CHAPITRE X
Coutard à Besançon. — Réorganisation de l’armée. — Conseils de guerre. Contrecoup de la conjuration de Didier. — Fêtes du mariage de Mgr le duc de Berry.— Condamnation du général Mouton-Duvernct.— Voyage de Monseigneur, duc d’Angoulême. — Clémence du prince. — L’Association de Saint-Louis. — L’Académie de Besançon. — La Confrérie de Saint-Georges. — La Cour royale de Besançon.
Quelques mois avaient donc sulli au général pour s’attirer la confiance et le respect de tous, de ses chefs (1) comme de la population. L’année 1816, avec les difficultés et les devoirs qu’elle amenait à sa suite, augmenta encore cette situatiou excellente.
La Royauté, une lois le territoire délivré de l’occupation étrangère, avait à reconstituer la force publique de l’Etat. « Il y avait eu France deux gloires, dit très-bien le judicieux historien que nous avons
(1) « Je suis parfaitement avec le comte Et. de Durfort, mon gouverneur, écrit le général à un ami ; il est impossible d'avoir une correspondance plus aimable et plus obligeante. » (15 janvier 1810.)
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déjà cité (1), la Restauration les a confondues en une seule ; il y avait deux armées ; lorsqu’elle tomba, il n’y en avait plus qu’une. » Autant que personne, Coutard servit à cette œuvre patriotique, et la grandeur du résultat donne la mesure des soins qu'il dut coûter.
Aussi bien le général s’y livra tout entier. On le voit sans cesse stimulant le zèle des officiers chargés de la formation des corps , multipliant les encouragements et les gages d’estime à ceux qui , comme le baron de Montgardé dans l’organisation des chasseurs à cheval , déploient ces qualités d’entrain et d’activité, cet esprit militaire si bien connu de l’ancien chef du 65 e . Pour ceux qui manifestent quelque lenteur ou quelque négligence , il est impitoyable ; reprenant un colonel qui ne se rend pas assez vite à son posté, et n’hésitant pas à mettre aux arrêts un lieutenant-colonel qui s’était présenté pour un service d’honneur en tenue trop peu rigoureuse. D’ailleurs, tout ce qui peut exciter l’enthousiasme du soldat, il le met à proGt. Ainsi il sait le prestige du drapeau : « Dans les moments difficiles , l’homme d’honneur, dit-il, n’hésite pas, on le trouve toujours à son drapeau prêt à exécuter les ordres de scs chefs.’ C’est une sorte de culte militaire. » Et, enconsé-, quence, à peine les légions sont-elles réunies, que,
(1) M. Lubis, t. I*\
devançant l’envoi des enseignes que le roi doit donner, il leur en fait décerner par les municipalités. La remise de l’étendard des dragons fut une fêle publique. Les dames l’avaient brodé et y avaient inscrit des devises chevaleresques; le clergé le bénit; la légion jura de le garder et de le défendre, au milieu des acclamations universelles.
De même Coutard portait sa sollicitude sur les gardes nationales. Le temps n’était pas venu encore où leur service serait rendu moins nécessaire par le ’ complet rétablissement de l’armée. Non-seulement il fallait compter sur leur concours pour le maintien de l'ordre dans les places et dans les villes, mais souvent elles devaient former des colonnes mobiles pour assurer la paix et ramener la sécurité. C’est grâce à ce concours dévoué que des troubles suscités à Montmerle, à Belley, par la cherté des grains ou par la malveillance, furent promptement apaisés. A cette occasion, le général rendit un témoignage mérité aux olliciers qui commandaient ces vaillantes troupes, au marquis de Fallctans, leur inspecteur-général , au marquisde Rozières, colonel de la garde de Besançon, et sollicita pour eux les grâces du Roi.
