‹ Le Général comte de Coutard, étude historique sur la République, l'Empire et la RestaurationChapitre 16 sur 57 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

L’hiver de 1817, la cherté des vivres et les agitations. — Mesures de prévoyance et de sûreté. — Œuvres charitables. — Distribution des drapeaux au régiment suisse de Stoigucr. — Lettre du duc d’AngoulOme. — Discours à l’Académie de Besançon. — Le général est nommé au commandement de la 13* division, A Rennes. — Regrets témoignés par les Franc-Comtois.

L’hiver de 1817 ne réalisait que trop cruellement les appréhensions dont nous avons déjà vu les tristes avant-coureurs. La famine désolait nos plus riches provinces, et elle traînait après elle son cortège de misères et d’agitations. Ces souffrances ne servirent qu’à mieux faire éclater 1$ générosité du Roi, de la famille royale, des chambres, de l’armée, de la population. C’était une rivalité de sympathies, de dons, d’industries ingénieuses et de charitables empressements. 11 semblait que la France voulût adoucir elle-même les épreuves redoutables qu’à leur rétablissement sur le trône héréditaire, la Providence ue

ménageait pas aux Bourbons et qu'ils supportaient en dignes fils de Henri IV et de saint Louis.

Le général Coutard fut des premiers à seconder les intentions du gouvernement, et, soit par les actes propres de son autorité, soit par un loyal concours dans le soulagement de la détresse commune, il eut le bonheur d’éviter ou de diminuer les plus grands maux et de conserver la paix publique.

Dès l’origine, il avait prévu la cherté des vivres, le dénûment des classes laborieuses, les manœuvres d’une indigne spéculation, les espérances coupables des fauteurs de désordres. Aussitôt, il avait pris les mesures les plus énergiques et les plus rassurantes. Renforçant les postes des frontières qui devaient s’opposer à l’exportation frauduleuse des grains, assurant la nourriture des troupes tout en réprimant leurs exigences (1), il donne l’exemple des offrandes et se

(1) H parait que le prince de Carignan, colonel dos hussards do la Meurthe, avait autorisé quoique* procédés illégaux. Voici comment lu général s’en exprime : « Je vous remercie, écrit-il au chevalier do Villeneuve, préfet de la Huute-Saône, le 16 janvier 1817, d’avoir eu la bonté de m’informer de la démarche illégale que sc sont permis des hussards de la Meurthe, en allant au nombre de neuf, conduits par un oflicier, demauder quinze mesures do pommes de terre au maire de Malans, à un prix inférieur au cours. La manière obligeante avec laquelle vous avez pris cette espèce de réquisition à main armée, est un procédé de toléra uce et d’égard* auquel je suis extrêmement sensible pour l’honneur de l’épaulette. J’en ai écrit de suite pour m’en plaindre. J’espère que M. le prince de Carignan sentira la justesse de mes observations, et qu’il ne consentira plus à donner des ordres pour procurer, par des moyens inusités, et au mépris de tous les règlements, des denrées à ses soldats. » Le

. place à la tête des œuvres de secours. Ainsi, le 21 janvier, pour solenniser dignement ce funèbre anniversaire, après la cérémonie religieuse, il fait distribuer du pain à plus de deux mille pauvres ; c’était le produit d’un jour de traitement, qu’avaient abandonné dans ce louable but, tous les officiers de la garnison de Besançon.

« Ce qui m’occupe principalement, écrit-il dans son rapport du 15 février, à M. le comte de Di. fort, gouverneur de la division, c’est le tableau de la misère publique; ce sont les moyens d’aller au secours de la classe indigente, et d’adoucir par des dons volontaires le sort de tant d’individus que la cherté des denrées condamne aux plus dures privations. Dans cet état de choses, j’éprouve cependant une bien grande satisfaction en voyant dans chaque département le concours de tous les habitants aisés pour s’imposer des sacrifices, afin d’avoir plus de ressources pour le soulagement des malheureux. Ces associations de bienfaisance existent dans nos quatre départements. Dans celui de l’Ain, le produit des souscriptions assure momentanément l’existence des pauvres, et l’on est disposé à les coutinuer jusqu à la fin de ces temps de calamités. Le Jura, dont le sol n’est pas aussi productif, y suppléera

lendemain, Coutard se plaint à l’ordonnateur de la mauvaise qualité du pain de munition, et se fait envoyer chaque jour t.n pain pour juger luimôme de la fabrication.

