M'""' Elliott. .Mé/imircs sur lu Révolutiini française
coininnno du Palais-Royal, Marie-Antoinette passait, sons nn roi faible, ponr être la soni'ce de tontes les l'avenrs et M'"'' de Coigny ne Ini pardonnait pas le cordon bien refusé à son père, Biron, le commandement des gardes françaises donné h M. dn Chatelet. Marie-Antoinette avait des préféi*ences ; elle se mêlait à tontes les querelles de société ; nn mépris, une ironie légère snr ses lèvres perçait le cœnr, et le ressentiment dévorait ceux qu'elle n'invitait pas à Trianon. (( Vraiment cette Marie-Antoinette est trop » insolente et vindicative ponr ne pas prendre plai- » sir à la remettre à sa place et à l'ôter de celle du » Roi, qu'elle voudrait usurper », écrivait à Biron M'"'' de Coigny '. Enfin la Reine était coquette et fière ; elle repoussait par le dédain ceux qu'elle attirait par sa grâce. Le dépit des hommes était aussi cruellement acéré contre elle que la jalousie des femmes. Sous un l'oi chaste, bien des courtisans avaient espéré que le règne des amants succéderait à celui des maîtresses. (Juelle perspective pour les ambitions de cour ! Quelle gloire et quel profit pour des roués comme Tilly, Besenval, Biron, Ségnr, que d'inscrire dans leurs bonnes fortunes la Reine de France ! Biron, dont la famille devait à la grande Mademoiselle le duché de Lanzun, fut longtemps la ressource et l'espoir des Choiseul pour une défaillance de la Reine. Talleyrand, qui rêvait d'être un Mazarin, dut se rappeler d'Anne d'Autriche. De combien de calomnies se payèrent l'intérêt et la vanité déçues ! C'est du Palais-Royal surtout, que partii-ent, après l'afiaire du collier, ces pamphlets infâmes qui traitaient la Reine de France de voleuse, d'empoisonneuse, de catin et de pire encore. Ce sont
1. Lclircs de la iiian/iiisc de foigiiy, p. 78, l'"' sept. 1791.
les agents du duc d'Orléans et du comte de Provence, qui les colportaient, et le réquisitoire de Fouquier-Tinville prit naissance sur des lèvres de femmes, qui blêmissaient sous le rouge, et fut férocement détaillé dans des plaisanteries d'hommes après boire. M""' de Genlis, écartée de tout temps par la Cour, se distinguait naturellement dans ce concerta
Par leurs rancunes de courtisans en disgrâce, par leur aAidité de places, d'honneurs et d'argent, les conspirateurs du Palais-Royal sont les véritables descendants de leurs ancêtres, les frondeurs. Ce qu'il y avait de sérieux dans leur opposition dérivait également de la tradition, toute-puissante dans l'ancienne monarchie. Par delà la longue servitude de Versailles, la noblesse française se rappelait encore avec orgueil des luttes aventureuses de la Ligue et de la Fronde. Sa sourde rancune contre la couronne grondait encore dans son engouement pour les philosophes et dans l'appui qu'elle prêtait aux résistances du Parlement. Que la source des faveurs vint à se tarir, que le Roi cessa d'assouvir « la grosse faim de leur avarice », et les nobles redevenaient, comme autrefois, les adversaires déclarés d'un despotisme qui ne leur profitait plus. Le duc d'Orléans, Biron, Liancourt étaient aussi des familiers de Londres ; ils ne voyaient pas sans humiliation les grands seigneurs anglais diriger les atTaires de leurs pays. Ils affichaient avec une sorte d'enthousiasme les usages anglais, détestés du Roi. A défaut d'une chambre des pairs, ils s'essayaient à parler, dit le duc de Levis, « dans les insignifiantes réunions des francs-macons. »
1. Staël, Corr. dlplAO nov. 1790. « On dit, pour sûr, que M"'° de la » Motte doit demander la révision de son procès et qu'elle voit sou- » vent M""" de Sillery, qui est g-ouvernante des enfants d'Orléans. Il » se machine des choses d'une noirceur terrible contre la Reine. »
L'exemple du parlementarisme anglais les enhardissait, comme la Réyoliition de 1648 avait enhardi les frondeurs. Une forte réaction aristocratique marqua les dix dernières années, qui précédèrent la Révolution. Ce furent les Parlements qui réclamèrent les Etats généraux. L'anarchie privilégiée préludait à l'anarchie populaire, qui ne fut pas « spontanée ». C'est pour faire échec aux deux premiers ordres, que la Reine elle-même conseilla la double représentation du Tiers. Quand ce Tiers, qui semblait sommeiller, réclama tout à coup le vote par tète, c'est à l'autorité, royale que s'en prit la noblesse. Comme sous la Fronde, les princes menacèrent de donner le signal du refus de l'impôt. 