Le temps, du reste, n’était pas sans alarmes. On se rappelle avec douleur la violation si ilagrante des lois de la discipline pendant les Cent-Jours ; on sait que, malgré son penchant à la clémence, le gouvernement royal n’avait pas cru pouvoir se dispenser de livrer
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aux conseils de guerre les plus marquants d’entre les généraux et les officiers qui avaient entraîné la défection de l’armée. « La justice militaire, dit M. Lubis , déployait une sévérité excessive qui prenait sa source dans le sentiment du devoir , si indignement méconnu par les accusés traduits devant elle. Ces poursuites, ajoute le même historien, jetèrent une profonde terreur parmi les militaires qui avaient participé à la trahison du 20 mars. Les âmes les plus mâles se sentirent défaillir, et ces courages si fiers, si calmes, qui avaient tant de fois bravé la mort, s’abaissèrent jusqu’à verser des larmes. »
Besançon eut des procès de ce genre. Le général Radet s’évanouit au premier interrogatoire ; il inspirait, disent les correspondances, assez peu d’intérêt. 11 fut condamné à neuf ans de détention. Le général Marchand, au contraire, se défendit avec habileté et fut acquitté. Durant leur captivité préventive, Coutard avait, adouci la rigueur des règlements autant que le permettait l'humanité, et il leur avait assuré tous les moyens de défense.
Lui-même bientôt devait être appelé à faire partie du Conseil convoqué pour juger le général Mouton- Duvernet à Lyon. C’est au milieu des préoccupations soulevées par ces poursuites, qu’éclata la conspiration de Didier à Grenoble; connue si les agitateurs eussent voulu aggraver encore la situation des accusés et appeler des Vigueurs plus inexorables.
Déjà, dans le courant du mois de mars, le gouvernement avait éprouvé d'assez vives inquiétudes. On craignait l’anniversaire du retour de Napoléon ; ou savait que des tentatives se préparaient du côté de la Suisse ; mais la vigilance des autorités et le bon esprit des populations avaient prévenu et découragé ces coupables entreprises. Le 8 mai, Coutard reçoit la première nouvelle du mouvement insurrectionnel de l’Isère. La subdivision de l’Ain est limitrophe de la division de Lyon , et depuis quelque temps une certaine émotion, avant-courrière des crises, s’y faisait remarquer. Aussitôt Coutard écrit au gouverneur de la 19' division (1) , pour mettre à sa disposition les forces qu’il a sous la main ; il ordonne à M. le général baron Dupeyroux de prendre les mesures les plus urgentes de défense, et au besoin de répression, sur la rive droite du Rhône. En même temps il donne des instructions promptes et énergiques aux commandants des autres départements placés sous ses ordres. Chaque soir, il réunit chez lui le préfet, les généraux comte de Rotalier, comte de Valory et baron Durand, le colonel comte de Divonne et le procureur-général , « pour aviser à toutes les mesures nécessaires au maintien de l’ordre et au bien du service du Roi (2). » Grâce à une telle activité,
(1) C'était le comte Roger do Damas.
(S) Pour ne pas s’éloigner de la direction des affaires, Coutard renonça ii l'autorisation qui lui avait été donnée d'aller faire sa cour & Madame
grâce à la renommée de vigueur dont le général était entouré, grâce aussi à la fidélité des habitants et de l'armée, l’ordre ne fut pas un instant troublé dans la G' division.
Les événements de Grenoble fournirent même une occasion de témoigner combien les sentiments de dévoûuicnt à la royauté et de conciliation entre les partis, avaient fait d’heureux progrès. Tous les militaires en demi-solde, généraux, officiers supérieurs et autres, protestèrent spontanément contre l’insurrection et offrirent leurs services pour combattre les ennemis de la monarchie (1). Dans plusieurs endroits ils se présentèrent chez les commandants militaires et demandèrent à réitérer leur serment dé fidélité. Ailleurs ils s'enrôlèrent dans les rangs de la garde nationale et leur présence exerça une utile influence. Toute la correspondance du général en témoigne. « Ce qui est d’un admirable exemple, ditil entr’autres, et produit le meilleur effet, c’est le zèle soutenu de M. le comte d’Ortaus, lieutenant-général retiîaité, cordon rouge, qui n’a jamais voulu être que le premier grenadier de la compagnie. » Coutard
la princesse des Deux-Sicilcs, & son passage à Lyon, quand elle venait pour s’unir Mgr le duc de Berry.
(1) Un d’entre eux, le capitaine Reucbe, mérita une mention particulière. Le jour anniversaire de la rentrée du Iloi, quelques perturbateurs ayant méconnu l’autorité du maire d’une commune de l'arrondissement de Lurc, il n’hésita pas se jeter l’épée à la main au milieu de ces factieux, les mit en fuite et rétablit l’ordre.
leur tiut grand compte de cette excellente attitude et ’ à plusieurs reprises appela sur eux la justice et la faveur du gouvernement.
