IU
repoussé des nuées de Cosaques, etc. » On ne saurait rpdire tous les traits d'héroïsme qu’ensevelit le linceul de glace et de mort qui s’étendait sur notre malheureuse armée. Qu’on nous permette ici d’en insérer un trait admirable entre tous :
Durant d’interminables heures, Coutard avait eu à soutenir des attaques saus cesse répétées. A force de valeur et de persévérance, marchant toujours, gardant le plus grand ordre, tenant les eunemis à distance avec quelques volées de canon, il était parvenu à exécuter son mouvement en refoulant à l'horizon ces innombrables escadrons qui le harcelaient. Toute son ambition était d'atteindre un grand bois qu’il avait devant lui et à la faveur duquel il espérait dérober la marche de sa colonne et lui accorder quelques moments de trêve. 11 faisait un froid glacial, la nuit allait venir : enfin il atteignit le bois. Le corps d’armée s’y engage; il le laisse passer, et toute? précautions prises, quand il a garanti par de savantes dispositions le passage de sa troupe, jl monte sur un traîneau et suit. La fatigue ne tarde pas à dompter sa robuste nature : il s’endort. Le sappur qui le conduisait ralentit le pas et s abandonne au SQinmeil comme lui. Le cheval, livré à lui-même, prend un sentier écarté. Une heure après, le conducteur sp réveille : où est-il? [Mus de bruit, plus de traeps d’armée ! Une neige épaisse est tombée et a couvert toute la terre. Le conducteur pousse un cri d’effroi. Le général
^élance: il marche, il écoute, il cherche. Bien!'" Ou est la colonne? Que va-t-il devenir ? Ce qui le domine, ce n’est pas le souci de sa vie : il l’a tant do fois exposée sur le champ de bataille! L’affreuse angoisse qui le presse, c’est le sort de ses troupes, c’est la responsabilité qui pèse sur lui, leur chef, lui qui les a sauvées de l’ennemi, qui seul possède les ordres, qui seul doit compte de tant d’existences à Dieu et à la Patrie! Il appelle, i| crjg : pieo pe lui répond , que l’horreur de la nujt, du silence et de la forêt. Tout à coup, au milieu de cette détresse, pnp pieuse pensée l’inspire. Dieu seul peut l’entendre et l’exaucer. Il se jette à genoux... « Jamais, jamais, disait-il, tremblant encore d’émotionà plus de quarante années de distance, jamais prière plqs ardente et plus passionnée n’est sortie de la bouche et dp ptppr J » EJp se relevant, il appuie la main sur la neige, cette majp enfonce, il sent une ornière, il déblaie à la hâtp. Cp sont des traces de roues! Voilà les clous : ce sont les caissons de l’armée : la France a passé par là ! Balayer la longueur de quelques pieds, reconnaître le sens que marquent les traces des chevaux, s’élancer sur ces traces, ce fut l’affaire d’un instant. Quelques heures après le 'général retrouvait sa colonne, et ivre de joie, il racontait ce qu’il appelait un miracle delà Provideuce! (1)
i,l) Exténué de fatigue et d’anxiété, le brave général mourait de faim. Au pathétique, voici le plaisant et le burlesque qui se mêlent; c’était la
Puis les escarmouches recommencèrent, et ces innombrables drames sanglants et désolés que le désert seul pouvait voir. C’est l’époque de ce terrible xux* bulletin, qui, sans dévoiler encore toute la vérité, laissait voir cependant l’armée « sans cavalerie, faible en munitions, horriblement fatiguée de cinquante jours de marche, traînant à sa suite ses malades et les blessés de tant de combats. *
Le 5 décembre, Napoléon avait réuni ses maréchaux, laissant le commandement à Murat, et était parti incognito, sous le nom du duc de Vicence. Le 18, il était à Paris. L’armée luttait toujours encore : mais les forces des généraux s’épuisaient. A la rencontre du 8, Coutard avait été blessé d’un coup de lance. On eût dit qu’il voulût mériter une fois de plus la quatrième pièce de son écusson, le lion fièrement redressé et portant dans sa griffe puissante, comme un trophée, l’arme meurtrière qui l’avait atteint.
