SECONDE EXPÉDITION
dans les Antilles
Cantonnement de Saintes. — Claparède a la Rochelle. — Conflit de pouvoirs. — Caractère conciliant mais
FERME DU général. — PlAN DE NaPOLÉON EN VUE d'oPÉ- RKR UNE DESCENTE EN ANGLETERRE. — UesCADRE DE
RocHEFORT. — Départ pour les Antilles. — Plan d'attaque de l'île de la Dominique. — Opérations exécutées par les généraux Lagrange et Claparède autour de la ville du Roseau. — Le corps expéditionnaire DANS les ILES ANGLAISES DE SaINT-ChRIS-
tophe, Nièves et Montserrat. — Arrêt a Santo- DoMiNGO. — Rentrée de l'escadre de Missiessy.
En revenant de Saint-Domingue, le général Claparède échappa aux croisières anglaises qui sillonnaient l'Atlantique. Après avoir erré près de trois mois sur les mers, plus heureux qu'un grand nombre de ses camarades conduits en captivité, il revit les rivages delà
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France. Nous étions alors au mois de janvier
A peine débarqué, il se rend à Paris et se présente plusieurs fois chez le ministre <ie la guerre (1). Ce qui le préoccupe avant tout, ce n'est pas le rétablissement de sa santé ou le désir de revoir sa famille ; il cherche d'abord à repasser dans l'armée de terre (2) et à recevoir une affectation quelconque. Au bout d'un mois, se sentant à même de reprendre du service actif, il attend avec impatience un commandement ; il profite de toutes les occasions pour le demander.
Appelé le 1*' mars (12 ventôse) devant le Premier Consul, pour lui fournir des détails circonstanciés sur les événements de la campagne de Saint-Domingue, il sollicite un emploi dans une armée active. En attendant une vacance dans Tétat-major général, il aurait désiré servir à Paris sous les ordres de
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(1) Lettre da CIaparède à Berthier, ministre de la' guerre, du 30 nivôse an XII. Il est descendu rue de la Loy, Hôtel du Nord (Archives administratives). — Voir p. j.
(2) Gomme faisant partie du cadre des colonies^ CIaparède continuait à compter au département de la Marine.
Mural (1). Cette satisfaction ne lui est pas donnée, mais le ministre est invité à fournir un rapport qui doit faire ressortir la situation de Claparède et les moyens d'utiliser ses capacités. A la suite de ce rapport (2), le général passe au^ département de la Guerre et reçoit des lettres de service qui Taffectent au cantonnement de Saintes, sous les ordres du général de division Lagrange.
C'est seulement alors qu'il songe à revoir sa famille au sein de laquelle il ne s'est pas trouvé. depuis plus de deux ans. En se rendant à son poste, il demande l'autorisation (3) de passer par Montpellier et d'y séjourner pendant quinze jours. C'était peu, après une longue absence, et cependant cette faveur ne lui est pas accordée en entier (4).
Au mois de mai 1804, notre général arrivait à Saintes (5). Son chef hiérarchique, le général Lagrange, avait eu d'abord Tintention de le
(1) Lettre du 13 ventôse au ministre de la guerre. — Voir p. j.
(2) Rapport du 26 ventôse an XÏI.
(3) Lettre du 3 germinal an XII au ministre de la guerre. — Voir p. j.
(4) Lettre du ministre du 8 germinal (le ministre a écrit au bas de la lettre : Accordé dix jours).
(5) Lettre du général Lagrange au ministre de la guerre. 22 floréal an XII (11 mai 1804). — Voir p. j.
conserver auprès de lui. Mais, au bout de quelques jours, il lui ordonna de se rendre à La Rochelle afin de surveiller la tenue, la discipline et Tinstruction du 79° régiment d'infanterie.
Lors de l'arrivée de Glaparède dans cette place, un désaccord fâcheux régnait entre le colonel Duplouy, commandant d'armes, et le colonel Godard, commandant le 79° régiment d'infanterie. Malgré les efforts du général pour faire cesser les querelles, cet état de choses se perpétua malgré lui : le feu couvait toujours sous la cendre ; le moindre prétexte suffisait pour le rallumer.
