CHAPITRE V
Corps d'observation de la Gironde. — Causes de l'expédition. — L'escadre de Cadix. — Arrivée a Saint- Domingue. — Belle conduite de l'évêque français Mauviel. — Le chef mulâtre Clerveaux se soumet a Claparède. — L'adjudant-général a la tête du département du Cibao. — Appelé auprès du général en
CHEF et nommé commandant DU CaP ET DE SON ARRON- DISSEMENT. — Claparède promu général de brigade. — Terribles ravages de la fièvre jaune. — Dispositions
PRISES contre le MAL DANS LA CAPITALE DELA COLONIE. —
Organisation d'une garde nationale. — Nouvelle RÉVOLTE. — Opérations autour du Cap. — Le général
EST autorisé a rentrer EN FrANCE.
La cessation des hostilités du côté de TAllemagne avait donc rendu la liberté à Claparède. De retour à Paris, grâce à Finfluence du deuxième consul, il ne resta pas longtemps sans emploi. D'une part, la paix avec les grandes puissances de TEurope semblait être bien assurée et menaçait de se
prolonger indéfiniment, de Tautre, les officiers de Tarmée du Rhin commençaient à devenir suspects. Pour ceux qui ne voulaient pas se voir impliqués dans des intrigues, il importait de ne pas rester dans Tinaclion au sein de la Capitale. Notre adjudant-commandant le comprit. Présenté par Ganibacérès au consul Bonaparte, son premier soin, dans Tintérét d'ailleurs de son avancement, fut de demander une nouvelle destination (1).
Le Gouvernement consulaire venait de constituer à Bordeaux un rassemblement de 20.000 hommes connu sous le nom de Corps d'observation de la Gironde. Ces troupes, confiées d'abord au général Gouvion-Saint- Cyr, puis au général Leclerc, devaient, avec un corps espagnol, marcher contre le Portugal, qui refusait obstinément de fermer ses ports aux Anglais.
Le 21 prairial (9 mai 1801), Claparède recevait l'ordre (2) de se rendre à Bayonne où se trouvait le quartier général.
(1) Lettre de Cambacérès au général Berthier, ministre de la guerre. — Archives administratives, 18 prairial an IX.
(2) Lettre du ministre de la guerre à Tadjudantcommandant Claparède, 21 prairial an IX. — Voir p. j.
THV
f:xpédition de saint-domingue 77
La première fois^ la marche rapide et isolée de nos alliés, imprudemment conduits par le Prince de la Paix, compromit le plan du Premier Consul et nous arrêta au moment où nous venions de franchir les Pyrénées. Plus tard, quand on reprit le mouvement en avant, les négociations entamées par notre ambassadeur extraordinaire à Madrid, arrêtèrent la marche de nos soldats à quelques journées de la frontière portugaise. Mais Tarmée française se dispersa dans les places espagnoles en attendant des instructions nouvelles. Glaparède suivit Tétat-major à Valladolid où nous le retrouverons plus tard bien des fois.
Pendant ce temps, Bonaparte méditait de reconquérir l'île de Saint-Domingue, joyau magnifique dont la perte devait nous être très sensible. Nous avions des droits imprescriptibles sur cette colonie. Les Caraïbes, race autochtone, avaient bientôt disparu par le fait de la cruauté des conquérants espagnols. Au commencement du IS** siècle, des flibustiers français, chassés de Saint-Christophe, étaient venus chercher asile sur le territoire haïtien. Unis aux boucaniers de Tile de la Tortue, ils occupèrent au nom de la France la partie occidentale d'Haïti, conquête qui fut consacrée
définitivement parle traité deRyswick (1697). Les deux autres tiers de Tîle, comprenant la partie espagnole, venaient de nous être cédés par le traité de Baie en 1795 et c'est à peine si nous en avions pris possession. Mais à l'époque qui nous occupe, les noirs, à l'exemple des Etats-Unis d'Amérique, voulaient reprendre leur indépendance et secouer le joug de la métropole. L'un d'entre eux, Toussaint Louverture, l'âme de l'insurrection, avait profité de son ascendant sur ses congénères pour s'emparer de tout le territoire et se proclamer président à vie. De plus, la voieétait ouverte à tous les débordements, par suite d'un affranchissement prématuré. Il fallait au plus tôt faire rentrer ces rebelles dans le devoir. De là la nécessité d'une expédition.