Or, pour maintenir ainsi l’ordre et l’union , pour prévenir des collisions, pour obtenir une surveillance eflicacc , le général avait eu besoin de dépenses extraordinaires. Le ministère y pensait; M. le comte Dccazes, ministre de la pôlice générale, lui écrivait le 21 mai 181G, la lettre suivante : « Monsieur le comte, lui dit-il, je dois des éloges au zèle et à l’activité que vous déployez pour le service du Iloi, dans l’exercice de l’autorité qu’il vous a confiée; je me ferai un plaisir d’en seconder reflet et de faciliter vos dispositions en acquittant les frais de police secrète que les circonstances vous ont obligé de faire ; je désire.en connaître le montant, afin de pouvoir donner les ordres convenables pour que la caisse de mon ministère opère le remboursement de dépenses faites dans une juste mesure et consacrées au maintien de la tranquillité publique. >
Voici la réponse du général :
« Monseigneur, j’ai reçu la lettre que V. Exc. m’a fait l’honntur de m’écrire, le 21 deruier, pour me demander le montant des dépenses de police secrète que les circonstances m’ont obligé de faire pour le maintien de la tranquillité et de l’ordre publics, dans l’étendue des quatre départements de ma division ; jusqu’ici, cette dépense s’élève à 820 fr., dont
je n’aurais jamais parlé, si ma fortune m’avait permis de les consacrer au bien du service du Roi. Je remercie V. Exc. de ce qu’elle veut bien me mettre à même de déployer une surveillance plus active ; je la supplie de me permettre de lui adresser quelquefois mes rapports sur tout ce que j’apprendrai et dont la révélation pourrait intéresser le service du Roi. *
Ainsi, 820 fr. pour la police de quatre départements, et cela pendant neuf mois, dans des circonstances épineuses ! Ce chiffre supplée à bien des commentaires.
Gouvernée de la sorte par cette main habile et ferme, la 6 e division militaire pouvait se livrer sans contrainte aux douces joies et aux heureuses espérances qu’excitait le mariage d’uu fils de France. La vieille tige de saint Louis allait refleurir. Mgr le duc de Berry venait d’épouser Marie-Caroline, princesse des Deux-Siciles. Marseille, Lyon, Paris avaient reçu l’auguste fiancée avec un enthousiasme qu’excitaient encore sa grâce charmante, sa vivacité d’esprit, son aimable affabilité; L’armée, qui, représentée à la cérémonie de Notre-Dame par le maréchal duc de Bellune, avait servi de témoin au petit-fils de Henri IV (1), avait voulu répondre en quelque sorte elle-même de celui dont elle aimait
(1) Les autres témoins étaient i M. le comte de Barthélemy, pour la Chambre des Pairs, M. Bell art, pour la Chambre des Députés, et M. de Sèze pour la magistrature.
la bravoure. Ce fut pour les troupes de la (V division une fête toute spéciale, et le prince, vivement touché de l’adresse qui lui fut transmise à celte occasion, fit témoigner au comte de Coutard combien il y était sensible (1).
L’armée a toujours été chère aux Bourbons, parce que toutes les gloires de la France sont de leur patrimoine. Qui le prouve mieux que la date dont nous venons de rappeler le souvenir? N’est-ce pas le 18 juin, le lendemain même du mariage de Mgr le duc de Berry, que Louis XV1I1 ordonna de faire trêve à toute fête et à toute réjouissance? Ce 18 juin était l’anniversaire de Waterloo. Le Boi honorait d’un deuil public le sang français qui avait coulé en cette triste et mémorable journée.
