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tailles ne montraient-elles pas que la France pouvait prendre sa revanche ? Si quelqu*un dans l'Assemblée avait le droit de décJarer la résistance possible, c'était Chanzy, c'était le chef de l'indestructible armée de la Loire, c'était le général qui, depuis trois mois, combattait l'ennemi sans se lasser, résistait à tous les chocs, soutenait résolument, malgré la saison et l'inexpérience des troupes, une lutte que les Allemands croyaient insoutenable. Plus que tout autre, Chanzy pouvait espérer que la fortune tournerait encore et que la victoire, après avoir longtemps tardé, finirait par venir; s'il comptait sur les chances de la guerre, il était de ceux qui savent les mériter.
Le 7 mars, l'armée de la Loire fut licenciée. Le ministre de la guerre, général Le Flô, releva Chanzy de son commandement et lui « offrit toutes ses félicitations pour l'honneur qu'il s'était fait et les brillants services qu'il avait rendus ». Dites, ajoutait le ministre, dites à votre brave armée que je la remercie au nom de notre pays tout entier, de son courage et de son patriotisme. Chanzy citait ces paroles du général Le Flô dans l'adieu qu'il adressait à ses soldats : « Vous pouvez être fiers, disait-il, d'avoir fait partie de la deuxième armée. Vos efforts n'ont pas abouti au succès que vous avez poursuivi avec tant d'opiniâtreté; mais ils ne resteront pas
Bsns gloire pour le pays dont ils ont sauvé Thott* neur. Vous avez tenu tête aux armées les plus nombreuses et >es mieux commandées de TAUemagne. L'histoire racontera ce que vous avez fait ; Tennemi s'honorera lui-môme en vous rendant justice *. »
La campagne de la deuxième année de la Loire demeure, en eflfet, un des plus grands exemples de la résistance patriotique en face de l'envahisseur étranger. Elle est un des plus beaux titres de la défense nationale. Elle nous honore, comme disait Chanzy en parlant des efforts du gouvernement, aux yeux du monde entier *. Mais la plus grande part de cet honneur revient à Chanzy. pès qu'il est mis à la tête du 16® corps, il donne à ses jeunes troupes la vigueur et « l'aplomb » ; il les accoutume à se garder des surprises, à fatiguer l'ennemi par de
*■ Chanzt, Loirej p. 443. L'armée de la Loire devait rendre encore des services à la France ; deux mois après, elle prouvait une fois de plus, écrit Chanzy, son dévouement à la patrie et à Perdre ; elle se trouvait réunie en grande partie sous les murs de Paris pour combattre la Commune ; elle fournissait à Tarmée de Versailles 3 bataillons de chasseurs à pied et 4 bataillons de marins, 21 régiments d'infanterie de marche et 9 régiments de cavalerie, enfin 14 batteries d^artillerie.
' Discours du 19 mai 1871.
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petits combats ; il leur inspire par des sévérités opportunes le respect de la discipline ; il les forme, il leur montre par son exemple qu*il ne^faut pas désespérer et qu'on peut vaincre si l'on a confiance et fermeté. A Coulmlers, il lutte victorieusement contre la plus grande partie de l'armée de von der Tann ; à Villepion et à Loigny , il combat avec acharnement ; partout, durant la campagne de la première armée de la Loire, le 16« corps qu'il dirige et auquel il joint bientôt le IT, garde une attitude fière, et sa conduite, dit le général, sa constance au milieu des privations prouvent de quel patriotisme il était animé.
Après le désastre d'Orléans et la violente dislocation des troupes que d'Aurelle commandait en chef, Chanzy est mis à la tête de la deuxième armée de la Loire. Alors commence cette série de beaux efforts par lesquels ce capitaine à la fois ardent et ferme, entreprenant et solide, impétueux et prudent fait de son armée une menace qui rend V ennemi hésitant ^ et la préserve d'une pleine dissolution, sans cesser, malgré la situation redoutable où il se trouve quelquefois, de tourner son attention du côté de Paris et de se rapprocher par le côté le plus accessible de la capitale assiégée. Il s'arrête d'abord
^ CHA.NZT, ZotW, p. 177.
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sur les lignes de Josnes ; la prise de Beaugency le contraint de se replier sur Tavers ; mais il ne cède le terrain que pied à pied, sans se laisser entamer et en faisant toujours entendre son canon. Il sait que la retraite sans combat est pire que la défaite et devient facilement une déroute : persister est son mot de prédilection, et « résister le plus possible » le mot d'ordre qu'il donne à tout son monde. A chaque instant, dans ses instructions aux chefs de corps, il recommande de tenir, de n'abandonner les positions qu'à la dernière extrémité, de ne se replier qu'en faisant tête à l'ennemi.
Cependant, menacé par des forces supérieures, il conduit en deux jours ses troupes de Josnes à Vendôme, derrière le Loir, et s'établit sur une ligne nouvelle. Les Allemands veulent en finir avec cette armée qu'ils croyaient balayer comme de la paille et qu'ils trouvent toujours devant eux ; ils se promettent d'écraser Chanzy et envoient Frédéric- Charles contre l'héroïque général. Chanzy bat en retraite, mais il contient son adversaire et mène son armée en bon ordre sur la ligne de la Sarthe.
C'est au Mans qu'a lieu le dernier choc, et déjà l'infatigable commandant en chef a reformé son armée, il a lancé quelques-uns de ses généraux vers les rives du Loir. Mais devant l'approche d'un ennemi trop fort et après des combats réitérés, 11
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les rappelle et livre une grande bataille aui masses allemandes. La perte de la Tuilerie nécessite une quatrième retraite plus difficile encore que les précédentes, mais qui s'exécute malgré le mal croissant et presque inguérissable de l'indiscipline et du découragement.
A la conclusion de l'armistice, Chanzy s'est établi dans une nouvelle position défensive, derrière la Mayenne. 11 a reculé de ville en ville et de rivière en rivière, d'Orléans à Josnes, de Josnes à Vendôme, de Vendôme au Mans, du Mans à Laval, de la Loire au Loir, du Loir à la Sarthe, de la Sarthe à la Mayenne, sans que ses soldats, toujours ralliés, toujours rassemblés en faisceau, aient jamais subi la honte et l'épouvantable désarroi de la déroute. Chaque fois il s'est dégagé de l'étreinte dont un adversaire, sinon plus nombreux, du moins plus aguerri, plus expérimenté, menaçait de l'enlacer. Chaque fois il a sauvé son armée, comme dit Voltaire de Schulenbourg, par une retraite glorieuse devant un ennemi avec lequel on ne pouvait guère acquérir que cette espèce de gloire. Après une lutte acharnée, il restait debout, et, comme il récrivait au commandant prussien de Vendôme dans cette belle lettre où il protestait avec indignation contre les violences exercées sur la population de Saint- Calais, il était prêt à lutter encore avec la cens*
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clence du droit et la volonté du triomphe, et à combattre sans relâche l'ennemi qui voulait ravir à la nation l'honneur et l'indépendance * .
Le général insiste souvent dans son récit sur les conditions dans lesquelles luttait son armée *. Elle souffrait presque autant qu'elle combattait. Qu'on songe à l'état désastreux des routes qu'une couche de verglas rendait si difficilement praticables, aux fatigues de la marche, aux bivaquements sur un sol humide et boueux. Qu'on pense que cette campagne était entreprise au cœur de l'hiver, par un froid terrible, par des brumes épaisses et des pluies continuelles, en une saison extraordinairement rude et rigoureuse qui, dans les guerres d'autrefois, interrompait la lutte et forçait les armées, quelle que fût leur ardeur, à rentrer dans leurs cantonnements et à s'accorder tacitement une suspension d'armes. Qu'on se rappelle que ces jeunes troupes combattaient, non seulement l'ennemi, mais la nature, mais un temps que Chanzy déclarait ^07^-
* Chakzt, XotVtf, p. 259.