Dès les premiers jours de l'an X, nos ports de TAtlantiqûe et de la Manche préparaient des navires destinés au transport des troupes. Le corps expéditionnaire devait comprendre 20,000 hommes sous les ordres du général Leclerc.^ Plusieurs détachements du Corps d'observation de la Gi>o/2rfe allaient s'embarquer à Cadix. Claparède. désigné (12 août 1801), pour faire partie de l'étatmajor de Tarmée comme adjudant-comman-
EXPÉDITION DE SAIKa>DOMINGUE 79
•dant«(l), avait été compris des premiers dans les cadres de rexpéditioai (14 vendémiaire, 6 octobre), il se trouvait dans la VieiUe-Castille, lorsque lui parvint la désignation officielle •de son port d'embarqueaneaai (2). Disposant de quelques jours avant le départ, il alla régler à Montpellier des affaires de femille, salua en passant le clocher du pays natal et le 25 frimaire (16 décembre), il arrivait à Saiat-Sever, où lui avait donné rendez-vous le général Lamarque. Ils partirent ensemble, traversèrent toute l'Espagne à franc étrier et avant la fin du mois ils abojxlaient dans la petite Ile de Léon. C'est là que se réunissaient tes troupes destinées à se rendi'e à Saint- Domingue.
L'escadre de Cadix^ aux ordres du contreacniral Linois, oofioprenait trois vaisseaux de 74 caftons : ïlntrépJde, le Desaix et ie Saint- {jéran, plus «deux frégates : le Muiron et la Libre (3). Elle prit à soa bord : le 1*' bataillon de la Légion ^expéditiooaaire» iO& àommes
(1) Archives NationaieB, plaquette 222. — A. F IV.
ÇS) lietttre du Tnimiflire de la gnerre à Cl^parède, iui ordonnant de se rendre à Cadix (6 brumaire. 28 octobre). — Arch. admin. — Voir p. j.
(3) Archives de la Marine.
du 19^ chasseurs à cheval, un bataillon des chasseurs francs allemands, les 8* et 15* compagnies du 1*' bataillon d*artillerie à pied, en tout environ 1,800 hommes. Le général Devaux les commandait, Claparède était soù adjudant-général. Tous les deux prirent place sur V Intrépide (1).
A plusieurs reprises, des vents contraires empêchèrent l'escadre d'appareiller. Enfin, le 29 nivôse au soir (18 janvier 1802), elle gagna le large, et, quand le jour parut, elle courait à pleines voiles vers les Antilles. Les venls propices favorisèrent constamment sa marche.
Le 15 février, moins d'un mois après son départ, elle mouillait dans les eaux du Gap, où se trouvait une partie de la flotte qui avait amené le capitaine-général.
A peine sur le territoire haïtien, les Français remportaient de toutes parts des succès éclatants. Le Gap, Fort- Dauphin, le Port-au- Prince, la Marmelade, la Ravine-aux-Gouleuvres tombaient en notre pouvoir; mais, comme on Ta si bien dit : <t Vainqueurs partout, nous ne possédions rien au delà de la portée de nos fusils ; cette guerre interminable de ruses et
(1) Archives de la Marine.
d'embuscades déroutait nos généraux et nos soldats accoutumés à soutenir des combats plus héroïques. » (1)
Il n'entre pas dans notre plan de raconter toutes les péripéties de cette guerre désastreuse. Disons simplement que, après avoir déposé les hommes à terre, Toscadre du contreamiral Linois raUia celle de Villaret-Joyeuse qui mouillait non loin du Cap Français, en face de la pointe d'Icaque. Dans le cours de cette manœuvre, deux de ses vaisseaux vinrent s'échouer sur les récifs de corail qui bordent Kpasse et furent entièrement détruits.
L'adjudant-commandant Claparède, dirigé sur Fort-Dauphin, fut appelé peu de temps après à remplir une mission délicate. Les circonstances qui se rapportent à ce fait méritent d'être racontées.
Pendant que l'armée expéditionnaire travaillait à reconquérir la partie française de Saint-Domingue, l'évêque de Santo-Domingo parvenait à nous faire céder sans coup férir la partie espagnole, où Toussaint aurait pu trouver une retraite sûre et des ressources considérables en tous genres.