Pour mieux cimenter encore cette uuion des Bourbons et de l’armée, Coutard avait eu la pensée de distribuer les drapeaux aux différents corps de la garnison et de recevoir leurs serments, au moment
(1) Voici la lettre écrite au général par le lieutenant-général comte de Xantouillet :
« Monsieur le comte,
« Monseigneur le duc de Berry étant surchargé d’affaires, ne peut vins dire lui-même avec quel intérêt il a lu la lettre que vous lui avez adressée, et combien il a été sensible aux vœux que les habitants de Besançon forment pour son bonheur et à la nouvelle assurance qu’il reçoit en cette occasion de leurs sentiments. Veuillez, Monsieur, être près des troupes et des habitants de la G* division, l’interprète des sentiments de Son Altesse Royale. Je me trouve heureux, Monsieur, d’être chargé par elle de vous parier de tous ses sentiments pour vous et de sa parfaite estime.
« J’ai l'honneur d’être, etc.
« Élysée-Bourbon, 25 juin 1816. a
même où sc célébrait le mariage de Mgr le duc de Berry. Des circonstances indépendantes de sa volonté ajournèrent cette belle cérémonie, qui eut lieu avec tout l’éclat des pompes religieuses et militaires, le 8 juillet (!) , anniversaire de la rentrée de
(1) Un autel avait été dressé sur la vaste promenade de Chaman. À dix heures, une messe fut célébrée par M. l’abbé Durand, vicaire-général capitulaire, assisté du chapitre de la métropole. Les drapeaux, présentés par les colonels, ont été bénis, et les cravates ont été attachées par Mesdames la comtesse de Coutard, la comtesse de Scey, la comtesse de Rotalier, la marquise de Soran, la baronne Durand, Du Mesnil, la marquise de Terrier de Santaos, la marquise de Fallet ans. Voici le discours du général :
« Légions du Doubs, du Jura, de la Haute-Saône, régiment de Strasbourg, dragons du Doubs, je* vous réunis tous sous la dénomination de Franc-Comtois et d'Alsaciens, dénomination qui, depuis Louis XIV, fut tant de fois illustrée par la valeur et la fidélité de vos pères.
« C’est la bannière des lys, c’est le même étendard qu’ils ont suivi avec tant de constance et de gloire, que je. vous remets aujourd’hui de la part du Roi.
« La religioh vient d’y imprimer son caractère sacré ! L’amour, le devoir et l’honneur se réunissent donc pour voüs attacher à jamais au gouvernement paternel du meilleur des Rois; et c’est au pied de cet autel, en face du Dieu des armées, devant les premiers magistrats de la province, en présence d’une garde nationale si dévouée, au milieu de vos parents, do vos amis, que vous allez jurer fidélité au Roi et à ses légitimes successeurs, obéissance à vos chefs, attachement inviolable à vos drapeaux : uu pareil serment ne peut jamais s'oublier.
« Soldats! vous ne vous laisserez jamais égarer par des discussions politiques; notre état et notre loyauté nous les interdisent!
« Monsieur, ce vrai modèle des chevaliers français, le duc d’Angoulônie, ce héros du Midi et qui le serait au besoin de la France entière, le duc de Rcrry, la postérité du pur sang de Henri IV et de Louis XIV, que nous promet son illustre alliance ; tels sont, dans l’ordre do primogéniture, les seuls héritiers d’une couronne que la divine Providence a replacée sur la tête d’un maître qui nous chérit comme un père aime ses enfants. Nous n’en reconnaîtrons jamais d’autres, nous le jurons à Dieu, à la Franck, et notre sang est prêt & couler pour le maintien de leurs droits sacrés !
« Soldats! nous célébrons aujourd’hui la double fête de la réception de nos drapeaux et de l’heureux retour du Roi dans sa capitale; que ce jour
Louis XVIII. Ce n’était que le prélude de l’allégresse qui devait se manifester à la présence du duc d’Angoulême, dont le voyage s’annonçait.
