‹ Le Général comte de Coutard, étude historique sur la République, l'Empire et la RestaurationChapitre 13 sur 57 · CHAPITRE VIH · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIH

Let Cent-Jours. — Coutard est attaché au corps d’armée de Mgr le duc d’Orléans.— Il refuse de prendre un commandement, au nom de l’Empereur, dans l’armée active. — Nommé ensuite au commandement des gardes nationales de Lille, il sauve la ville d'une collision imminente et prend la cocarde blanche. — Il reçoit le commandement provisoire de la 16* division militaire. — Son dévouement à la royauté et sa feivmeté envers les alliés. — II est nommé commandant de la 6* division, à Besancon.

L’antique royauté, rappelée par le vœu de la France, bénie comme un Pouvoir sauveur et réparateur, avait inauguré son retour par la conciliation et la paix. Ce même roi, qui voulait aller s’asseoir sur le pont d’Iéna, menacé par les Prussiens, pour sauver ce trophée de uos victoiresou pour s’ensevelir sous ses ruines, avait tendu la main à tous les hommes illustrés dans les grandes guerres. Sa cour était pleine des maréchaux et des généraiLx de l’Empire. C’était appuyé sur eux qu’il avait voulu se présenter à ses peuples. A Compïègne, avant d’entrer à Paris, buvant à l’armée, il s’écriait : <i C’est boire à l’honneur et à la gloire de la France ! »

Eu même temps Monsieur, comte d’Artois, disait au maréchal Ney : « Tout ce qui a été fait pour la France, n’a jamais été étranger au ltoi. Vous avez porté dans toute l’Europe la gloire du nom français; à ce titre, le Roi revendique tous vos exploits. »

La Restauration, nous l’avons vu, traitait généreusement Coutard, comme tous les soldats de la République et de l’Empire. 11 était de ces âmes droites et fermes qui ne se prêtent pas, mais qui se donnent, et dont le soin le plus jaloux est de rester constantes avec elles-mêmes. Sa fidélité ne tarda pas à être mise à l’épreuve.

Voici, en effet, le retour de l’île d’Elbe, voici les Cent-Jours ; lamentable épisode qui attira sur la France de terribles désastres et la mit une fois de plus à la merci de l’étranger, mais qui lui causa uu mal moral plus profond encore par le scandale des apostasies, par la honte des trahisons, par les fer» ments de haine et de discorde déposés en son sein, et dont elle subit encore la délétère influence !

Coutard était à Paris. Chaque jour, chaque heure apportait la nouvelle d’une défection. Le gouvernement royal organisait une tardive résistance. Avec cette dignité native qui est l’apanage des Bourbons et qui se relève si fièrement dans le malheur, Louis XVIII se rendait au sein des chambres, où le comte d’Artois, organe des deux assemblées, s’écriait : « Nous jurons de mourir fidèles au Roi et à

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la Charte constitutionnelle. » — « La France, reprenait M. Laine après le départ du Roi, la France ne laissera périr ni son Roi ni sa liberté !» Le 19 mars, Louis XVIII écrivait de sa main et signait une dernière proclamation à l’armée : « J’ai répondu de votre fidélité à toute la France, vous ne démentirez pas la parole de votre Roi ! »

Le général était de ceux que touchait ce royal langage; et certes il y avait du mérite, lui qui devait tant à l’Empire. Dès le 8 mars, il avait sollicité de Monseigneur, duc d’Angoulême, l’honneur d’être attaché à sa personne et de le suivre dans le Midi, où le Prince devait déployer unc.si noble bravoure. Puis, ne recevant pas de réponse, il s’était adressé à Mgr le dite de Berry. Enfin, le 19, le duc de Feltrc qui, depuis une semaine, avait remplacé le maréchal duc de Dalmatie au ministère de la guerre, donnant de la sorte un bel exemple de courage et de dévoiiment à l’heure périlleuse, le duc de Feltrc l’appelle « par ordre du roi au commandement de la 2* division d’infanterie de l’armée, placée sous le commandement en chef de S. A. S. Mgr. le duc d’Orléans. » Ses lettres de service lui enjoignent de se rendre à Péronne.

Malheureusement, ce dernier effort fut inutile. Quand Coutard arriva à Péronne, le Prince n’y était plus, et les troupes qu’on y avait rassemblées étaient dispersées. Le lendemain, à minuit, au milieu de la consternation générale. Louis XVIII quittait les Tui-

leries, et vingt-quatre heures après, Napoléon y entrait, porté sur les bras de ses officiers.