(1) Moreau de Jonnès.
82 LE GÉNÉRAL CLAPARKDE
Cet évêque, du nom de Mâuviel, Français d'origine, avait tout ce qu'il fallait pour séduire et pour plaire, dit le général Pamphile Lacroix. Il se présente devant Glerveaux qui commande dans les montagnes du Cibao, lui fait une peinture touchante des désastres de la colonie, des horreurs de la guerre civile, de la conduite repréhensible de Toussaint, surtout de ses ordres barbares ; il l'engage enfin à se soumettre. Le général mulâtre, fortement ébranlé par les paroles du prélat, demande à celui-ci de vouloir bien gagner un poste de la partie française, afin de s'informer en son nom à quelles conditions on pourrait se rendre.
Getteproposition est aussitôt acceptée. Mauviel se transporte en toute hâte à Fort-Dauphin. Le contre-amiral Magon, qui commande dansce poste, reçoit d'abord très froidement le négociateur ; il ne veut pas croire à la sincérité de Olerveaux. Mais devant les instances réitérées de l'évêque, il se laisse fléchir tout en prenant ses mesures pour parer à l'éventualité d'une trahison. Une colonne française, sous les ordres de Glaparède, doit suivre l'évêque, à travers les sentiers impraticables de l'île, jusqu'à Santiago, résidence actuelle du commandant du Cibao. A son retour, Mauviel rend
EXFOtaTION DE JSJUKIMDOMSNGÙ^B 83
compte du résultat de sa oitseion et fait connaître au chef rebelle les conditions qui lui sont imposées : Glerveafux conservera son grade, mais il devra quitter le Cibao pour aller au Cap, où il fecevra des ordres du capitaime-général. Ces conditions, pourtant très honorables, ne isouriaient pas trop au lieutenant de Toussaint. Toutefois en apprenant rarrivée de la colonne française, il revient à de meilleurs sentiments. Il ouvre les portes de Santiago et feiit sa soumission entre les mains de Glaparède. Celui-ci prend possession de la ville, ordonne à Clerveauxde rassembler ses noirs qu'il doit emmener avec lui au Gap et, de crainte qu'il ne change de résolution en route, il le fait accompagner par une escorte de soldats français jusqu'auprès du général Leclerc (1).
Après «ce brillant résultat, on ne saurait trop admirer le bel exemple de patriotisme donné par cet évéque ; on ne saurait assez hautement apprécier l'œuvre immense accomplie par lui, grâce simplement à l'ascendant moral qu'il avait su acquérir sur les hommes
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(1) Peu de jorars après, gr&cse à l'influence du môme évèqne, P«ul Louverbore, qui coromande à Santo-DoxnîDgo, se soumet au général Kefrvorseau.
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de différentes couleurs placés sous sa juridiction (1).
Glaparède détacha des postes vers les points les plus menacés ou les plus douteux ; il s'établit lui même à Santiago où la présence deTévêque Mauviel rendit sa tâche plus facile. Du reste le foyer de l'insurrection tendait à se circonscrire de plus en plus dans la partie française . C'est là qu'opéraient les principaux chefs : Toussamt, Christophe, Dessalines et encore leur soumission était-elle imminente.
Un calme relatif régna bientôt sur toute l'étendue d'Haïti : la prospérité sembla renaître de toutes parts.
Claparède administrait avec beaucoup de prudence et de sagesse le département du Cibao ; il commandait sur un territoire d'une population peudense, il est vrai, mais formant à peu près le tiers de l'île. Le 10 juin, il fut
(1) Au sujet de la reddition de Santiago à Claparède, voir: Victoires et Conquêtes, t. VII, p. 516; Précis des Ei^énements Militaires, par M. Dumas, t. VIII, p. 221; et au sujet de la mission de Tévéque Mauviel et de son résultat, voir l'ouvrage de M. Matinée, vice-président de la société d^archéologie de la Manche, ouvrage intitulé : Anecdotes de la révolution de Saint-Domingue racontées par Guillaume Mauviel,
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appelé auprès du général en chef (1). En arrivant, il prit le commandement de la place du Cap et de son arrondissement. Promu général de brigade quelques jours après (17 thermidor, 5 août 1802), à cause de ses services distingués (2), il comptait à peine sept années de service effectif et trente-deux ans d'âge. La tâche qui lui est confiée pour le moment n'est pas très ardue, mais les difficultés qui vont surgir révéleront en Glaparède des qualités vraiment remarquables.
