CHAPITRE II
Le Capitaine Claparèdb. — L'avancement a l'élection-
— DÉPART POUR LA VeNDÉE. — LES VOLONTAIRES DE
l'Hérault en Bretagne. — Claparède promu chef de
BATAILLON. — SeS QUALITÉS MILITAIRES. — DÉMISSION
IMPRÉVUE. — Conduite d'une compagnie franche. — Diverses opérations exécutées pendant que Hoche
COMMANDE DANS L'OuEST. — L'eMBRIGADEMENT DE
l'an IV. — Claparède, surnuméraire a la 23* demibrigade, rentre dans ses foyers.
Pour ne pas interrompre le récit du mariage, nous nous sommes contenté de noter en passant rentrée inattendue de Claparède dans l'armée. Il nous faut revenir maintenant en arrière, afin de rendre compréhensibles les dernières lignes du chapitre précédent.
Les qualités physiques et intellectuelles du
jeune volontaire avaient été vite remarquées : elles lui valurent en même temps que la sympathie de ses camarades, son élévation au grade de capitaine quatre jours après son arrivée.
Cet avancement si rapide, qui pourrait paraître une erreur, réclame un mot d'explication.
Nous ne sommes plus au temps où un roi de France demandait à un lieutenant-général gentilhomme, avant de l'élever au maréchalat : « Quels sont vos titres de noblesse ? » L'Assemblée Constituante venait de supprimer les privilèges féodaux, par suite celui de la naissance, peut-être le plus inique de tous. Elle avait proclamé le droit pour n'importe quel citoyen, roturier ou grand seigneur, d'aspirer aux différents emplois. Mais, comme il arrive souvent quand il s'agit de réformes, on outrepassa ces idées d'égalité pour tomber d'un abus dans un autre abus. C'est ainsi que les bataillons de Volontaires furent autorisés à désigner par voie d'élection leurs officiers et gradés subalternes.
Cette manière de procéder présentait de bons et de mauvais côtés ; elle ne donna pas toujours d'excellents résultats. Néanmoins, en plusieurs circonstances, les choix furent heureux. Lannes, Mortier, Suchet, Gouvion- Saint-Cyr, Joubert et bien d'autres non
moins illustres franchirent rapidement, grâce à ce système, les premiers échelons de la hiérarchie. L'avenir, en révélant leurs talents, a prouvé qu'ils méritaient bien la confiance dont ils avaient été honorés. Claparède, lui aussi, devait justifier dans la suite le choix de ses camarades (1).
Avec la préparation tout à fait sommaire exigée alors des troupes improvisées, le 4"* bataillon de l'Hérault, fort de 500 hommes, achevait son organisation au bout de quelques jours. Il reçut Tordre de se rendre à LaRochelle pour faire partie de l'armée des Côtes, commandée par le général Labourdonnaye. Ce bataillon quitta Montpellier le 13 mars; nous le retrouvons à Roanne le 2 avril suivant et c'est de là qu'il s'achemine vers l'Ouest (2).
Les Volontaires de l'Hérault arrivaient dans les premiers jours de mai à La Rochelle^ils furent aussitôt embarqués sur des frégates et dirigés sur Belle-Ile. Ils restèrent au Palais jusqu'au mois de septembre suivant. Envoyés
(1) Dans cette première campagne, l'histoire de Claparède se confondra souvent avec celle du 4® bataillon de THéraultdont il e:it un des personnages les plus marquants.
(2) Cet itinéraire, qui peut paraître étrange, est indiqué par deux lettres du ministre de la guerre au général Labourdonnaye, (Archives historiques.)
alors dans le Morbihan, ils firent partie de V Armée des côtes de Brest, placée sous les ordres de Canclaux.
En ce moment la Vendée et la Bretagne étaient devenues le foyer d'une funeste guerre civile. Dans ces provinces, les idées nouvelles n'avaient pas trouvé un terrain favorable. Les populations s'étaient soulevées à la suite des derniers décrets de la Convention. Il fallut répandre beaucoup de sang, sacrifier des milliers d'hommes avant d'obtenir l'apaisement général.