par l’arrivage de grains de l’étranger. Dans la Haute- Saône, M. le marquis de Soran et M. le chevalier de Villeneuve ont donné la première impulsion pour les œuvres de charité. Leur exemple a été suivi dans toutes les communes un peu remarquables par leur population. A Vesoul, à Gray, à Luxeuil, des distributions journalières sont faites, et si la rigueur de la saison y multiplie le nombre des infortunés, ils trouvent dans la sensibilité des propriétaires un adoucissement à leur sort. »

A Besançon, des ateliers de travail avaient été formés par le comte de Scey. « Ces secours ne sont pas les seuls offerts à la classe souffrante; d’abondantes aumônes ont lieu journellement; toutes les autorités y contribuent avec un empressement digne d’éloges, et chaque citoyen un peu aisé se montre jaloux de les imiter. »

Or, le général avait, sans le dire, la plus grande part en ces œuvres excellentes; c’était lui qui guidait et stimulait le zèle des officiers-généraux placés sous ses ordres. « Mon cher général,’ leur écrivait-il daus une circulaire, nous sommes dans un moment trèsdifficile; les privations se multiplient chaque jour ; il est à craindre que les délits n’augmentent dans la proportion des besoins. C’est maintenant que nous devons réunir tous nos moyens pour aller au secours de la classe indigente, et qu’il convient à tous les gens aisés de s’imposer un tribut, je ne dis pas seu-

lement sur les objels que le luxe procure, mais encore sur les plaisirs et sur les jouissances ordinaires do la vie. 11 faut arriver à la récolte prochaine pour voir la fin de nos calamités, et ce n’est que par la sagesse d^s mesures administratives, une active surveillance et des sacrifices de tous genres, que nous pourrons y parvenir. » 11 terminait eu les engageant à redoubler d’activité contre la malveillance, et de soins pour conserver la sécurité.

Les villes le préoccupent, mais les campagnes encore plus. Des scènes de brigandage, des vols de denrées se manifestent en quelques endroits. A côté des nécessités d’une répression sévère, il s’émeut sur la détresse qui est le prétexte et peut-être la cause de ces désordres, « J’ai été assez heureux, dit-il au ministre de la guerre, pour établir des associations de bienfaisance dans les villes de mon commandement ; mais les moyens nous manquent pour les étendre aux communes rurales ; c’est là que les privations sout extrêmes et que la surveillance devient plus qu’ailleurs indispensable. '» Aussi, rien ne lui coûte pour, assurer la libre circulation des grains; une seule et vigoureuse démonstration lui suffit pour dissiper une tentative d’insurrection sur les frontières de Saôneet-Loire et pour décourager toute entreprise semblable dans sa division.

En même temps, il provoque partout des réunions de toutes les personnes qui peuvent offrir quelques

secours. A Besançon, non content de favoriser la création « d’un théâtre d’amateurs, » dont les recettes étaient uniquement destinées aux pauvres, et dont la première SQirée avait produit 1,200 fr. , il propose de rassembler les principaux habitants de la cité à la mairie, leur expose lesdouleurs des malheureux, et obtient sur l’heure une souscription qui durera quatre mois et qui permettra d'acheter du bléetde le revendre aux indigents au-dessous des cours ordinaires, ainsique de distribuer des soupes économiques. • Le» militaires, dit-il, se sont empressés de prendre part à cette bonne œuvre, et les magistrats de la Cour ont consacré pendant le trimestre d’avril, quatre jours de leur traitement, somme quis’élèveàplusde3,072fr.» J.egénéral comte F. de Valorv avait accepté la présidence de la commission instituée à la suite de cette assemblée ; les approvisionnements furent assurés jusqu'au 15 août, à raison de douze mille livres de pain par jour, livrées à deux sous au-dessous de la taxe. « On retrouve le

digne voyageur de Varennes dans tout ce qui est noble et désintéressé, » écrivait le général en rendant compte des services du généreux président (1).

