restons scrupuleusement en dehors des partis et des agitations politiques dans lesquelles le patriotisme le plus sûr finit toujours par s'égarer *. »

Il avait au plus haut degré le sentiment de la moralité militaire et la religion de l'honneur. Il était l'expression vivante de toutes ces qualités élevées qui sont le propre du soldat et font, pour ainsi dire, partie de son essence : l'amour de la patrie, la généreuse fierté du caractère, le dévouement, l'abnégation, le sacrifice; et ces mâles vertus qu'il possédait lui-môme, il les exigeait de l'armée comme il les avait exigées, durant l'hiver de 18*70, des combattants de Josnes et de Vendôme. Il recommandait instamment à ses officiers cette a préparation morale qui unit les âmes par le sentiment du devoir ». Il voulait que l'armée fût le cœur môme de la France et qu'elle donnât l'exemple,

^ Discours à rAcadémie militaire d'Alger ; discours du 29 juillet 1882 au Séuat.

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non seulement de ]a bravoure et de Théroïsme, mais, comme il disait, de toutes les vertus civi^ queSi du travail sérieux et incessant, du respect de la loi, de Témulation et de cette c< noble ambition dont doivent être animés tous ceux qui. ont rhonneur de porter l'uniforme et de servir le pays ». L'armée, disait-il encore, après les lois que le patriotisme a dictées à l'Assemblée et que le pays a consacrées, Tarmée est la représentation la plus complète de la nation ; elle est la sauvegarde de son indépendance, de son intégrité et de son honneur ; elle est le sanctuaire des sentiments élevés qui l'animent^.

On aura remarqué qu'un des mots qu'il emploie le plus souvent est celui de devoir ; c'est, pour parler comme Pascal, le « mot déterminant » qui fait juger de son caractère et de sa vie. Clianzy fut l'homme du devoir ; il en eut le culte et l'enthousiasme ; c'est à faire son devoir qu'il mettait son honneur et sa dignité ; c'est à faire leur devoir qu'il excitait autour de lui les officiers et les soldats. Le 12 décembre 1881, il prononçait à Vouziers un petit discours sur la tombe d'un ami : « Véritable homme de bien, disait-il, il a rempli sa tâche sur cette terre, sans ostentation comme sans faiblesse, en faisant

Discours à rAcadémie militaire d'Alger.

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constamment son devoir. » Ces paroles de Chanzy s'appliqaent à Chanzy, et ce portrait de son ami, G*est le sien. Il n'hésita jamais à sacrifier au devoir sa popularité. Lorsqu'il fit son rapport sur la dissolution des gardes nationales, il passa un instaiU pour le complaisant interprète de la majorité raya* liste*. Qui ne lui donnerait aujourd'hui raison? Qui ne reconnaîtrait avec lui, malgré d'ineptes et récentes propositions, que la nouvelle organisation des troupes régulières devait amener la disparition des milices nationales et que Tarmée, devenue la plus solide institution du pays, suffit désormais à la double tâche d'assurer la paix intérieure et de défendre la frontière ?

Chanzy n'a jamais oublié qu'il était sorti de race ardennaise ; son esprit avait comime un goût de terroir*, et il doit probablement à cette origine ses habitudes pensives et graves, cette application au travail, cette ardeur et cette fermeté de volonté qui

^ C'est aiDfliquele nwamiik U Courriir dû Méurth$*9P'JI£o^ selle.

* Voif plttg Iwit, p. 390.

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sont ses traits les plus marquants, cette ténacité de caractère que les Ardennais possèdent autant que les Vosgiens et les Bretons. Par le visage môme il tenait de TArdennais ; il n'est pas rare de voir dans son pays natal des figures dont Tensemble a je ne sais quoi de doux et de sérieux qui rappelle la physionomie de Chanzy.

Les Ardennais étaient fiers de leur grand compatriote. A Vouziers et à Buzancy, devant son cercueil, on a rappelé qu'il était un enfant du pays. « Nous sentirons, dit l'archevêque de Reims, cette perte plus que tous les autres, nous, Ardennais, dont il était le concitoyen, le bienfaiteur et l'ami... C'est aux habitants de Buzancy qu'il a voulu confier sa tombe, préférant une place dans leur modeste cimetière à celle .qui lui était bien due, à côté des braves, sous le dôme des Invalides. » Un journal de l'arrondissement a rappelé l'aflfection profonde de Chanzy pour son pays natal où il aimait à chercher, à certaines époques de Tannée, un peu de solitude et de tranquillité. « C'était parmi ses compatriotes ardennais qu'il préférait goûter un repos chèrement acheté. Nous nous rappelons tous avec une vive émotion la joie que le général manifestait à chacun de ses retours parmi nous, l'accueil afi*ectneux et bienveillant qu'il réservait à tous les compagnons de son enfance, aux amis de toute sa vie. »