Le colonel Duplouy, soutenu par le général Fuzier, commandant le département de la Charente-Inférieure, ne cessait de tracasser le 19\ Il alla même un jour jusqu'à s'attaquer au général Glaparède. Gelui-ci, en vertu du décret impérial du 24 messidor an XII sur les préséances et honneurs militaires^ avait droit à une garde d'honneur. Pendant les fortes chaleurs, il refusa cette garde, afin de ne pas fatiguer les troupes et conserva seulement les deux factionnaires. Mais un beau jour, sans aucune raison, Tun d'entre eux fut enlevé d'après un ordre écrit émané du colonel
Duplouy qui cherchait en cela à mortifier le général. Le commandant d'armes, ayant outrepassé ses droits, dut envoyer une lettre d'excuses : il reconnaissait son erreur, affirmait n'avoir eu d'autre intention que de remplir strictement ses devoirs et prenait la résolution de mieux lire le règlement à l'avenir (1).
Après cet incident, chacun se tient sur ses gardes. Pendant quelque temps on n'entend plus parler du moindre désaccord. Mais, dans le courant de septembre, le général Claparède est appelé à Saintes. Aussitôt après son départ, les tracasseries recommencent. Le commandant d'armes cherche à se venger sur le 79*" de la verte leçon qu'il a reçue naguère. Fatigué de ces mesquineries, indignes d'un soldat, le colonel Godard fait d'abord la sourde oreille et finit ensuite par montrer les dents. Son attitude achève de mettre le feu aux poudres. Le général Fuzier se met de la partie. Au lieu d'employer son autorité à réconcilier les deux antagonistes, il adresse un rapport au ministre de la guerre en dénaturant complètement les faits. En défi-
(1) Lettre du colonel Duplouy, commandant d'armes au général Claparède, 1®' fructidor an XII. — Voir p. j.
nitive, il met tous les loHs sur le compte du général Glaparède.
Celui-ci se trouvait encore à Saintes, lorsque la notification de Tincident parvint au commandant en chef du cantonnement. Le général Lagrange se chargea de justifier luimême la conduite de son subordonné (1). Il le disait jD7ai/2 d'honneur et de moyens et établissait entre les deux généraux de brigade un parallèle qui n'était certes pas flatteur (2) pour le général Fuzier. De son côté, Glaparède témoigna combien il avait été sensible aux procédés peu convenables employés à son égard. Il se plaignait à juste titre de ces hommes qui n'osent pas attaquer en face, mais qui ne craignent pas de se livrer aux insinuations les plus perfides quand il s'agit de décrier un camarade, afin de lui faire perdre l'estime de ses chefs (3) .
Sur ces entrefaites, l'ordre arriva de prépa-
(1) Lettre du 10 vendémiaire an XIII (Arcliives administratives).
(2) Voir la lettre du général Lagrange (Pièces justificatives;.
(3) Lettre du 21 vendémiaire an XIII écrite de La Rochelle au ministre. Celle du 27 fructidor ayant été écrite de Saintes, on voit qu'il y avait plus d'un mois que Glaparède était absent de La Rochelle.
rer un corps de troupe destiné à une expédition lointaine. Le général Lagrange en recevait le commandement. Aussitôt avisé, il alla se concerter à Rochefort avec le, préfet maritime. Il désignait en même temps le général Glaparède pour faire partie de l'expédition (1) et le chargeait d'organiser les détachements de différentes armes envoyés à la Rochelle.
Pendant ce temps, le silence du 'maréchal Berlhier semblait indiquer que les explications fournies sur le conflit de La Rochelle, l'avaient pleinement satisfait. Mais cela ne suffisait pas aux chercheurs de querelles. Furieux de voir que leurs dénonciations n'avaient pas abouti au gré de leurs désirs, ils continuèrent à travailler d'une façon occulte, répandant par petites doses, mais sans discontinuer, le venin de leur médisance. Le général Glaparède, tout occupé de ses préparatifs de départ, croyait tout terminé et ne se doutait de rien. Quelques jours avant de s'embarquer, et à la suite de faux rapports faits sur son compte, il reçut du ministre un blâme absolument immérité. Il
(1) Lettre du 24 vendémiaire an XIII, du général Lagrange au général Glaparède (Archives administratives). — Voir p. j.
y répondit immédiatement sur un ton ferme et digne, ne voulant pas, comme le mouton que Ton conduit à la boucherie, se laisser égorger sans rien dire. Sa réponse nous donnera une idée plus nette et plus juste de son caractère : caractère noble s'il en fût, généreux, libéral, esprit large, exempt de toute petitesse, ennemi de tout tatillonnage et de toute chicane.