> Vous avez supporté, disait le grand-duc de Meckleubourg à son XIIP corps, des fatigues qui réclamaient le plus grand effort, dont un homme est capable : Bescbwerden, die oft die bôchste Anspannung , deren ein Mann f&big ist , verlangten. {Publie, of/ic. des opérai, des troupes du grand-duc^ p. 183.) Ces paroles s'appliquent tout autant à l'armée de Chanzy qu'à celles du grand-duc.
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cràble ; qu'elles devaient déployer toutes les vertus militaires, et joindre à la bravoure la patience et la résignation ; qu'elles ne pouvaient se consoler de leurs souffrances par Fidée d'une victoire remportée ou soutenir leur courage par l'espérance d'un succès qu'il semblait impossible d'arracher à l'adversaire. On reconnaîtra que l'énergique général qui maintenait son armée dans de telles conditions déployait la plus incroyable ténacité. Cette force de résistance, on l'a vu, arrachait à l'ennemi un cri d'admiration ^ .
vm
Quelle fut dans cette résistance la part de la délégation ? Chanzy eut presque toujours la liberté de ses mouvements et il agit à peu près constamment avec une entière indépendance. Le ministère lui laissa d'autant plus la responsabilité de ses actions qu'il avait pris sa mesure. 11 avait vu de suite que Chanzy possédait toutes les qualités du grand capitaine et que ce génie plein de ressources, à la
^ Je ne sache pas de mots qui rendent mieux Téoergie de Chanzy que ces deux mots allemands tâké Widtrstandikraft (HsLvia, von der Tann). M. de Kleist l'appelle beharrlieh, p. 121.
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fois audacieux et avisé, connaissait Tart de commander une armée et de mouvoir les masses- Il savait que Chanzy, si l'on nous passe l'expression, se débrouillerait tout seul. Guerre et intérieur c( comptaient absolument » sur le commandant en chef de Tarmée de la Loire. Gambetta félicitait le général de porter si vigoureusement le poids de la lutte ; il ne cessait de louer la fermeté de son attitude et cette ténacité que Chanzy regardait comme sa meilleure chance ; avant la bataille du Mans il armait Chanzy du pouvoir de faire toutes les nominations, promotions et révocations qui lui plairaient*.
Pourtant Gambetta voulut donner à l'armée de la Loire un commissaire civil. 11 y envoya le journaliste et futur adhérent de la Commune Lissagaray, sous l'uniforme de chef d'escadron. Mais Chanzy refusa d'accepter un commissaire civil dans son armée et d'admettre Lissagaray dans son étatmajor. Je n'ai jamais consenti, disait-il devant la commission d'enquête, à recevoir un envoyé de ce genre, et, si Ton avait voulu me l'imposer, j'aurais demandé à être relevé de mon commandement.
D'autres dissentiments s'élevèrent encore entre le gouvernement et Chanzy. Le général avait auto-
^ Chanzt, L(Àr9, p. 492, 493, 574, 617.
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lise le prince de JoinyUle & servir conmie Yoloortaire dans Tarmée de la Loire. Je ne voyais, daas le prince, a-t-il écrit depuis, qu'un soldat, un homme de cœur aimant la France et mettant francbement de côté toute idée autre que celle de se dévouer pour elle ; pourquoi lui aurais-je refusé ce que le gouvernement de la République accordait à tous les Français ? Il demanda néanmoins les instruo* tions du ministre. Gambetta répondit que la présence du prince de Joinville aux armées serait un élément de désordre. Le prince qui prenait le nom de colonel Lutherod fut arrêté par un commissaire de police, conduit à la préfecture du Mans et au bout de cinq jours embarqué à Saint-Malo pour l'Angleterre. Avant de partir, le prince « arraclxé de l'armée française à la veille d'une bataille » re?mercia Chanzy : a Votre loyauté de soldat avait compris qu'on peut vouloir servir son pays unique* ment parce qu'on l'aime. Vous aviez compris la douleur de quelqu'un qui a porté l'épée, de rester seul oisif dans la crise terrible que npus traver-^ sons. Tous mes vœux les plus ardents accompagnent vous et votre armée. » Chanzy fut froissé de l'expulsion brutale du prince de Joinville, Aussi, lorsqu'on lui dit que le duc de Chartres ser^ vait dans son armée sous un nom d'emprunt, il ne voulut pas « approfondir cette question ». Le bruit
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de la piTâsence du prince courait ya^ement parmi les troupes. Beaucoup d'officiers croyaient même le reconnaître dans le commandant américain Schônfsky. Personne ne le soupçonnait dans la personne de Robert Le Fort, chef d*escadron auxiliaire attaché à Tétat-major du général Dargent, qui fiit chargé pendant l'armistice, à cause de sa connaissance de la langue allemande, de fixer les lignes de démarcation entre les deux armées, et que Chanzy proposait pour la croix de la Légion d'honneur comme un officier « des plus méritants et des plus distingués ï>. Mais Chanzy crut inutile de prévenir le gouvernement. Sa mission, difril, lui paraissait trop élevée pour qu'il pût songer à autre chose qu'à la défense du pays. 11 savait d'ailleurs que le duc de Chartres, une fois découvert, aurait été, comme le prince de Joinville, renvoyé de France et probablement c< accompagné des mêmes procédés ». Il préféra se taire. Pas d'esprit de parti, s'écriait-il dans le discours qu'il voulait prononcer à Bordeaux ; que la France imite l'armée et reste, comme elle, sur le champ de bataille oii viennent de succomber pour la cause sacrée de la patrie les hommes de toutes les croyances et de toutes les opinions. Il se glorifiait d'avoir eu soufi ses ordres une armée qui ne connaissait d'autre sentiment que le patriotisme et qui combattait.
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sans arrière-pensée, sans préoccupation politique, pour le salut de la France. c< N'ai-je pas vu, disait-il à l'Assemblée de Versailles, arriver à mon armée des noms illustres de tous les partis, les Charette, les Cathelineau^ et des princes de la famille d'Orléans? Tous venaient là pour se battre et se sont battus bravement en ne songeant qu'au pays.
Croyez-vous que si on avait voulu faire prévaloir une idée politique dans mes troupes, je m'y serais prêté ? Non ; il y avait un sentiment trôs élevé, et c'est celui dans lequel je puisais ma confiance qu'aucun de nos désastres n'a pu abattre ^ . »
Ce qu'on peut encore reprocher à la délégation, c'est d'avoir pris certaines mesures sans prévenir le général ou sans tenir compte de ses avis. Lorsque M. de Freycinet vint à Saint Jean-de-la-Ruelle porter l'ordre de marcher sur Pithiviers et de là sur Fontainebleau, pourquoi ne faisait-il aucun cas des représentations de d'Aurelle, de Borel, de Chanzy exposant le danger de cette opération précipitée ? Pourquoi gardait-il la direction des 18» et 20« corps î
A Josnes, lorsque Chanzy défendait vaillamment ses positions, l'intervention du ministère faisait tout à coup découvrir sa droite : sur un ordre parti
^ Discours du 15 juin 1871, Loire, p. 528, 630, 634.
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de Tours, le général Camo évacuait Beaugency. On a prétendu que cet ordre n'avait pas été donné. Mais Chanzy afârme le fait, et rafflrme deux fois» et dans son livre, et dans une lettre à un historien de la guerre franco-allemande*.
