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gent qui en est à présent « l'armature ». (Jl'est le mélange paradoxal des origines et des intéirts, né do la concurrence universelle, qui fournit à lobser- Yateur mondain ses plus piquantes découvertes. Puis la dangereuse irréligion n'est plus du a bel air » ; l'esprit est anxieux et le cœur inquiet, l ne « sentimentalité » plus bourgeoise a remplacé la « sensibilité » de nos pères, qui leur pesait si peu '. L'amour s'ébattait plus à l'aise en ces temps légers. Protégé pai- les barrières sociales, entretenu par les faveurs du roi, il s'oubliait dans son luxueux enclos et n'avait cure de l'opinion, ni souci du lendemain. Laclos l'attaqua tout nu et c'est pourquoi, sans doute, son audace est encore à égaler.
Son Q'uvre est simple, harmonieuse et impersonnelle. L'action est « chargée de peu de matière » et tout s'explique par le développement des caractères et la réaction des sentiments merveilleusement gradués 11 y a un art extrême dans l'arrangement des parties. Chacune de ses lettres s'anime d'un double intérêt, celui du récit et celui du narrateur. Il excelle dans les récits sobres et lestement contés où tous les mots portent. Sous la plume de M'"'' de Merteuil se glissent des portraits d'un tact infini et d'une précision minutieuse, qui sont dignes de La Bruyère, mais d'un La Bruyère moins grave et plus frémissant, qui a traversé la Régence et le règne de la Dubarry. Voici qui est admirable ! Laclos s'est inspiré de Rousseau ; on verra qu'il en avait l'esprit tout imprégné et Rousseau, si dangereux à imiter, ne l'a pas gâté littérairement. On ne trouve dans
1 . Comparez par exemple aux Liaisons dangereuses, les romans de M. Paul Hcrvieu (V Armature, Peints par eux-mêmes) et ceux de M. Paul Bourget.
les Liaisons dangereuses aucune de ces digressions dont VHéloïse est sans cesse alourdie ; ce sont les sentiments qui accusent et la manière de les présenter. Rousseau s'est mis tout entier dans son livre; ceux qui connaissaient Laclos ont regretté qu'il n'ait p;is mis plus de lui-même dans le sien. Enfin Laclos, a|)r'ès s'être échauffé au verbe enflammé de Rousseau, n'est pas tombé dans la déclamation. Seules, les dernières lettres de M'"'' de Tourvel ont un certain tour oratoire et qui n'est nullement déplacé. C'est que Yalmont et M'"" de Merteuil parlaient la langue des salons et que la fougue et la couleur sont plébéiennes. Entre grands seigneurs, la simplicité est de mise, le bon ton ne permet que l'élégance et la grâce et les traits les plus aiguisés sont aussi les plus polis. Yalmont et 31'"" de Merteuil, en détaillant leurs crimes, ne commettent pas une faute de goût. Laclos écrivait un livre terrible à l'usage des délicats. Dans la préface, il donne comme un de ses mérites la variété des sfA^les. Tilly signale aussi cette variété, mais pour la critiquer comme un manque de noblesse. Elle est povrr nous à peine sensible. Cécile Volanges et Azolan détonent faiblement dans le concert, et un lecteur d'à présent se plaindrait plutôt de l'uniformité du ton. La langue, que nous entendons, martelée de mots j>ropres, enflée tantôt d'abstractions scientifiques et tantôt tachée d'images outrancicres, brisée dans sa structure et ne connaissant ni frein à ses fantaisies, ni bornes à son audace, s'ingénie à solliciter et à retenir notre attention distraite et pénètre en quelque sorte dans notre esprit par tous nos sens. On dirait d'une orchestration savante qui trouble l'idée, la heurte ou l'exagère, tandis que la langue classique, discrète mélodie, détaillait toutes les nuances et sui-
vait les moindres contours. ÎNotre punition est cruelle de ne la goûter aujourd'hui qu'avec effort. Laclos la pratiquait nierveilleuseinent. C'était un incomparable instrument d'analyse morale, qui convenait à sa main souple et à son regard aigu. Des courtisans pénétrants en compagnie de grandes dames au goût exquis en avaient amoureusement aiguisé la lame étroite et effilé la pointe ténue, pour se jouer finement dans les replis du cœur humain. Laclos l'enfonça sans pitié jusqu'aux profondeurs oi^i l'égoïsme devient cruel et le désir lubrique. A côté de ces simples moyens de l'audace classique, nos procédés littéraires semblent puérils. C'est d'un burin léger, mais mordant, que Laclos sut graver cette planche d'anatomie morale. Les passions qu'il décrivait enflammaient, comme des brindilles légères, ses petites phrases élégantes et sèches. C'était un tissu si transparent, qu'il rendait plus effrayante encore leur hideuse nudité : « tel à peu près, écri- )• vait Laclos à M'"'- Riccoboni, au monument élevé » par Pigalle, on ne voit point sans effroi, sous une » draperie moelleuse le squelette de la mort forte- » ment prononcé. »
Quel caractère que Yalmont !
Corrompant sans plaish', amoureux do lui-même,
Et pour s'aimer toujours, voulant toujours qu'on Faimo '.
C'est bien lui, c'est Don Juan dont l'ombre prestigieuse a traversé toutes les littératures. Mais une main audacieuse la dépouillé de son auréole éblouissante et de son royal manteau. C'est Don Juan sans musique. Ce n'est pas Don Juan, c'est le cœur de Don Juan. Encore, le cœur du Don Juan
1. Alfred de Musset. Xainouna, XV. Il applique ces vers à Lovclace.