Voici celte réponse, qui est en même temps sa justitication :
« Monsieur le Maréchai, je viens de lire avec la plus vive peine la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 6 courant.
« Le général Lagrange me fit connaître celle que vous lui écriviez à mon égard le 7 vendémiaire dernier ; il y répondit et j'eus aussi l'honneur de vous rendre compte de ce qui s'était passé. Votre silence. Monsieur le Maréchal, m'a fait croire que mon exposé vous avait satisfait.
<i Je ne pense pas que depuis lors on puisse me trouver des torts. Ma conduite a toujours été la même, c'est-à-dire que j'ai été entièrement étranger à toutes les dispositions que le général Fuzier et le commandant d'armes Duplouy ont jugé à propos de prendre et je me suis exactement conformé aux instructions
du général Lagrange sous les ordres duquel Votre Excellence m'a placé.
a Je pourrais adresser à Votre Excellence, non pas des plaintes vagues et des rapports dénués de tout fondement, mais bien la preuve certaine des faits les plus graves contre les lois militaires de la part de ceux qui ont écrit contre moi, si je n étais au-dessus de ces querelles qui sont entièrement opposées à mon caractère et à ma manière d'être.
(( J*espère avec confiance, Monsieur le Maréchal, que Texposé que j*ai l'honneur de soumettre à Votre Excellence^ me fera rendre la justice que je mérite. Je serais profondément affligé si toutes ces tracasseries avaient pu porter la moindre atteinte à la bienveillance dont vous avez bien voulu m'honorer pendant mon dernier voyage à Paris.
(( C'est la première fois qu'il m'arrive de me justifier et je désire que la manière dont je le fais prouve à Votre Excellence combien il me répugne de donner suite à ces disputes qui existaient avant mon arrivée à La Rochelle entre le général Fuzier et le commandant du IQ"" régiment d'infanterie » (1).
(l) Lettre du 13 nivôse an XllI (Archives admiuistratives). Le génôral de brigade Claparède, commandant
• Huit jours après avoir écrit cette lettre, le général Claparède s'embarquait àTîIe d'Aix.
A la joie qu'il avait de partir se mêlait uiie grande tristesse : il venait d'apprendre la mori de sa jeune femme qu'il avait laissée naguère à Montpellier, pleine de santé.
Avant d'entrer dans le détail des opérations de cette nouvelle campagne dans les Antilles, disons à quoi était destinée l'escadre de Missiessy.
Napoléon, voulant opérer une descente en Angleterre, avait conçu un plan merveilleux.
Ce plan consistait à éloigner les Anglais des côtes de la France et à réunir dans la Manche une flotte capable de protéger notre armée de débarquement.
Dans cet ordre d'idées, vers la fin de 1804, les escadres de Villeneuve à Toulon, de Missiessy à Rochefort, de Gantheaume à Brest avaient reçu l'ordre de partir immédiatement pour les Antilles, en ralliant sur leur passage les escadres espagnoles de Cadix et du Ferrol. Elles devaient revenir en toute hâte et occuper
dans la Légion d'Honneur, commandant les troupes du cantonnement et celles de Texpédition de TËscadre de nie d*Aix stationnées à La Rochelle, à S. Ë. le Maréchal Berthier, ministre de la guerre.
le détroit du Pas-de-Calais, pendant que les Anglais, inquiets de la di3parition de notre flotte, disperseraient leurs vaisseaux sur toutes les mers pour protéger leurs colonies.
Ce plan admirable ne devait pas s'exécuter en son entier.
L'escadre de Rochefort partit la première.
Elle se composait de cinq vaisseaux, trois frégates et trois bricks (1).