Chacun, du reste, faisait son devoir. 11 faut conserver le souvenir de M. Launey, riche banquier, qui n’hésita pas à se mettre à découvert de 200,000 fr. pour ouvrir uu crédit à la commission ; de M. Berger,

(1) La noblesse de Franche-Comté, reconnaissante pour le brave maréchal de camp, lui offrit la croix des chevaliers de Saint-Georges.

directeur des domaines, qui « parvint, par ses judicieuses combinaisons et l’activité de son zèle, à déjouer les plans de la cupidité, les manœuvres des boulangers, et à maintenir le pain à un taux modéré. »

Grâce à de tels soins, la G' division put traverser eu paix et sans de trop cruelles souffrances, la douloureuse période de la disette. Ce fut pendant sept mois une perpétuelle vigilance et une inépuisable charité. L’honneur en appartenait à Coutard plus qu’à tout autre, et seul il s’oubliait dans les demandes de récompenses et de grâces qu’il sollicitait du gouvernement royal pour ses utiles et dévoués coopératcurs; noble abnégation, dont Louis XVIII devait lui tenir bientôt compte. Comment les Bourbons n’cusscnt-ils pas été touchés de sentiments dont ils offraient les modèles, eux qui faisaient tant de sacrifices pour les populations, et accordaient sur leur liste civile, quatre mois durant, un sou de haute paye à chaque sous-officier et soldat de toute l’armée, afin d’augmenter les vivres (1) ?

Cette sollicitude, si heureusement employée, n’empôchait pas le général de se livrer aux autres soins de sa charge, et de veiller à la concorde et aux intérêts de l’armée. Elle lui conciliait l’estime et l’affection de

(1) C’est vers cette époque (7 février) que Coutard reçut l'autorisation de porter la croix do chevalier de l'ordre militaire de Maximilien de Bavière, témoignage qu’un monarque étranger rendait à sa bravoure et à son désintéressement.

tous ; il en eut une preuve manifeste dans les circonstances qui accompagnèrent, le 24 mars, la remise des drapeaux au régiment suisse de Stciguer, qui se réunissait à Besançon.

Le traité du 13 mars 1816 avait passé nue capitulation entre la France et les cantons helvétiques, pour l’admission de douze mille Suisses dans l’armée française. Ce nouvel appel à l’antique dévoûment des fils de Guillaume Tell pour les fils de saint Lbuis, avait été accueilli avec enthousiasme et comme une récompense de l’admirable conduite des Suisses pendant les Cent-Jours. Qu’on nous permette de rappeler ici ce souvenir du 20 mars 1815, que cita souvent le général Coutard, et qui planera sur la cérémonie entière.

Napoléon venait de rentrer aux Tuileries. Un régiment suisse tenait garnison à Paris; c’était celui du colonel d’AtTry. L’Empereur, qui voulait tout ménager, fait savoir à M. d’Alfry que le lendemain il passera son corps en revue. « Je ferai mon devoir, ré-

pond le brave colonel. » Aussitôt il rassemble sa troupe, lui communique l’ordre qu’il vient de recevoir et l’invite à lui dire avec confiance quelle conduite il d*)it tenir. « Celle que prescrit le devoir, » répondent d’un cri unanime officiers et soldats. Le 22, les Suisses n’étaient pas dans les rangs à la revue. Napoléon envoie un aide de camp au colonel, en lui intimant de se rendre sans délai sur la place du

Carrousel. Le colonel répond avec sang-froid qu’il ne reconnaît que les ordres du Roi. Après la revue, l’Em percur le fait inviter à monter au château. Il s'y rend. Arrivé dans la salle des maréchaux, il trouve deux officiers qui lui demandent son épée. D’AlTry la tire; mais, la plaçant sous son bras, recule de deux pas : « Que le plus hardi de vous deux vienne la prendre, » dit-il. Étonnés, les officiers n’insistent pas et laissent passer le colonel, qui est introduit devant Napoléon. L’ Empereur était entouré d’un nombreux état-major ; il demande d’un ton impérieux pourquoi on a désobéi à scs ordres. # Parce que, répond d’Affry, je ne reçois d’ordre que du Roi ou des Cantons. — Savezvous à qui vous parlez? — Oui, je parle au général Bonaparte. — Vous parlez à l’Empereur des Français, et à ce titre je vous ordonne de vous rendre sur la place du Carrousel, avec votre régiment, que je veux voir défiler. — Général, j’ai eu l’honneur de vous répondre que je ne recevrai d’ordre que du Roi, auquel j’ai prêté serment. — Vous m’avez prêté le même serment, il y a cinq ans. — Vous m’en avez affranchi par votre abdication. — Je saurai vous en faire souvenir. — Vous aurez la bouté de vous rappeler eu même temps que j'appartiens aux»Cantons. — Je les réduirai. — On ne réduit pas aisément trois cent mille hommes, résolus de perdre la vie plutôt que la liberté. — Cependant, vous filles asservis par l’Autriche. — Et nous fûmes délivrés |Kir Guillaume

Tell. — C’est assez! • dit Napoléon. Tous les témoins de cette scène s’attendaient à ce que M. d’ AflVy serait arrêté au sortir dn palais. La fierté et la noblesse de son langage avaient l'ait impression sur l’esprit de l’Empereur, si peu habitué à se voir résister. M. d’ÀfTry resta libre et se retira (1).