Le 23 mars, Louis XVIII sortait de Lille, et le duc d’Orléans, à qui le commandement de la place avait été laissé, le remettait le lendemain au maréchal Mortier, en « le dégageant de tous les ordres qu’il lui avait transmis, et en lui recommandant de faire tout ce que son excellent jugement et son patriotisme si pur lui suggéreraient de mieux pour les intérêts de , la France. » Enfin, le 25, le comte d’ Artois et le duc de Berry traversaient la frontière, et Monsieur, n’écoutant que sa générosité, disait aux officiers qui l’avaient accompagné : « Que ceux qui ont intérêt à rentrer en France, y rentrent; ils peuvent encore nous y être utiles ; nous avons besoin d’amis dans l’intérieur. »

Le général Coutard devait être un de ces amis de l’intérieur, sur lesquels se portait la pensée du prince.

Pendant plusieurs mois il n’accepte aucun service, et pourtant, combien n’était-il pas pressé par ses anciens amis, par le maréchal Davoust surtout, qui avait le portefeuille de la guerre et qui lui offrait commandement sur commandement? Enfin, Napoléon se met en marche pour Waterloo. Le 10 juin, le prince d’Eckmühl, reconnaissant le général Coutard * comme lieutenant-général provisoire, » lui écrit : « J’ai l’honneur de vous prévenir que l’intention de

l’Kmpereur est que vous preniez le commandement de la quatrième division de réserve des gardes nationales qui font partie du corps d’armée d’observation du Jura. Vous voudrez bien vous rendre sur-le-champ, en poste, à Béfort, et m’informer de votre départ, qui n'admet aucun délai. »

Coutard refuse; il invoque l’état de sa santé, et, le 12 juin, une lettre du maréchal l’informe c qu'il a été remplacé dans la destination qui lui avait été assignée, » et une autre lui dit « qu’il peut considérer comme non avenues les lettres de service qu’il a reçues. »

Toutefois, l’étranger est à la frontière; Coutard est nommé au commandement des gardes nationales de Lille : il va y acquérir de nouveaux titres à la reconnaissance de la patrie.

Waterloo a illuminé de sa gloire et de ses douleurs le dénoùment de la sanglante tragédie des Cent-Jours. Le 22 juin, Napoléon abdique. Le 28, Louis XYI11, ce môme Français, qui, de Gand, venait d’envoyer 400,000 fr. pour les blessés de la bataille de Mont- Saint-Jean, s’adressait à la France et lui disait: « J’accours pour adoucir les maux que j’avais voulu prévenir, pour me placer une seconde fois entre les années alliées et les Français 1 » Le général Coutard n’avait pas attendu celte proclamation pour rendre service à la Royauté. Le gouverneur de Lille, le général Lapoype, tenait encore pour Napoléou ;

mais ia garde nationale, appuyée par la population, manifestait hautement ses sentiments. A une revue, le 1" bataillon de grenadiers avait répondu aux cris de Vive F Empereur! par ceux de Vive le Roi! Le. gouverneur, exaspéré, ordonna le licenciement et le désarmement de ce bataillon. Ce pouvait être le signal d’un conflit terrible. Coutard s’y oppose. Le gouverneur s’irrite davantage ; il annonce des mesures de terreur pour dissiper les attroupements qui commencent à sc former avec la cocarde blanche. « Général, lui répond Coutard, je ne crois pas qu’il existe dans ma division un seul homme qui voulût faire feu ou se servir de sa baïonnette contre un habitant qui mettrait la cocarde blanche. Du reste, je vous préviens officiellement que jamais je n’en donnerai l’ordre. »

Immédiatement après, Lapoype convoque chez lui un Conseil de défense. Il a eu soin d’y rassembler les officiers généraux les plus exaltés et de leur adjoindre, contre tous les règlements, les chefs de bataillon et majors des gardes nationales, plus le secrétaire-général de la préfecture, homme emporté et d’une violence extrême. Placé en présence de ce Conseil, Coutard, plus énergique encore que le matin, déclare nettement au gouverneur « qu’il n’y a pas une minute à perdre, qu’il faut arborer le drapeau blanc et prendre la cocarde, sans quoi il ne peut répondre de rien. » Vainement des protestations et des cris se

fout entendre; vainement la majorité des membres du Conseil se prononce avec des vociférations et des menaces. Coutard domine le tumulte, et appuyé de trois ou quatre officiers courageux et dévoués, tels que le général Dejean, le colonel. Ilulot, l’inspecteur Jacqueminot et l’ordonnateur Robinet, il poursuit et développe sa proposition.

Cette énergie impose aux esprits; bientôt connue au dehors, elle y provoque de publiques et d’imposantes manifestations, et la ville est sauvée d’une épouvantable collision.