LesVolontaires de l'Hérault prirent une part glorieuse à cette campagne, remarquable par l'héroïsme et l'opiniâtreté déployés de part et d'autre. C'est au milieu de ces combats incessants, de ces journées dures et pénibles qu'ils achevèrent de se connaître. Les chefs élus étaient jugés à l'œuvre et l'on pouvait apprécier déjà s'ils répondaient par leurs capacités aux espérances que l'on avait fondées sur eux.
Depuis son entrée en Bretagne, le capitaine Claparêde n'avait cessé de se distinguer. De là l'estime et la confiance qui ne font que s'accroître à son égard. Aussi ne faut-il pas s'étonner que tous les yeux se tournent vers lui quand il s'agit de donner un successeur au
commandant du 4° bataillon de l'Hérault.
L'élection a lieu le 22 novembre 1798. A l'unanimité le capitaine Claparède est nommé chef de bataillon, « avancement d'autant plus honorable qu'il était l'expression libre et bien flatteuse de l'estime de ses camarades pour lui » (1). Dix mois ne se sont pas écoulés depuis le jour de son enrôlement volontaire. Sa modestie n'ambitionnait pas un si haut emploi, car il en mesurait toute la responsabilité. Il savait que l'honneur du commandement, principalement dans la région où l'on opérait, était un bien lourd fardeau et comportait un surcroît de labeur, un surmenage continuel.
Ayant compté sur une guerre de courte durée, Claparède ne tenait pas à l'avancement, mais après l'avoir obtenu, il s'efforça de remplir dignement sa tâche.
Il déploya, pour arrêter les progrès de la chouannerie, toute l'énergie, toute l'activité dont il était capable. Mais ennemi de ces luttes fratricides, soucieux de la vie de ses hommes, il s'efforça surtout de rivaliser de ruse avec son adversaire, d'éviter ses surprises nocturnes, de déjouer ses stratagèmes, cher-
(1) Notice publiée par les bureaux de la Renommée. (Bibliothèque Nationale.)
LE (iËNËRAI, CLAPARËDE
plutôt à dissiper les rassemblements, à sarmer qu'à répandre le sang. Dès lors, it en pratique les principes qui l'ont pendant toute sa carrière, et qui lui ient partout l'affection de ses subordoni s'oubliait lui-même pour s'occuper d du bien-être de ses soldats. Sa sole pour eux ne se démentait jamais et /ait sa récompense dans leur dévoue- Il sut les guider si bien dans ce pays nié, privé de routes, entrecoupé de de ravins, que l'effectif de son bataillon ninua pas sensiblement pendant la e où il fut appelé à le commander. 5 il avait trop compté sur sa constitution e. Au bout de quatre mois, il sentit ses le trahir. Cette vie de privations, de :s, de soucis permanents commençait à uer. Tant que l'ennemi s'était montré ■eux et inquiétant, il n'aurait pas voulu iv son poste ; devant un calme momens mêmes obligations n'existaient pas ; non seulement ne pas forfaire à l'honnais agir au contraire en homme sensé 1 en donnant sa démission.
)arède se trouvait alors à Vannes, le second germinal de la deuxième
année républicaine (22 mars 1794). Il réunit le conseil d'administration du quatrième bataillon de THérault et lui parla en termes fort dignes qui méritent d'être rapportés. « Camarades, leur dit-il, élevé par vos suffrages unanimes à la place de commandant clu bataillon, je marche depuis lors à votre tète. Je croyais aller de nouveau combattre les brigands, mais du même instant que j'apprends qu'ils sont détruits, je n'hésite plus à vous donner ma démission de commandant ; ma santé dérangée et affaiblie par les fatigues ne me permet point absolument de continuer à remplir les fonctions pénibles de cette place. C'est en vain que vous insisteriez pour m'engager à y rester : ma résolution est prise et je n'en changerai certainement pas ; je n'en serai pas moins parmi vous. Je rentre dans ma compagnie et je ferai tous mes efforts pour continuer à mériter votre eslime et votre amitié. ».