Arrivé à Thorn, le général fut obligé de s’arrêter
vie do ces jours fabuleux. Impossible de rien trouver qui pùt ranimer ses forces, Un officier vreatpbalien l'aborde et lui offre do inunger. « un petit soupe n que son domestique a pu lui conserver. Le général accepte, plonge, avidement sa cuiller do voyage dans le bouillon fumant, avale une gorgée et la rejette aussitôt, saM par le plus effroyable dfgoûi. « Qu’est-ce que cela? s’écrie-t-il. — Ab! reprend l'officier, c’est que le tomestique s’affre .-servi du petit polie. — De quelle boite? — Lu petit poitc pour les pottes! » Le malheureux n’avait rien de mieux inventé que de faire la soupe avec la graisse à cirer les bottes. Le goût alietnaud s'était plié à cet horrible breuvage.
et de prendre quelque repos. Le 30 décembre, le maréchal prince d’Eckmllhl écrivait :
« Monseigneur,
« J’ai trouvé ici, un peu indisposé, le général de brigade Coutard, qui est attaché au 2* corps. Comme il ne pourra se mettre en route d’ici à quelques jours, j’en profite pour prier V. A. S. de demander à S. M. le roi de Naples qu’il soit employé au 1 er corps, si cela est possible.
« Peut-être aussi serait-il avantageux de placer cet officier-général dans le corps bavarois, dont l’esprit du chef, le général de Wrèdc, est très-bon, mais où il existe parmi les officiers un esprit qu’il conviendrait de surveiller et de réprimer.
* J’ai l’honneur, etc.
On pressentait déjà les défections. Coutard, dont la loyauté avait été appréciée parle comte de Wrède, était plus capable que tout autre de resserrer des liens chaque jour devenus plus fragiles. Il reste attaché au comte de Wrède, lequel, également exténué, lui écrivait de Gnesen, le 30 janvier 1813 : » Je m’empresse de vous exprimer, mon cher général, les sentiments de la plus vive reconnaissance pour votre aimable lettre. Ma santé est telle que je n’ai pas encore quitté mon lit, et me suis vu forcé de demander à S. A. 1. le prince vice-roi, la permission de profiter d’un congé pour me reposer et me remettre. L’eu-
lierai se tient tranquille. Demain, j’espère savoir quelque chose par des parlementaires que j’ai envoyés sur deux points différents : l’un à l’amiral Tchitchagoff, l’autre au général Woronzoff. (1).
« Agréez, mon cher Général, l’assurance de mes sentiments d’attachement et de haute considération avec lesquels, etc. »
Coutard avait donc conduit sa brigade aux limites de l’Allemagne. Là, ses forces l’abandonnèrent. C’est en ce moment que sa noble femme put enfin le rejoindre. Tout le temps de la campagne, tantôt à Magdebourg, tantôt essayant de se rapprocher de l’armée, elle avait ressenti dans son cœur toutes les péripéties d’espérance, de gloire, de douleur et de ruine qui avaient signalé la terrible tragédie de 18l2. Elle aussi avait souffert des rigueurs du climat, elle aussi avait prodigué à nos soldats les secours dont elle pouvait disposer. Souvent il lui avait fallu passer de longues nuits dans sa voiture, tenant des bougies allumées pour adoucir l’atmosphère glaciale qui l’entourait ; souvent elle avait eu peine à se procurer les premières nécessités de la vie Son courage n’avait pas faibli un instant; et, en ce moment, serrant
(1) Les parlementaires dont parle ici le comte de YVrfcdc étaient chargés de s'occuper du soin des prisonniers. « Le général commandant, comte do Wrèdo, dit un bulletin publié par la Gazette du Grand- Duché de franc fort y a déjà trouvé le moyen rie faire passer dos sommes considérables pour lè soulagement drs officiers prisonniers; l’amiral russe Tchitchagoff et le général de Wittgenstein ont montré à cet égard un empressement tyui leur fait .honneur. »
dans ses bras le héros blessé, heureuse au milieu de tant de veuves désolées, elle oubliait toutes ses fatigues dans la joie d’un retour presque inespéré (1).
Coutard était épuisé : le 29 janvier il fut mis en disponibilité. Ce ne sera pas pour longtemps.
(1) Qu’on me permette ici de citer quelques lignes écrites à plus de trente années de distance, et où se révèle, avec la douceur de l’intimité, la mutuelle affection des deux époux : « lino femme, me mandait gaiement le général, ne doit jamais quitter son mari. La mienne est bien venue me conduire jusque sur les bords du Niémen et m'aftendre à Magdebourg. Voilà deux modèles de tendresse conjugale! Mais si vous saviex dans quel état de toileite j'étais au r tour! J’avais perdu ma voiture, mes chevaux et mon trousseau à Wilna, et depuis lors... une garnison nombreuse que je nourrissais de mon sang .. Oh ! étais-je laid et dégoûtant! EU bien! cette excellente femme vint m’embrasser sans même me laisser faire ma barbe. En voilà une comme elles doivent être toutes. »