.Mais avant de recevoir le prince, Coutard, sur l'ordre du ministre de la guerre, se rendit à Lyon pour faire partie du conseil de guerre destiné à juger le général Mouton-Duvernet. 11 prononça dans sa conscience, conservant un secret espoir en la clémence royale; cet espoir fut déçu. Le ministère de M. Uecazes voulait des actes de rigueur inexorable. € Il est triste, dit ù ce sujet M. Laurcntie, d’avoir à affermir l’autorité par des supplices ; nécessité lamentable et qui ne se rencontre qu’aux jours où les peuples commencent à ne plus croire à l’autorité. » « Ce sang versé, comme s’exprime M. Lnbis, devait être du moins la dernière application de celte douloureuse loi d’amnistie, trop récente comme la trahison qui l’avait nécessitée , pour qu’il fût possible d’en paralyser entièrement les effets. » Ajoutons, à la distance des événements et après les longs enseignements de l’expérience, que le spectacle des révo-
soit tout entier au bonheur ; et, dans l’ivresse de notre commune joie, répétons ensemble et avec l’expression de l’amour reconnaissant :
« Vive le Hoi pour toujours! Vivent les Bourbons ! »
Les troupes répondirent par les plus chaleureuses acclamations. A trois heures, un repas offert par les officiers aux soldats eut lied dans les quartiers. C’était une vraie fétc de famille. « Les expressions manquent, dit le général, lorsque l'on veut décrire l’enthousiasme qui a éclaté dans ces moments de bonheur, u Des illuminations, un bal et un souper Ce deux cents couverts, offert par les officiers aux dames de la ville, ont terminé la journée.
lutions et les déplorables versatilités de caractère doivent inspirer, avec une pitié profonde mêlée d’indidgence pour les hommes, l’horreur des discordes et des représailles qui ensanglantent le présent et laissent à l’avenir d’irréconciliables haines.
11 ne tint pas assurément au cœur des Bourbons que de pareilles sévérités ne fussent contenues ou adoucies. Le duc d’Angoulême en donna lui-même le premier exemple en arrivant à Besançon. Le général Debelle y était détenu comme prisonnier d’Etat. Déjà le Prince lui avait sauvé la vie en obtenant la commutation de sa sentence ; il recommanda de diminuer autant que possible la rigueur de sa prison et lui fit remettre des secours considérables. « On ne saurait peindre, dit le général, cette sensibilité si généreuse au malheur et la reconnaissance de celui qui en est l’objet. » Or, Debellb était précisément le premier commandant qui, l’année d’auparavant (l ft avril 1815), avait attaqué à Montbéliard le corps de volontaires réuni à la bâte par le duc d’Angoulême. Voilà comment le petit-fils de Henri IV se vengeait !
Le prince fit accorder également au général Radet la faveur d’avoir la citadelle de Besançon pour prison, et plus tard il continua aux deux prisonniers sa généreuse assistance.
Son passage dans la 6 e division fut un triomphe. C’était à qui ferait partie de la garde d’honneur ; gardes nationales, armée, populations, rivalisaient
de démonstrations enthousiastes. A Bourg, le prince félicita le colonel de la Légion de l’Ain sur la belle tenue et les excellentes manœuvres de scs troupes, et lui remit un drapeau : « Si notre numéro nous place à la tète des Légions de France, répondirent les ofliciers et les soldats, nous serous aussi les premiers par notre amour et notre dévoùmeut pour les Bourbons. » A Besançon, ému et ravi des acclamations de tous, le prince s’écria qu’il retrouvait là toute la chaleur de sentiments du Midi. « S. A. R. nous a bien jugés, dit Coutard, et nous saurons le prouver si les circonstances Fexigent. » On sait qu’il était homme à tenir sa parole. Le duc d’Augoulème avait passé les troupes en revue, inspecté les fortifications, visité les hôpitaux et les établissements militaires, assisté à une cérémonie religieuse. A Vesoul, charmé de l’attitude martiale de l’armée, il avait bu avec les soldats à la santé du Roi. Partout il laissait les esprits enchantés de son affabilité et les cœurs pénétrés de gratitude.
Dans ces fêtes , les pauvres avaient eu leur part , et c’est ici que nous allons rencontrer un des traits caractéristiques de la généreuse nature de Coutard. On se souvient encore des désastres de 1816, de ces pluies torrentielles qui détruisaient les récoltes , de la disette qui menaçait partout. Le général va s’employer à prévenir et à conjurer de pareils maux, avec la prévoyance de l’homme d’Etat cl avec les entrailles du chrétien.
Dès le 25 aoiït, le paiu étant encore augmenté et porté à 35 sols les six livres, il contrcniandait les invitations qu’il avait adressées aux chevalicrsde Saint- Loujs et faisait remettre à madame de Chifflet, présidente des Dames de Charité, le prix du banquet. « C’était, pensait-il, fêter la Saint-Louis d’une manière plus digne du cœur paternel du roi. » Cet exemple eut de nombreux imitateurs; il n’était que l’annonce des mesures que nous verrons prendre au commencement de 1817.
