LAVAL ET BORDEAUX
A peine arrivé à Laval, Chanzy pressait avec ardeur Torganisation de la défense et prenait ses dispositions pour disputer TOuest à l'ennemi victorieux- « La France, disait-il, compte encore sur la deuxième armée ... ; Tarmée de la Loire doit se reconstituer pour faire oublier les tristes événements de la journée du Mans, laver sa tache et reprendi'e son rôle *. » Il établissait ses troupes derrière la Mayenne , large et profonde rivière. La division Curten avait précédé le gros de l'armée à Laval; elle fut chargée, avec la division Deplanque, de défendre la rive gauche de la Mayenne. Chanzy confia au 16« corps le soin de protéger Laval ; il plaça le ITf*, le plus éprouvé de tous, au-delà de la rivière, aux ponts de Saint-Jean et de Mont-
' Gbànzy, Loire, p. 349, 328«
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giroux, le 21® corps à Mayenne, la division Gougeard à Saint-Fraimbault où elle reliait le 21* corps au 19«. Ce 19* corps, commandé par le général Dargent, venait de se former entre Carentan et Cherbourg; il passait sous les ordres supérieurs de Chanzy et formait de Briouze à Argentan Taile gauche de l'armée de la Loire. Il fallait se hâter : Chanzy complétait autant que possible l'outillage et l'armement des divers corps; il reconstituait les services de l'intendance; il détruisait ou minait les ponts ; il coupait les routes, élevait des épaulements, installait des batteries; de toutes parts il faisait face aux Allemands. En même temps il s'efforçait,' selon son expression, d'infuser la confiance, de réchauffer le cœur de ses hommes hésitants et transis*.
Ses préoccupations, dit-il, étaient profondes. De quel côté se dirigerait- il, s'il éprouvait un nouvel échec? Se replierait-il sur la Bretagne? Mais s'il perdait la ligne de la Vilaine, l'ennemi marchait sur Nantes et Bordeaux. N'était-il pas préférable de faire derrière les lignes de Carentan une retraite qui couvrirait la Normandie et mettrait à portée de Paris une armée de secours? La Bretagne resterait
* Chanzy, Loiret p. 582. Les Allemands ne se montrèrent que timidement et ne firent plus qu'une tentative sur les lignes françaises eu avant de Laval [combat de Sainte-Mélaine) .
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abandonnée à elle-même, mais ne pouvait-dle se défendre seule? Dans ce pays si propre à la guerre de partisans, les forces locales ne suffiraient-elles pas à la résistance? Ces mobilisés bretons dont la panique avait causé le désastre du Mans ne ren* draient-ils pas de meilleurs services, lorsqu'il s'agi* rait de défendre leur pays natal ?
Gambetta venait d'arriver à Laval (19 janvier). Chanzy le pria et le « mit en demeure » d'affirmer par des paroles solennelles, qui retentiraient jusqu'au fond de la Bretagne, que le gouvernement n'avait d'autre but que la défense nationale et ne prolongeait la lutte que pour sauver la patrie ; la politique, disait le général, doit s'effacer devant la grande œuvre de la résistance. Les chefs de l'armée de la Loire se réunirent dans le salon de la préfecture de Laval, et Gambetta, dans un discours plein et de force et d'éloquence », déclara que la politique était entièrement étrangère à la défense et que Charette, Cathelineau, tous les grands noms de la Bretagne recevraient, sans acception de parti, le commandement des forces qui protégeraient la patrie des Duguesclin et des Clisson contre l'en^ vahisseur * .
Sur la proposition de Chanzy, Lipowski, Cathe-
' Chamzt, Lùwt^ p. 3S5, %m\ diseom da 15 jtiiii 1371. \
Imeau, GJiarette forant nommés généraux à titre auxiliaire ; i\& devaient défendre la Bretagne pied à pied, tandis que les généraux Bérenger et Cléret protégeraient le val de la Loire. Ces cinq généraux appartenaient au 11" corps, qui recevait dans ses rangs tous les mobilisés du camp de Conlie et prenait le nom d'armée de la Bretagne. De Colomb était mis à la tête de cette nouvelle armée.