Mais la délégation eut raison de prescrire à Chanzy, après la bataille du Mans, la retraite sur Laval. Le général voulait se replier vei*s Alençon ; il courait à un désastre ; il menait ses troupes dans un pays où les Allemands auraient profité de tous les avantages de leur cavalerie et de leur artillerie ; en se retirant derrière la Mayenne, sur l'ordre du ministre, il sauva son armée*.
Ce qui mérite un blâme rigoureux, c'est que la délégation Isûssait Chanzy dans l'ignorance des mouvements des autres armées et ne lui répondait que par des considérations générales lorsqu'il réclamait des renseignements formels. Vainement Chanzy se plaignait de ne trouver dans les dépêches du gouvernement que des informations complètement insuffisantes; vainement il demandait avec instance qu'on le tint sans cesse au courant des opérations militaires de Paris et de la province 3. Le
* 1)B Mazade, La Guerre de France, I, p. 412; Chanzy, Zofft, p, 129.
* Etat-major allsmand, IV, p. 851 ; Chanzt, Zoirey p. 339.
* Chanzy, Loire, p. 23»-, Etat-major allemand, IV, p. 755.
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ministre promettait des explications détaillées qu'il n'envoyait pas. Un jour, M. de Boisdeffre apportait à Chanzy, de la part de Trochu, six pigeons destinés au service de communication entre Tarmée de Paris et celle de la Loire. Aussitôt, sur la réquisition du gouvernement, le préfet de Maine-et-Loire saisissait les pigeons. Chanzy priait le ministre de lui en laisser quatre ; mais le ministre répondait gravement que les pigeons ne pouvaient être gardés et lancés que par des hommes spéciaux : « Expédiez vos dépêches à Bordeaux, disait-il à Chanzy ; on les préparera sur un papier spécial selon la réduction photographique d'Agron ; on les enverra à Poitiers et, s'il y a lieu, un pigeonnier se rendra auprès de vous, pour les lancer. » Que de complications, quelle perte de temps I Mais la délégation voulait savoir ce que Chanzy disait à Trochu *.
Cet incident n'était que puéril. Chanzy souriait peut-être et répondait avec résignation qu'il demanderait plus tard,dans sa marche sur Paris, ce fameux pigeonnier. Mais quelle faute ce fut de mépriser les conseils de Chanzy proposant, dans ses lettres du 30 décembre et du 2 janvier, de concentrer les forces de la province éparpillées jusque là et de les faire concourir à un seul but, et d'après un plan
* Chanzt, Loir^, p. 2«.
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défini I On a vu que Chanzy n'approuvait pas les opérations de Bourbaki dans TEst; il demandait qu'elles fussent restreintes au plus tôt, que cette précieuse armée fût ramenée vers la Seine et qu'on fit un prompt eflbrt pour dégager Paris où les vivres allaient manquer. Mais le ministère lui répondit que le mouvement de Bourbaki produirait de grands résultats et que Paris pouvait attendre. « Ne vous laissez pas affecter par les dépêches du général Trochu, écrivait-on de Bordeaux à Chanzy, et ouvrez votre âme à l'espoir que doit faire naître un plan d'ensemble bien conçu et bien coordonné. » La délégation ne croyait donc pas à la vérité des renseignements confidentiels qu'avait transmis à Chanzy le président du gouvernement de la défense I Trochu qui connaissait mieux que personne sa propre situation, fixait l'échéance fatale au 20 janvier, et le ministère déclarait avec assurance, d'après ses informations particulières, qu'elle devait être reportée à une date plus reculée I
Et pourtant, la délégation de province, trop exaltée par les uns, trop abaissée par les autres, avait rendu de grands services. Elle a, dit Chanzy, fait surgir des armées avec une volonté et un patriotisme que les menées politiques qu'on lui reproche ne peuvent faire oublier. Plus d'une fois, le général
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loue dans son livre les talents et Tinfatigable acti-* vite que déploya la délégation ; plus d*ane fois il admire la rapidité et Ténergie des mesures qu'elle sut prendre pour renforcer les effectifs et pourvoir» malgré la saison, Tétat des magasins et lencombrement des voies ferrées, à tous les besoins de Tannée de la Loire'. Si Gambetta commit des fautes, n*était-il pas, selon une autre expression de Chanzy, « animé des sentiments les plus patrio* tiques? » Il est aisé de critiquer ses méprises, les exagérations de ses bulletins, son intervention parfois téméraire dans les opérations de la guerre. Mais il organisa la résistance de la province, il donna Timpulsion, il sonna le tocsin. Il vint dire aux départements en un langage plein d'éclat, de passion et de feu, qu'il ne fallait pas désespérer ; que, malgré Sedan et Metz, rien n'était perdu; qu'un grand peuple ne cède jamais deux provinces sans avoir lutté jusqu'aux limites du possible ; que rhonneur défendait de se résigner à la défaite subie par l'Empire et d'accepter la honte du démembrement ; que le pays devait se lever pour montrer à l'Allemagne et à l'Europe par un f< combat à outrance » que la fierté, la bravoure et le patrio^ tisme vivaient encore sur la vieille terre de France.
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Il fut parfois plus préoccupé de la République que de la patrie ; il s'agita plus qu'il n'agit ; il ne sut pas lier et rassembler tous les efforts épars en un effort puissant et décisif; il ne mit pas dans la direction de la guerre l'unité nécessaire, et l'on a pu, non sans justesse, accuser son administration d'incohérence et de confusion. Il eut une partie de ce qu'il avait promis en arrivant à Tours et de ce qui faisait défaut jusque-là, résolution et décision; il n'eut pas la suite dans l'exécution des projets. Enfin, dans ses rapports avec les généraux, il oublia trop souvent que les choses, selon le mot de Gommynes, ne tiennent pas aux champs comme elles sont ordonnées en chambre. Néanmoins^ il gouverna ; il utilisa toutes les ressources du pays ; 11 leva de nouvelles armées*, les équipa, les fournit de munitions et de canons, leur donna de bons généraux. C'était avoir la main heureuse que de choisir Faidherbe et Chanzy. « Il faut être équitable, a dit le général en chef de l'armée de la Loire, et se rappeler la situation du pays et l'impression que causèrent en Europe ces créations incroyables. Les armées de la province, s'écriait-il devant l'As-
* Un Allemand, von der Goltz. a pu composer un livre intitulé GamheUa et ses armées, et le « journal militaire autrichien de StreilQeur * publiait récemment un article sur Moltke et Gamhetta.
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semblée nationale, aax applaudissements de la gauche républicaine, ont existé, et c'est une justtee à rendre à la délégation, c'est elle qui les a créées. Bile ne les a pas créées insignifiantes ; elle les a, par de grands efforts, créées et organisées aussi complètement et aussi solidement que possible ; elle ne les a pas créées et organisées impuissantes ; elle les a créées assez puissantes pour battre Tennemi dans vingt combats, au Nord, à TEst et sur la Loire*. »
Chanzy s'est exprimé sur ce grave sujet, ainsi que sur l'ensemble des opérations militaires devant la commission parlementaire chargée d'examjner les actes du gouvernement de la défense nationale et dans son discours du 15 juin 1871 à l'Assemblée. Le gouvernement de la défense, disait Chanzy, était le gouvernement de la défense, non seulement de Paris, mais de la France. Que faisaient à Paris le ministre de la guerre, le ministre des affaires étrangères et tous ces membres du gouvernement qui eussent été si utiles en province? Le gouvernement commit une faute énorme en restant à Paris et en y gardant un trop grand nombre de soldats. Il eût fallu ne laisser dans la capitale que les forces nécessaires et envoyer en proviaoe, non pas Cré-
Difcours du 15 juin 1871.
