CHAPITRE XII
Ainsi, depuis dix jours, Tarmée autrichienne était traquée de toutes parts. DavoutetLannes avaient repoussé Tarchiduc Charles en Bohème ; Bessières, établi au centre de la Bavière, empêchait Tarchiduc Louis de se joindre au général Hiller ; Masséna, descendant la rive droite du Danube, s'emparait de toutes les places importantes où existaieat des passages pouvant livrer communication d'une rive à Tautre et permettre ainsi la réunion des corps ennemis.
Après Straubing et Passau, Lintz était un des points stratégiques dont il fallait s'emparer avant l'archiduc Charles, si nous ne voulions
pas nous exposer à perdre le fruit des dernières victoires. A partir de cette ville, le Danube, coulant de Test à Touest entre deux chaînes de hauteurs, n'offre plus de passages faciles jusqu'à Krems. Par conséquent,une fois cette place prise, il serait facile de continuer la marche en devançant les Autrichiens partout où ils essayeraient de se concentrer. On les empêcherait en tout cas de se réunir en avant de Vienne et de défendre ainsi, avec l'ensemble de leurs forces, leur capitale menacée. Afm d'obtenir ce résultat, Napoléon, suivant la belle expression de Thiers, « imprima à la poursuite la vigueur d'un torrent qui a rompu ses digues ».
Le 1'' mai, dans l'après-midi, Masséna recevait du major-général l'ordre de se porter en toute diligence sur Lintz, de s'emparer d'un pont sur la Traun et, s'il était possible, d'un pont sur le Danube. « Si Tennemi veut défendre la Traun, ajoutait la lettre, il prendra sûrement la position d'Ebersberg qui est à son avantage, mais il en sera chassé, parce que l'Empereur fera passer cette rivière à Lambach où la position est à l'avantage de la rive gauche. »
Conformément à ces instructions, Masséna
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précédé par la cavalerie légère du général Marulaz et par la division Claparède, quitta Schârding le 1" mai à deux heures. La route suivie formait un étroit défilé gardé par Tinfanterie autrichienne. Celle-ci, après Efferding, accueillit Tavant-garde par une vive fusillade. Marulaz, qui ne pouvait se déployer, fut obligé d'attendre Tinfanterie. A son arrivée, Claparède lança en avant la brigade Cohorn qui culbuta l'ennemi, le chassa du défilé et dégagea ainsi noire route. Cette action clôtura la journée du 2.
Pour le mouvement du lendemain, Masséna donna les ordres suivants :
« Le 14* de chasseurs, les chevau-légers wurtembergeois et les dragons badois marcheront en avant sous les ordres de M. Tadjudant-commandant Trinqualye.
La division Claparède commencera son mouvement a 5 heures précises pour prendre la tête de Tinfanterie et marchera immédiatement après la cavalerie légère. La 1" brigade de cette division formera Tavant-garde avec trois pièces d'artillerie.
La division Legrand suivra le mouvement de la division Claparède et successivement les divisions Carra-Saint-Cyr et Boudet. Une
brigade de cuirassiers marchera après la division Claparède et la 2*^ après le général Legrand... »
Le matin du 3 mai, le At corps se mit en marche dans Tordre indiqué. L'avant-garde trouva le pont de Lintz entièrement détruit.
Les Autrichiens ne firent qu'une faible résistance pour conserver la ville dont nous nous emparions aux premiers feux du jour. C'était le corps de Hiller que nous avions devant nous. Poussé par la cavalerie légère, le général autrichien se retira par la route d'Enns, mais de peur de se voir talonner de trop près, il laissa les bataillons de son arrière-garde défendre le village de Klein-Miinchen, sur la rive gauche de la Traun, pendant qu'il se portait lui-même sur la rive droite et s'établissait dans la position inexpugnable d'Ebersberg.
En sortant de Lintz, nos troupes avaient continué la poursuite. Claparède, soutenu par la cavalerie du général Marulaz, entra dans Klein-Miinchen au milieu d'un feu très vif. U attaqua résolument ce village, tandis que Tadjudant- commandant Trinqualye exécutait une charge par pelotons . L'infanterie autrichienne, répandue dans les jardins, jeta ses armes et se dispersa .
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Du point où se trouvait maintenant l'armée française, on apercevait, sur des pentes escarpées, la petite ville d'Ebersberg (c où toutes les croisées étaient garnies de troupes, les terrasses élevées du château hérissées d'artillerie et toutes les hauteurs qui dominent Ebersberg couvertes de batteries et de plus de trente mille hommes prêts à tirer sur nous »(1). Outre que ce spectacle ne présentait rien de rassurant, la ville était encore défendue en avant par le cours de la Traun.