Dès lors Chanzy retrouvait sa liberté d'action; pendant que Colomb couvrirait l'Ouest, il comptait a reprendre les opérations et poursuivre un résultat, se porter avec les 16«, 19* et 21« corps qui formaient l'armée active, dans la direction de la Seine, en avant de Caen » et marcher au secours de Paris. Son but restait le môme : aider les défenseurs de la capitale à rompre l'investissement qui les isolait du reste de la France. Cette pensée ^ ditil, a pu paraître chimérique, elle n'en avait pas moins sa grandeur , et ce n'est qu'en s'en inspirant que les nouvelles armées pouvaient trouver l'énergie dont elles avaient besoin pour sauver le pays • .
Le 28 janvier, l'armée de la Loire, « qui, un instant, avait semblé anéantie, se représentait de nou-
* Chawzy, Loire, p. 386, 395.
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veau bien reposée, prête à marcher * ». Déjà l'amiral Jauréguiberry se préparait à faire passer son 16* corps sur la rire droite de la Mayenne.
Le lendemain (29 janvier) arrivait la nouvelle de Tarmistice signé par le gouvernement de Paris. Les hostilités étaient aussitôt suspendues et la ligne de démarcation, axée, non sans difâcultés, entre l'armée de la Loire et celle du prince Frédéric- Charles.
a Quelque pénible que soit pour vous la situation, disait Chanzy dans un ordre du jour à ses troupes, alors que confiants en votre bon droit, animés par votre patriotisme, vous alliez tenter de nouveaux efforts, ia parole du gouvernement doit être loyalement respectée. » Mais la paix serait-elle honorable? Laisserait-elle intact le territoire comme l'honneur de la France? Chanzy redoutait les « prétentions orgueilleuses et inadmissibles » de l'Allemagne, et plus disposé que jamais à ne pas reculer devant la guerre, il excitait ses troupes à profiter
*■ Von dbr Goltz, €fnmbetta und seifi9. 4fft^tn; Chanzy stand noch bel Laval und rûstete eifrig, p. '210.
du répit que leur donnait l'armistice pour se mieux préparer à la lutte. N'avoir plus qu'un désir, celui de combattre et qu'un sentiment, celui de prendre sa revanche, lutter à outrance jusqu'au triomphe, tel était le but qu'il proposait à son armée, si l'Allemagne voulait « opprimer et humilier » la France. Il achevait les travaux de défense en avant de ses lignes ; il poussait avec la plus grande activité l'instruction des soldats; il exerçait les recrues au tir à la cible. Sans préjuger le sentiment de la France et le verdict de l'Assemblée, mais avec le secret espoir que les représentants du pays « consacreraient ridée -de résistance », il soumettait dès le 2 février au ministre de la guerre un nouveau plan de campagne.
Il ne se dissimulait pas que ses troupes manquaient de cohésion et de solidité, qu'elles n'avaient pas l'habitude de la vie militaire, qu'elles ne pourraient manœuvrer avec « constance et persistance » contre l'ennemi. N'importe. N'écrivait-il pas dès le 23 décembre que « la lutte ne devait pas cesser par suite de la chute de Paris »? Il fallait combattre encore et toigours, se refuser aux grandes batailles, ne livrer que de petits engagements, mettre à profit le moindre obstacle, faire en un mot la guerre de détail et organiser la défense locale. L'Allemagne, elle aussi, disperserait et disséminerait ses troupes ;
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elle aussi s'Imposerait de grands sacrifices, et, lors* qu*elle serait lasse et prise d'épuisement, les ttaU'^ çais, « enfin sortis des embarras et des erreurs d'une défense improvisée, pourraient, par un suprême effort, entreprendre dans de bonnes conditions de refouler Tennemî de notre territoire ».