11 faudrait raconter ainsi, comme une nouvelle Fronde, l'histoire des émigrés, allant chercher à Turin, à Vienne, à Beilin, comme autrefois les frondeurs à Madi'id, un appui tout autant contre l'autorité royale que contre le parti populaire, redoutés de Louis XYl, même au>. heures les plus désespérées, insoucieux et méprisants des personnes royales et préoccupés uniquement de restaurer, les armes à la main, leui's privilèges abolis. L'appel aux passions démagogiques était, comme l'alliance avec l'étranger, la l'essource ordinaire des frondeurs. Ce fut celle que choisit le Palais-Royal. 11 semble placé à l'avant-garde de la Révolution, mais n'a pas plus que les émigrés l'idée de la démocratie, qui doit en sortir. Les amis du duc d'Orléans lisent bien moins les écrits des philosophes, que les Mémoires de Retz. Comme les Importants, (( ils dé- » bitent des maximes d'état. » Comme Condé et les petits-maîtres, ils se moquent bien du peuple et des (( robins ». Ils n'ont aucun goût pour l'égalité ; leur seul but est de s'attribuer les profits du Gouvernement et de s'affranchir de la tutelle royale. Ne
fioyez pas, disait, on 1787, le duc d'Orléans à Brissot, « quo si j'ai fait cette IcTée de boucliers contre » le roi, ce fut pour servir un peuple que je mé- » prise et un corps dont je ne fais aucun cas, mais » j'étais indigné qu'un homme me traitât avec cette » insolence ». C'est d'un air tout féodal qu'un soir, au Palais-Royal, cette jolie folle d'Aimée de Coigny répondait, devant (jrimm, à M™® de Laval : « Quelque » respectque jaie pour le Roi, je ne crois |>as lui devoir » ce que je suis. Je sais que les nobles ont fait quel- » quefois des souverains... Mais bien que vous ayiez » autant d'esprit que de naissance, je vous défie, Ma- » dame, de nous dire le roi qui nous a fait nobles. » Cependant les nouveaux frondeurs sont inférieurs aux anciens. Les grands seigneurs du temps de Mazarin, malgré leur vénalité, leurs variations, leurs desseins inconsistants, avaient du moins une belle allure française et guerrière. Ils ne craignaient pas de tirer l'épée, de se faire peuple pour parler au peuple et de promener à travers la France l'étendard de la révolte. Les Chevreuse et les Longueville, la grande 3Iademoiselle ne laisonnaient guère de théorie, mais elles ne manquaient ni de courage, ni d'intelligence piatique des affaires. Les frondeurs de 1780 ne sont que des héros de boudoirs. Ils regarderont, par leurs fenêtres, Paris « tomber en frénésie » et ne sauront pas olï'rir leur jioitiine aux balles, pour se rendre <( maîtres du ])avé ». Des souvenirs de la Fronde, ils nont letenu que la galanterie. Passés maîtres en perfidies amoureuses, ils se promettent beaucoup de perfidies politiques. La politique des Liaisons da/igerei/ses leur paraît le dernier mot de lart de conspirer. Habitués aux intrigues tortueuses de la Cour, ils ne |)euvent s'évader de leurs habitudes bizantines. Leur opti-
15i LE GÉNÉRAL CHODERLOS DE LACLOS
misme est dailleuis incurable. Dans un salon tiède et bien clos, on prend le goût de Touragan. Pour des imaginations blasées, c'est un piquant régal. Les femmes en rêvent. (( Assises à leur toilette, » plongées dans la mollesse de leurs boudoirs, » elles disent: c'est une jolie chose qu'une révolu- » tion ; faisons une révolution ^ ». Avec un si bon peuple, un si bon roi, tout marchera à souhait.
Tilly entrant au Palais-Royal, croise Heymann et Laclos dans Fantichambre. Dans le cabinet du duc, il voit la cheminée chargée de pamphlets, de t'r/A7>/'5, de mémoires « où chaque rèveui' avait déposé son » utopie. » Le prince lui annonce la fin prochaine de la tyrannie royale. Plus de lettres de cachet, plus de bastilles. Parbleu, s'écrie-t-il, « on pourra » bientôt aller en Angleterre et partout ailleurs, sans » en demander la permission et sans craindre un » refus ». Le vicomte de Noailles lui confie à l'oreille : <( INous suivrons nos cahiers, nous irons un peu » plus loin ; le Roi le veut bien, il nous secondera » et, s'il faut finir par se battre, c'est très bon pour » la santé, on se battra-. » Mais ou ne se battra pas. Au reste de quoi aurait-on peur? « On ne croyait » pas au\ troubles sanglants, le fanatisme religieux » ayant disparu... La guerre se ferait avec plus » d'urbanité que jamais-^ ». Sénac de Meilhan, si fin, si clairvoyant, déclarait gravement que le siècle « se mourait d'ennui » et que le trône était assis « sur des bases inébranlables». Chez M'"" de Genlis, le duc d'Orléans pariait cent louis à Riron qu'on n'abolirait seulement pas les lettres de cachet et