Le conseil, ayant entendu ce langage « et voyant qu'il ferait en vain tous ses efforts pour engager ledit Claparède à continuer d'accepter le commandement du bataillon d'après la résolution inébranlable de ce dernier de quitter cette place, considérant d'ailleurs que sa santé est bien affaiblie, accepte sa démission
avec le plus vif regret, ledit Glaparède s'étant comporté tout le temps qu'il a commandé ledit bataillon avec zèle, courage et distinction, de manière à mériter l'estime, la confiance, l'amitié et les regrets aussi sincères que bien mérités de tous ses camarades » (t).
Ces paroles montrent bien mieux que nou& ne saurions le faire et la modestie de Glaparède et l'estime profonde dont on l'entourait.
Cependant il était dit que cette volonté de s'abaisser, ce désir constant de s'effacer devant les autres ne se réaliseraient pas absolument. Au mois de mai, le général Moulin vient prendre le commandement de V Armée des côtes de Brest qu'il devait conserver jusqu'en octobre. Pendant ce temps, l'ancien chef de bataillon, redescendu volontairement au grade de capitaine, lui est présenté. Moulin le charge d'organiser une compagnie franche qui opérera contre les Chouans. Cette compagnie, comme celles d'une organisation similaire, avait un secteur spécial d'opérations et jouissait d'une certaine indépendance d'allures, à cause du rôle de partisans qu'elle avait à remplir. Celui qui la commandait
(1) Archives administratives du ministère de la guerre.
devenait pour ainsi dire son propre maître . Glaparède, déjà exercé à un commandement plus important, conduite merveille les soldats qui lui sont confiés. Ses rapports avec Tautorité supérieure lui attirent d^abord les bontés du général en chef et bientôt son amitié, comme dans sa gratitude il le rappellera luimême lorsque cinq ans plus tard il aura Toccasion d'écrire au général Moulin devenu Directeur (1).
Mais, pendant l'intérim du général Rivaud, Glaparède s'empressa de venir retrouver ses camarades et de reprendre le commandement de sa compagnie au 4' bataillon de l'Hérault. Ce dernier, après s'être transporté de Vannes à Locminé, puis à Sarzeau, avait de nouveau passé la mer et se trouvait encore à Belle-Ile.
Jusqu'iôi, les généraux qui se sont succédé -à la tète des armées républicaines n'ont pas obtenu de résultats satisfaisants. La Convenlioii vient de se décider enfin à envoyer en Vendée un jeune général plein de valeur, mais <lont naguère elle a méconnu les mérites au point de le faire arrêter et incarcérer.
(1) Lettre de Glaparède au général Moulin, directeur (1*' thermidor an VII).
3tt LE GÉNÉRAL CLAPAREDE
Hoche avait reçu le commandement des deux armées réunies des a côtes de Cherbourg » et des a côtes de Brest »; il voulut dès son arrivée réorganiser ses troupes en groupant les soldats dans la main de leurs chefs. (( Il les retira, dans ce but, des villes et des bourgades où ils étaient cantonnés, et il for« ma, dans les campagnes, un grand nombre de camps retranchés renfermant chacun deux ou trois cents hommes qu'il tint constamment en haleine (i) ».
Ces nouvelles dispositions modifièrent la situation du 4** bataillon de l'Hérault qui partit de Belle-Ilé pour s'établir dans un camp près de Nantes, où nous le trouvons en décembre.
A ce moment la Convention promulgua un décret d'amnistie dont le résultat fut Tapaisement de Tinsurrection.
Cependant la trêve ne dura pas longtemps.
Pour hâter la fin de la guerre, Hoche établit ce qu'il appelait une ligne de désarmement.
C'était une série de petits postes formés en arc de cercle, à travers lesquels une armée nombreuse ne pouvait passer. Cette ligne devait aller en se rétrécissant jusqu'au moment où
(1) Lazare. Hachey par E. de Bonnechose (pages 110 «t 111).
on aurait acculé les forces vendéennes à la mer. En prenant part à ce mouvement, le 4*bataillonderHérault s'était avancé de Nantes sur le camp de Saint- Jacques, puis sur Paimbœuf, et le capitaine Claparède avait reçu la mission de conduire une des colonnes mobiles chargées de précéder les troupes et de saisir les chefs rebelles. Au mois de mars i 796, Gharette était pris et son armée cessait d'exister.