Après avoir exposé ces idées générales, Chanzy entrait dans le détail des opérations. L'armée du Nord, fortement épaulée à ces places fortes qui fournissaient à Faidberbe un sûr refuge et un point d*appui, les départements foulés par Tinvasion et se soulevant de la Seine aux Vosges, Tarmée de Bourbaki et celle de Lyon, les troupes de Normandie et de Bretagne, enfin lui-même avec cette armée de la Loire qui n'était jamais à bout, forçaient l'Allemagne à maintenir en ligne usl demi-million d'hommes. Il insistait sijr ce qu'il voulait tenter avec ses propres forces qu'il regardait à bon droit comme les plus sérieuses et les seules qui fussent en état de reprendre immédiatement la campagne. La capitulation de Paris et la convention du 28 janvier donnaient malheureusement aux Allemands les départements du Loiret, de Loir-et-Cher, d'Indreet-Loire ; l'ennemi avait obtenu par l'armistice de meilleures positions que par les armes; il était maintenant au-delà de la Loire, et maître des lignes du Cher, de l'Indre et de la Vienne, il pouvait des-
cendre à son gré vers Nantes ou tgcb Bordeauix. Pour ne pas être cernée en Bretapie lât isolée, à son tour, du reste de la France, la deuxième armée devait donc passer rapideouent sur la riye gauche de la Loire ; elle couvrirait le sud^atKest, et, comme disait Chaxkzy, tout l'intérieur du pays, tandis que le général de doloml), dont Tannée se renforçait des deux divisions Saussier et Oougeard, défendrait la Bretagne et la Normandie. « Pressez Torganisation de Tarmée, écrivait Chanzy à Colooib; vous êtes chargé du commandement des forces destinées à la défense du pays de la Seine à la Loire. . . je sais combien votre mission est importante, je connais toutes les diffîcultés que vous devez ren^ contrer, je ne me dissimule aucun de vos besoins; mais la situation est grav«, impérieuse ; il faut faire l'impossible. »
Gej^endant la réponse du gouvernement n'arrivait pas; la politique intérieure, dit Chanzy, semblait faire oublier les préoccupations militaires. Enfin, le 6 février, il reçut Tordre de se rendre à Bordeaux et de se trouver, le 10, à deux heures de Taprèsmidi, dans le cabinet de Oambetta, avec les autres
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commandants de corps d'armée, pour discuter le meilleur emploi des forces qui restaient à la France. Mais le lendemain (7 février) Chanzy recevait un télégramme du général Le Fld, ministre de la guerre : « Veuillez, écrivait le ministre, venir à Paris dans le plus bref délai, et par la voie la plus rapide. Partez le jour même de la réception de cette dépêche. » L'autorité allemande était prévenue ; elle devait donner au général un sauf- conduit et une escorte à travers les lignes. Chanzy quitta Laval le jour même par un train spécial, et sur la route il put voir de ses yeux le « tableau navrant » des dévastations de Tennemi. Il ne trouva pas le général Le Flô ; une heure auparavant, à la nouvelle de la démission de Gambetta, le ministre de la guerre était parti pour Bordeaux. Mais durant deux nuits (9 et 10 février) Chanzy conféra avec le gouvernement de la défense nationale. Trochu, Jules Favre, Picard, Magnin, Dorian, Hérold, Cresson, Jules Ferry, Vinoy, Clément Thomas, assistaient à ces deux séances. Chanzy raconta ce qu'il avait fait; il exposa la situation et le plan qu'il avait soumis à la délégation. Les mesures qu'il avait prises furent approuvées *. Dès le 10 février, au soir,
* < J'ai passé, disait-il plus tard [discours du 15 juin 1871 ), deux nuits avec les membres du gouvernement, et j'ai pu
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Chanzy, de retour à Laval, portait son quartiergénéral à Poitiers, et commandait aux 16®, 21® et 19® corps de franchir la Loire et de s'établir, le 16®, du Blanc à Châtellerault, le 21% de Châtellerault à Loudun, le 19®, de Loudun à Saumur. L'armée de la Loire prenait ses cantonnements sur une grande étendue de terrain et dans un pays que rinvasion n'avait pas encore foulé ; elle maintenait ses communications par le cours supérieur de la Loire et la Mayenne avec l'armée de Bretagne ; elle se reliait au 25® corps que le général Pourcet avait ramené sur Bourges, et au 26® corps que le général Billot portait sur Châteauroux pour former l'aile droite de Chanzy. Le commandant en chef se hâtait, pendant l'armistice ^ de placer son armée le mieux possible en demi-cercle, de Saumur à Nevers. S'il ne pouvait garder cette ligne, il songeait à reculer sur le plateau de la Gâtine, de Saint-Maixent à Confolens, en appuyant sa droite aux montagnes du Limousin et son centre au massif de l'Auvergne. Il jugeait que l'Auvergne devait être le cœur de la résistance * .
