CHAPITRE I
Famille de Claparède. — Maison paternelle. — Ville NATALE. — Jeunesse du futur général. — Son caractère. — Réorgani«ation judiciaire de 1790 et ses conséquences. — La famille Teckelenbourg. — Portrait de Michel. — Son enrôlement dans le 4® bataillon de volontaires de l'Hérault. — Son premier mariage.
Marie-Michel Claparède naquit à Gignac(l), dans le département de l'Hérault, le 28 août 1770. Son père Jean-Baptiste, avocat en Parlement, occupait à la viguerie (2) de cette ville, le siège de procureur du roi . Sa mère se
nommait Marie Avellan.
(1) Petite ville située sur la rive gauche de THérault,^ entre Montpellier et Lodève. — Toutes les dates citées dans cette biographie sont prises sur des pièces authen^ tiques et manuscrites de Tépoque.
(2) La viguerie de Gignac, érigée en 1342, sous Philippe yi de Valois, a existé jusqu'en 1790.
14 le'g^éraI claparède
Ces deux noms appartenaient à la bourgeoisie ; ils brillaient au premier rang avec ceux des familles les plus anciennes et les plus honorables du pays.
Comme il ressort des actes de la paroisse de Saint-Pierre- ès-Liens conservés aux archives communales, les Claparède, notaires de père en fds pendant plus de cent ans, étaient entrés ensuite dans la magistrature. Grâce à leurs talents, ils n'avaient pas tardé à se créer une haute situation à la Cour et, vers la fin du XYiii" siècle, ils se trouvaient alliés aux membres les plus éminents du barreau de Montpellier.
Les Avellan comptaient parmi leurs ascendants des greffiers consulaires, des chirurgiens, des avocats et un paléographe distingué.
Le procureur du roi habitait alors, à proximité du tribunal, une maison bourgeoise, sise dans une des rues les plus animées de l'époque (i). Cette maison, oii grandit le futur général, existe encore de nos jours avec son cachet primitif de simplicité.
Les époux Claparède avaient eu cinq enfants, dont deux morts en bas âge. Il leur
(1) Rue D&arade.
resta deux fils et une fille, possédant tous les trois les qualités spéciales de leur père : beauté des traits, haute stature, esprit vif, fin et pénétrant.
L'aîné des fils, Nicolas, après de fortes études, embrassa la carrière paternelle, où il se distingua dans la suite. Le second, Michel, qui devait devenir un jour le héros de la famille, ne fut jamais tenté de pénétrer les secrets de la jurisprudence. Tout ce qui touchait auCode, aux Institutes ou aux Pandectes le laissait indifférent et, il faut bien le dire aussi, son instruction n'avait pas été achevée. Néanmoins, le milieu intellectuel dans lequel il vivait, ne laissa pas de lui être profitable. Remarquablement doué au point dé vue des dons naturels, il put acquérir, presque sans travail, une foule de connaissances qui, pour le moment, le mettaient bien au-dessus du niveau moyen des écoliers de son entourage et devaient lui permettre plus tard de tenir une place honorable au milieu de l'aristocratie de l'armée.
Le jeune Michel vécut jusqu'aux premières années de son adolescence sans vocation bien définie. Batailleur de sa nature, peut-être rêvait-il déjà de combats, lorsqu'on lui racon-
tait rhistoire de sa ville natale ou qu'il s'arrêtait lui-même devant les monuments des temps anciens.
La ville de Gignac, connue sous un autre nom (1), dans les annales de la Septimanie et du Languedoc, jouissait avant la Révolution d'une certaine prospérité. Un château fort dominé par une tour majestueuse, d'épaisses et antiques murailles percées de huit portes flanquées de tourelles frappaient encore les regards. Michel n'ignora pas Ja signification de ces vestiges du passé. Il apprit aussi les embellissements et les bouleversements successifs procurés à la cité par la conquête romaine, les invasions des Visigoths et des Sarrasins, les différentes guerres de religion depuis les Albigeois jusqu'aux Dragonnades.
En tout cas, les assauts nombreux qu'avait subis le pays lui étaient rappelés annuellement par un simulacre de combat existant encore aujourd'hui (2) et qui a la prétention de
(1) Aux premiers siècles de l'ère chrétienne, Gignac s'appelait Tourette, traduction de Turetum, du nom du préfet romain Turetius. D'aucuns pensent que Gignac est Tancien Vindomagus de César.
(2) Ce combat porte le nom de Sinnibellet (du latin signum belli, image de la guerre) ; il a lieu tous les ans sur une place publique, le jour de l'Ascension ; les combattants sont revêtus de vieilles armures.
représenter la lutte des anciens habitants contre les envahisseurs barbares. Tous ces souvenirs ont bien pu n'être pas étrangers plus tard à la brusque détermination, prise par notre jeune héros, d'embrasser la carrière des armes.