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Après tant de distinctions et d'honneurs, arrivé à la plus haute fortune militaire, Chan2y restait avec ses camarades et ses amis d'autrefois ce qu'il avait toujours été ; ils le retrouvaient à chaque voyage, tel quils le connaissaient. « Il était bien de notre famille à tous, a dit le premier adjoint de Vouziers, M. Terlot; il n'a jamais cessé de porter un intérêt particulier au pays qui l'a vu naître, et de notre côté, pourquoi ne l'avouerions-nous pas ? nous étions fiers de sentir de plus près les rayons de cette gloire d'un des nôtres. Doué du caractère à la fois le plus noble et le plus simple, il est toujours resté accessible à tout le monde, et nous devons ajouter que jamais une cause digne et juste n'a été privée de son appui. »

La chasse occupait surtout à Buzancy les loisirs du général. C'était un adroit et intrépide chasseur, comme on Test souvent dans ces Ardennes dont éaint Hubert est l'apôtre. Bien souvent, en Algérie, dans une marche de corps ou dans une tournée d'inspection, il lui arrivait de mettre pied à terre et de poursuivre avec entrain une compagnie de perdreaux rouges ; parfois même, aux applaudissements de son escorte, il faisait coup double sans descendre de cheval ; on le citait comme un des meilleurs tireurs de l'armée d'Afrique et comme

un digne^ rival, en fait d'exploits cynégétiques,

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du brave général Margueritte * . Lorsqu'il prenait ses vacances à Buzancy, son grand plaisir était de chasser au chien d'arrêt. Sous un costume devenu légendaire dans les Ardenhes, vêtu d'une blouse bleue, coiffé d'une casquette de toile, il courait les champs en quête du gibier et ne manquait jamais la pièce qu'il avait visée. Il chassait comme il vivait, sagement, avec simplicité et prévoyance, sans bruit et sans éclat ; il ne s'amusait pas à massacrer le gibier ; dès qu'il avait abattu le nombre de pièces qu'il s'était fixé, il rentrait au logis, estimant qu'il n'avait pas perdu sa journée.

Il représenta durant neuf ans le canton de Vour ziers au conseil général des Ardennes. Ce canton, très républicain et le plus avancé du département, l'avait élu le 8, octobre 1811; Chanzy n'avait guère eu que 300 voix de majorité contre un agent d'affaires, son concurrent, et le Nord-Est, qui devait revenir de ce jugement téméraire, lui reprochait de ne pas avouer assez hautement ses convictions et

^ Encore an héros de notre région du Nord'Est : < un. des plus intrépides et des plus intelligents officiers de l'armée > (M. de Mâzadb). Il fut blessé à mort sur le champ de bataille de Sedan. On doit prochainement lui élever une statue dans le village où il est né, à Manheulles, près de Fresnes-en-Woôvre. Voir la bio^ graphie que lui a récemment consacrée le général Philebert.

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de passer à la droite avec armes et bagages. Mais le 24 octobre le conseil général des Ardennes nommait Chanzy son président par 21 voix sur 28 j et depuis, de ISIl à 1880, Chanzy fut toujours réélu président de l'assemblée départementale. Le Nordr- Est du temps le représente « mince, moustaches aiguisées, toujours soldat sous l'habit civil, mais toutà-fait homme du monde. » Chanzy s'acquittait de ses fonctions avec un grand tact, et tous ses collègues s'accordent à louer non seulement sa charmante politesse et l'affabilité qui tempérait chez lui la gravité naturelle à tout président d'assemblée, mais sa connaissance des affaires, son esprit judicieux et pénétrant qui voyait clair dans toutes choses, et la façon dont il dirigeait les débats. Les remerciements qu'il adressait à l'assemblée étaient fort goûtés sous leur forme expressive et brève.

Il cessa d'appartenir au conseil général des Ardennes en 1880, à la suite d'un incident assez remarquable. Un groupe d'électeurs lui offrit, au mois de juillet, la candidature au conseil général pour le canton de Buzancy. Chanzy, alors à Tiflis, répondit par télégramme qu'il se mettait volontiers à la disposition de ses compatriotes. Mais il était déjà conseiller général pour le canton de Vouziers ; et le conseiller sortant pour le canton de Buzancy, M. Gobron, qui se présentait de nouveau, n'avait.

