LE OÉNâRAL CfiANZY
n'étaient pas encore établis fen force. Jauréguiberry, écfivait-il an ministre de la guerre, a déjà pris ses dispositions polir d'emparer de la Tuilerie avant le jour * .
Mais à l'heure où Chanzy enTD:^ait seà oWfes à ses chefs de corps et un télégramme au ministre, il ignorait encore tout ce qui se passait à la Tuilerie* Jauréguiberry avait raison de dire que cette aventure extraordinaire compromettait le succès de la journée. C'était, comme Chanzy le reconnut plus tard, le plus inouï, le plus inattendu des incidents ; il déjouait soudainement ses prévisions, il paralysait la résistance victorieuse de ses troupes, il découvrait entièrement la droite de son armée, il faisait de cette bataille, qui pas(sait à bon droit pour un succès ou un dèmi-succès, un grand désastre.
Les mobilisés bretons, chargés de garder la Tuilerie, venaient de ce camp de Gonlie, dont le sol argileux, détrempé par les pluies, était devenu un cloaque ; ils étaient abattus par les privations et par la fièvre ; ils n'avaient dans les mains que de
* CfiÀ*N2Y, Loihj p. 575, 323; 324;
LA aUBRRB 437
mauvais fusils à percussion, dont ils savaient à peine se servir. On e:£casera donc ces malheureux d'avoir pris la fuite à la vue de l'ennemi. On reproche quelquefois à Chanzy de leur avoir confié la Tuilerie, et l'on a dit que « la qualité des troupes n'était pas en rapport avec leur mission* ». Mais Chanzy ne croyait pas que la Tuilerie serait atteinte par la bataille, et, en réalité, les Allemands n'y parvinrent qu'à la fin de la journée, par surprise et presque par hasard ; ce tragique événement, demeuré longtemps inexplicable, ne fut qu'un * ^ coup de main tenté par un officier aventureux.
Sur un pressant appel de Frédéric-Charles, le X® corps de Voigts-Rhetz, en retard jusque-là, marchait au secours du IIP, engagé sur la rive gauche de l'Huisne contre Jauréguiberry. Un peu avant la nuit, l'avant-garde de ce X* corps, sous les ordres du général de Kraatz-Koschlau, débouchait par la route de Tours devant la Tuilerie. Elle fut repoossée ; mais, pendant le combat, une compagnie du Yl* régiment, commandée par un lieutenant, s'avance à gauche jusqu'au pied de la hauteur, et, se servant habilement du terrain, arrive peu à peu jusqu'aux mobilisés de Bretagne qui croyaient la bataille terminée et préparaient la
^ DltFftaTcanir, S8«»
138 LK aiNiRÀL CHANZT
soupe, «c Bas les armes ! » crie le lieutenant avec audace. Frappés d*une folle terreur à la vue de Fennemi qui surgit devant eux à l'improviste, les mobilisés lâchent pied, et la Tuilerie est prise par une compagnie prussienne qui tentait une reconnaissance ! Le général de Eraatz-Koschlau, averti sur-le-champ et prévoyant un retour offensif des Français, se hâte d'envoyer des renforts. Tout cela était si soudain, si Rapide qu'au premier moment personne dans la ville ne croyait à la prise de la Tuilerie ; avait-on entendu le moindre coup de canon et 1^ moindre fusillade ? « Il parait, écrivait Jauréguiberry à Chanzy, que cela s'est fait si promptement que le général Deplanque (posté tout près, sur le Chemin-aux-Bœufs), ne s'est aperçu de rien. »
« De telles paniques sont une honte », répondait Chanzy, et il prescrivait à l'amiral de faire une enquête sur cet a événement déplorable ». Il ne doutait pas que Jauréguiberry réoccuperait de vive force la position. Mais la fuite des mobilisés avait eu les plus funestes conséquences; elle donnait, sur la rive gauche de THuisne, le signal de la débandade. Vainement, sur Tordre de Jauréguiberry, le général Le Bouedec réunissait les troupes bivouaquées en avant de Pontlieue et voulait les entraîner vers la Tuilerie. Les hommes, accablés de
Là aUBRRB 139
fatigue, épouvantés par cette attaque dans les ténèbres, se couchaient sur la neige et refusaient d'avancer, de reprendre une position qu'ils avaient eux-mêmes fortifiée; une fois aux mains des Prussiens, la Tuilerie leur semblait imprenable.
Toute la nuit se passait en efforts infructueux ; ni Le Bouedec, ni le colonel Marty, arrivé vers trois heures du matin, ne réussirent à tirer de la frayeur et de l'inertie cette cohue effarée. A quatre heures et demie, Ghanzy télégraphiait à l'amiral : « La situation est grave, nous ne pouvons nous en tirer que par une offensive vigoureuse. Dès ce matin, au jour, vos troupes se reconnaîtront et reprendront confiance ; tout peut être sauvé. »
Mais, au jour, tout était perdu ; l'état-major de Jauréguiberry n'avait pu rallier et réorganiser les fuyards. Les généraux annonçaient que leurs soldats avaient décampé et que ceux qui restaient ne se battraient pas. « Une prompte retraite, écrivait l'amiral à Chanzy , me semble impérieusement commandée ».