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mieux et Glais-Bizoin, qui n'avaient aucune des qualités nécessaires à la conduite et à Torganisation des armées, mais des hommes du métier, capables de former et de diriger la résistance. Gambetta, il est vrai, apporta Ténergie, la confiance de la jeunesse, tout ce qui manquait aux deux autres, à Glais*Bizoin et à Crémieux. Il aimait sa patrie, et il voulait la tirer d'affaire. Il était le mandataire du gouvernement et il le résumait ; il devait tout tenter pour sauver la France, et il Ta fait ; je le voyais à l'œuvre ; il déploya des qualités admirables, il courut le pays, il créa des armées, il chercha à ranimer tout le monde. Mais le gouvernement de Paris avait eu tort de lui donner pleins pouvoirs ; Gambetta, ministre de l'intérieur et de la guerre, s'occupait surtout de l'intérieur et abandonnait trop souvent la guerre à des gens qui voulaient prendre à tout prix la direction des opérations militaires et imposer des plans de campagne. Quand, à Laval, ajoutait Chanzy, j'exposais de nouveau à Gambetta le plan que j'avais conçu, je le rencontrai disposé à faire ce qu'on lui proposait ; mais, dès qu'il se trouvait dans un autre milieu, les considérations que faisaient valoir ses stratégistes reprenaient le dessus. Aussi les troupes furent maladroitement conduites; les efforts furent combinés, désunis,
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décousus, au lieu d'être simultanés. Nous avions, disait encore Chanzy, des armées dans le Nord, dans TEst et sur chacune des rives de la Loire. Mais ces armées, d'ailleurs improvisées, trop nouvelles pour présenter une cohésion suffisante, et commandées par des généraux qui changeaient trop souvent, manœuvraient isolément et sans nul plan d'ensemble ; elles ne se prêtaient mutuellement aucun appui ; elles ne purent lutter séparément contre les armées allemandes du reste solides et groupées ; au lieu de concourir toutes à un même but, elles se présentaient successivement à l'ennemi et se faisaient battre. En un mot, selon Chanzy, la France fit plus d'efforts qu'il n'en fallait pour vaincre, mais ces efforts furent faits en temps inopportun et mal dirigés. La défense fut belle, mais menée sans ordre et sans méthode.
Il faut dire que malgré l'habileté militaire de Chanzy et la fébrile activité de Gambetta, l'issue de la guerre n'était plus douteuse après la chute de Metz. Comme Thiers l'a dit, il n'y avait pas d'espérance raisonnable de former au-delà de la Loire
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des armées capables de dégager Paris. L'armement et l'organisation rendaient la défaite de la France presque inévitable.
L'armement des Français était très inférieur à celui des Allemands. Il aurait fallu pourvoir tous les soldats du chassepot, qui vaut mieux que le fusil à aiguille. Un correspondant anglais raconte que dans les plaines de la Beauce le chassepot était « particulièrement dangereux et destructif, et tuait à des distances incroyables ». A Villorceau, écrit Chanzy, toutes les fois que nous étions parvenus à portée de mousqueterie des Allemands, ils avaient été obligés de reculer devant la vigueur de nos fantassins et la supériorité du chassepot. Malheureusement tous les chassepots fabriqués sous 1 Empire étaient à Paris ou dai|s les villes tombées au pouvoir des Allemands, à Strasbourg, à Sedan, à Metz. Malgré le plus actif labeur, on ne parvint à fabriquer que quinze mille chassepots par mois. On acheta donc sur tous les marchés et l'on distribua parmi les troupes des fusils de toute espèce, transformés ou non transformés, se chargeant par la bouche ou par la culasse, remington, snider, springfleld. Mais cette confusion de types ne pouvait produire que de mauvais résultats. L'armement, dit Chanzy, avait le défaut de compter trop de modèles difTérents ; et plus la guerre durait, plus augmentait
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cette diversité des armes, plus on mettait entre les mains des soldats des fusils de provenance étrangère, de modèles anciens et arriérés, et par saite, d*ane qualité fort inférieure aux fusils de l'ennemi. A Goulmiers, Chanzy commandait de n'engager qu'à toute extrémité les régiments de mobiles armés de remingtons et dont quelques-uns n'avaient pas encore reçu de baïonnettes. Au Mans, une des causes de la panique des mobilisés bretons fut leur méfiance dans leurs armes ' .
L'artillerie faisait la principale infériorité de l'armement français. Elle mérita de grands éloges à la bataille de Goulmiers où on la vit se porter en avant sur les points les plus favorables, manœuvrer avec précision sous une pluie épaisse de projectiles, et réduire au silence les batteries allemandes par la supériorité de ses feux. Mais rartillerie de nos adversaires était infiniment plus nombreuse, et la portée moyenne de leurs pièces beaucoup plus considérable que celle des pièces françaises. A Loigny, nos troupes, dit Chanzy, furent décimées par un feu d'artillerie quatre ou cinq fois supérieur au leur. Il est vrai que les Allemands souflrirent durant toute la campagne (principalement à Yillorceau) du tir de nos mitrailleuses; néanmoins Chanzy
^ Chanzy, Loire^ p. 128, 1», 24 ; db FiurrCiinBT, p. S5-56, 161, 332.
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jugeait leur artillerie fomtidaUe et reconnaît qu'elle fut leur « grand élément de succès » * .
Mais, comme Chanzy l'a dit encore, «la faiblesse et l'insuffisance » de l'organisation militaire expliquent assez rinsuccès de la résistance. A mesure que durait la guerre, l'avantage du nombre passait de notre côté. La délégation finit donc par assurer à la France cette supériorité sur les ennemis. Mais, si l'armée française l'emportait par la quantitéy elle était inférieure par laî qualité. On ne put jamais façonner des troupes égales aux troupes allemandes. Il leur manqua toujqprs la solidité que le temps seul peut donner. Le temps, voilà ce qui faisait défaut ; jamais nos soldats n'eurent le temps d'achever leur instruction imparfaite ; il fallait les jeter de suite sur l'ennemi, les exposer sans préparation aux fatigues de la guerre — et de quelle guerre ! — les lancer à corps perdu dans les labeurs et les périls d'un métier dont ils n'avaient pas fait l'apprentissage. Les officiers étaient, pour la plupart, inexpérimentés, impuissants à remonter le moral de leurs hommes. Le 26 janvier 18*71, paraissait un décret de la délégation qui reprochait à l'officier de n'être pas l'ami et le tuteur de ses
* Chanzt, Zot>0, p. 30, 119, 129; de Fretcimet, p. 333, « les Allemands disposaient de 3 à 4 pièces par 1,000 hommes et les Français de 2 •.
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soldats, de n*avoir avec eux que peu de contact, de loger en yille pendant qu*ils vivaient au camp sous la tente * . Ce décret arrivait tard ; mais fûtil arrivé plus tôt, les officiers auraient toujours manqué d'ascendant sur leurs soldats. Eux aussi étaient improvisés ; eux aussi se laissaient démoraliser par le spectacle de nos revers ; la fortune s*éloignant de nos drapeaux, Thiver redoublant ses rigueurs, les privations devenues plus nombreuses et plus dures, tout abattait leur première ardeur et les dégoûtait de la guerre. La discipline, établie d'abord par d'Aurelle, ensuite par Chanzy, finissait par se relâcher. On connaît ces attristants détails*. Atout instant Chanzy recommande dans ses instructions de ^ faire empoigner par les gendarmes les hommes isolés ; il multiplie dans ses ordres du jour les mâles et réchauffantes exhortations ; il menace, il punit, il fait fusiller, pour l'exemple, des traînards et des lâches. Mais il exige trop des forces de ces jeunes gens : les uns inventent d'indignes prétextes pour se soustraire à la bataille ; d'autres gaspillent leur ration, abandonnent au bivouac des monceaux de viande et de biscuit pour ne pas les transporter, ou bien, au moindre
* DE Frbyginet, p. 431,
* Voir plus haut, p. 92 et 98.