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àissiit V Union libérale ^^ démérité ni de ses électeurs ni de la République. M. Gobron fut réélu par l,n9 voix, et Chanzy n'obtint que 786 suffrages. Il aurait pu représenter encore dans l'assemblée départementale le canton de Youziers. Il aima mieux donner sa démission. Le petit échec qu'il venait d'éprouver coïncidait justement avec celui de M. Oailly, ancien député de Mézières et sénateur du département. Le conseil général des Ardennes perdit à la fois son président et son vice-président, tous deux membres du Sénat, tous deux en renom parmi nos hommes politiques et ne donnant dans aucun extrême ; les vrais libéraux en ressentirent un vif regret.

On a dit que si Chanzy avait vécu, il aurait été appelé à la suprême magistrature de son pays et qu'il aurait, comme président de la République, consolidé Tédiâce dont il avait, comme président du centre gauche, jeté les fondements. Il avait en effet tout ce qu'exige ce grand rôle qui eût achevé et couronné les beaux rôles qu'il avait déjà tenus.

' l®»" et 2 aoûl 1880.

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Il y aurait apporté la mesure et une volonté sans mollesse, à la fois beaucoup de modération et beaucoup de résolution ; il était homme de gouvernement et d*autorité.

Il est vrai que les convictions relièieuses du général ne plaisaient pas au grand nombre, à ces hommes obscurs, comme les nomme Vauvenargues, qui se placent au rang des génies et des âmes fortes, seulement parce qu'ils méprisent la religion. Chanzy avait naturellement l'intrépidité de sa croyance. Il se disait très haut, et même trop haut, catholique fervent. Il oubliait que le pays ne demande compte à ses plus illustres serviteurs que de leurs actes et de leurs opinions politiques. Chanzy pouvait regarder la religion comme « la source du vrai patriotisme » et penser qu' « elle met au foyer domestique l'ordre et le bonheur », que « sans elle, il n'y a pas d'homme complet » et que « les plus nobles croyances ont fait de la France le glorieux pays de la foi, des idées généreuses et de l'honneur* ». Mais le général, le commandant de corps d'armée devait-il* faire publiquement cette profession de doctrines? On ne s'étonnera pas que beaucoup de républicains, tout en le félicitant d'adhérer à la République et de rat-

' Discours de Vouziers, 12 décembre 1881, et de Ghftloxir, lor janvier 1883.

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tacher sa gloire au gouvernement de leur choix, l'aient accusé de cléricalisme. Bien à tort, car Chanzy n'était pas ultramontain; il revendiquait pour l'État la collation des grades ; malgré les journaux de droite et de gauche, malgré les cléricaux qui tentaient de le tirer à eux et les radicaux qui le traitaient de réactionnaire, il restait républicain aux yeux du pays, républicain à la façon de Thiers, par patriotisme et par raison. Il avait compris, a dit le Parlement *, qu'aucune restauration monarchique n'était possible en France, et, jamais dans ce temps qui a vu tant de défaillances et de compromis, jamais le dévouement de Chanzy aux idées libérales ne s'était démenti. Le général prononçait un jour celte parole profonde et vraie : « Quelques gens prétendent que j'ai changé d'opinion ; mais ce n'est pas moi qui ai changé; ils ne voient pas l'énorme déplacement que leur fait subir la mêlée politique où ils s'agitent sans point de repère ». Pour lui, il demeurait fermement attaché aux institutions qu'il avait contribué à établir, résolu à ne suivre d'autres voies que celles de la modération, aussi décidément opposé aux tentatives de la réaction qu'aux entraînements des partis avancés, toujours soucieux de l'avenir et ne voulant que ce

* 6 janvier 1883.

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qui était sensé, juste et possible. « Messieurs, disait-il au conseil général des Ardennes, il faut nous grouper autour du gouvernement que le pays s'est donné et qu'il entend maintenir; il faut l'aider dans sa résistance contre ceux qui cherchent à entraver sa marche, soit pour le ramener en arrière vers un passé dont le retour n'est plus possible, soit pour le précipiter en avant vers l'abîme creusé par les passions subversives. » Il n'était pas républicain d'enseigne ; mais par sa droiture et son intégrité, par sa vie de labeur et de pensée, comme par son libéralisme, n'était -il pas plus républicain que tant d'autres qui font sonner le nom de république, sans avoir le sérieux et l'élévation du régime qu'ils préconisent?