Hoche nommé commandant des trois armées de V Ouest, des côtes de Brest et des côtes de Cherbourg, réunies désormais sous Tunique dénomination d* « Armée des côtes de rOcéan », se transporta en Bretagne pour y opérer la pacification d'après le système qui avait si bien réussi en Vendée.
Une fois maître du pays, le jeune général en chef « y distribua ses cent mille hommes dans une multitude de petits cantonnements pour le surveiller et l'enlacer d'un réseau de fer, et il acheva ainsi de le soumettre » (1).
Le 4*" bataillon de l'Hérault fut alors envoyé dans la petite ville de Sl-Philberl-de-Grand- Lieu. C'est là qu'il se trouvait au moment de l'embrigademant de l'an IV.
(1) Lazare Hoche, par E. de Bonnecliose (i^age 191).
On sait qu'une première fois la Convention, à peine au pouvoir, s'était préoccupée du mélange des volontaires nationaux avec les corps de l'ancienne armée royale. C'est ce qu'on appela Vamalgame. Bientôt après (1), la dénomination de demi-brigade ayant remplacé celle de régiment, 11 fut convenu que (( chaque demi-brigade serait obtenue par la fusion de l'un des anciens régiments avec deux bataillons de volontaires » (2). D'où le nom à! embrigadement donné à ce système.
Les bataillons de dernière création envoyés en Vendée ne participèrent pas à cette organisation nouvelle. Du reste, c'eût été impossible à cause du morcellement des troupes sur une surface relativement considérable. C'est pourquoi nous voyons le 4** bataillon de l'Hérault conserver son autonomie pendant toute la durée delà campagne. Mais au moment où le calme semblait définitivement se rétablir dans les provinces de l'Ouest, le Directoire voulut achever l'œuvre de l'assemblée qui l'avait précédé. Il était urgent, en effet, de remettre un peu d'ordre dans nos troupes afin de pouvoir s'y
(1) Décret du 26 février 1793.
(2) Mémoires du colonel Vigo-Roussillon. — Reoue des Deux-Mondes : août 1890, page 591.
reconnaître. Avec la formation hâtive de certains corps et la dispersion de nos armées sur une ligne d'une étendue immense, — elle s'étendait du Zuiderzée au détroit de Messine — il était arrivé que des numéros de certaines demi-brigades restaient vacants ; d'autres, au contraire, faisaient double emploi. Ces anomalies ne pouvaient subsister. Un premier décret dû 18 nivôse an IV (7 janvier 1796) réduisit à cent le nojnbre des demi-brigades d'infanterie de ligne et à trente celui des demibrigades d'infanterie légère. Un second décret du 29 ventôse (18 mars) décida que les nouvelles demi-brigades tireraient au sort le numéro qu'elles devaient prendre entre elles. Ce tirage s'effectua peu après et un nouvel arrêté du 10 germinal an IV (29 mars 1796) prescrivit que la 18* demi-brigade bis d'infanterie légère prendrait le numéro 23, Cette 23° demibrigade légère ne fut définitivement constituée que le 25 messidor de la même année (12 juillet) (1). Tous les éléments de la 18° bis, alors dans les Alpes, et plusieurs détachements (2)
(1) D'après l'historique manuscrit du 98® de ligne, formé de la 23® demi-brigade d'infanterie légère, par le lieutenant Albert.
(2) Non plus comme au premier embrigadement, avec des bataillons entiers.
de bataillons de Volontaires, entre autres du 4* bataillon de l'Hérault, contribuèrent à sa formation. Mais les cadres de cette demibrigade étant complets en officiers, Claparède y fut versé comme capitaine surnuméraire.
Or, presqu'en même temps (1), Tarmée des côtes de r Océan était dissoute. Quelques jours plus tard (2), le Directoire décrétait que les officiers à la suite des corps se trouvant à Tintérieur rentreraient dans leurs foyers. Cet arrêté atteignait Claparède. Toutefois, il resta encore dans rOuest jusqu'aux premiers jours de Tannée 1797, époque de la paicification définitive de la Bretagne. Il revint alors à Cette avec la satisfaction d'avoir payé sa dette à la patrie.
(1) 1" vendémiaire an V (22 septembre 1796).
(2) 5 vendémiaire an V (26 septembre 1796).