Le régiment de Steiguer était digne du régiment d’Affry. Déjà, dès 1816, quelques bataillons d’un autre régiment avaient été admis à Besançon. Le général Coutard avait une estime particulière pour les troupes suisses, qu’en 1812 il avait, durant la terrible retraite de Russie, conduites plusieurs fois à la victoire (2) . Aussi s’était-il écrié, en les recevant: « Braves Suisses, soyez les bien-venus ! Nous vous revoyons avec grand plaisir; en reprenant le service de France, vous ne vous croirez pasà un service étranger ; nous vous recevons comme des frères, comme des amis fidèles. Braves camarades I je ne remonterai pas aux batailles de Granson, de Morat ou de Marignan, pour prouver votre antique valeur; je vous ai vus à Léoupol ; vous étiez à Polotsk, à la Bérésina, avec le maréchal Oudinot, et, conduits par ce Bayard moderne, par ce nouveau Chevalier Sans-Peur, vous vous êtes montrés dignes de combattre pour une meilleure

(1) Nous avons conservé le texte nu' me do ce dialogue, tel que le rapporte Michaud, dans Y Abrégé chronologique <le (’ Histoire de France , p. 827, 4 e édition, 1855.

(2) On se rappelle qu’à r affaire du 8 décembre 1812, le régimeni suisse était sous scs ordres. (Voir ci-dessus. )

cause ! Je u’irai pas non plus chercher dans nos annales les traits de fidélité qui, depuis Louis XI, nous ont fait chérir votre alliance et votre amitié. Votre conduite au 20 mars vous a acquis l’estime de l’Europe entière et vous donne des droits à la reconnaissance de tous les vrais Français! »

Cette fois, c’était un régiment entier que Besançon accueillait dans ses murs; la ville y mit un enthousiasme dont il faut redire les élans.

Ce beau régiment de Steiguer comptait quinze cent soixante-dix-huit hommes, d’une tenue martiale et d’un esprit excelle t. Le corps d’olhciers était composé d’hommes distingués, braves, actifs et sachant se conduire noblement.

Le malin du 24, une messe fut célébrée à la métropole. Madame la comtesse de Coutard, Madame la comtesse de Scey, femme du préfet, Madame la baronne Durand, femme du commandant d’armes, attachèrent les cravates des drapeaux que bénit M. l’abbé Durand, vicaire-capitulaire, le siège vacant. Puis, toutes les troupes de la garnison se réunirent sur les promenades du Grand-Chamars. Elles se composaient de la légion du Bas-Rhin (1 ) ; du régiment d’artillerie légère de Strasbourg (2) ; du régiment des dragons du Doubs (3) ; de la gendarmerie

(1) Commaudée par le colonel marri uis de Tressan.

(2) Colonel de Marilluc.

(3) Colonel Rapatel.

à cheval (i) ; et cnfiu de la garde nationale de Besançon (2), qui avait * si valeureusement gardé ses remparts pour les conserver au Roi. »

Le général, accompagné du maréchal de camp baron Durand, du comte de Divonne, chef d’état-major, fit former le carré et prononça une allocution, dont le principal passage fut couvert des acclamations de la population, de l’armée et du régiment suisse :

« Le Roi, dit-il, vous confie ces drapeaux, seuls guides de l’honneur. Chargé de vous les remettre, je ne vous parlerai pas des engagements sacrés que vous allez contracter en les recevant ; ils furent connus de vos pères; nos annales attestent que depuis trois siècles ils y ont été fidèles.

• Vous imiterez le bel exemple qu’ils vous ont donné. Votre conduite au 20 mars en est la garantie; vous n’oubliâtes pas alors que si vos ancêtres se montrèrent avec gloire aux plaines d’Ivry pour aider Henri IV à monter sur le trône, vos pères surent mourir pour empêcher le Roi-Martyr de descendre du sien (3). »

(1) Colonel, le marquis de Bouclans.

(2) Colonel, le marquis de Falletans.

(3) Voici la fin de ce discours :

« Des souvenirs aussi glorieux pour la nation suisse, devaient vous ramener dans son sein plutôt que d'abandonner la cause de la légitimité; aussi vois-je dans tous vos rangs ces décorations données par vos concitoyens à l’honneur et au devoir.