Mais avant tout et par dessus tout, il restait notre homme de confiance dans les choses de la guerre et il portait au front l'éclair de la défense nationale. Il inspirait le respect, ce respect qu'un grand orateur de la Restauration déclarait déjà presque introuvable dans le pays de France. Au milieu des luttes ardentes soulevées par la fondation et rinstallation de la République, il s'était fait universellement estimer. Il avait ce renom de sagesse et d'honnêteté qui donne les présidences. Luimême, dans les derniers temps, s'isolait de la politique et semblait se réserver. On rapporte qu'un

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conseiller da maréchal de Mao^Mahon loi proposait, après le 16 mai, de confier à Chanzy la formation d'un cabinet. « Non pas, répondit vivement le maréchal, Chanzy est nécessaire en Algérie et il sera un jour la ressource du pays ; je ne veux pas l'user. » Chanzy craignait évidemment de s'user; il se tenait à l'écart et attendait.

Enfin, ce soldat illustre était plus qu'un soldat ; il était sorti de son métier ; il avait étendu son regard au-delà de Thorizon militaire; il avait gouverné l'Algérie avec autant d'habileté que de vigueur durant six années ; il avait abordé les questions de la politique intérieure et des affaires étrangères. « Il avait su, a dit un de nos plus éminents publicistes*, se créer des relations diplomatiques, et donner de lui cette idée que, s'il devenait le chef de son pays, on pouvait traiter avec lui sérieusement ; il représentait une éventualité possible et rassurante, une garantie vivante à laquelle on s'accoutumait à croire. »

Si l'on veut descendre la pente facile des conjectures, on peut donc supposer, comme on l'a fait, que Chanzy avait des chances de devenir président de la république, de cette république sage et raison-r

' De Mazadb, Revue des Deua-Monies, 15 janvier i883, et le ParUment^ 7 janvier.

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nabie que veut le pays. Mais il est permis de se demander si ce général républicain, plus souvent applaudi par la droite que par la gauche, eût rallié la plupart des suffi*ages du Congrès. Et, une fois président, n'aurait-il pas dû, pour se maintenir, se rejeter un peu plus vers la gauche, se rapprocher plus décidément de la majorité républicaine, se prononcer contre le cléricalisme avec autant de force que contre le radicalisme ? Tâche délicate, si délicate qu'on n'ose dire si Chanzy l'eût acceptée ou du moins remplie jusqu'au bout.

Vin

Quoi qu'il en soit, la mort l'a soustmit à cette suprême épreuve. Chanzy n'est plus, et lors môme qu'on a aurait à faire quelques réserves sur le rôle » qu'il a joué dans le parlement, lors même que « la politique rapetisserait un peu la figure de l'héroïque soldat * », la perte de Chanzy, a fort bien dit M. Eugène Pelletah, est un deuil national, et toutes les différences d'opinion disparaissent devant cette tombe. La fin d'une existence qui, malgré sa gloire, ne semblait pas encore entièrement

* Le Tempsy 7 janvier 1883.

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Remplie, fait taire tous les dissentiments. Comme toujours, on ne se rappelle plus de cette grande vie que Tessentiel, que les actes vraiment dignes de mémoire et qui résisteront à l'épreuve du temps ^ Les partis passent, la France demeure, et ce qui domine, aux yeux de la France, la carrière de Chanzy, c'est son héroïsme sur les rives de la Loire et de la Sarthe ; c'est son admirable dévouement au pays ; c'est ce pur et profond patriotisme, cette généreuse ardeur, cette infatigable énergie, qu'il montrait danis Tannée terrible, lorsqu'il disputait aux Allemands notre sol envabi et soutenait contre eux une lutte acharnée dans l'espoir de les rejeter au-delà de la frontière. Chanzy reste et restera pour tous le général de 1870, inconnu la veille et venant d'Afrique diriger au fort de l'hiver les glorieuses retraites d'une armée toujours vivace malgré la défaite, et, en somme, la plus heureuse des armées de la province. L'imagination ramasse ordinairement toute l'existence d'un homme célèbre dans un seul épisode et concentre cet épi-

* Comme tout ce qui est grand et noble, a dit M. PMlippoteaUz, Chanzy a eu et aura peut-être encore quelques détracteurs. Laissons dans leur obscurité, abandonnons à leurs mesquines passions ceux qui envient tout ce qui s'élève au dessus d'eux. Que leur confusion et leur peine se trouvent dans l'éclatante justice rendue, dès le lendemain de leur mort, aux hommes dont le patriotisme sincère et désintéressé inspira toute la vie.

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