L'état-major des troupes expéditionnaires comprenait : le général de division Lagrange, commandant en chef, le général de brigade Glaparède, Tadjudant-commandant Barbot et deux adjoints. Parmi les corps embarqués :
2 bataillons du 26^ de ligne, un détachement de 1 .600 hommes du 8% revenant de Périgueux, 1.200 hommes de la Légion du Midi, un détachement du 4^ chasseurs à cheval, etc. ; en tout environ 3.500 hommes, répartis de la sorte : 700 sur le Majestueux, 500 sur les autres vaisseaux, 200 sur chaque frégate et 100 sur chaque brick. L'escadre emportait encore des armes, des munitions, de la poudre et des pièces d'artillerie de campagne des-
(1) Vaisseaux : le Majestueux, le Jemmapes, le Magnanimey le Suffren et V Infatigable ; frégates : le Lion, VArmide et la Gloire (Archives de la Marine).
tinées à reconstituer les réserves des colonies^ françaises aux Antilles (1).
Le général Glaparède avait pris place sur le Magnanime , dirigé par le capitaine de vaisseaut Allemand, commandant en second de l'escadre.
Le contre-amiral Missiessy mit à la voile de la rade de File d'Aix, le 11 janvier 1805 (21 nivôse an XIII), vers deux heures de Taprèsmidi. Il régla sa marche de manière à traverser pendant la nuit la ligne des croiseurs anglais, qui s'étendait depuis la tour de Gordouan jusqu'à l'île d'Yen. Sa sortie resta inaperçue.
Toutefois, à la brisé favorable qui avait permis son départ, succéda un calm.e plat. Le lendemain, les vents soufflèrent de l'ouest avec impétuosité; le ciel devint tout noir; la mer, fortement agitée, faisait craindre une épouvantable tempête, toujours très dangereuse dans ces parages. Il était donc impossible de continuer la marche. En présence de ces difficultés, Missiessy, sans s'exposer au moindre^ blâme, aurait pu rentrer dans un des ports français pour y chercher un abri. Mais, désireux de n'apporter aucun retard dans Taccom-
(1) Archives Nationales AF * IV 1175. Cantonnement e Saintes.
plissement de sa mission, au risque même de subir de fâcheuses avaries, il préféra rester en panne jusqu'à ce que les vents contraires eussent cessé. Il fut ainsi retenu pendant treize jours dans le golfe de Gascogne. Enfin, le 5 pluviôse (25 janvier), la mer redevint belle et l'escadre continua sa route (1).
Les instructions de Missiessy étaient les suivantes : se rendre à la Martinique ou à la Guadeloupe; laisser dans ces îles 2,000 fusils et 50 quintaux de poudre avec les troupes que le général Lagrange pourrait céder ; concerter avec le capitaine-général Villaret- Joyeuse l'attaque de la Dominique; mettre à contribution les îles anglaises ;' ravitailler les colonies françaises; attendre six semaine^, et si, au bout de ce temps, l'escadre de la Méditerranée n'avait pas rejoint, se diriger sur Saint- Domingue pour y porter 600 fusil s, de la poudre et des hommes (2). Le succès dépendait de la rapidité de la marche. L'amiral manœuvra en conséquence.
(1) Rapport du contre-amiral Missiessy au ministre de la marine (Archives de la Marine).
(2) Instructions du ministre de la marine au contreamiral Missiessy, commandant l'escadre de Rochefort. (Archives de la Marine).
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Le 20 février, l'escadre de l'île d'Aix entrait dans le canal qui sépare Sainte-Lucie de la Martinique. Elle y rencontra un convoi anglais, le poursuivit, lui prit un vaisseau et, avant le soir, elle mouillait dans la rade de Fort-de- France. La fin du jour et une partie de la nuit furent consacrées à débarquer les armes et les munitions destinées à la Martinique.
Aussitôt l'ancre, jetée, l'amiral Missiessy et le capitaine de vaisseau Allemand, le& généraux Lagrange et Glaparède descendirent à terre pour consulter le capitaine-^ général de la colonie et voir avec lui quel serait le meilleur et le plus sûr moyen d'inquiéter les Anglais dans leurs possessions de& Antilles. La position de la Dominique, entre la Martinique et la Guadeloupe, étant fort gênante, il fut décidé que les opérations commenceraient par l'attaque de cette île. A leur retour à bord, dans la nuit même, le général en chef et le commandant de l'escadre convoquaient les chefs de cqrps et les capitaines de bâtiments. Chacun apprit alors le rôle qui lui reviendrait dans l'opération. •
Afin de parer à toute éventualité, les troupes expéditionnaires étaient fractionnées en trois groupes devant former trois colonnes d'atta-
que distinctes. Le premier groupe, sous les ordres du général Lagrange en personne, se composait de 900 hommes à bord du Majes^ tueux, du JemmapeSy de la frégate le Lion.