Coutard portait d’ailleurs, à Besançon et à la province, un véritable attachement, fondé non-seulement sur le bien qu’il avait opéré, mais sur les relations de familleque madame de Coulard y possédait, sur celles que tous deux s’y étaient rapidement créées. Homme d’esprit, d’un commerce agréable et qui tempérait parfaitement par une certaine gaîté , dans l’intérieur et dans un salon, la sévérité austère qu’il apportait dans le commandement et dans le service, il avait fait de sa maison un centre recherché et apprécié. La bonté douce et gracieuse de Madame de Coutard, son habitude du monde, ses manières pleines de distinction attiraient et retenaient l’élite de la société franc-comtoise, nombreuse alors à Besançon.
Ln même temps les goûts littéraires que le général n’avait jamais perdus durant la guerre et qui se réveillaient avec plus de vivacité dans les loisirs de la paix, lui donnaient en cette ville, où on se piquait à
bon droit de quelque atticisme, une source d’influence et d’action qu’il ne négligeait pas. 11 avait été de ces officiers de l’armée du Rhin qui, sortis à peine, en 1792, des studieuses retraites de nos anciens collèges, emportaient Horace et Virgile sous la tente : privilège qui ne tarda pas à devenir bien rare avec les recrues nouvelles de la République et de l’Empire, avec les généraux qui savaient vaincre, mais qui savaient à peine écrire. L’Académie de Besançon fut fièrede trouver un confrère digne d’elle dans le commandant de la division, et elle s’empressa de l’élire et de lui confier la présidence (1). Coutard s’en montra reconnaissant par son assiduité et même par quelques travaux dont la mémoire n’est pas effacée.
Vers cette époque, pour procurer d’une façon plus efficace les rapprochements politiques et les mettre, comme la royauté l’avait fait elle-même, sous la garde de l’antique honneur, le général s’associait à la fon-
(1) Il parle de cette nomination avec son enjouement habituel, à sou ami Le Febvre des Vaux. Ce dernier, dont l’éducation avait été plus soignée encore, qui avait trouvé dans les lettres une des principales consolations d’une prison de onze années en Angleterre, qui aimait les arts et était doué d’un goût tin et délicat, plaisantait Coutard sur certaines locutions de terroir dont il n’avait pas pu se défaire, et lui reprochait même quelques incorrections de style et d’orthographe échappées à la rapidité et à l'inattention. « Je reçois à l’instaut ta lettre, lui écrit le général, le 20 décembre 1810... » et il continue : « Savez-vous bien, Mouleur le censeur, que malgré vos observations orthographiques. Je n’en ai pas moins été nommé président de l'Académie des Arts et Belles-Lettres de Besançon, et qu’hier, oui, Monsieur, pas plus tard qu'hier, après mon discours d'ouverture, je fus comparé au duc de Tallard, autant poui la gloire littéraire que pour celle des armes? Il est vrai que nous étions là une quarantaine qui ne nous disions pas de sottises. »
dation, dans le département du Doubs, de cette . Association paternelle des chevaliers de Saint-Louis, » véritable fraternité militaire inaugurée par le prince de Condé, et qui assurait aux vétérans de nos victoires une retraite pleine de dignité. Nommé l’un tles vice-présidents de l’Association (1), il exerça, là comme ailleurs, une utile et féconde prépondérance. C’est à son zèle que l’Association se plaisait à rapporter la fondation d’un « établissement oii trente chevaliers étaient logés et nourris, moyennant une pension de 500 francs. L’Association générale paiera dix pensions entières et dix demipensions ; les autres seront destinées pour MM. les chevaliers de Saint-Louis qui désireraient trouver, à peu de frais, uu asile exempt de tous soins et de tout embarras. Cet établissement, extrêmement précieux pour d’anciens militaires et si encourageant pour d’honorables services, forme, pour ainsi dire, le complément des institutions que l’Association s’était proposées depuis sa formation. »
C’est aussi à ce moment que son attention fut appelée sur une institution spéciale à la Franche-Comté, et dont l’origine et l’existence ne manquent pas d’intérêt historique, je veux parlerde la Confrérie de Saint- Georges. Le comte de Tallcyraud, miuistre de France.