C'était la débâcle que Chanzy redoutait et que l'état physique et moral de son armée ne faisait que trop pressentir. Les troupes étaient épuisées par les souffrances de cette lutte prolongée; l'heure devait venir où, malgré l'énergie de leur chef, elles seraient prises de défaillance. A vrai dire, ce ne fut
140 LS etnÉKAL CSÂMZT
pas rinddent de la Tuilerie qui eauea la déûûle du Mans; ai les troupes n'avaient pas plié en cet endroit de la bataille, elles auraient plié dans un autre. Cette malheureuse armée se battait devais si longtemps qu'elle n'en pouvait plus. Il eût fiBdto la solidité, la trempe excellente des Allemands pour fournir à la tâche que Chanzy imposait à ses soldats. Le 10 janvier, au soir, quelques chefs n'étaient^dls pas venus au quartier général déclarer que leurs hommes en avaient assez? Quoi qu*il fût arrivé, au Mans comme à Josnes et à Vendôme, Chanzy devait tôt ou tai*d commander la retraite.
Cependant les Allemands profitaient de la confusion causée par la prise de la Tuilerie pour s'emparer du Tertre-Bouge. S'ils poussaient hardiment sur le rond^oint de Pontlieue, ils détruisaient tout ce qui restait de l'armée sur la rive gauche de l'Huisne. Les mauvaises nouvelles se succédaient On apprenait «en môme temps que Auvours venait d'être occupé par Tennemi; encouragés par le succès de la Tuilerie, les Allemands s'étaient portés en force sur les hauteurs du plateau -et avaient facilement conquis sur des troupes .ébranlées la position si brillamment «défendue la veille ^par Gou-^ geard.
Si je n'avais ^courte queimon indigMti^n, disatt
LA QUJCHBK 441
CtaBzy, j'aurais foit sauter leg ponts ejt lutté q;uan(J même. Mais je crus que mieux .encore vçdai.t conserver cette arméB à la France dans TespiOir qu'elle prendrait peut-être sa revanche un jour; et il écrivait à Gougeard : « Sauvons du moins l'honneur. >? Il .donna « en pleurant de rage >> Tordre de la retraite, la troisième qu'U .commandait dçpi;us qu'il était général en chef. « Le cœur me saigfl,e, maur dait-il à Jauréguiberiy, mais vous déclarez la lutte impossible et la i^etraite indispensable, je cède. Pjréparez donc tout pour cette retraite ; qu'elle se fasse le plus lentement ^et avec le plus d'ordre possible*. »
yni
Il fallut donc abandognner Le Wsms au lendemain de cette nuit t si agitée et si fatale ». Le 16« et le n^ corps traversèreat la ville et passèren/t sur la rive droite de la Sarthe. On ne put faire sauter ie pont de Pontlieue. Mais une vigoureuse attaque du général de Hoquebrujie aux abords du Tertre et
* Chakzt, Loiret p. 323, 328 ; Gougbard, p. 54 ; Lb Fadrï, II, p. 350 ; JStat'major allemand, p. 834, 849 ; Von Elsubt, p. 206, 207.
442 LB GltoiRAL CHANZT
contre le château de la PaiUerie masqua la retraite de l'armée et contint Tennemi qui ne put s*ébranler sur Pontlieue que vers deux heures. L'arrièregarde du 16* corps, commandée par le général Le Boued^c, couvrit le défilé des convois. Le régiment de gendarmes du général Bourdillon tint bon jusqu'au dernier moment, et le soir, dans les rues ^u Mans, sur la place des Jacobins, sur la place des Halles, des soldats français étaient encore aux prises avec l'infanterie allemande. Chanzy sortit de la ville un des derniers, à deux heures et demie; du haut d'un mamelon qui domine la Chapelle-Saint- Aubin, il observait, le cœur serré de tristesse, les mouvements de son armée pendant que l'ennemi pénétrait dans la grande rue de Pontlieue et que le dernier train quittait la gare sous une grêle de projectiles.