De ce côté, on accédait aux premières maisons par un pont en bois d'une longueur de 400 toises, et ce défilé très dangereux, exposé de toutes parts à la vue et aux coups, devait servir tout naturellement de point de mire aux défenseurs. C'en était assez pour donner à réfléchir aux plus audacieux, pour arrêter les courages les plus indomptables. Mais le duc de Rivoli n'hésita pas un seul instant. Heureux de se mesurer enfin avec les Autrichiens qu'il n'avait pu rencontrer en nombre depuis le commencement de la campagne, sachant de plus que le maréchal Bessières arrivait de Wels avec de la cavalerie et les troupes d'Ou-
(1) Mémoires du général Lejeune : De Valmy à Wagram, p. 29G.
dinot, il n'écouta que son désir de combattre et ordonna à l'avant-garde de continuer sa marche (1).
Aussitôt, Marulaz et Claparède se précipitèrent sur Tarrière-garde autrichienne . Après un léger engagement le général Schùsteck qui débouchait de Hart, parvint à nous échapper avec ses huit escadrons. Mais un bataillon qui le suivait de loin fut fait prisonnier.
Il était entre 9 et 10 heures du matin, lorsque la tête de la division Claparède atteignit le pont d'Ebersberg. A ce moment, la plus grande partie des troupes du général Hiller avait déjà franchi la Traun et pris position dans la ville. L'autre, n'ayant pu opérer assez rapidement sa retraite, se trouvait arrêtée par le passage du pont encombré de chevaux, de canons, de voitures de toute sorte. Notre avant-garde tomba sur les retardataires. Elle
(1) 2® rapport de Masséna daté du 5. ( Voir aux pièces justificatives). — On verra par ce rapport que l'ordre d'attaquer avait été donné par ^Jasséna. Ainsi, quelques historiens ont tort d'accuser Claparède d'imprévoyance. Le sanglant combat d'Ebersberg aurait pu sans doute être évité, car l'Empereur en passant la Traun à Wels aurait forcé Hiller à se retirer ; mais c'est Masséna qui voulut l'engager. Le général Koch, dans les Mémoires de Masséna, ne donne pas les deux rapports du maréchal.
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mit, en peu d'instants, 600 Autrichiens liors de combat.
Mais Tennemi allait nous échapper, si nous le laissions s'établir sur la rive opposée; Le pont, d'une si grande importance pour nous, était prêt à être brûlé. Impossible de conserver à ce sujet la moindre illusion, en voyant disposés de distance en distance des fagots et du goudron destinés à alimenter le feu. Il fallait à tout prix empêcher cette destruction, tomber sur les fuyards en désordre, ne pas leur laisser le temps de se reconnaître et d'exécuter leurs projets. Le moment ne pouvait être plus favorable.
Claparède, connaissant la valeur du chef de sa ]'"" brigade, l'envoie d'abord pour dégager le terrain. L'intrépide Cohorn, à la tête des tirailleurs du Pô et des voltigeurs corses, aborde hardiment l'ennemi ; il l'atteint au moment où les derniers rangs s'engageaient sur le pont d'Ebersberg, sous la protection des batteries de la rive droite. Plusieurs fois, les braves tirailleurs et voltigeurs, la baïonnette en avant, se précipitent sur l'adversaire avec l'élan le plus impétueux jusqu'au point de se mêler avec les troupes autrichiennes ; ils en font un carnage épouvantable. Mais l'ennemi
résiste vigoureusement. A chacun de nos bonds, notre tête de colonne est arrêtée par le ' feu. On en vient à un combat corps à corps.
Les soldais des deux nations sont tellement mêlés que les batteries d'Ebersberg dirigées sur les Français atteignent également les Autrichiens.
Tout à coup le général Glaparède voit fléchir ses premiers bataillons. Il rassemble alors les brigades Lesuire et Ficatier et s'élance avec elles au secours de la première.
Grâce à ce renfort puissant, Cohorn, qui malgré des prodiges de valeur, était forcé de se replier devant le nombre, continue à repousser Fennemi Tépée dans les reins. La lutte devient terrible. En un instant, canons, caissons, chariots, hommes, chevaux sont culbutés dans la rivière . Huit à neuf cents Autrichiens qui peuvent se sauver à la nage, se réfugient dans les îlots formés par la Traun et sont faits prisonniers. Les fagots préparés pour l'incendie sont enlevés; le pont est soustrait aux flammes. Nos troupes pénètrent dans la ville.