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reyers, jettent leur sac et leurs armes pour fuir plus vite ; d'autres se laissent enlever par les cavaliers allemands et préfèrent une captivité qui leur sauve la vie aux hasards du combat, aux souf-* frances de la retraite, à la persistance de cette lutte, qui, selon le mot de Chanzy, se reproduisait constamment alors qu'on la croyait terminée*,. Après Vendôme et dans la marche sur Le Mans quel désarroi parmi ces troupes qui tenaient tête à l'ennemi quelques jours auparavant, non sans vaillance et fermeté 1 Le général Gougeard arrive près de Saint-Calais et fait camper son armée sur les hauteurs de Montaillé * : mais soldats et offi*^ ciers refusent, après les fatigues de la journée, de rester exposés au froid et à la neige ; ils quittent le camp et se réfugient à Saint-Calais où ils passent la nuit. Seuls, les marins, qui dans toute cette guerre furent l'élite des armées, demeurent sur les positions assignées par le général. Le lendemain matin, lorsque la division se remet en marche, elle est ébranlée, disloquée, amoindrie ; des soldats, des officiers ont déserté 1 Quoi d'étonnant qu'à peine arrivé sur la Sarthe, Chanzy mande douloureusement au ministre qu'il trouve un encombrement de
* Chanzt, Loire j p. 222,
^ GoOOBÂBDi p. 29.
49S LS OÉNÉBAL GHANZT
corps de toute sorte sans direction ancane ? Déjà, au mois de novembre, le général de Sonis, arrivé d'Afrique, comme Chanzy, pour prendre le commandement d'un corps d'armée, s'avoue qu'il « a sous ses ordres des chefs qui connaissent bien peu leur afiGsdre, des officiers qui ne savent pas du tout les manœuvres et des soldats qui ne savent pas les exécuter ». L'armée était à peine en mouvement, disait de Sonis, et déjà je m'apercevais que j'avais entre les mains un instrument peu sûr qui ne pouvait guère m'inspirer confiance.
C'était beaucoup de tenir l'adversaire en échec avec de pareilles troupes, de lutter avec un peu de discipline et d'organisation improvisées contre la ferme discipline inhérente aux Allemands, contre l'organisation régulière et méthodique d'un ennemi d'ailleurs animé par la certitude de vaincre. Mais vainement on se battait sans cesse ; pour la première fois peut-être, et au rebours de ce qui se produit ordinairement, une armée ne s'aguerrissait pas en faisant la guert*e. On a souvent observé que le Français, si prompt à l'espérance, s'abandonne aisément dans la mauvaise fortune ; la victoire lui fait oublier ses souffrances et l'encourage à porter gaiement de nouvelles épreuves ; la défaite au contraire le rend incapable d'efforts et de sacrifices. Mais un seul mot explique tout : pds de cadres^
Ul qusrbii 199
c*est«à-dire pas de cohésion ; on ne se sentait pas les coudes, on ne s'appuyait pas les uns sur les autres, on ne s'excitait pas mutuellement à la résistance, on ne luttait le plus souvent qu'avec une morne résignation, et, selon l'expression de Chanzy, avec force doléances^ y en maudissant la fatalité, parfois en criant à la trahison. Si les soldats avaient eu à leur tête un corps d'officiers expérimentés qui les eût soutenus et réconfortés par ses paroles, par son exemple, ils auraient eu cette solidité ou mieux cette solidarité, cette confiance réciproque sans laquelle, dit Chanzy, il n'est point de succès».
Telle est la cause essentielle des désastres éprouvés pendant la deuxième période de la guerre et notamment durant la campagne de l'armée de la Loire. Il n'y pas une bataille livrée par Chanzy dans laquelle cette armée valeureuse et pleine de bonne volonté, mais où les vétérans ne comptaient pas six mois de services, n'ait soudainement faibli. En vain Chanzy calcule ses mouvements et choisit ses positions avec habileté. Un des mouvements qu'il projette s'interrompt brusquement, une des positions qu'il veut tenir est tout-à-coup abandonnée. Les résultats, obtenus la veille, sont le lenden
* CaAMZï, Loire, p. 347.
* Discours à la séance d'inauguration de l'Académie fbilitairQ d'Alger.
SOO « LB GÉNÉRAL GHAMZT
main remis en question ; la victoire, gagnée sur la gauche, est perdue sur la droite ou réciproquement. La ligne française n*est pas solide sur tous les points ; les ennemis y découvrent toujours un point faible, trop aisément vulnérable, sur lequel ils appuient, et la ligne, entamée, recule tout entière. A Josnes, la déroute de la colonne Camo et à Vendôme, la prise de Bel-Essort compromettent le succès presque incontesté de la journée. Au Mans, la défaillance d'une seule division entraîné la re* traite de toute l'armée. La France n'eut pas et ne pouvait avoir ce qu'avait FAliemagne, l'organisa* tion et l'ensemble.
La gloire de Chanzy n'en est pas diminuée, puisqu'il luttait à la fois contre Tennemi et contre la démoralisation de ses propres soldats. Que n'eût pas fait, a-t-on dit *, à Rezonville et à Saint-Privat,
* Le Faurb, IIi p. 339. Les journaux ont publié cette anecdote que nous donnons sous toutes réserves. Le priuce Frédéric-Charles disait aux délégués de la municipalité de Berlin : « Vous me féli-* citez, mais je suis sûr que vous me trouviez bien lent à la besogne. Mon fils m'écrivait : « Papa, remporte donc vite une vie- » toire ; tout le monde dit que tu ne t'es pas battu depuis long» temps. > C'est que nous avions affaire à forte partie. S'ils avaient eu Chan%y à Met», mon fils m'aurait écrit de plus verte façon. •
LA OTTtiRRE . 204
un tel homme de guerre, avec les héroïques troupes de Metz! Sans lui, sans sa puissante fermeté, sans sa constance inouïe, l'armée de la Loire n'aurait pas subsisté. Ce fut Chanzy qui, par sa volonté de V fer, la maintint et la flt durer, qui lui donna la consistance et la vie, qui la rappela, comme il put, au sentiment de la discipline si rudement ébranlé par tant de revers. Grâce à lui, cette armée, malgré les furieux assauts que lui donnait Tennemi, ne put être domptée et infligea jusqu'à la fin à ceux qui la suivaient, mais ne la poursuivaient pas, les pertes les, plus graves. Après les batailles de la Beauce, disait un officier supérieur allemand, la campagne de 1866 n'est qu'un jeu d'enfants [Kinderspiel) *.
Ceux d'entre nous qui suivaient de près les péripéties de la lutte se rappellent encore l'émotîbn qu'excitait dans le pays la résistance de ce général alerte et toujours prêt au combat. La France admirait par quels prodiges d'énergie et de tactique il tenait contre l'effort des masses allemandes. Cette grande voix de l'opinion qui se faisait entendre après chaque désastre, pour condamner Napoléon III après Sedan et pour flétrir Bazaine après Metz, ne prononçait le nom de Chanzy
^ Chjlnzt, Loiret p. 447.