( 1 ) Le président était le général comte de Valéry ; >1. le cumtc de See.v était également vice-président.
en Suisse, désirait quelques renseignements sur cette association de chevalerie (1). Voici ceux que le général lui transmet :
« Philibert de Molan, ayant rapporté de la Palestine des reliques de saint Georges, les déposa en 1390 dans une chapelle bâtie en l’honneur de ce saint, auprès de l'église paroissiale du bourg de Rougemont, en présence de la noblesse des environs, qu’il avait invitée à cette pieuse cérémonie. Avant de se séparer, ces gentilshommes promirent de s'assembler chaque année au même lieu, pour célébrer la fête du saint, et Philibert de Molan désigna une maison pour les recevoir. L’année suivante, on y vit un grand concours de nobles du pays, qui, voulant s’unir par des liens religieux et politiques, formèrent une Confrérie dans laquelle fln ne reçut que des personnes d’une noblesse ancienne et reconnue, à charge d’observer les statuts qu'ils allaient se donner. Dans l’origine, ces règlements ne portèrent que sur la manière d'observer la fête du saint patron. Kn 1485 ils furent augmentés, et dès lors il fut établi que les fhevaliers s'engageraient, par serment, à remplir les devoirs que prescrivent ht religion catholique, apostolique et romaine, l’obéissance au souverain légitime, la soumission qui lui est due, l'honneur de le défendre. Cette promesse ne pouvait pas être faite par délégation ; ôn la devait en personne, à moins que le chevalier ne fût occupé au service de son Roi. On remarque qu'ils n’y ont jamais manqué depuis leur première association.
« Ils s’engageaient aussi envers le chef de cette Association à lui remettre le soin de leurs intérêts, quand il arrivait quelques différends entr’eux, et ils promettaient de s’en tenir
(1) Il paraît que quelques intrigants, réfugiés eu Suisse, avaient usurpé le titre et le nom do cette Confrérie. Le ministre de France avait envoyé au général l'empreinte du sceau dont ils se servaient, a Ce cachet ne saurait être confondu avec le véritable sceau de la Confrérie, dit le général, à en juger par les attributs de son écusson, dans loquel on voit figurer, comme pièces principales, un faisceau surmonté du bonnet de la liberté, portaut en tète non l'œil de la surveillance, mais plutôt celui de la démo. cratic. ■» — « Ces prétendus chevaliers n’ont rien de commun avec les con frères de Saint-Georges de Franche-Comté, ajoute-t-il. »
à la décision de ceux qu'il aurait désignés polir examiner l'affaire. Le chef de cette Confrérie prend le nom de Bâtonnier : il porte dans ses fonctions un riche bâton d'argent, surmonté dans le haut de l'image de saint Georges. Les confrères, suivant l’ordre de leur réception, recevaient le bâton, ce qui les obligeait à de grandes dépenses. Ils s'engageaient aussi à conserver entre eux l’union et la paix, et à n’admettre d’autre prééminence que celle que donne l’ancienneté de réception.
Si un des chevaliers était gouverneur du pays, il avait alors le premier rang, et le bâtonnier lui-même lui rendait les honneurs dus à cette grande dignité.
« A l’égard des confrères décédés, outre le service solennel qui se faisait tous les ans, chaque confrère était obligé de faire dire trois messes pour chacun de ceux qui mouraient. Le jour de son inhumation, on présentait à l’autel son épée et son écu, avec la preuve de ses quatre quartiers de noblesse. Ces titres étaient vériliés par quatre chevaliers nommés à cet effet; les assemblées de 1569, 1572 et 1573 ont maintenu cet usage ; depuis on a exigé la preuve de seize quartiers.
« L’on ne connaît pas précisément l’époque où la Confrérie de Saint-Georges, dans la Franche-Comté, prit le titre d'ordre, et les confrères la qualité de chevaliers. Les gouverneurs des - Pays-Bas et du comté de Bourgogne les leur accordèrent dans leurs lettres. 11 parait même que Louis XIV, après la conquête de la province, les reconnut. Malgré cela, les compagnies souveraines leur ont plus d’une fois contesté ce titre, quand ils le prenaient comme une qualité distinctive, emportant avec elle quelques privilèges particuliers. Mais, ai dans la qualité de chevaliers ils ne voyaient que le synonyme de confrères, et s’ils ne prétendaient à aucune distinction prééminente sur les autres ordres de chevalerie, alors leur existence n'était regardée que comme une association religieuse qui ne pouvait en rien troubler l'ordre public.