m'assurer, dans ces deux nuits où j^étais accablé de questions par tous, qu'aucun d'eux ne savait absolument rien de ce qui s'était passé en province depuis que Paris était investi. ■
*■ CHikNZY, Loire, p. 427, 433, 424, 425. Rossel, partisan comme Cbanzj, de la guerre à outrance, disait alors qu'il fallait se retirer dans les Cévennes ; « à partir de la Loire» la situation
46S LB eàlCÉlULL CHANZT
Le lendemain du jour où il avait pris ses dispositions d'ensemble (11 février) Chanzy apprenait que le département des Ardennes l'avait élu député. Il confia provisoirement le commandement supérieur de toutes les forces de l'Ouest au général de Colomb et se rendit à Bordeaux ; il avait, disait-il , le devoir de porter à l'Assemblée son opinion sur la situation militaire de la France. Mais de Bordeaux il envoyait encore ses instructions et dirigeait le mouvement de concentration de son armée. Il profitait de la prolongation de l'armistice (19-24 février), pour donner aux troupes, alors en marche, un repos momentané. Il terminait l'étude des posi*
m^ÊHt»i^»mmmtf
topogntpbique du pays chaoïge complktemeat ; Jû crus que dans le. pajs du Languedoc^ pays montueux, la lutte était plus facile à soutenir. On eût aiuei usé la force des Prussiens. > (Voir MB réponses au conseil de guerre). — En 1792, Barbaroux, Roland et Servan, examinant la carte, se disaient que battue sur le Rhin et au-delà, la liberté devait se retirer derrière les Vosges et la Loire ; que, repoussée dans ses retranchements il lui restait encore a Test, le Doubs, TAin, le Rhône ; à Touest, la Vienne, la Dordogne ; au centre, les rochers et les rivières du Limousin. Plus loin, ajoute Barbaroux dans ses Mémoires^ nous avions l'Auvergne, ses buttes escarpées, ses ravins, ses vieilles forêts, et lea montagnes du Velay, Jadis enibrasées par le feu, maintonaat couvertes de sapins.
LA atTBËRiE 163
tlons et arrêtait déânitivement remplacement des divers corps.
Cependant, au sein -de la commission chargée d'examiner les ressources dn pays, parmi les discussions des bureaux de l'Assemblée et dans ses conversations avec ses collègues ou avec les membres du gouvernement, Chanzy se faisait l'avocat infatigable et passionné de la résistance. Il montrait son armée prête à reprendre la campagne, pourvue de vivres et de munitions, suffisamment reposée. Dans les débats des comités, dans ses entretiens avec les représentants, il déclarait les propositions des Allemands inacceptables et soutenait qu'il valait mieux s'opiniâtrer dans une guerre de désespoir que de subir les plus dures et les plus humiliantes conditions.
n aurait voulti donner à son opinion le retentissement de la tribune et l'affirmer hautement devant le pays. Mais M. Grévy, président de l'Assemblée, lui fit remarquer que tout débat public était suspendu durant l'absence de Thiers et que la question ne pouvait être soulevée qu'après l'issue des négociations ouvertes à Versailles. Le général avait composé soii discours à l'avance ; il n'en lit pas mystère à quelques collègues, entre autres à MM. Bethmont et Margaine ; il l'a reproduit dans l'appendice de son récit de la campagne.