202 lb: eéNÉRAL gbanzy
qu'avec sympathie et gratitude. Chanzy, comme Gambetta récrivait au gouvernement de Paris, était « le véritable homme de guerre révélé par les événements ». L'habile et opiniâtre défense du général en chef de Varmée de la Loire relevait les courages tout autant qu'elle réconforte Picore aujourd'hui le Français qui lit un récit de cette malheureuse époque. A la nouvelle des succès de Coulmiers, de Josnes, de Vendôme, la France frémissait d'espoir et avait foi dans la délivrance.
Cet espoir fut trompé; mais l'héroïsme de Chanzy méritait la reconnaissance du pays, et le pays ne la lui marchanda pas. Chanzy devint député, sénateur, gouvemeur-général de l'Algérie, ambassadeur en Russie, et, lorsqu'une mort soudaine l'eut enlevé à ses concitoyens, la France ne crut pas avoir entièrement acquitté sa dette. Trois statues de Chanzy, élevées par souscription publique, à Nouart où il est né, à Buzancy où s'écoalèrent les loisirs de ses dernières années, au Mans où il livra sa suprême bataille, consacreront le souvenir de sa glorieuse résistance et apprendront aux générations futures comment un Français doit défendre et le sol et Thonneur de la patrie.
La Commune grondait au moment où se signaient les préliminaires de paix ; bientôt elle éclatait, et la guerre civile s'allumait après la guerre étrangère. Chanzy fut indigné de cette « insurrection néfaste qui mettait le comble aux malheurs de la France », et il flétrit à la tribune de FAssemblée, avec l'énergie d'un brûlant patriotisme, cette « révolte insensée et infâme de quelques misérables que la France renie, que la société rejette et que la justice devait atteindre bientôt ». La Commune, disait-il à la réunion du centre gauche, est notre plus grande honte ^.
Il avait vu de près la sédition ; lui aussi avait été le prisonnier, et failli être la victime de la populace ; couvert d'ignobles outrages, trainé en prison
^ Ghanzt, Loire^ p. 445; discours du 19 mai 1871 et du 8 mai 1872.
an miliea de sauTages huées et de cris de mort, il n^écbappa qu'arec peine au destin de Oément Tliomas et de Lecomte. Sans quelques gens de la Commune qui gardaient encore des sentiments français, Chanzy tombait sous les coups dHme touilie stupide et fiirieuse dans Tayenue dltaUe ou la rue de la Santé, pendant qu^ayait lieu, à l'autre bout de Paris, le drame sanglant de la me des Rosiers*.
Depuis quelques jours, la révolte se rendait maltresse de Paris ; déjà les fédérés s*emparaient des gares, désarmaient les soldats isolés, arrêtaient 0t fbuiUaient les Toyageurs. Cbanzy Tenait de Bordeaux et se dirigeait sur Versailles. Le yendredi 18 mars, i cinq benres du soir, le train où il ayait pris place entrait dans la gare du chemin de fer d'Orléans. L*arriyée du général ayait été signalée, on ne sait comment, et des gardes nationaux armés stationnaient sur le quai. Ils enyahirent le wagonsalon que M. Turquet, député de l'Aisne, occupait ayec sa famille, et demandèrent impérieus^nent oit était Chanzy. — Cbanzy n'est pas ici, répond M. Turquet. — « Vous yous trompez; il est là, yous
* Voir pour tout ce chapitre le discours de M. Turquet à rAftemblée nationale, le récit de M. Maxime Du Camp dans les Convulêions de Paris, tome I, pp. 267-255 ; et l'article anonyme (M. Sarrazin ?) du Temps. Quelques détails inédits m'ont été donnés par un ami du général.
ïtÉk COMMUNS 367
êtes son âide4e-camp. » Malgré les d^égations de M. Turquet, les gardes nationaux fouillèrent à coups de crosse et de baïonnette le wagon jusque dans ses coins et recoins* Enfin, convaincus que celui qu'ils cberchaient n'était pas dans le compartiment, ils se retirèrent et pénétrèrent successivement dans tous les wagons ; arrivés au dernier, ils y trouvèrent Chanzy. Le général ne se cachait pas, car il avait la tenue de campagne et portait sur la poitrine la plaque de la Légion d'honneur. c< Au nom de la loi, je vous arrête », dit un garde national. — « A.u nom de quelle loi ? » demanda Chanzy.. — « Au nom du Comité de la garde nationale. » — « Je m'incline devant la force », répondit le général. Il descendit de wagon et les gardes nationaux Tentraînèrent. M. Turquet assistait à la scène ; il s'approcha, se fit connaître et pria Chanzy de lui permettre de l'accompagner. Chanzy refusait d'associer M. Turquet à ses périls ; mais le député de l'Aisne insista : « Acceptez, vous pouvez être en danger de mort, il est bon qu'un représentant de l'Assemblée nationale reste à côté de vous. On n'osera peut-être pas tuer deux représentants à la fois. » Le général ne fit plus aucune objection et se laissa conduire avec M. Turquet à la mairie du ÎIII» arrondissement. La foule s'amassait ; elle prenait Chanzy pour Ducrot et criait : « A mort Ducrot, à mort le traître I »
308 LB GÉNÉRAL GHANZT
Ghanzy et M. Turquet montèrent au premier étage de la mairie ^ Ils y trouvèrent Léo Meillet, le futur membre de la Commune. Ce fut Meillet qui sauva Chanzy et M. Turquet, et ceux-ci le sauvèrent à leur tour, après la répression du mouvement communaliste. Meillet assura ses deux prisonniers qu'il les délivrerait au péril de sa vie. Mais, à cet instant, arrivait Duval, ou, comme on le nommait, le général Duval, ancien blanquiste et ouvrier fondeur, que le Comité central avait nommé délégué militaire à la préfecture de police. « Citoyen général, dit-il à Chanzy, au nom des lois de la guerre, je vous fais mon prisonnier. » — « Je suis à vos ordres », répondit Chanzy. M. Turquet intervint et dit qull ne quitterait pas le général. — « Qu'à cela ne tienne, repartit Duval, je vous fais mon prisonnier ; mais qui êtes- vous? — Je suis M. Turquet, député de F Aisne. — Alors, je ne peux pas vous
*■ < J*ai entendu I a écrit M. Glaretie, le général Chanzy raconter ces souvenirs lugubres ; il le faisait avec un demi>sourire, sans phrases, sans exagérer les dangers courus, et en homme qui, selon le principe de Pibrac, ne redoute ni ne souhaite la mort. La façon dont le général contait qu'étant entouré par la foule, dans une petite salle de la mairie où on l'avait conduit, il était couché en joue toutes les deux minutes par des furieux, cette façon calme était charmante. Il disait qu'un gamin de dix-huit ans, armé d*une baïonnette, cherchait à lui porter des coups. Un des interlocuteurs du général s'écria : < Mais c'était un «célérat^ ce garçon-là. — Pas du tout, fit Chanzy, c'était un imbécile; sa baïonnette n'avait aucun sens. *
arrêter. — Mais je veux être arrêté. — Je vous arrêterai donc, puisque vous le voulez, non comme député, mais comme aide-de-camp du général Chanzy. Vous êtes militaire, car vous portez le ruban de la Légion d'honneur*. — Oui, mais si vous voulez m'arrêter comme militaire, arrêtez-moi comme sergent-major. » Et Tordre d'écrou fut ainsi libellé : « Le citoyen Gourdin, chef de la maison militaire du 9® secteur, écrouera le citoyen général Chanzy et le sergent qui l'accompagne. »
Léo Meillet mena Chanzy et M. Turquet, non pas à la prison du secteur, qui n'avait ni grilles ni murailles, mais dans son propre appartement. Par une singulière coïncidence, il demeurait en face de la chapelle élevée à l'endroit môme où le général Bréa fut assassiné par les insurgés de juin 1848. Meillet installa les deux représentants dans son salon et les fit garder par cinq officiers de la garde nationale. Mais la foule s'était assemblée autour de la maison. Au bout d'un quart d'heure, elle demandait que le général et son aide-de-camp fussent jetés par la fenêtre. Quelques gardes nationaux voulurent même pénétrer dans l'appartement. Meil-
* M. Turquet s'était engagé pendant la guerre dans les éclai* reurs de la Seine ; il fut blessé trois fois, cité à Tordre du jour de Tarmée et décoré de la Légion d^honneur après le combat de la Malmaison.