Quoi qu'il en soit, à cette période de la vie où l'âme, semblable à une cire molle, reçoit facilement les impressions les plus diverses, à cet âge si difficile qui conduit de l'adolescence à la jeunesse, Michel Glaparède échappa dans une certaine mesure à la direction bienfaisante de la famille. Avide de liberté et d'indépendance, il était plus souvent au mas(l) qu'à la maison. Insouciant de son avenir, il préférait les fêtes au travail, les amusements aux exercices scolaires.
Beau garçon, de prestance à la fois élégante et forte, plein de gaieté et de fougue printanières, dépensier par-dessus tout, il était attendu avec impatience dans toutes les réunions légères dont il devenait vite le bouteen-train.
(1) Dans le Midi, le mot mas signifie domaine ou maison de campagne. Les Glaparède possédaient à cette époque le mas d'Aumières, situé à environ 1.500 mètres de la ville ; aujourd'hui propriété Saint-Jean.
Ces détails pourront paraître puérils, mais non tout à fait indifférents. Il est curieux de se rapporter aux premiers actes des hommes destinés à accomplir dans la suite de grandes choses ; il est intéressant de voir par combien de phases, de luttes intérieures ils ont dû passer avant de parvenir à se transformer euxmêmes.
Le jeune Michel devait avec l'âge subir d'heureuses métamorphoses, mais en atten* dant, son avenir n'apparaissait pas sous un jour bien brillant. Tout le monde disait bien haut : cet enfant est trop gâté ; il ne fera jamais rien de bon. Le procureur du roi le savait et en gémissait. Il eût voulu inculquer r amour du travail à cette nature plutôt insouciante que paresseuse. Dans ce but, il prenait lui-même parfois la place de précepteur et profitait des loisirs laissés par le tribunal pour parfaire l'instruction et l'éducation de son fils. Malheureusement, ces loisirs ne pouvaient être ni fréquents ni de longue durée, à cause de l'étendue considérable du ressort de la viguerie (1). Chaque jour, de nouvelles
(1) 108 viUes ou villages des diocèses de Montpellier, Béziers et Lodève ressortissaient à la viguerie de Gignac.
affaires venaient contrecarrer la volonté paternelle en l'empêchant de poursuivre la tâche commencée.
Bientôt des événements imprévus forcèrent la famille Claparède à quitter le pays natal.
Voici dans quelles circonstances se produisit cette émigration.
Nous arrivions à Tannée 1790. L'Assemblée Constituante, sortie de la réunion des États- Généraux, poursuivait avec ardeur ses travaux de réforme. Elle avait remanié la France de la Monarchie, supprimé les provinces, créé les départements et les districts. Avec l'administration départementale s'imposait une nouvelle organisation judiciaire plus conforme au nouveau fractionnement du pays. Aussi, voyonsnous disparaître les petites cours de justice qui n'ont pas leur siège dans un chef-lieu de territoire. C'est ainsi que la viguerie de Pézenas se fond dans le tribunal déjà existant de Béziers et que celle de Gignac est transportée à Lodève, ville qui, pendant plus de cinq cents ans, avait dépendu de sa juridiction.
Mais ces changements ne s'opèrent pas sans quelques remaniements dans le personnel.
J.-B. Claparède, remplacé naguère dans ses fonctions de pro cureur, est nommé président du
nouveau tribunal. Obligé, par suite, de changer de résidence, il se décide à éloigner son jeune fils et à le livrer à lui-mérne, afin de le mettre aux prises avec les difficultés de la vie.
Pourquoi Michel fut-il alors envoyée Cette?
Qu'allait-il y faire? Par quel hasard ou par quelles influences se trouva-t-il amené chez un des personnages les plus marquants de la ville?
Nous n'en savons rien. Mais ce qui est certain, c'est qu'il vécut dans la famille Teckelenbourg.
Le chef de cette famille, Jean-Gérard Teckelenbourg, était natif de Brème, l'une des trois villes libres de l'Allemagne ; il appartenait à la plus haute noblesse du Hanovre. Son aïeul, Adolphe von Teckelenbourg, s'était distingué comme général (1) dans les dernières années du dix-septième siècle et au début du dix-huitième.
Jean-Gérard, né d'une mère française, avait beaucoup voyagé en France pendant sa jeunesse. Il finit par se fixer à Celte en 1764 et conquit chez nous ses lettres de naturalisation
(1) Le général von Teckelenbourg, né le 28 juillet 1655, mort le 7 novembre 1718, a son tombeau dans l'église de Wersen CWestphalie).
en épousant une jeune fille originaire d'Agde, dont il eut de nombreux enfants (1) .