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Il s'opposait de toates ses forces à la paix déshonorante qui frapperait la France dans son intégrité et qui ne serait après tout qu'une trêve et un répit, puisqu'elle léguerait aux générations suivantes toiU un avenir de haines à assouvir^ de hontes à effacer. La revanche était possible, et les désastres ne devaient pas ébranler la confiance du pays. Mais il fallait que la nation voulût sérieusement la résistance, avec toutes ses conséquences et ses obligations. « Que la France, disait Chanzy, s'habitue à l'idée de nouveaux et cruels sacrifices et s'armt3 tout entière pour combattre l'invasion. Que la résistance s'organise partout pour la défense du sol pied à pied. Que le vide se fasse devant l'ennemi. Que tous les gens de cœur prennent un fusil... Cette guerre du droit le plus sacré contre la force brutale sauvera le pays. L'ivresse causée à l'Allemagne par son succès inespéré se dissipera, si cette fois elle acquiert la conviction que la nouvelle lutte est celle du désespoir et de la vengeance; si, cédant à la raison, elle arrive à comprendre qu'elle peut compromettre les résultats obtenus dans les chances de nouveaux combats où ses forces finiront par s'épuiser. Le moment n'arrivera-t-il pas où, sortant de leur rôle d'indifférence ou d'ingratitude, les^ puissances étrangères, menacées à leur tour par les vues ambitieuses de la Prusse, éprouveront fatalement le
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besoin de mettre un terme à une guerre qui compromet les intérêts de l'Europe, la paix du monde entier ? . . . Ne nous inspirons que du sentiment national... Forçons l'ennemi à nous conserver son estime. Donnons à nos mandataires (la commission des quinze) cet appui moral qui les assurera qu'ils peuvent parler haut et ferme, parce que la France est tout entière derrière eux, unie et prête à continuer la lutte si elle est inévitable. »
Ce discours ne fut pas prononcé, mais il fait le plus grand honneur à Chanzy, à son patriotisme et à l'élévation de son âme. Cet appel aux armes était digne du héros de Coulmiers, de Josnes, de Vendômeet du Mans. Chanzy, selon sa aère expression, conservait la tête haute et n'acceptait en aucune façon le rôle de vaincu. Son épée n'était pas brisée, il ne l'avait ni rendue, ni laissée tomber de défaillance ; il la tenait encore d'une main ferme, et refusait de la remettre au fourreau.
Il comprenait que la paix était « la meilleure solution ». Mais céder la Lorraine et l'Alsace, céder les boulevards de l'Est, Metz et Strasbourg, livrer quinze cent mille compatriotes, qui revendiquaient le jdroit inviolable de rester Français, qui nommaient Gambetta pour les représenter, qui suppliaient l'Assemblée par la bouche de M. Keller, de M. Bamberger, de Kûss déjà mourant, de ne pas les livrera
466 LE GÉNÉRAL CHANZT
r Allemagne I T a-t-il dans Thistoire un épisode plus tragique? Jamais nation a-t-elle arraché de son corps un de ses membres, le plus vigoureux peutêtre et à ce moment le plus cher, le plus précieux de tous, avec autant de désespoir ? JamaL» peuple, sous le fer d*un impitoyable ennemi lui donnant à choisir entre la ruine totale ou une cession de territoire, a-t-iljeté un cri plus déchirant? Que de Français avec Ghanzy refusaient de souscrire aux conditions de cette paix implacable 1 que de patriotes demandaient avec rage la guerre à outrance I Qu*importait d'exposer la France à de plus grandes détresses? On s'exaltait et Ton disait avec un sombre emportement ce mot du poète : Imus, imics prœcipiies. Devant les cruelles exigences du vainqueur, Thiers n'eut-il pas un instant la pensée de rompre les négociations et de continuer la guerre coûte que coûte? Par moments, la commission des quinze, révoltée, exaspérée, ne se prenait-elle pas à songer que la France avait encore quelques chances et qu'un grand pays , toujours grand malgré ses revers, ne pouvait abandonner ainsi deux de ses plus belles provinces ?
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Il fallait se rendre pourtant : semblable à œs forteresses qui ne font battre la chamade qu'après avoir épuisé tous leurs moyens de défense, la France devait capituler.
On ne pouvait s'attendre aux protestations des puissances étrangères. Dans le discours qu'il voulait prononcer à l'Assemblée, Chanzy ne comptait pas sur l'action immédiate de la diplomatie ; il pensait que cette action ne s'exercerait que plus tard, si la guerre durait longtemps encore ; avec juste raison il accusait l'Europe d'être indifférente et ingrate. Selon le mot de M. de Beust, il n'y avait pas d'Europe. La Russie ne songeait qu'à profiter du grand ébranlement de la guerre pour abroger l'article le plus important du traité de Paris, et le tsar félicitait chaudement son oncle Guillaume de ses victoires. L'Autriche n'osait bouger depuis le mot de l'empereur Alexandre : « Remuez un régiment et j'en ferai marcher deux. » L'Italie gardait le silence. L'Angleterre craignait les rebuffades, redoutait de fâcher la toute-puissante Allemagne, même par un « avis amical » et par un semblant d'intervention ; son grand historien Carlyle applaudissait
468 LB GÉNÉRAL GHANZT
à la défaite de la France, pendant qae le président Grant et rambassadeur Bancroft célébraient le triomphe de la race germanique. Thiers avait frappé à la porte de toutes les chancelleries ; on lai avait ouvert, mais il n'avait trouvé que de bienveillantes paroles et des égards. La France était seule, absolument seule.