210 LE eÉHÉBAl. GHAMZT
Irt déclara qu'il rép(Hiâait de la vie des deux députés et ne laisserait pas violer son domicile. Les gardes nationaux se retirèrent, mais bientôt ils revinrent en plus grand nombre. Meillet crut qa^il fallait donner à la foule une l^(ère satisfaction, et à la prière même de Cbanzy, il plaça deux factionnaires près d^une croisée restée ouverte, afin que le peuple pût, de la rue, voir et surveiller ses pri<sonniers.
Mais, un (piart d'heure après, les gardes nationaux tentent, pour la troisième fois, de faire irruption dans le salon. Ils crient ^11 faut conduire Gbanzy en prison, ou, ce qui est plus simple, le co/^^r à la muraille de la chapelle Bréa et le fusiller sur le champ. Meillet, le pistolet au poing, et les officiers de la garde nationale, le sabre à la main, défendaient l'entrée de Tappartement. Mais la partie n'était pas égale ; Chanzy s'interposa. « Ma vie, dit*il à Meillet, peut être sacrifiée ; je l'abandonne au peuple, s'il la veut, pour se calmer ; mais je tiens à sauver la vôtre. »
Meillet se résigna à mener les deux prisonniers à la geôle du 9* secteur et parvint à les y conduire sans trop de difficultés. Ils furent assez doucement traités pendant deux jours, et les gardes nationaux présentaient les armes à Chanzy lorsqu'il passait devant eux. Mais après ces deux jours de tranquil-
LA GQMMOIVB ^44
lité relatives la foule s'amassa de nouyeaa, tumultueuse, menaçante, devant la geôle du secteur. Meillet craignit pour la vie du général et donna Tordre de le transférer à la prison de la Santé; pour mieux le protéger, il fit venir une voiture.
Quant à M. Turquet, il avait été mis en liberté. Il ne voulait pas abandonner Gbanzy. Mais on avait fini par s'assurer qu'il était représentant du peuple, et non pas officier d'ordonnance du général. Léo Meillet conduisit lui-même M. Turquet à la gare Saint-Lazare et l'accompagna jusqu'à Versailles.
Au moment où Gbanzy quittait la prison du 9» secteur pour être transféré à la Santé, arrivaient de nouveaux prisonniers, arrêtés, comme lui, à la gare du chemin de fer d'Orléans. C'étaient le général de Langourian et MM. Ducauzé de Nazelles, capitaine au 5^ lanciers, et Gandin de Yillaine, lieutenant au 15<> de marche. Meillet les fit monter avec Chanzy dans la même voiture. Mais une populace, mélangée d*ouvriers et de fédérés, de femmes et d'enfants, cerne la voiture et détèle le cheval ; les généraux sont jetés à terre et maltraités ; les aides de camp, injuriés, frappés à coup
' L*expre8Sion est de M. Tarqoet.
242 LB GÉNÉRAL GHANZT
de crosse. Léo Meillet se jette au devant de la foule : a II faut le fusiller », criait-on autour de Ghanzy. « Eh bien, dit Meillet, fusillez-le, mais que le premier qui l'ose, s'avance. » La foule s'écarte un instant, et les gardes nationaux profitent de ce répit pour entraîner les officiers dans la rue de la Santé. Mais bientôt cette masse de peuple presse de nouveau les prisonniers et leur escorte; elle pousse des cris de colère et de haine aveugle : « à mort les traîtres et les vendus^ à mort les capitulardsl » En vain, Léo Meillet, son adjoint Combes et le commandant du lOP bataillon, l'ancien corroyeur Sérizier, s'efforcent de prouver à ces énergumènes qu'ils s'attaquent au plus glorieux général de la France. « C'est Chanzy, tant mieux ; à mort Chanzy 1 », et ces frénétiques insultent et frappent lâchement le général, qui demeure impassible sous les outrages et les coups. Lorsque le héros de la Loire parvient à la grille de la prison, nu tête, le visage ensanglanté, les habits déchirés, ses épaulettes et sa croix arrachées, il n'est plus reconnaissable. Il faillit périr avant de passer le seuil. A la porte d'entrée, on se précipite sur lui ; on le terrasse ; il aurait été foulé sous les pieds de ces forcenés, mais le gardien-concierge Villemain le relève rapidement, et tout en parant un coup de crosse, le jette dans l'intérieur de sa loge. « Il faut
pardonner à ces malheureux, disait Chanzy, ils ne savent ce qu'ils font. »
Cependant la multitude force la porte, se répand dans la prison, inonde la cour, le rond^point, le greflfe, les guichets ; mais elle s'arrête devant les surveillants qui se sont groupés, leurs clefs au poing, autour des officiers et leur font un rempart de leur corps. Le directeur de la prison, M. Lefébure, est accouru. Il demande Tordre d'incarcération ; on lui remet quatre papiers ; celui qui concernait Chanzy, était ainsi conçu :
« Ordre au directeur de la prison de Santé de recevoir en dépôt le général Chanzy jusqu'à ce qu'il en soit autrement ordonné. Le directeur répond sur sa tête de la garde de ses prisonniers. — Pour E. Du VAL : Cazol. »
Le directeur eût pu dire que cet ordre était illégal, mais aurait-il sauvé les officiers qu'on venait remettre à sa garde ? Ne valait-il pas mieux obéir pour l'instant à la volonté du plus fort, et dérober au plus tôt les prisonniers aux yeux de la foule ? M. Lefébure fait un signe au brigadier Adam ; les gardiens s'emparent brusquement de Chanzy et de ses compagnons, les poussent vers la porte d'entrée des galeries cellulaires ; immédiatement la porte se referme. Mais vainement Sérizier, sur les instances de M. Lefébure, exhorta les fédérés à s'éloigner.
914 LB OtNÉBAL CHAKZT
Il ne pot les empêcher de mettre^ des sentinéUes
à la porte des cellules.
Cependant, les amis, les parents du général fidsalent d'activés et périlleuses d^narches pour obtenir sa mise en liberté. Le 20 mars, la belle-sœur de Chanzy, M"* Thévenet, accompagnée du capitaine Henry, se rendit à THôtel de Ville où siégeait le comité central et fit une yisite à Bergeret <. Quelques jours après, les deux aides -de-camp du général, MM. de Boisdeffte et Henry essayaient de pénétrer dans la prison de la Santé ; ils fttrent arrêtés par les fédérés du [poste et conduits au secteur. Relâché par Tentremise de Durai, le capitaine Henry alla trouver LuUier, et Tancien lieutenant de vaisseau , devenu pour quelques jours général en chef de la garde nationale, promit de faire tout son possible pour mettre Chanzy en liberté. Mais LuUier était d^à suspect aux hommes de la Commune, et les génér^ix efiwts, les dé^ marches répétées que tentaient J des officiers de l'armée ne pouvaient avoir de succès.'Il fallait faire agir en faveur de Chanzy des personnages d'opi-
* Les détails oomiquvs se mêlent toujours «oz dioses les i^as
ffravfls* Lorsque Bergeret lui-même regut M™" Thévenet et
'lenry, il n'avait d'autre chaussure que des has ; pourtant il
-pS pioli pour s'excuser : il avait tant couru, depuis r«ffam
Wite Montmartre, qui lui avait valu le titre de général^ que
[yiltknt enfiésl
LA COMKXTNB 215
nions très aranoées, que le Comité central yonlaît ménager ou qu'il espérait rallier à la cause de la Commune. Ce furent l'ingénieur civil Aronssohn et le général Camille Cremer, cet ancien capitaine d'étafr-major et aîde-de-camp du général Clinchant, qui s'était édiappé de Metz et avait pris une part importante à la campagne de TEst. Le comité central comptait faire de Cremer le commandant en chef de son armée.