Jusqu'ici Haïti, la reine des Antilles, ne s'était montrée aux regards français que revêtue de tous ses charmes : nature luxuriante, atmosphère parfumée, ciel toujours serein. Mais sur toutes ces séductions et toutes ces splendeurs planait un fantôme terrible, épouvantable : la fièvre jaune. Des le mois d'avril ses premiers symptômes se manifestaient. Avec les chaleurs de la canicule, ses victimes allaient devenir incalculables. La iicience, tout en constatant les ravages effroya-
(1) Ordre du sous-chef d'état-major Daoust, daté du 21 prairial an X. Arch. admio. — Claparède avait pour successeur à Santiago le général Pamphile Lacroix. — Voir p. j .
(2) Ce sont les termes du décret.
86 LE GÉNÉRAL CLAPARÈOE
l)les de ce mai, ne pouvait rien pour le conjurer. La mort fauchait nos valeureux soldats avec une rapidité foudroyante. Les uns étaient terrassés en quelques heures, les autres en un Jour ; rarement la maladie se prolongeait au delà. Parmi ceux qui étaient atteints, tien peu échappaient au trépas.
La fièvre jaune devint plus meurtrière au Gap où un incendie récent n'avait laissé debout que quelques maisons dans lesquelles on devait s'entasser. Le fléau dévastateur prit* des proportions telles qu'on dut renoncer pour les morts aux cérémonies solennelles des funérailles. Afin d'éviter de voir Tépidémie se propager encore par la contagion et pour ne pas dévoiler le trop grand nombre de décès, le général commandant la place avait dû prendre des mesures très sévères . Les cadavres, déposés la nuit sur le seuil des demeure», chargés sur des tombereaux qui circulaient dans les rues, étaient ensuite emportés dans un lieu éloigné.
Malgré ces procédés sommaires, il était encore bien difficile de tenir tête à l'épidémie, a Un grand nombre de généraux illustrés par leurs exploits, des milliers de braves que le fer et le feu de l'ennemi n'avaient pu atteindre,
tombèrent victimes de ce fléau du Nouveau- Monde (1). »
Le général Claparède, sans cesse au milieu des mourants, échappa comme par miracle aux atteintes du mal, grâce à sa constitution robuste, grâce aussi à ses fortes qualités morales. Il se multipliait pour faire donner tous les soins désirables aux pauvres victimes, pour réconforter ceux qui se laissaient aller au découragement.
Malgré tout, vers le milieu de septembre, les vides causés par la mort dans les rangs de nos soldats étaient immenses . Les bataillons comptaient à peine le tiers de leur effectif. Les secours demandés avec instance à la métropole n'arrivaient pas. Afin de combler ces vides, le capitaine-général Leclerc chargea Claparède d'organiser au Gap avec tous les hommes valides une garde nationale. En quelques jours le jeune brigadier s'était acquitté de sa tâche. Après avoir pris l'avis du conseil des notables, il dressait la liste des officiers destinés à ces troupes novices, les faisait bonfîrmer dans leur grade par le général
(1) M. Dumas : Précis des Ev)ènements militaires^ t. Vm, p. 232.
en chef et bientôt nous allons les voir se battre, sinon avec autant d'adresse, du moins avec autant de vaillance que nos vieux soldats survivants .
Il était urgent en effet de trouver de nouveaux défenseurs, car, depuis les désastres causés par répidémie, un nouveau danger paraissait à l'horizon . A la vue de notre faiblesse numérique, le parti des insurgés menaçait de relever la tête. Dessalines, Christophe, Maurepas, depuis le départ de Toussaint pour la France, se défiaient Tun de l'autre, et, comme récrivait le capitaine-général au Premier Consul, ils n'attendaient qu'une circonstance pour trahir. Déjà le général nègre Charles Belair, commandant à la Petite-Rivière et aux Verrettes, dirigeait l'insurrection qui venait d'éclater dans l'Artibonite. Il avait fait assassiner chez lui son secrétaire, et sa femme, véritable monstre de cruauté, contribuait aux actes de barbarie commis tous les jours sur nos malheureux soldats, sur les amis et les défenseurs du Gouvernement français. Conduit au Cap, Belair y fut jugé par une commission militaire, présidée par le général de division Dugua, assisté des généraux Clerveaux, Dubarquier, Glaparède et Abbé (13 vende-
miaire an XI, 5 octobre 1802) ; il fut condamné à être fusillé et sa femme Sanitte à être décapitée (1).