Pouvait-elle, avec ses propres ressources, tenter encore la fortune des armes ? Mais le tiers du pays, occupé par les Allemands, ne comptait plus. Accablés de réquisitions et d'amendes, surveillés par leurs garnisons étrangères, et comme mis en séquestre, les départements envahis ne pouvaient • fournir de secours en argent. Le reste de la France avait donné des sommes énormes aux souscriptions nationales, et si la guerre se prolongeait, ne seraitil pas, à son tour, pressuré, dévasté, ruiné par les colonnes ennemies? Déjà pendant ces six. mois d'attente fiévreuse, « le commerce et l'industrie s'étaient arrêtés, l'argent avait disparu, il ne fallait plus. compter sur la France pour fournir les dix millions nécessaires chaque jour à la défense et l'opération Morgan avait suspendu notre crédit • ».
Mais l'armée? Elle avait des subsistances, des munitions, des armes en grand nombre, une artille-
* Le Faurb, II, p. 439, 440.
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rie considérable. Elle comprenait 534,000 hommes. Encore fallait-il en retrancher la masse incohérente des mobilisés impatients de jeter le fusil et de rentrer au foyer, plus indisciplinés que jamais depuis Tarmistice, se livrant aux murmures, n'apportant avec eux que la démoralisation et la débandade. On avait vu les mobilisés qui, selon le mot de Chauzy, avaient lâché la Tuilerie, s'enfuir sans s'arrêter jusqu'à Evron et, au lieu de garder le camp de Gonlie, comme l'ordonnait le général en chef, se retirer sur Assé-le-Bérenger ou sur la Bretagne, après avoir brûlé les fusils, jeté les cartouches au vent et pillé les voitures de vivres. 3,000 mobilisés de la Mayenne avaient refusé d'obéir à leurs officiers et abandonné Beaumont à la vue de quelques uhlans ^ L'armée de Lyon ne méritait pas le nom d'armée. L'armée de l'Est, à laquelle Chanzy réservait un rôle dans son plan de défense, n'existait plus ; on apprenait qu'elle avait passé la frontière de Suisse le 1®' février; c'était le dernier coup dont le destin accablait la France. L'armée des Vosges, commandée par Garibaldi, n'était qu'un rassemblement ou plutôt un ramassis. La seule force du pays efficace et agissante ne consistait plus que dans les armées de Bretagne, de la Loire et du
^ ChaN2T, Loire, p. 350, 582.
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Nord. Encore cette dernière était-elle coupée de ses communications avec le reste de la France, et pour conférer avec Faidherbe, Gambetta avait dû s'embarquer à Saint-Malo. La défense ne pouvait donc compter que sur 250,000 hommes. Et Chanzy n'avouait-il pas que ces hommes, quel que fût leur nombre, ne pouvaient affronter Tadversaii'e en rase campagne, qu'ils n'étaient pas organisés avec assez de solidité pour livrer de grands engagements et ne devaient pendant quelque temps que reculer de position en position jusqu'en Auverçne?
Il est vrai que, dans le plan de Chanzy, la résistance de l'armée devait s'appuyer sur la « résistance locale », sur tous les hommes valides « groupés autour de personnalités influentes » ; les troupes régulières ne servaient que de « point d'appui » et Chanzy appelait autour du gouvernement, qui devenait plus que jamais le gouvernement de la dé-, fense nationale, quiconque savait manier un fusil. Cette pensée venait d'un grand cœur, d'un des plus grands cœurs qui aient jamais battu pour la France. Mais était-il possible que tous les Français en état de porter les armes se répandissent sur le pays par bandes isolées et en guérilleros? Le Français n'a pas l'énergie sauvage qu'il aurait fallu dé^ ployer dans cette lutte désespérée. Les Espagnols firent sous le premier Empire la guerre que propo-
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sait GhaQzy ; maïs leur résistance contre lag[uelle s'est brisée la fortune de Napoléon était secondée par la nature de leur sol et par leur caractère.