' Cremer et Aronssohn oMinrent un ordre d'élargissement signé de LuUier et le portèrent à M. Lefébure. Mais le directeur de la Santé fit observer que les fédérés du 9» secteur, restés dans la prison, guettaient et voulaient leur proie. Le chef du bataillon déclarait qne ses hommes regardaient Chanzy comme un capitulard et qu'ils fusilleraient le général, dès qu'il serait relâché. Dans leur perplexité, Cremer et M. Aronssohn se résolurent à intercéder le soir môme en faveur de Chanzy auprès du « général » Duval , très connu dans le XII® arrondissement, où il avait été chef de Légion et commandant du secteur. Mais Duval déchira l'ordre signé de LuUier et refusa de mettre Chanzy en liberté. Une autre démarche près de Raoul Rigault eut le même résultat. Nous n'en voulons pas au général, disait le futur procureur de la Commune, nous ne Tavons arrêté que par pré-
246 LB OilfiRAL GHANZT
caution. Il donna pourtant au yieux Charles Beslay la permission de yisiter Chanzy.
Les amis du général tremblaient pour sa vie. Ils redoutaient fort justement les prochaines élections de la Commune et Tayénement â*un gouvernement froidement résolu au terrorisme. M. Lefébure était remplacé à la direction de la Santé par un nommé CauUet, parent de Duval et portier de la maison Cail. Le secteur envoyait quatre délégués à la Santé pour « exercer une surveillance spéciale sur les deux généraux et autres officiers enfermés dans ladite maison». Les fédérés qui gardaient le poste, étaient si peu dociles aux ordres de leur gouvernement, si défiants et tellement hantés par la pensée d*une évasion qu*ils ne laissaient entrer dans la cellule de Chanzy les personnes munies d'une autorisation du Comité central qu'après de longs pourparlers et de très vives discussions. Un des détenus étant mort, ils firent déclouer son cercueil pour constater le décès. Ils craignaient que Chanzy, comme le Valjean des Misérables, ne se fût caché dans la bière, et le corbillard fut suivi jusqu'au cimetière d'Ivry par un peloton de fédérés soupçonneux.
Chanzy montra durant sa captivité son énergie coutumière. Il ne pouvait se promener dans le préau qu'entre deux fédérés qui ne le quittaient pas
d*ane semelle. Il ne communiquait avec le dehors que par le vieux Beslay, quelquefois par le général Cremer et l'avocat Sarrazin. « On lui avait fait, dit ce dernier, l'honneur d'une double cellule. Je le trouvai là assis devant une table et lisant. Au premier moment, sa vue me ât presque oublier la condition dans laquelle il se trouvait. C'était la première fois que je le revoyais depuis la bataille de Vendôme. Mais les portes ouvertes et la présence de deux fédérés qui écoutaient en dehors me rappelèrent bientôt à la réalité. Ce qui me frappa surtout, ce fut le calme, la sérénité absolue du général, après de pareilles épreuves... Il avait sur le visage les traces encore vives des coups qui lui avaient été portés. Il me raconta son arrestation simplement, sans ombre de colère, de fiel ou de dépit,^mais plutôt avec cette netteté et cette précision qui sont propres aux hommes supérieurs, habitués à voir les faits en eux-mêmes, dans leurs causes et dans leur enchaînement, et sachant les dégager des impressions ou des préoccupations personnelles : qualité suprême chez un chef d'armée. On eût dit qu'il racontait un fait de guerre... Ds m'ont pris pour un autre, disait-it, et ne savaient pas ce qu'ils faisaient. Et puis, il y a toujours des honnêtes gens dans ces sortes de cohues, car je me
suis aperçu que ceux qui me serraient de plus près
s'étaîfiiit emparés de mm pour me sauver, ^ reee-- Tftieat eux-^aémea des ooaps qui m*étakBt des* tifiés.»
Enfin, le 2& mars, Cremer obtint da C(Mmté oen* tral un ordre ainsi rédigé : « Le citoyen DuYal mettra immédiatem^t le général Cbanzy en li-f berté ». Duvai, à son tour, signa un «ordre de iMttre iounédiatement le général Ghanzy en li* berté ». A minuit, Cremer, accompagné d'un meo^ bre du Comité cenU*ai, Babick, arrivait à la Santé; iQS fédérés du poste donnaient, et Ton n*eut garde de les réveiller. Le délégué du secteur signa le cer^ tiflcat d'élargissement Cbanzy, ainsi que Langou^ rian et Ducauzé de Nazelles ^ revêtirent des habits bourgeois* et sortirent, sous* ce déguisement, de la prison. Mais les tribulations du générai n'étaient pas terminées. Il devait comparaître, avec Cremer, devant le Comité central. Il monta le grand escalier de THÔtel de Ville où gitaient et gisaient pôle<-mdle des hommes et des femmes toujours pris de vin. Il fut admis dans la salle où siégeait le Comité.. II. assista, non sans dégoût, à Tune des séances de cette singulière assemblée dont les membres ne* parlaient que pour se menacer et s'invectiver les
* Gaudin de Villaine ayait été relaxé dès le 21 marS; sur TinteiOMsiwx de Beslaj,
uns les autres dans le langage le plus cynique. Le Comité central- confirma sa décision. Mais à peine* Chanzy était-il parti que l'assemblée se repentit de' sa clémence et jugea qu^elle aurait mieux fait de garder ce précieux otage. Heureusement, il était trop tard; Babick, qui seul connaissait la retraite du général à Paris, coui*ut lui dire qu'il fallait fuir sur-le-champ. Chanzy partit à pied et arriva à Versailles le matin môme du jour où Paris élisait la Commune.
Ses collègues de l'Assemblée Nationale Taccueillirent avec joie. Dans la séance du 27 mars, l'amiral Jauréguiberry montait à la tribune et prononçait les paroles suivantes :
a Je prie l'Assemblée de me permettre d'être Finterprète de la satisfaction qu'elle éprouve sans aucun doute en apprenant la délivrance du général Chanzy et son retour au milieu de nous (vives marques de satisfaction, applaudissements proloûgés). La joie que celle assemblée vient de témoigner, sera partagée par la France entière (oui, oui 1) et, je dois l'ajouter, par l'Europe tout entière qui, pendant cinq mois, a suivi avec une profonde sympathie et une très grande estime les nobles efforts du brave commandant en chef de l'armée de la Loire (très bien, très bien. Nouveaux et très vifs applaudissements).
M. Daouenet. — Nobles efforts, dans lesquels vous l'avez si bien secondé (c'est vrai, c'est vrai).
220 LB GÉNÉRAL CHAMZT
M. Vast-Vimbux. — Oui, oui, très vrai.
M. LB PBÉsiDBNT Grévt. — Je crois devoir ajouter que l'honorable amiral Tient de se rendre Tinterprète fidèle des sentiments de TÂssemblée. »