Son point de débarquement était fixé près du Roseau. Aussitôt débarqué, il devait s'emparer d'un fort qui défend la ville du côté est. Le deuxième, avec l'adjudant-commandant Barbot, fort de 500 hommes, était monté sûr les deux frégates YArmide et la Gloire; il devait prendre terre au pied du morne Daniel, à deux kilomètres au nord du Roseau, tourner un fort qui domine la ville et couper la retraite aux défenseurs qui Toccupaient. Le troisième groupe, commandé par le général Claparède, comprenait aussi 900 hommes répartis sur les trois vaisseaux : le Magnanime , le Suffren, V Infatigable ; il devait opérer son débarque* ment à deux portées de canon du morne du Prince-Rupert, et enlever cette position à la baïonnette. Nous verrons que, par suite du calme de la mer et d'une résistance imprévue, des modifications s'imposèrent dans la marche de cette dernière colonne.
Une fois toutes les instructions données, chacun se prépara de son côté à concourir à la réussite de ce plan. Dans la journée même.
116 LE GÉNÉRAL CLAPARÈDK
le 22 février, Tescadre appareilla pour la Dominique. Elle aurait pu se présenter vers minuit devant la ville de Roseau; mais le général Lagrange ne tenant pas à débarquer avant le jour, elle resta en panne dans le canal, reprit sa route à quatre heures, et bienlôt elle était aperçue parle poste de Cachacrou, qui tirait le canon d'alarme.
Avant le jour, le 23 février, l'escadre se présente sur la côte ouest de la Dominique, en face delà ville du Roseau. Aussitôt les embarcations sont mises à la mer; Tamiral Missiessy fait arborer le pavillon britannique.
Cette ruse de guerre produit tout l'effet qu'on en attendait. Le général anglais Prévost, gouverneur de la colonie, croit avoir affaire à Tescadre du commodore Johnston, attendue depuis longtemps. Il est surpris dans une telle sécurité qu'il envoie son capitaine de port au devant du Majestueux, Cet officier ne s'aperçoit de la supercherie qu'une fois à bord. On profite de cette surprise pour s'emparer des bâtiments stationnés dans le mouillage du Roseau, et le Lynx s'occupe à les amariner.
On hisse alors les couleurs nationales françaises, et le débarquement commence sous la protection de l'artillerie des vaisseaux du
centre, dont le général Claparède a la direction.
Les troupes du Majestueux, du JemmapeSj du Lion débarquent à la Pointe Michel, au sud de la ville. A neuf heures, elles touchent le rivage. Devant l'arrivée des chaloupes et en voyant les soldats français se jeter bravement à terre, malgré le ressac violent de la vague, les Anglais commencent à être intimidés; ils lâchent pied aussitôt, mais ils vont prendre de fortes positions en arrière.
Dans le même temps, Tadjudant-commandant Barbot, avec les troupes embarquées sur les deux frégates VArmide et la Gloire, opère sa descente au pied du morne Daniel, situé au nord de la ville. Là, les Anglais nous attendent, nous tuent huit hommes et en blessent quelques autres.
Le général Prévost n'a à sa disposition que 5 à 600 hommes et quelques milices. Il dispose son monde, prêt à défendre le terrain pied à pied. Tandis que le gouverneur de Tîle cherche à rassembler le gros de ses forces contre le général Lagrange, la deuxième colonne déposte l'ennemi du rivage , le poursuit vivenjent et l'empêche de s'établir dans une redoute armée de 4 pièces de canon et défendue par
150 hommes. Ensuite, les deux colonnes cherchent à opérer leur jonction. Mais peu s'en faut qu'elles ne soient rejelées toutes les^ deux à la mer ou massacrées dans le défilé étroit qui se trouve entre le rivage et la pointe Michel. L'opiniâtreté de la défense de ce côté oblige, vers onze heures, le général Lagrange^ à solliciter du renfort. Il demande à Missiessy de faire débarquer les troupes du Magnanime, du Suffren et de V Infatigable à l'endroit mêma où les deux frégates ont abordé. Ces vaisseaux du centre étaient occupés, depuis le début dé Tattaque, à foudroyer la côte de leur artillerie. Ils tiraient sur les batteries du fort de la Reine- Charlotte et sur celles de la gauche du morne Bruce , qui gênaient fortement notre attaque de droite. En recevant Tordre d'approcher du rivage, ils opérèrent leur mouvement sans cesser de répondre à Tartillerie adverse et allèrent gagner terre sans résistance immédiate au pied de la redoute Daniel, qui venait d'être forcée. Arrivé dans cette gorge, le général Glaparède apprit qu'il devait réunir les troupes de la troisième colonne à la deuxième^ en prendre le commandement et marcher avec l'ensemble de ces forces sur le morne Bruce.