Malgré ces exécutions, les révoltés se faisaient de jour en jour plus nombreux . Lorsque le général Leclerc expira, frappé lui-même au moment où le terrible fléau semblait s'apaiser, les troupes rebelles environnaient le chef-lieu de la colonie. Le découragement régnait de toutes parts. Les généraux présents au Cap, en annonçant aux habitants de Saint- Domingue et à Tarmée la mort de leur chef, cherchèrent à relever les courages abattus.
Ils disaient dans leur proclamation :
a Le général Rochambeau, qui succède au général Leclerc, rem])lira des obligations sacrées. En attendant son arrivée, les généraux Clausel, Boyer, Glaparède, Dhénin, couvrent deleurpersonnela capitale de Saint-Domingue; ils restent en présence de Tennemi et le contreamiral Latouche est prêt à les foudroyer .
(1) Galette officielle de Saint-Dominguej journal de la Colonie, fondé par le général Leclerc (Bibliothèque Nationale). — Nous le disons une fois pour toutes : toutes les fois que nous citons ce journal sans indiquer de datés, c^est que le fait dont il s'agit se trouve dans le numéro du lendemain ou du surlendemain de la date indiquée dans notre récit.
^ LE GÉNÉRAL CLAPARfiDE
« Les forces de lerre se réanissent, se -conceiitrent ; le courage de Tannée va s'ouvrir un champ nouveau ; les gardes aatioaales redoublent d' ardeur. •. et il ne restera aucun espoir à Taudace des brigands qui ont osé s'avancer jusqu'aux premières lignes du chef-lieu de la colonie et de ses places principales (1). »
La révolte succédait donc à la fièvre jaune.
Au milieu de cette infortune, dans l'abandon où l'on se trouvait si loin de la mère-patrie, il fallait des âmes bien trempées pour conserver encore intactes les vertus guerrières.
Le nouveau capitaine-général avait fractionné rîle en quatre commandements :
4'* division du Sud: général Brunet.
2° division de droite du Nord : général Clausel.
S"" division de gauche du Nord : général Ouantin.
4* division de TEst : général de brigade Kerverseau (2).
Le général Clausel avait comme brigadiers les généraux Dhénin, Dubarquier, Claparède.
Celui-ci, remplacé depuis le 10 frimaire (!•'
(1) et (2) Galette officielle de Saint-Domingue,
décembre 1802), par radjudant-commandant Sabès dans le commandement de la place du Cap, était chargé maintenant du service des avant-postes. C'est dans ce service pénible qu'il allait se distinguer pendant les derniers mois de son séjour dans la colonie. Il avait pour le seconder l'adjudant-commandant Maillard, mais il fallait prendre le commandement de la brigade des avant-postes toutes les vingtquatre heures, et ce n'était pas une sinécure, vu la proximité des troupes rebelles et leurs agissements continuels sur la capitale de File.
Glerveaux, que nous venons de voir figurer dans la commission chargée déjuger Bélair, avait levé un des premiers le masque ; Christophe et Dessdlines ne tardèrent pas à suivre son exemple. Ils se présentèrent à Timproviste devant le Gap, couvrant les mornes qui dominent la ville. Rochambeau les força à évacuer ces positions, mais ils n'attendaient qu'une occasion favorable pour reparaître.
Dans la nuit du 15 au 16 pluviôse (4 au 5 février 1803), les insurgés tentent de s'emparer par surprise du chef-lieu de la colonie.
Repoussés vigoureusement, leur insuccès ne les rend pas plus circonspects. Ils reviennent
92 LE GÉNÉRAL CLAPARÈDK
à la charge dans la journée du 16. Mais cette fois leur attaque est éventée ; le général Clausel prévient son adversaire, qui se trouve par le fait même complètement dérouté.