« Les chevaliers reçus sont dans ce moment (7 novembre 1816 ) au nombre de cinquante-six. Quant au ruban, il est bleu d’azur uni, sans aucun liseré, et il n’y a jamais eu de décision prise par l’Ordre pour le remplacer par une chaîne d'or. Les armes ou le sceau de celle Confrérie sont un saint Georges à cheval foulant aux pieds un dragon.
« Les membres qui composent la Confrérie n'ont, point de réunions secrètes; ils ne s’assemblent qu’une seule fois l’an-
née, le î3 avril, jour de la l'élu de leur patron. J'ajouterai avec une satisfaction très-réelle, que S. M. n’a pas de sujets plus dévoués que les chevaliers de Saint-Georges. »
Coutard eut bientôt un autre témoignage à donner à la Franche-Comté et un service plus considérable à lui rendre. L’administralion centrale avait eu la pensée de supprimer la Cour Fioyale de Besançon. Aussitôt le général use de toute son influence pour empêcher la réalisation de ce projet. 11 supplie le gouverneur de la division, comte de Durfort, d’intervenir: « gavais cherché à tenir secrète cette nouvelle, dit-il ; mes précautions n’ont pu empêcher qu’elle ne se répandit dans toutes les classes de citoyens. C’est un mécontentement et une affliction universelles. Les sollicitudes, toutefois, sont moins grandes depuis que par la communication de votre lettre ou a la preuve de l’intérêt que vous prenez à détourner le coup qni nous menace. » Puis il s’adresse au chancelier de France : « Témoin de l’impression de douleur (pic ces craintes ont déjà produite sur la majorité des habitants, j’entrevois les maux sans nombre qui en résulteraient... Nous jouissons, Monseigneur, dans nos quatre départements, de la plus parfaite tranquillité; l’esprit public s’y est amélioré d’une manière très-sensible; les lois y sont respectées; au nom du lloi, tous les partis se taisent. Besançon est surtout la ville qui donne- l’impulsion et l’exemple de la fidélité. Quoique étranger au pays,
Monseigneur, j’y ai contracté toutes les habitudes d’une naturalisation, et je ne puis être indifférent aux événements fâcheux ou favorables qui arriveraient dans une contrée à laquelle m’attachent mes fonctions, et où par leur succès je trouve les plus douces jouissances. Vous connaissez, Monseigneur, la prééminence qu’a obtenue dans tous les temps, oarmi les cours souveraines, le parlement de la Franche-Comté. Si la Cour Royale qui l’a remplacé ne présente pas un aussi grand nombre de magistrats recommandables par leurs aïeux, elle ne lui cède en rien sous le rapport des talents et des vertus. Je dirai même que jamais le barreau n’a offert autant de jeunes gens destinés à la jurisprudence. Besançon, Monseigneur, n’a qu’un commerce de détail; celte ville tire toutes ses ressources de ses tribunaux et de sa garnison; privée de l'un ou de l’autre de ces avantages, il ne lui reste presque plus de moyens pour assurer l’existence de sa population. Votre Grandeur me permettra-t-elle de solliciter sa puissante protection pour détourner le malheur dont cette cité est menacée? Les habitants ignorent que je vous confie leurs sollicitudes et que je réclame en leur nom l’appui de votre bienveillance. Serai-je assez heureux, Monseigneur, pour en obtenir un témoignage, et s’il était vrai qu’on s’occupât d’une réduction des Cours Royales, Votre Grandeur daignera-t-elle me donner l’assurance que la nôtre ne
sera point frappée d’un coup aussi désastreux? » La Cour de Besançon fut sauvée, et les instances du général ne contribuèrent pas peu à cet heureux résultat. La gratitude de la ville, de la province et de la magistrature lui sont demeurées acquises.
C’est au milieu de ces soins qu’il acheva l’année 1816 .