Toutes les villes auraient-elles imité Châteaudun et Saint-Quentin? Après le Mans, lorsque Tarrnée de la Loire arrivait à Laval, le conseil municipal accourait au-devant de Chanzy pour le supplier de ne pas faire sauter les ponts. A peine le général mettait-il pied à terre que les notables le conjuraient de ne pas défendre leur ville. Vainement Ghanzy leur rappelait les nécessités de la situation, leur disait en termes élevés que le devoir de tout Français était de mettre au-dessus des intérêts particuliers le salut de la patrie ^ Ce qui se passait à Laval se passait presque partout; la France, longtemps comprimée par l'Empire, énervée dans son patriotisme, abaissée dans ses mœurs, n'était pas capable d'une résistance à l'espagnole, furieuse, acharnée, se produisant sur tous les points à la fois, se retranchant derrière tous les obstacles.
En réalité, la population était consternée par les <c scènes de dévastation » et par « cette hécatombe de tant de victimes » dont Ghanzy parle dans son projet de discours. Elle était lasse de cette lutte malheureuse, lasse de tant de victoires vainement
' Ghhizt^ foir$f p. 370.
Vit LX GÉNÉRAL GHANZY
promises et de tant de revers qui se suivaient et s'enchaînaient avec une inexorable fatalité, lasse, dans les pays occupés, de loger, de nourrir et de payer ses envahisseurs, lasse, dans les contrées où Tennemi n'avait pas encore pénétré, de vivre dans Tanxiété. Le tiers de la France gémissait sous Té-
treinte des Allemands ; les deux autres tiers tremblaient au bruit de leur approche et craignaient de subir à leur tour les lois brutales de la guerre. La nation entière, meurtrie, affaissée, atterrée, comme dit Ghanzy, par tant de catastrophes successives, désirait la paix, la paix quelle qu'elle fût, une paix qui mit terme à son extrême misère. Elle se refusait à faire plus longtemps ce sacrifice que lui demandait Ghanzy, a le sacrifice des intérêts matériels du moment ».
La majorité de l'Assemblée vota la paix que demandait la France, et il faut dire que ceux qui dirent « oui » montrèrent autant de patriotisme que ceux qui dirent « non ». Les préliminaires, arrêtés le 26 février entre Thiers et M. de Bismarck, furent adoptés le !•' mars dans la séance dramatique où l'Assemblée confirma la déchéance de Napoléon III
et le déclara responsable de rinvasion et du démembrement de la France. Chanzy était allé quelques jours auparavant à son quartier général de Poitiers pour mieux assurer l'exécution de ses ordres. Il revint à Bordeaux et assista aux grands débats du l^"" mars. Il ne monta pas à la tribune. Quinet, Louis Blanc, • Victor Hugo , parlèrent contre le traité qui mutilait la France. Mais Thiers répliqua qu'on ne pouvait résister à une armée de 500,000 hommes et qu'en rejetant le pays dans la guerre, on le privait de ses dernières ressources et lui ravissait l'avenir. Il éprouvait, en acceptant les préliminaires de paix, le môme sentiment de douleur et d'indignation que d'autres en les repoussant. Mais il était plus sage ; il sentait que la mesure était comble, que la France accueillerait le traité comme un soulagement et une délivrance, qu'il fallait se hâter de réorganiser Tadministration dans toutes ses branches et de faire renaître par la paix un monde que la guerre avait plongé dans le chaos.
Chanzy vota contre le traité. Son cœur de soldat refusait de plier sous la nécessité et de s avouer qu'il fût impossible de lutter encore. Il avait la conviction et il la garda jusqu'à la fin de sa vie que la France aurait fini par vaincre, à force de combattre. Coulmiers, Josnes et Vendôme, disaitil, Pont-Noyelles, Villersexel, ces véritables ba-