Laissons ici la parole au capitaine-général Rochambeau qui, dans le compte rendu de cette affaire, écrivait :
(c Le général de brigade Glaparède, à la tète de 800 hommes d'infanterie, fut chargé de tomber sur les rebelles au point du jour»
tandis que le général Clausel lui-même, avec les dragons du Gap et la garde à cheval du général en chef, éclairait la grande route et les savanes environnantes. Cette tentative eut un succès complet. Malgré la forte résistance des noirs, le général Glaparède, par ses bonnes dispositions et la vigueur de son attaque, les débusqua de Vaudreuil, où ils s'étaient retranchés et la cavalerie, qui les chargea à plusieurs reprises dans leur déroute, en fit un grand carnage. Les troupes qui combattirent sous le général Glaparède, formées de détachements de la 7' légère, de la 20' et de laSy de ligne, et de la garde nationale extérieure, se conduisirent vaillamment. . . L'ennemi perdit dans cette affaire 200 hommes, dont 2 chefs de bataillon ; le nombre de nos morts
et de nos blessés ne s'éleva pas à 80, y compris ceux des autres troupes » (i).
Quinze jours plus tard, le 30 pluviôse (19 février), les brigands (2), au nombre de 1800, attaquent subitement l'hôpital de la Providence et le fort Bélair. L'hôpital est incendié, les convalescents et les malades attaqués et égorgés sans pitié. Les cris des victimes ne tardent pas à être entendus par les troupes du général Glausel, qui, fondant sur l'ennemi, le repoussent de piton en piton et l'acculent dans le fort Bélair. Une colonne, qui descendait par l'habitation Narcisse vers la grande route, est aperçue par le général Glaparède ; celui-ci lui oppose 50 hommes et la disperse. Les postes Bourgeois, Jeanlot et la Hogue, où était la T de ligne, successivement attaqués, se défendent avec vigueur. La lutte se poursuit ensuite au Haut-du-Gap. Là, on ne possède qu'un obusier, mais son feu, savamment dirigé, prépare une charge exécutée simultanément par le général Glaparède et le chef de brigade Netherwood (3). Leurs troupes met-
(1) Gazette officielle de Saint-Domingue,
(2) C'est aÎDsi qu'on dénommait les révoltés.
(3) Jeune Suédois tué quelques jours après, au Petit- Goave, dans des circonstances tragiques.
tent en déroute la colonne adverse, qui se tient en observation sur la hauteur.
Bientôt l'avantage nous reste sur tous les points. De toutes parts on voit l'ennemi se précipiter en désordre ; harcelé, bousculé la baïonnette dans les reins, jusque sur la cime des mornes, on ne lui donne pas le temps de se reconnaître. Ses morts jonchent le terrain du combat (1) .
Dans cette affaire, le général Clausel évahiait la perte des brigands à plus de 500 hommes, la nôtre à 40, y compris les assassinés. Nous avions eu une trentaine de blessés.
Ces divers succès arrêtèrent pendant quelques jours le mouvement des insurgés. Un calme momentané permit à nos pauvres soldats de goûter, sinon une quiétude complète, du moins un semblant de repos.
Pendant ce temps, Rochambeau, recherchant un coin de terre moins malsain, transporta son quartier-général à Port-au-Prince.
Plein de prévention contre les mulâtres, il ne sut pas assez les ménager : il n'eut aucun
(1) Voir au sujet de Taffaire du 30 pluviôse, la Gazette officielle de Saint-Domingue. — Bibliothèque Nationale.
égard pour cette caste nombreuse, qui avait rendu sous Leclerc des services signalés.
Ces hommes devinrent nos pires ennemis, au lieu d'être nos auxiliaires ; et cela au moment même où nous aurions en le plus besoin de leur secours. Partout où la faiblesse de nos effectifs se faisait sentir (1), ils se joignaient aux noirs pour nous causer des surprises sanglantes.
L'insurrection, commencée au sud, ne tarda pas à gagner le nord. Ici, le chef-lieu de la colonie servit de point de mire aux rebelles ; ils voulaient à toute force s'en emparer; mais il devaient encore échouer cette fois dans leurs ténébreuses attaques.