Après avoir parcouru une centaine de mètres, le commandant de la 1" brigade arrive sur une place où il se trouve tout à coup entouré d'ennemis; il aurait infailliblement
succombé. Mais le général de division qui le suivait avec une section d'artillerie, donne des ordres pour rétablissement des pièces et fait entrer en ligne la 2^ brigade, gardant la 3° en réserve. Dès lors, le mouvement en avant se continue. Glaparède, persuadé qu'on le suit, s'élance avec toute sa division. L'ennemi est épouvanté de tant d'audace et s'enfuit devant nous. La ville est prise avec la promptitude de l'éclair.
Restait le château. Poursuivant sa marche victorieuse, la 1'^ brigade arrive jusqu'au fossé ; un peloton pénètre dans la cour; mais une décharge de mousqueterie faite à bout portant renverse tous les hommes et tue le cheval du général Gohorn. Celui-ci n'a que le temps de se retirer, échappant par un vrai miracle à la mort.
Tandis. qu'une seconde attaque est dirigée par le général Ficàtier sur ce point important-, véritable clef de la position, le bouillant Gohorn, soutenu par Lesuire, poursuit les ennemis qu'il a devant lui jusqu'au delà de la porte d'Enns. Il ne s'inquiète pas assez cependant de ceux qui, pour échapper à ses coups, se réfugient dans les maisons. Cette faute aurait pu nous être funeste. A un moment donné, la r° brigade se trouve isolée à la
ferme de Friedhof et Claparède se voit dans robligation d'engager tout son monde pour la sortir de ce mauvais pas. Nous étions alors sur les hauteurs au delà d'Ebersberg. Si la cavalerie de Tavant-garde avait pu arriver, la défaite des Autrichiens eût été complète.
Mais le général Hiller vient de s'apercevoir qu'il n'avait devant lui qu'une seule division. Connaissant l'importance de la conservation du pont et des positions qu'il venait de perdre, il fait avancer des troupes fraîches et tombe à son tour sur nos brigades. Claparède, qui n'a ni artillerie, ni cavalerie et qui n'a pu se ménager une réserve, est obhgé de se replier en bon ordre devant les masses autrichiennes. 11 défend néanmoins avec opiniâtreté le terrain conquis, dans l'espoir de voir arriver une autre division sur le lieu du combat. « Les cours, les jardins, les clôtures sont disputées avec acharnement et chaque haie prise et reprise devient l'objet d'un combat meurtrier. Accablés enfin par le nombre, les Français sont repoussés jusqu'à la porte de Lintz(l). »
Là, ils se réfugient dans les maisons
(1) Mémoires de Masséna, par le général Koch; t. VI, p. 207.
autour de la place et font de Tintérieur un feu terrible de mousqueterie qui tient quelque temps Tennemi en échec. Mais la division Glaparède ne peut plus rester que sur la défensive et les Autrichiens ont le temps de reconstituer la garnison du château où 800 hommes viennent s'établir fortement.
Pendant ce temps et pour comble d'infortune, une partie d'Ebersberg devenait la proie des flammes. Dans son premier mouvement de retraite, l'ennemi avait essayé d'arrêter les colonnes françaises en mettant le feu à la ville. L'incendie, s'étant propagé rapidement à cause des constructions en bois, avait empêché la cavalerie et l'artillerie de suivre la division Glaparède. Bientôt les maisons qui avoisinaient le pont étaient atteintes par les flammes, les premières arches de ce côté étaient brûlées, de sorte que les troupes françaises entrées dans Ebersberg se trouvaient séparées des autres et forcées de lutter contre les trente mille Autrichiens que le général Hiller leur opposait. « La division Glaparède, àpeine forte de 7.000 combattants, eut seule à soutenir, pendant trois heures, un engagement aussi inégal et elle le fit avec une résolution et une intrépidité dignes des plus
grands éloges. Toutefois, cette poignée de braves aurait fini par succomber si les autres divisions accourant à son secours n'étaient parvenues à détourner les flammes et à rétablir les communications (1). »
Il faut constater qu'au bout de trois longues heures, les Autrichiens n'avaient pu réparer Teffet d'une surprise. Bien que chassées des hauteurs et refoulées dans Ebersberg les trois brigades de Claparède, réunies au bas de la ville, pouvaient s'élancer de nouveau dès qu'elles se verraient soutenues. C'est ce qui allait se passer.