« Soldats suisses, vous allez répéter le serment de fidélité au Roi et à scs légitimes successeurs, d’obéissance à vos chefs, d’attachement in violais

Des cris unanimes île Vive le Roi! répondirent à ces nobles paroles. L’ccho s’en prolongera jusque sur les marches du Louvre, lorsqu’on 1830 le sang de ces braves arrosera les débris d’un trône de nouveau renversé !

En 1817, on était encore tout à la joie et à l’espérance. Un magnifique banquet rassembla les troupes; chaque soldat suisse avait deux soldats français à ses côtés. Des toasts échangés portèrent au Iloi, à Monsieur, aux Gantons helvétiques, le gage d’itue mutuelle concorde. Le soir, au bal offert par les officiers, l’antique alliance et la vieille fidélité étaient rappelées par l’union des drapeaux et par plusieurs grenadiers du régiment revêtus du costume histori-

blc & vos drapeaux. Ce serment, gravé depuis si longtemps dans tous nos cœurs, n'est qu'un nouveau gage do cette union inaltérable dont vous apercevez l'heureux symbole sur vos enseignes.

« Bientôt le bruit du canon va franchir vos frontières et porter jusque dans vos cantons l'annonce de cet acte solennel ; vos compatriotes s’y uniront d’intention, et aux accents de votre amour pour le meilleur des Rois, ils retrouveront leurs propres affections.

« Gardes nationales, soldats suisses, vous avez le môme chef : en vain la malveillance chercherait à vous calomnier; les soldats du même colonel-général, ou plutôt les enfants d'un si bon père, ne peuvent avoir qu’un seul et même sentiment.

« Régiment de Steiguer, votre nom est un éloge, et vous n’avez pu recevoir le militaire qui vous commande que comme une faveur particulière de Son Altesse Royale.

« Gardes nationales, légion du Bas- Rhin, régiment de Steiguer, compagnie départementale, gendarmerie royale, régiment de Strasbourg, dragons du Doubs, nous ne sommes tous qu’une même famille, nous n’avons tous qu’une même devise : Dieu rt le Roi. Que ce jour anniversaire de l’heureux retour d’un monarque dont la sagesse fixe à jamais nos destinées, soit aussi pour nous tous une double fête, et dans l'ivresse de votre amour, répétez avec moi : Vive le Hoi! Vive Monsieur ! pour toujours. »

que, aux couleurs des six cantons, et armés des hallebardes qui avaient couvert la fameuse retraite de Meaux ou qui avaient servi à la garde de Louis XI.

Les Suisses étaient vivement reconnaissants de cet accueil si empressé. «Je ne saurais exprimer combien je fus heureux en ce jour, » écrit à M. le général avoyer de Watteville, M. de Wittcmbach, envoyé à cette fête par les cantons, et il ajoute quelques détails pleins d’intérêt : « J’ai vu, dit-il, avec grand plaisir, la sœur Marthe, décorée de tous ses ordres, qui profita de ce jour de fête pour implorer de leur colonel la grâce de trois soldats de la légion du Bas-Rhin, qui lui fut aussitôt accordée (1). L’hôpital de Saint-Jacques est

(l) Anne Biget, née à Torraise, petit village sur les bords du Doubs, le 27 octobre 1769, était entréo à vingt ans dans le couvent de la Visitationde-Sfiinte-Marie, à Besançon. Expulsée de son monastère par les lois révolutionnaires, en 1790, elle garda arec son nom de religion, sœur Marthe, le costume des religieuses non cloîtrées de son ordre. Elle s’exerça* avec un zèle admirable à tous les ministères de la charité, soignant les malades dans les hôpitaux, les prisonniers dans les maisons de force, les pauvres partout. Pendant la Terreur, elle secourut les prêtres proscrits et exposa sa vie pour eux. Les guerres de l’Empire amenaient à Besançon de nombreux blessés et des prisonniers plus nombreux encore; elle leur prodigua les soins les plus affectueux et les plus infatigables. En 1816, elle fut la providence des soldats et des malades, au moment du blocus de Besançon. Durant la disette de 1817, elle rassembla des ressources considérables et distribua jusqu’à deux mille soupes par jour. Le gouvernement impérial avait rendu hommage à son dévoûment, et Napoléon lui avait décerné la croix de la Légion d’honneur. Les Bourbons la comblèrent de marques de distinction et de faveurs : le comte d’Artois, en entrant à Besançon, l'accueillit avec empressement, et le Boi Louis XVIII voulut la voir, lui donna la décoration du Lys, dont Madame la duchesse d’Angoulôme lui envoyait les insignes en brillants. Le ministre delà guerre lui adressa une croix spéciale, pout-ôtre celle de Saint-Michel, avec cette légende : Honneur à la verlul Les souverains étrangers reconnurent noblement les sollicitudes qu’elle avait témoignées pour leurs sujets prison-