Malgré la neige épaisse qui couvrait les routes, malgré l'encombrement causé par les voitures qui ne pouvaient prendre les chemins de traverse devenus impraticables, malgré la fatigue excessive, la retraite se fit avec assez de précision, grâce aux « habiles dispositions » du général en chef. Le 16® corps de Jauréguiberry formait l'aile droite;
^ Von Elbist, es war den geschickten Dispositionen des General Chanzy gelungen..., p. 247*
LA aUBRRB U3
le n« corps de Colomb, le centre ; et le 21* corps de Jaurès, l'aile gauche. Jaurès avait déjà, par sa vaillante résistance au plateau de Sargé, déjoué les calculs du prince Charles qui voulait envelopper l'armée française. Il se chargea de disputer âprement le terrain et d'attirer sur lui l'attention et les forces de l'ennemi, pendant que le gros de l'armée s'écoulerait et se mettrait en lieu sûr. Jusqu'au soir du 12 janvier, àChanteloup, à Saint-Corneille, à La Croix, il reçut intrépidement le choc des Allemands « sans se laisser intimider par leurs hurrahs » et n'opéra sa retraite qu'à la nuit par la route de Ballon.
La résistance de Jaurès faisait illusion à Frédéric-Charles. D croyait que Chanzy persistait à lui tenir tète et que la deuxième armée faisait front de toutes parts. Il ne soupçonnait pas l'importance de la Tuilerie. À Theure où le X^ corps entrait au Mans, il prenait la résolution de faire reposer son armée le lendemain 13 janvier et de n'engager que le 14 l'action décisive. Ce ne fut que le 12, à huit heures du soir, qu'il apprit l'occupation de la ville. Grâce à ces incertitudes de Frédéric-Charles, dont Tesprit était presque entièrement absorbé par l'énergique défense de Jaurès, le 16* et le n« corps de l'armée française firent leurs mouvements de reti'aite sans être trop inquiétés ; l'ennemi ne - put
444 LS QixtoÀf. GHANZY
que s'emparer de la queue des convois encore bagages dans les rues du Mans.
Chanzy exprima toute sa satisiaotiou à Jaurès pour cette belle retraite que rendaient difficijLe a la dispersion de ses divisions, les distances à parcourir et les combats à livrer ». Il rendit un public hommage à la discipline et à la ténacité des troupes du 21® corps qui s*étaien|; si vaillamment ^conduites pendant que d'autres portions de Tarmée avaient par leurs défaillances causé la perte de la bataille*.
Ghanzy avaii; d^abord dirigé la retraite sur Âlençon. Il pouvait, de là, gagner les lignes deCarentan que Gambetta lui avait indiquées, dai^ Tenitrevue de Josnes, comme le point de direction eoctrôme, comme la dernière et ine3;pugnable forteresse d'une résistance désespérée. Il restait encore à portée de Paris. « Sa confiance, disait-il, résistait toujours ; il ne se séparait paç de la pensée que Paris était aux abois^ et il se cramponnait à l'idée d'un mouvement dans cette direction, son b^t suprépie. >^ Il comptait marcher d'Alençon sur Paris ^par Dreux et Ëvreux. En me réunissait au 19^ corps*, /écrivait-il à Gambetta, et en ralliant autour de jgm tout ce .qui avait
* Ghahbt, Zoif9i P- 335, 337, ^41.
* Ea fomation à Cherbourg.
du cœur dans Jba âeuxièsae année, j'aurais marcbé sur Paris, tous, cette fois, prévenus qu'il fallait arriver ou mourir. La grandeur du but à atteindre me semblait justifier ces risques suprêmes.
Le ministre félicita Glianzy de sa constance : c< Quelle que soit la cruauté de la fortune à notre égard, elle est impuissardie à lasser des hommes tels que vous qui sont résolus à soutenir jusqu'à épuisement total la guerre sainte contre l'étranger. x> Mais, tout en l'assurant de sa confiance, Gambetta commandait à Chanzy d'opérer sa retraite sur Laval. U lui remontrait, non sans raison, qu'il devait d'abord refaire son armée et qu'en se portant sur Alençon et de là sur Paris, il rencontrerait infailliblemeiLt l'armée de Frédéric-^Gharles : a Parcourant du Mans à Dreux ou à Mantes une corde dont vous-^mêmes parcouriez l'arc, elle vous £agne^ rait nécessairement de vitesse. »
La marche que Chanzy proposait létait, de son propre avc^u, ^hasardeuse. Il reconnut la justesse des objections du ministre. Il songeait d'abord à couvrir Cherbourg, mais ne valait-il pas mieux couvrir Bennes,, Nantes et toute la région de l'Ov&est? Ce .que Je vois autow^ de moi^ joutait-il, me décide. Ce qu'il voyait autour de lui, c'était évidemment le découragement et le désordre de ses troupes. Il changea la direction de la retraite et ses
U6 LB GÉNiRAL CHAMZT
trois corps d'armée reçurent Tordre de prendre pour objectif non plus Alençon, mais Laval'.