Glaparède fut considéré comme l'aîné de la famille. Il se plut dans ce milieu où croissait autour de lui un gracieux essaim de jeunes beautés. Il se fit aimer grâce à son entrain, à sa jovialité, à son intelligence, à son esprit naturel.
En dehors de ces qualités que Ton pourrait dire exclusivement psychologiques, il en possédait d'autres tout extérieures qui ne devaient pas déplaire. A la fraîcheur de ses vingt ans, il joignait une taille imposante et presque gigantesque, une constitution robuste, une régularité de traits qui en faisait un des plus beaux hommes de son temps. Qu'on en juge plutôt par son portrait placé en tète de ces pages . Les yeux sont vifs, limpides et d'un charme enchanteur ; l'arcade sourcilière admirablement dessinée, le nez droit et bien fait ; la bouche est expressive, la télé bien plantée; l'ensemble de la physionomie, image parfaite de sa race, est énergique, martiale et
(1) Cf. Archives communales de la ville de Cette. — Jean-Gérard eut cinq filles et trois garçons dans Tespace de temps compris entre les années 1772 et
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présente en même temps un air de bonhomie qui est loin de la déparer ; enfin les cheveux et les favoris en désordre forment au visage un cadre bizarre qui ne manque pas d'une certaine originalité.
La belle tournure, les bonnes, manières du jeune homme contribuèrent beaucoup à le faire estimer par ses hôtes. Un courant de sympathie ne tarda pas à s'élablir entre le nouveau venu et les enfants de la maison.
Aussi , lorsque Michel, après deux ans de séjour à Cette, demanda la main de Rébecca Teckelenbourg (1), sa demande fut accueillie favorablement.
Les préparatifs terminés, les fiançailles faites, tout semblait se présenter à souhait pour le jour des noces. Mais depuis longtemps Glaparède prêtait l'oreille aux bruits du dehors. Les principes de la Révolution ne pouvaient que flatter son esprit indépendant. De là à courir défendre ces principes, les armes à ta main, en embrassant la carrière qui . était alors la plus belle et la plus glorieuse, il n'y avait qu'un pas. L'occasion ne tarda point à se présenter.
Après avoir partagé Tenthousiasme général à la nouvelle des premières victoires de nos armées improvisées, le jeune Michel se reprochait de n'être pas parti avec les défen-^ seurs de la première heure et, rêvant de les égaler, il soupirait intérieurement après le moment où il partagerait leurs périls et leur gloire. En proie à ces pensées, il regrettait de vivre dans la mollesse, quand soudain l'annonce de nos défaites se répandit comme une traînée de poudre. Nos ennemis coalisés menaçaient nos frontières en même temps que notre existence nationale . Nos armées étaient décimées et en pleine déroute. En cette extrémité, la Nation faisant appel à se& généreux enfants, de ^ nouveaux bataillons se formèrent au chef-lieu de chaque département.
Ce fut pour Claparède le coup de foudre.
Sans examiner s'il laissait une fiancée en larmes, une famille au désespoir, il ne vit que les désastres dans lesquels sa patrie menaçait de sombrer ; il n'hésita pas un seul instant et partit secrètement de Cette. Le 1" février 1793, il s'enrôlait à Montpellier dans le 4* bataillon de Volontaires de l'Hérault, formé ce jour-là même dans cette ville. Cet élan magnanime.
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; pure générosité nous niontrent que nous is désormais devant nous un homme dont lanls faits d'armes ne sauraient plus nous mer.
u'on juge de la stupéfaction de ses futurs snts et de sa propre famille en apprenant ouveile de son départ. Nul n'y voulait re. 11 fallut bien pourtant se convaincre a réalité et accepter le fait accompli, e prompte décision ne devait pas dére au président du tribunal ; il constatait î joie que l'heure des résolutions viriles t enfin sonné pour son fils. Mais il n'en t pas de même à Cette, où ce départ jipité ne laissait que tristesse et déso- )n.-
[algré cette différence de vues, les deux faes s'entendirent pour persuader au nouvel >Ié qu'il messiérait, au point où en étaient ihoses, de partir en campagne sans conclure dtivement l'union projetée. Glaparède, nageant lui-même ces sentiments, profita « que son bataillon n'avait pas encore i de destinalioB, pour se rendre auprès de père, à Lodève, où déjà la jeune fille avait convoquée. C'est dans cette ville que le ■iage futcélébré le 25 février 1793.
L'arrière-petite-fille d'un général hanovrien, pas plus du reste que son entourage, ne pouvait se douter ce jour-là, qu'en épousant un capitaine de Volontaires, elle allait devenir bientôt la femme d'un général français*