Le but de cette manœuvre était de couper la
retraite au général anglais , qui semblait ne pouvoir tenir longtemps contre le général Lagrange. Glaparède exécuta ce mouvement avec promptitude. Il s'avança le long de la mer, gravit le sommet du plateau, s'empara du fort qui le défendait et fit mettre bas les armes à sa garnison, composée de 300 miliciens. Delà, il dépécha 200 hommes, commandés par le chef du V bataillon du 26* régiment, avec ordre de descendre dans la vallée située entre le fort et le morne Bruce et de remonter ensuite sur les derrières de cette hauteur.
En apprenant ce mouvement, le général Prévost, à bout de moyens, arbora le drapeau blanc vers deux heures. Lagrange fit alors cesser le feu. C'était de part et d'autre un moyen de gagner du temps. Mais l'astucieux Anglais avait commencé déjà son mouvement de retraité. Pour le continuer, il ne manqua pas d'utiliser ce nxoment d'arrêt dans le combat. Il abandonna ses milices qui jusqu'alors avaient combattu vaillamment (1), s'enfuit précipitamment par la vallée avec les troupes de ligne, abandonna à leur tour celles-ci et
(1) Elles n'avaient pas abandonné le combat pour éteindre Tincendie des maisons où étaient leurs fem* mes, leurs enfants et leur fortune.
alla se réfugier avec deux officiers dans la citadelle du Prince-Rupert, où les débris de ses troupes devaient le rejoindre quatre jours plus tard. La sonnerie de : cessez le feu ! et des accidents de terrain empêchèrent le bataillon du 26% envoyé par Claparède, de s'opposer à cette fuite précipitée. Ce bataillon rejoignit les autres troupes du général, au moment où elles arrivaient aux premières maisons du Roseau, par le bord de la mer.
Les trois colonnes françaises entrèrent dans la capitale de Tile, à 4 heures du soir, après avoir obligé les milices à déposer les armes. Tout un côté de la ville était eu flammes.
L'incendie, occasionné par la bourre d'an canon des batteries anglaises, avait fait en quelques heures des progrès effrayants. Le premier soin de nos soldats fut de circonscrire le feu. Tout le monde se mit à -l'œuvre, afin de préserver les maisons non encore atteintes. Pendant la nuit, un changement dans la direction du vent acheva de dissiper toute crainte et les flammes, privées de leur principal auxiliaire, s'éteignirent d'elles-mêmes, avant le lever du jour.
Nous avions donc pris pied sur le sol de la Dominique ; mais nous ne pouvions nous
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rendre complètement maîtres de Tîle qu'en réduisant le fort du Prince-Rnpert (1), où nous avons vu se retirer le général Prévost. Ce fort, un des meilleurs qui existent aux Antilles, pouvait abriter 2.000 hommes. Une langue de terre formant un défilé très étroit et long de 150 toises, permettait seule d'y accéder. A l'extrémité du défilé se trouvait un fossé profond, qui en coupait Tissue dans toute sa largeur. Enfin, sur le fossé, était établi un pont-levis défendu par deux redoutes.
Le général Lagrange était d'avis de partager l'escadre en deux, une partie au Roseau, l'autre à la Grande Anse, toute prête à s'emparer du fort Gabrit. Gette dernière opération, comme on le voit, présentait bien des diffi-. cultes, mais elle aurait certainement réussi. On y renonça néanmoins, la division ne pouvant entreprendre un siège en règle, et le général Lagrange se décida à évacuer l'île.