Le froid était intense; la neige ne cessait de tomber ; les convois n'avançaient qu'avec peine à travers la brume; de forts détachements ennemis marchaient sur les traces des Français, les suivaient de fort près, inquiétaient et harcelaient sans cesse les derrières de l'armée. Mais ce qu'il y avait de plus désastreux, c'était l'abattement des troupes. Épuisées par tant de marches et de combats, mal équipées, mal chaussées, vêtues d'habits toujours mouillés qui ne séchaient pas et se couvraient d'une croûte de glace, elles étaient presque entièrement disloquées^ Des soldats du 16« et du n« corps entraient dans les fermes pour échanger leur uniforme contre une blouse de paysan; d'autres se couchaient sur le bord du chemin, la tète sur leur sac, et refusaient d'aller plus loin. Jauréguiberry mandait à Ghanzy que la plupart de ses régiments se dispersaient, que les fuyards restaient sourds à la voix de leurs officiers et renversaient les cavaliers qui s'opposaient à leur passage : « On a tué deux soldats qui refusaient de s'arrêter, et cet exemple n'a rien fait sur les autres. Depuis trente-neuf ans que je suis au service, je ne me suis jamais trouvé
* Ghanzy, Loire, p. 338, 340, 340.
lij
LA aUERBB U7
dans une position aussi navrante pour moi*. » Il fallait cependant tenir tête à l'ennemi, car la retraite sans combattre, disait Chanzy, c'est la débandade, l'abandon du matériel, la perte de l'armée. Jauréguiberry et surtout Jaurès secondèrent dignement Chanzy dans ce dernier épisode de la campagne. Le 17® corps précipitait sa marche et abandonnait, sans môme la défendre, la forte position de Sainte-Suzanne. Mais le 21® corps, commandé par Jaurès et le 16®, réduit à 6,000 hommes et dirigé par le brave Jauréguiberry qui ne se retirait, selon le mot de Chanzy, qu'à contre-cœur, arrêtèrent la marche des Allemands et leur infligèrent des pertes sérieuses dans les deux combats sanglants de Sillé-le-Guillaume et de Saint-Jeansur-Erve (15 janvier). Jaurès fut le héros de la retraite ; le corps qu'il commandait était le seul qui ne se fût pas débandé, et qui « avait de beaucoup le mieux tenu dans les derniers jours ». Sur la proposition de Chanzy, le gouvernement éleva l'intrépide capitaine de vaisseau au grade de général de division dans l'armée de terre.
Le 17 janvier, l'armée de la Loire était à Laval. Elle se trouvait encore une fois, dit Chanzy, con-
^ Ghakzy, Loire, p. 351, 353; Mallet, SatailU du Mam^ p. 238, 240. ...
U8 LK GÉNÉRAL GHANZ7
servée an pays ; elle avait attiré à sa suite et maintenu devant elle la plus importante des armées prussiennes, et si elle n'avait pas réalisé son projet de marcher sur Paris, elle pouvait espérer que cette grande diversion ne serait pas sans avantages pour les efforts que tenteraient les armées da la capitale.
L*échec du Mans était grave ; Tarméëi de la Loire faisait des pertes énormes ; le 16» et le 11* corps se voyaient « réduits au-delà de toute expression » ; le 21* corps, à qui les deux autres devaient leur salut, avait tellement souffert qu*un seul de ses régiments perdait dix capitaines sur treize ; 18,000 soldats, 6 machines^ et plus de 200 wagons tombaient au pouvoir des Allemands*. Mais Chanzy avait épuisé Tenneml ; malgré leur plus grande expérience de la guerre et leur endurance, les vainqueurs s'avouaient rendus. Lorsque le X® corps revint au Mans, après avoir suivi les Français dans leur retraite sur la Mayenne, plusieurs de ses compagnies offraient Faspect le plus bizarre et le plus bigarré qu'on pût voir : leur uniforme tombant en loques, les soldats avaient pris, pour se vêtir, les habits des Français, et s'étaient chaussés, qui de sabots, qui de jambières
* Deux drapeaux sealement étaieat pris ; les Allemands, ne se faisaient plus des trophées de nos étendards.
de linge, qui de bottes à Téouyère. Par un froid excessif, beaucoup s'estimaient heureux d'avoir des pantalons de toile. Les cadres avaient été sin^ gulièrement éprouvés : des régiments, qui comptaient 63 officiers au début de la campagne, n'en avaient plus que 15 ou 20 ; des compagnies étaient commandées par un feldwebel ou sergent-major ; presque toutes avaient, durant ces terribles « journées du Mans » changé de chef, souvent jusqu'à deux ou trois fois; des sergents, des volontaires d'un an faisaient le service d'officier * .
* Siai-major allemand, IV, p. 849 ; Von ûbr Goltz, cité et traduit par Le Faube> II, p. 354, 355 ; Von Eleist, p. 213, 253. Ce dernier officier raconte que les soldats prenaient à nos mobiles leurs pantalons bleus > dont ils arrachaient la large bande rouge.