‹ Le général Choderlos de Laclos, auteur des Liaisons dangereuses, 1741-1803. D'après des documents inédits. Ouvrage orné d'un portChapitre 20 sur 165 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

. Mérite littéraire. — Laclos est un pur classique. — Valmont et Don Juan. — M^i^ de Merteuil et Tartufe. — M'"^ de Tourvel et les femmes de Racine. — Laclos procède des analystes de salon, des prédicateurs mondains et de Rousseau. — II est le père des modernes romanciers d'analyse.

— Pourquoi il est moins connu que Stendahl. — 2. Portée historique : Dans quelle mesure Laclos a-t-il peint les mœurs de l'Ancien Régime ? — La vanité de salon était la passion maîtresse, — L'amour offrait les succès les plus flatteurs.

— Valmont et Lovelace. — Que la vanité peut être légère et violente. — Qu'elle peut être violente et froide. — Laclos du germe a fait la maladie. — L'épidémie s'est propagée dans la démocratie. — Les Liaisons dangereuses et le Bouge et le Noir. — 3. Moralité. — Sérieux moral du livre. — Valmont plus vrai que Julien Sorel. — Pourquoi l'impression du livre reste troublante. — Laclos passe pour Valmont.

Quel est le mérite littéraire des Liaisons dangereuses; quelle valeur faut-il leur attribuer comme document historique ; enfin que doit-on penser de leur moralité: ce sont ces trois points que je voudrais successivement examiner.

Par ses procédés, par son art, par sa langue, Laclos est un pur classique. L'âme seule l'intéresse et, dans l'âme, les qualités essentielles. Son champ d'observation se limite à la bonne compagnie et il ne la présente qu'amoureuse. Cette étude, qui fut

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ti'ès documentée, ne porte pas un trait de crayon ([ui date, pas un coup de pinceau pittoresque et circonstancié; elle ne contient presqu'aucun détail original et instructif sur la vie journalière de Tépoque. A peine aperçoit-on la silhouette d'un cordonnier parisien qui a de si belles façons, ([ue la petite Volanges, au sortir du couvent, le prend poui" un prétendant et, quand il se met h ses pieds, jette un cri d'émotion joyeuse. Azolan, chasseur de Valmont, déclare qu'il ne saurait quitter son maître poui- |»orter la livrée, « et encore une livrée de robe » ; mais ce fripon d'Azolan, quant au reste, parle un langage de tous les temps. Relisez la scène curieuse où Valmont, suivi à la chasse par un espion de M'"° de Tourvel, imagine d'accomplir une bonne action, qui lui sera rapportée. Tout d'abord, le gentilhomme irrité pense à envoyer un coup de fusil au manant {{ui l'importune.

« Cependant j'arrive au village; je vois de la )) rumeur; je m'avance; j'interroge; on me raconte » le fait. Je fais venir le collecteur ; et, cédant à ma » généreuse compassion, je paie noblement cin- » quante-si\ livres, pour lesquelles on réduisait » cinq personnes à la paille et au désespoir. Après » cet acte si simple, vous n'imaginez pas quel » chceur de bénédictions retentit autour de moi de » h\ part des assistants ! Quelles larmes de i-econ- » naissance coulaient des yeux du vieux chef de » cette famille, et embellissaient cette figure de » patriarche, qu'un moment auparavant l'empreinti' n farouche du désespoir rendait vraiment hideuse ! » J'examinais ce spectacle, lorsqu'un autre paysan, » plus jeune, conduisant par la main une femme et » deux enfants, et s'avançant vers moi à pas préci- » pités, leur dit : «. Tombons tous au pied de cette

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» image de Dieu », et dans le même inslani, j'ai » été entouré de cette l'ajiiille, pi-osteruée à mes » genoux. J'avouerai ma faiblesse; mes yeux se sont » mouillés de larmes, et j'ai senti en moi un mou- )' vement involontaire, mais délicieux. J'ai été étonné » du plaisir qu'on éprouve en faisant le bien; et je » serais tenté de croire que ce que nous appelons les » gens vertueux, n'ont |»as tant de mérite (|u'on se » plait à nous le dire. Quoi ([u'il en soit, j'ai trouvé » juste de j)ayer à ces pauvres gens le plaisir qu'ils » venaient de me faire. J'avais pris dix louis sur » moi ; je les leur ai donnés. Ici ont recommencé » les remerciements, mais ils n'avaient plus ce » même degré de pathétique ; le nécessaire avait )' }>roduit le grand, le xéritable elfet ; le reste n'était » qu'une simple expression de reconnaissance et » d'étonnements pour des dons superflus '. »

Nous sommes à la veille de la Révolution et Laclos a parcouru vingt ans la province française. 11 ne trouve à ce petit tableau qu'un décor conventionnel et neutre, et n'a souci que d'accumuler les traits de caractère et de faire ressortir le cœur sec et l'esprit clairvoyant de son héros. Imaginez le même sujet traité dans un roman contemporain. Bien d'autres, depuis Laclos, ont peint, sous des couleurs généralement sombres, les mœurs des salons. De combien de toilettes, de meubles, de bibelots, de paysages, à la mode du jour ou du lendemain, ne font-ils pas maintenant émerger leurs personnages! Un public j)lus réaliste veut être exactement renseigné sur les habitudes de ce petit monde, que la démocratie n'a pas laissé de bouleverser en le pénétrant. Bien plus que la naissance, c'est l'ar-

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