uniquement desservi par les sœurs de la charité, et voici la preuve combien nos soldats y sont bien soignés. M’étant approché d’un de nos compatriotes, qui était à l’extrémité, il me dit d’une voix presque éteinte : « Monsieur le colonel, témoignez bien à ces « bonnes sœurs toute ma reconnaissance pour leurs « soins. » Les officiers se louent beaucoup de cet établissement bienfaisant. »

11 était impossible de voir une fête qui répondît mieux à toutes les sympathies et qui fût, grâce à celui qui la présidait, plus de nature à cimenter la concorde entre l’armée et les citoyens de toutes les classes (1).

La famille royale s’empressa d’en féliciter Cou-

niera de guerre. L’empereur de Russie, l’empereur d’Autriche et le roi de Prusse lui envoyèrent chacun une grande médaille d’or à leur effigie; ces médailles étaient suspendues à des rubans de chevalerie. Les deux premicra de ces souverains y joignirent des lettres autographes. La sœur Marthe obtint souvent des commandants militaires la grâce do soldats condamnés; on en voit ici un exemple. Elle mourut à soixante-quinze ans, à Besançon. Son humble tombe, confondue avec celle des pauvres, ne s’en distingue plus aujourd'hui, et on en chercherait vainement la trace. Une pieuse gratitude lui a élevé un cénotaphe de souvenir dans la chapelle de M. l'abbé Bossuet, à Madrid, dans le bois de Boulogne. Un de ses neveux, M. G. Brianchon, vient de publier la vie de cette charitable fille. C’est à ce livre que nous avons emprunté les détails qu’on vient de lire. ( Paris, 1850 ).

(1) En voici une preuve nouvelle. Le 1" mai 1817, le comte Auguste de Talleyrand, ministre de France à Berne, remerciant le général de la relation qui lui avait été envoyée do cette cérémonie, lui écrivait :

« C’est avec infiniment de plaisir que je vois, par les détails de cette fête, la bonne harmonie qui règne entre la garnison française et les Suisses qui sont à Besançon. Dans toutes les lettres qu’écrivent dans les cantons les officiera du régiment Stciguer, ils ne cessent, Monsieur le général, de se louer de vos attentions pour eux et pour leurs troupes, et de manifester combien ils se trouvent heureux d’ètre sous vos ordres. »

tard, dans des termes qui étaient la meilleure récompense. Monsieur, comte d’Artois, colonel-général des Suisses, lui fait écrire par son secrétaire, le colonel baron de Kentzinger : « S. A. R. s’est arrêtée avec un bien grand plaisir au noble et touchant discours dont vous avez accompagné la remise des drapeaux. Un tel langage part du cœur, et celui des braves qui l’écoutaient, Français et Suisses, gardes nationaux ou soldats de l’armée, a dû y répondre. S. A. R. m’a chargé de vous exprimer toute l’estime que votre caractère lui inspire. »

Monseigneur , duc d’Angoulême , daignait lui adresser, en cette circonstance, la lettre suivante :

« Paris, lo 5 mai 1817.

i Monsieur le lieutenant-général comte de Con- « tard, j’ai reçu votre lettre du 25 avril, et j’ai lu b avec intérêt les détails que vous m’avez transmis sur a la bénédiction des drapeaux du régiment de Stei- « ger. Le zèle que vous montrez dans toutes les oc- « casions, pour le service du Roi, m’est bien connu, « et vous me trouverez toujours disposé à vous ren- < dre, à cet égard, la justice que vous méritez. Soyez » également bien assuré, Monsieur le licutenant-gé- « néral comte de Coutard, de ma sincère estime et « de ma bienveillance pour vous.

« Votre affectionné,

« Louis-Antoine. »

« Avec des encouragements aussi honorables, écrivait Coutard à la réception de ces lettres (1), le dévoûment n’est plus un devoir, c’est un sentiment inaltérable qui dispose à tous les témoignages de zèle et qui en fait rechercher les occasions. »

Mais les préoccupations de son gouvernement ne l’absorbaient pas tout entier. L’ancien élève de l’Oratoire gardait aux lettres une place dans sa vie si remplie. 11 avait à payer son tribut à l’Académie bisontine, et comme cette compagnie, à l’imitation de l’Académie Française, avait résolu de célébrer, chaque année, la fête de saint Louis, le général ne crut pouvoir mieux être inspiré que d’exposer, dans son discours, les doctrines fondamentales de la Monarchie dont le grand et pieux Roi a été la gloire la plus pure. Nous le rapporterons ici ; on y verra une vigueur de style et de pensée que le séjour des camps n’a point affaiblie.