Après mille difficultés, les arches du pont avaient été rétablies ; le général Legrand, mandé en toute hâte par Masséna, pénétrait dans la ville avec la brigade Ledru des Essarts. Dès lors la lutte entra dans une phase nouvelle; le combat fut repris avec la dernière vigueur.
Pendant qu'un bataillon de tirailleurs badois longeait la rive droite de la Traun, le général Legrand indiquait à chacun de ses régiments la direction à prendre avec le rôle particuher à remplir. Le 18* de ligne, envoyé du côté de la route de Wels, devait essayer de tourner la
(l) Victoires et Conquêtes des Français, t. X, p. H^-
ville ; le 26** régiment d'infanterie légère était chargé de reprendre le château. Le colonel Pouget, chef de ce dernier régiment, s'acquitta de sa tâche avec la plus grande habileté.
Précédé des sapeurs, il gravit sous la mitraille les ruelles qui conduisaient au château, et parvint, après une lutte acharnée, à s'en rendre entièrement maître. Cette fois, la prise de cette position devait être définitive.
De son côté, Glaparède avait profité de l'arrivée de la division Legrand pour reformer ses brigades et concourir à l'attaque générale, car les flammes nous incommodaient de toutes parts et la position n'étaient plus tenable dans Ebersberg. En chassant l'ennemi devant lui, Claparède traverse de nouveau la ville, garnit les dernières maisons de tirailleurs et braque deux pièces de canon contre la porte d'Enns.
<( Cette porte, où le chemin passe sous une voûte de plusieurs arcades n'ayant que la largeur d'une voiture, débouche au pied des hauteurs escarpées, couvertes de jardins clos par des haies, derrière lesquelles les Autrichiens étaient en bataille. Ces troupes, ainsi embusqnées, tiraient à mitraille et presque à bout portant sur les têtes de colonne qui sortaient au pas de charge par cet étroit défilé.
• Ici dut se renouveler une scène plus terrible encore que celle qui venait d'avoir lieu au passage du pont.
La rue, assez large aux abords de cette porte, était en feu, et les brandons enflammés tombaient sur les blessés autrichiens qui tâchaient de se sauver. Cependant, Cohorn n'ayant pas le choix du terrain, y réunit sa tête de colonne, fait croiser la baïonnette, commande l'assaut des jardins, et passe sur le corps de tous ces malheureux qui gênaient sa marche. Au cri de : <r En avant ! en avant ! » que tous répètent en même temps»
nos braves s'élancent au pas de course et en ordre jusqu'au delà des arcades, où le premier rang reçoit mille coups de fusil qui ne laissent pas un homme debout ; le second rang monte par-dessus et il est encore renversé.
La même ardeur anime tout ce qui suit ; le même cri se fait entendre : « En avant ! en avant ! » et vingt rangs tombent successivement sans arrêter la marche de ceux qui les pressent par derrière, ayant eux-mêmes sur le dos les flammes ardentes, auxquelles ils cherchent à échapper en gravissant par-dessus cet affreux encombrement de morts et de blessés. Mais bientôt, les Autrichiens nont
plus le temps de recharger ni fusils ni canons; le combat s'engage à coups de baïonnette, et les troupes du général Hiller, non moins braves que les assaillants, ne cèdent la position que lorsqu'elles se voient menacées par derrière » (1 ).
En effet, le général Legrand était aussi parvenu sur les hauteurs. Il réunit ses troupes à celles du général Durosnel qui arrivait de Wels avec un millier de chevaux et tous deux se mirent en ligne avec la division Glaparède. L'ensemble de ces forces en imposa aux Autrichiens et les décida à opérer au plus vite leur retraite. Vivement pressés, ils se défendaient à chaque défilé de la route et retardaient ainsi nos progrès, mais en accroissant leurs pertes. Enfin, après avoir traversé les flammes, après avoir marché au milieu des morts et des blessés, les divisions françaises, à la fin de cette journée terrible, établissaient leur bivouac sur les hauteurs au delà d'Ebersberg.
La poursuite fut exécutée par la cavalerie du maréchal Bessières qui avait fini par se frayer un passage à travers le feu, les cadavres et les décombres. Pendant la nuit, Hillor se
(1) Mémoires du général Lejeune : De Valmy à Wagram, p. 299 et 300.