Tel est l’hommage que rendirent à Coutard et les autorités nommées par l’empereur et celles qu’avait instituées le Roi , M. Gentil-Muiron comme M. le comte de Brigode (1).

(1) Voici ce» deux pièces :

« Le maire de la ville de Lille, département do Nord, déclare que dans la conduite prudente qu'a tenue Monsieur le baron do Coutard, licute-* nam-général des armées du* Iloy, il est impossible d'avoir montré plus de modération, de franchise et de sagesse qu’il ne l’a fait dans les circonstances pénibles d’où nous venons de sortir, et que sans son courage et sans une réciprocité de sentiments qui nous animaient, on ne sait ce que la ville de Lille serait devenue. Le soussigné n’oubliera jamais l’opposition ferme qu’il a faite à l’exécutiou de l’arrêté de M. le Gouverneur sur le licenciement et le désarmement du 1 er bataillrfh des Grenadiers du Nord, qui avait, le matin à la revue, répondu aux cris de Vive l'Empereur! par ceux de Vive le Roy ! 11 n’oubliera pas non plus sa seconde opposition aux mesures terribles qu’on se proposait de prendre contre les attroupements, s’il en paraissait avec la cocarde blauche. Voici ses propres expressions ; dites à Monsieur le Gouverneur :

« Général, je ne crois pas qu’il existe dans ma division un seul homme m qui voulût faire feu ou se servir de sa baïonnette contre un habitant qui « mettrait la cocarde blanche. Du reste, je vous préviens trés-olhcielle* u ment que jamais je u’en donnerai l’ordre. »

C’était ouvrir les portes de Lille à Louis XV11I, éviter un siège et la guerre civile. Semblable conduite était digne de la gratitude de la royauté; elle désignait le général Coutard à la confiance des représentants de son autorité. En effet, le 14 juillet, le lieutenant-général comte de Ëourmont, gouverneur de la 16' division militaire et revêtu des pouvoirs extraordinaires de S. M. , le nomma au commandement provisoire de cette même division.

Ce commandement avait une haute importance. Il fallait soutenir et récompenser le zèle des gardes nationales fidèles; organiser, en face des armées alliées, victorieuses et envahissantes, le service des places et le maintien de la sécurité publique ; procéder à la mise en activité des cohortes d’élite et des compagnies urbaines, seule force alors disponible. Coutard

« Cette détenu ioation a fait le plus grand effet et a évité des maux incalculables.

« Fait à Lille, le 13 juillet 1815.

u Signé: Gentil- Muiron,

« Maire. »

« Je déclare que, quoique je ne fusse pas à Lille pendant P absence du Roi, il est A ma connaissance que les faits rapportés ci-dessus par M. Gcntil-Muiron, nommé maire de Lille A ma place, par Buonaparte, sont de la plus exacte vérité, et que la conduite de Monsieur le lieutenant-général baron de Coutard a été digne des plus grands éloges.

« Paris, le 6 août 1815.

a Signé : le Comte de Brigode,

« Maire de Lille. »

Ces faits sont relatés avec détail dans plusieurs lettres que nous avons sous les yeux, et qui sont adressées à S. A. R. Monseigneur, duc d’Angouléme, au ministre de la guerre, à M. le comte de Bourmont.

remplit ces devoirs avec promptitude et habileté. Le premier bataillon de grenadiers qui avait si généreusement témoigné son dévoûment à la royauté, fut félicité dans un ordre du jour spécial. Quatorze décorations de la Légion d’honneur furent sollicitées pour lui; et son brave commandant, le lieutenant-colonel chevalier de Fréval, fut proposé pour la croit de Saint- Louis. « ('.es récompenses, disait Coutard, ne pourront rien ajouter au zèle de la garde nationale. Le général est bien persuadé que pour le service du Roi et la défense de la ville, chaque soldat serait grenadier et en aurait la valeur (1). » (% juillet 1815.)

l’eu de jours avaient sufli pour habiller et armer deux beaux bataillons de grenadiers, deux compagnies de canonniers et de sapeurs, et deux bataillons de fusiliers. « C’est avec ces braves, disait le général à Monsieur, comte d’Artois, que nous garderobs Lille pour Sa Majesté. Votre Altesse Royale sait apprécier la fidélité et le dévoûment au Roi de la brave ville de Lille. Si le service du Roi l’exigeait, la population entière prendrait les armes pour sa défense. 11 n’existe ici qu’une même pensée, on ne forme qu’un même vœu : tout pour le Roi et la famille royale. »

(1) Le lendemain Coutard écrivait à Monsieur, comte d’Artois, que les grenadiers du i* r bataillon demandaient l’autorisation d’ajouter un liseré rose au ruban de la décoration du lys, et il priait S. A. R. d’étendre cette faveur à tous les gardes nationaux de Lille qui s’habilleront et s'équiperont à leurs frais.