« Messieurs,

« Au moment où notre patrie, rendue à ses antiques institutions, trouve dans leur rétablissement la garantie des plus heureuses destinées; lorsqu'elle revoit sur le trône le monarque quelle aurait choisi, si la couronne pouvait être le résultat d'une élection , qu'il me soit permis de rappeler ici les grandes maximes sur lesquelles repose la Légitimité. En les publiant, je vais dérober quelques instants à l'objet qui nous rassemble; vous en serez dédommagés. Messieurs, en retrouvant des sentiments que vous exprimeriez avec plus d'éloquence, mais que je sens aussi vivement que mes savants collègues.

(1) Lettre au comte Ét. de Durfort, 10 mai 1817.

« N’attendez pas de moi, Messieurs, que j’aille chercher dans les annales des premières races de nos rois, les lois fondamentales qui établissent la succession à la couronne, ou que je la fasse dépendre de la religion des serments; elle existe par ses principes qui la constituent et que nos ancêtres nous ont transmis, comme le Code inaltérable qui doit servir de base à cette partie du droit public. Nous y verrions que l'unité de la puissance souveraine est son premier caractère; que la couronne de France est indivisible; que partout où le pouvoir suprême fut partagé, l'État devint la proie des dissensions et des guerres civiles. Il fallut donc confier à un seul cette puissance, qui n’est rien lorsqu'elle est divisée, parce qu'alors il n’v a plus ni accord, ni secret, ni énergie; tandis que lorsqu'elle n’est que l’attribut d'une seule personne, elle appelle toutes les autres à se contenir dans les bornes légitimes. Il est un second caractère de la puissance royale, l’hérédité du trône, sauvegarde précieuse de tous les liens qui attachent le chef à la nation qu’il est chargé de gouverner. Dans les pays les plus despotiques, l'ordre de la succession à la couronne est fixé par des lois; et là où l’on y supplée par un système d’élection, il n’est que trop souvent arrivé que celui qui devait être le protecteur et le père du peuple, devint bientôt l'oppresseur de ceux mêmes qui l’avaient choisi.

o L'hérédité du trône met à l'abri de tous ces dangers, parce qu’elle n'est pas une concession particulière, mais une magistrature instituée pour l'avantage commun, et dont la transmission est fondée sur l’intérêt général. Si, après la bataille d'Actium, Auguste eût établi l’hérédité de la couronne, il aurait prévenu tous les malheurs de l'Empire Romain, et s’il me fallait encore un exemple plus rapproché, je le trouverais dans l’histoire de la Pologne. La clémence, la sagesse et les bienfaits du digne successeur de saint Louis, qui remplissent le seul intervalle qui s'est écoulé depuis la seconde Restauration, ne nous forcent-ils pas d'apercevoir que l'État semble moins appartenir au Roi, que le Roi n’appartient à l’État, et que le privilège unique de la grandeur de cette auguste famille est d'être en naissant destinée au bien public. De là ce principe consolant de la monarchie, que le souverain, considéré comme chef du corps politique, ne meurt jamais, et que, dès l'instant où il paye à sa nature son tribut person-

ne), il sc survit à lui-même dans l'héritier désigné par la loi de succession.

« Et qu’on ne dise pas que les premières pages de notre histoire attestent le partage du royaume entre les enfants du môme roi. Respectons les motifs qui, dans le sixième siècle, autorisèrent la division de notre territoire. -Les suites funestes de cette dérogation aux lois primitives n’ont que trop prouvé qu’il fallait nous y ramener, et que la France ne pouvait être heureuse qu’en suivant l'ordre de primogéniturc dans l’exercice de la souveraineté. Aussi, depuis ces époques des divisions auxquelles nos pères furent quelquefois en butte, les grandes cours dejusticcs'attribuèrent-elleslc droitexclusif de veiller au maintien de l’hérédité ; elles en conservèrent le principe au sein des factions, tant il convenait à nos mœurs et à nos intérêts de cimenter, par l’expression de la volonté générale, la perpétuité du pouvoir dans la famille que la naissance y appelait.