Avant de se rembarquer, il préleva une forte contribution sur les habitants, emmena les prisonniers à bord, désarma les milices, détruisit les défenses de la côte, fit raser les fortifications, en un mot, « il partit, laissant l'île
(1) Appelé aussi fort Cabrit.
tellement privée de défenses que le moindre corsaire français eût pu impunément insulter ses côtes » (1).
De la Dominique, Tescadre se rend à la Guadeloupe, où elle mouille le 1" mars à lÛheuresdu matin. On débarque à la Baase- Terre les troupes et munitions destinées à cette colonie.
Missiessy en repart le 4 pour aller ravager les îles anglaises de Saint-Christophe, Nièves et Montserrat. Dans ces deux dernières, pas la moindre résistance. On en prend possession, on les désarme, on saisit les navires anglais qui se trouvent sur leurs côtes, on lève une forte contribution, après quoi, on les abandonne. Saint-Christophe, au contraire, semble vouloir résister davantage. H faut faire reconnaître ses défenses et débarquer avec un détachement de 5 à 600 hommes, afin de pouvoir s'emparer des deux forts qui flanquent la Basse-Terre (2).
Claparède est chargé de cette opération. En quelques heures, Tartillerie de ces forts est détruite, les milices sont désarmées, les
(1) Victoires et Conquêtes^ t. VIII, p. 329.
(2) C'est la capitale de File. Il y a Basse-Terre-Guadeloupô et Basse-Terre-Saint-Christophe.
navires anglais sont brûlés et nos troupes évacuent Tîle le lendemain.
Ainsi, dans l'espace de quinze jours, l'escadre deRochefort avait ravitaillé deux colonies françaises, ravagé quatre îles anglaises, pris ou détruit trente-huit bâtiments, dont vingldeùx à trois mâts, huit bricks et huit sloops ou goélettes (1).
Le 8 mars, Missiessy partit de Montserrat et revint à la Martinique. Le 16, il entrait au mouillage de Fort-de-France et recevait les dépêches apportées par le brick le Pah'nure.
Il apprenait entre autres choses la rentrée de Villeneuve à Toulon. En conséquence, l'amiral ne crut pas devoir attendre plus longtemps Tescadre de la Méditerranée. Il déposa des troupes de renfort dans Tile et, quatre jours après, il remit à la voile pour Saint-Domingue, laissant « les îles françaises dans le meilleur état de défense » (2).
A Santo-Domingo, la position du général
(1) Un pris à la mer, 19 à la Martinique, 6 à Nièves, . 9 à Saint-Christophe, 3 à Montserrat, dont 19 brûlés ou
coulés et 19 conduits : 3 à la Martinique et 16 à la Guadeloupe (Archives de Ja marine). — Rapport de Tamiral Missiessy au ministre de la marine.
(2) Mathieu Dumas : Précis des événements militaires y t. XI, page 119.
Ferrand devenait de plus en plus critique. \ bout de ressources, il subissait depuis vingtquatre jours un siège terrible, lorsque, dans la matinée du 27 mars, Tescadrede Missiessy fut -signalée. Les généraux Lagrange et Claparède débarquèrent avec le dernier bataillon qui restait à bord. Leur présence sauva la situation. Les noirs qui, depuis quelques jours, feignaient de vouloir livrer un assaut général, furent repoussés vigoureusement. L'amiral fit descendre à terre Tartillerie et les munitions qui lui restaient, il laissa une somme d'argent et tous les vivres qui n'élaient pas strictement nécessaires pour son équipage.
Dans la nuit du 28 au 29 mars, il reprit le chemin de la France, avec les deux généraux commandant les troupes expéditionnaires.
A peine Missiessy était-il parti, qu'une escadre anglaise paraissait dans la baie de Santo-Domingo.
Sursarôute, des Anglais l'attendaient aussi, désireux de l'arrêter au passage ; mais l'amiral français manœuvra si habilement, qu'il éluda les croisières ennemies envoyées à sa rencontre. Il arriva à Rochefort sans avoir perdu un seul bâtiment de son escadre, le 20mai 1805, quatre mois et dix jours après en
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êlre parti. « Il n'y avait dans l'histoire des deux marines rivales, dit un écrivain mili taire, aucun exemple d'une expédition si rapide et si heureuse (1). »
(1) Mathieu Dumas : Précis des écénements militaires, t. XI, page 122.
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