Les gardes nationales, en ce temps de crise, étaient, on voudra bien se le rappeler, l’unique appui de la paix et de l’ordre. Leurs compagnies actives avaient été licenciées ; il ne restait que les compagnies sédentaires. • Ce licenciement, disait Coutard aux généraux placés sous son commandetncnt (1), abandonne la garde de nos places fortes au patriotisme éclairé des habitants, à leur fidélité et à leur dévoûment au Roi. Dans une circonstance aussi impérieuse, j’aime à penser que cliacuh voudra faire personnellement son service, et que cette diminution de nos forces ne compromettra ni la tranquillité publique ni la sûreté de nos places. La loyauté des alliés nous rassure contre tout projet d’invasion de leur part. Le pavillon protecteur de notre légitime souverain flotte depuis longtemps dans toute l’étendue de la 16' division; il a été reconnu et salué sur toutes nos côtes par les escadres anglaises ; il sera respecté dé môme par les troupes de S. M. le roi des Pays-Bas. Mais l’absence de troupes régulières fait un devoir aux gardes nationales sédentaires de redoubler de surveillance pour notre police intérieure et l’exécution de nos règlements sur le service des places, qui en défendent l’entrée à tout corps armé étranger à la garnison, sans un avis linrmel de S. Exc. le ministre de

(1) Le comte d'Olonne, commandant le département du Nord, et lé comte de Bourbon-Busaet, commandant le département du Pas-de-Calais. (Lettre du 31 juillet 1815.)

la guerre. Pom - l’exécution de ces dispositions rigoureusement prescrites en temps de paix comme en guerre, le personnel des gardes nationales sera augmenté autant que possible, et les fonctionnaires publics donneront l’exemple du dévoûment qui doit nous animer tous. »

11 annonçait en même temps que les gardes nationales licenciées et rendues à leurs travaux, conservaient leurs cadres; en douze heures, si le service du Boi l’exigeait, chacun regagnerait son poste, et les garnisons seraient reconstituées.

C’est par de telles dispositions que le général unissait les conseils de la prudence avec ceux de l'honneur militaire, et préservait la dignité de la France en conservant les égards dus aux souverains alliés. Au besoin, il savait parler haut et ferme aux chefs des troupes étrangères et obtenir justice et réparation. Ainsi, sur une plainte de M. de Gramont, major commandant la place du Quesnoy, il avait écrit: « Vous ne devez rien laisser distraire du matériel de la place, et représenter à l’officier-général commandant les troupes alliées dans votre canton, qu’après avoir été reçu comme ami et allié de S. M. Louis XV1I1, c’est s’écarter des principes que de désarmer les places sur lesquelles il sera prononcé par un traité définitif, que l’on dit sur le point d’ètre signé à Paris, par toutes les puissances. Les Caisses publiques doivenl être respectées par les

mêmes motifs. » Cette conduite réussit pleinement.

En même temps, M. de Bounnont lui donnait une mission importante, celle de former un régiment de Flandre avec les gardes nationaux .qui n’avaicnt'a bandon né leur corps que « par opposition au gouvernement de Bonaparte. » Ce régiment devait tenir garnison à Lille. Coutard exécute rapidement ces ordres.

Ainsi, la ville et la division auxquelles ilavait épargné les horreurs d’une guerre civile, lui durent le calme et la tranquillité, et lui en gardèrent une vive gratitude.

* Ces qualités et ce zèle devaient bientôt recevoir un emploi plus fixe et plus assuré. Coutard, rappelant qu’il avait figuré dans la garde de Louis XVI, exprimait le vœu d’obtenir le commandement d’un des régiments qu’on formait pour la garde de Louis XVIII, et « de finir sa carrière militaire aussi noblement qu’il l’avait commencée. » Un poste plus actif l’attendait : le 7 septembre, le Roi l’appela au commandement de la 6” division militaire, à Besançon. Le ministre, Gouvion-Saint-Cyr, lui recommandait de s’y rendre promptement. Il y fallait un homme d’autorité, de bravoure, de sang-froid et de résolution.

De ce jour date une ère nouvelle dans la vie que nous essayons d’écrire. Les émotions des batailles ont cessé : voici les devoirs plus difficiles, moins brillants, non moins graves, de l’armée «à l’intérieur et pendant la paix.

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