Des bandes, conduites par un noir du nom de Romain, s'étaient répandues en grand nombre dans la plaine du Gap et avaient pris des positions avantageuses sur les mornes Pelé etLecurieux. Le général de division Clausel
(1) Voilà un an que nos troupes étaient dans Ja colonie. La première expédition sortie des ports de Brest, Toulon, Cadix, Flessingue, etc., comprenait 21.000 hommes. Reçus depuis : 9.400. Total : 30.400. — Au bout de neuf mois, l'armée avait perdu : tués, 4.000, morts aux hôpitaux, 16.000. Total : 20.000. Sur les 10.000 qui restaient quand Rochambeau prit le commandement, il y avait de 6 à 7.000 malades.
projeta contre elles une sortie, afin d'en purge la plaine et de les rejeter dans leurs repaires. En conséquence les généraux Noailles et Claparède recevaient Tordre de se mettre en marche le 4 thermidor (22 juillet), au point du jour, à la tête de leur brigade et de se diriger vers Fennemi, le premier par la route de la Petite- Anse, le second par celle du Haut-du- Cap. Le général Clausel, qui devait s'avancer lui-même, au centre avec la réserve, avait su mettre à profit, en cette circonstance, l'inimitié des Congos (1) avec les noirs créoles. Les Congés, sous la conduite de deux chefs habiles, GagnetetLetellier, s'étaient rangés sur des emplacements choisis, en arrière des positions occupées par les rebelles .
Ces dispositions eurent le succès qu'on en attendait. Des détachements des deux brigades enlevèrent de vive force les deux premières positions ennemies de droite et de gauche. Les généraux Claparède et Noailles firent preuve dans celte affaire d'une activité et d'une précision d'exécution dignes de tous les éloges (ce sont les termes mêmes du
(1) Sous cette dénomination on entendait tous les noirs nés en Afrique.
compte rendu) . Les brigands se voyant cernés de toutes parts et harcelés par Fartillerie ne songèrent qu'à la retraite. Ils se retirèrent en désordre vers le Dandon, sur le chemin de la Tannerie, en traversant les embuscades des Gongos qui leur tuèrent beaucoup de monde (1).
La retraite précipitée des rebelles dégagea la ville du Cap, mais leurs amis occupaienl encore des positions sérieuses au Mornes- Rouge et dans la plaine de TAccul d'où ils nous menaçaient continuellement. Le général Clausel résolut de faire une nouvelle sortie contre eux le 17 thermidor. Ils nous opposèrent ce jour-là une résistance opiniâtre, à cause sans doute des secours importants qu'ils avaient reçus, et ils montrèrent une jactance à laquelle nous n'étions point habitués de leur part. La victoire n'étant pas complète, on revint à la charge le lendemain. En quelques heures les brigands éprouvèrent des pertes considérables. Beaucoup d'entre eux restèrent sur le champ de bataille ; on fit de nombreux prisonniers et l'on prit encore une pièce de
(1) Gaj3:ette officielle de Saint-Domingue. 8 thermidor^ 26 juiUdt IS03.
canon et plus de cent fusils qu'on reconnut être de fabrication anglaise.
Cette affaire fut la dernière à laquelle Glaparède assista. Sa santé, déjà ébranlée depuis quelque temps, réclamait Tair vivifiant du pays natal. Malgré Torganisme le plus solide, le tempérament le plus robuste, on ne brave pas impunément pendant dix-huit mois un climat insalubre. Nous avons vu combien celte •campagne des Antilles avait été funeste à nop troupes. Si nous voulons nous en convaincre encore davantage, rappelons-nous les paroles d'un écrivain de cette époque : « Plusieurs mois après leur arrivée en France on reconnaissait à l'altération de leurs traits, les militaires qui avaient fait partie de l'expédition de Saint-Domingue » (1). Et c'étaient là ceux qui pouvaient prétendre avoir été favorisés par.
le sort.
Dans l'état de fatigue où il se trouvait, Claparède n'avait pas craint de demander à rentrer en France. L'autorisation lui fut accordée le 30 août par le capitaine-général qui se plaisait à rappeler ses bons services. Déjà l'apparition subite des escadres anglaises
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(1) Moreaude Jonnès : Tableau du climat des Antille$.
avait fortement impressionné les combattants. Le blocus de tous les ports était imminent et nos soldats allaient rester à la merci d'une nuée de demi-sauvages prêts à se livrer sur eux aux dernières extrémités.