o C'est ainsi que la France a vu consacrer, dans tons les temps, pour son repos et sa félicité, ces principes dont il est impossible de s’écarter sans s'exposer à toutes les calamités du bouleversement des empires. Les États-Généraux de 1789 l’avaient senti; mais, tout en proclamant le gouvernement monarchique, ils avaient répandu autour d’eux les germes destructeurs de cette doctrine sacrée. Leur constitution éphémère, cet acte où l'on reconnaît, à côté de l’erreur, les maximes d'une éternelle justice, n’est pas le litre confirmatif de cette respectable hérédité ; elle ne fait que déclarer un droit bien antérieur à son existence, et qui sc perd dans la nuit des temps; un droit qui, pendant le sommeil de nos antiques lois, a pu être un moment méconnu, mais que rien ne pouvait anéantir; droit imprescriptible et précieux dont nous avons retrouvé la source dans les décrets éternels do la Providence, les monuments des siècles passés, et le cœur des Français.

« Si nous devons à la bonté céleste le retour d’un Roi qui sc plaît à reconnaître que sa couronne n’est à lui que pour le bonheur de son peuple, nous devons à la bienfaisance du souverain cette immortelle loi, qui, destinée à former une chaîne d’union entre les princes et les sujets, est l’heureux complément de nos lois fondamentales.

« Rallions-nous donc autour d’un monarque dont le bonheur ne se compose que de tout le bien qu’il fait; rallions-

nous autour de ces princes dont les droits et les intérêts sont inséparables des droits et des intérêts de la nation; rallionsnous autour de cette Charte où le monarque législateur a tout balancé avec sagesse ; et, libres sans anarchie, soumis sans esclavage, convaincus enfin que, hors la légitimité, tout est désordre et confusion, rendons au Roi, par nos sentiments de respect, de confiance et d’amour, tout ce que nous lui devons pour ses bienfaits, et que notre union, cimentée par l’entier oubli du passé et les sacrifices du présent, assure à nos neveux, comme à nous, un heureux et tranquille avenir.

« Vive le Roi

« Le lieutenant-général. Président annuel,

« Comte de Coutard.

« Le 23 août 1817. « ,

Si, comme on vient ^’cn juger, Coutard était ferme dans ses principes, il était fidèle aussi dans ses amitiés, et il leur gardait le même culte en la bonne comme en l’adverse fortune. 11 devait beaucoup au duc de Feltre. Quand le maréchal quitta le ministère, le 12 septembre 1817, il lui témoigna ses vives condoléances. Clarke lui répondit une lettre toute de sa main, et où se retrouvent, mêlées à de nobles gages d’affection personnelle, les traces d’un juste ressentiment politique et des vœux sincères pour le bonheur de la France (1).

(1) Voici cette lettre» qui a un intérêt particulier :

« Paris, le 19 octobre 1817.

« Quoique je fusse empressé, mon cher général, de répondre à votre obligeante lettro du 19 septembre, j’ai préféré attendre le départ de ma sœur pour vous écrire. Tout ce quo jo savais de votre caractère, de vos sentiments pour le Roi, de votre excellente manière de servir, m’avait inspiré la plus entière confiance en vous. Je n’ai en qu’à me louer de l’avoir eue et d’avoir fondé sur elle une parfaite tranquillité sur tout ce qui concernait la 6® division utilitaire. Un harccllcmcnt éternel, ouvrage de

« La destitution du duc de Feltre, dit un historien éminent, était une concession nouvelle l'aile aux partis d’opposition à qui le maréchal était suspect (1). * Le gouvernement marchait entre des périls : l’irritation et le mécontentement étaient partout; des troubles mêmes éclataient en plusieurs points.

, basses intrigue» ennemies du trône et de ceux qui le possèdent, mais couvert de spécieux prétextes, de grands gnots et de protestations fallacieuses, a dît enfin l'emporter et a rendu indispensable ma démarche du 12 septembre. J’espère, toutefois, que la réunion des bons esprits, des hommes dévoués au Roi et qui veulent, sans exagération de parti, le bonheur de son royaume, triomphera de tout ce qui pourrait y porter obstacle, et que l’audace des malveillants ouvrira, si cela n’existe pas déjà, les yeux de ceux qu’on a induits en erreur par de faux-semblants. Ce que vous me dites de votre constant désir de servir loyalement le Roi, mon cher général, ne pouvait me surprendre, après tout ce que j’ai vu de votre conduite depuis deux ans. Le changement qui a eu lieu dans ma position n’en peut apporter dans mes sentiments. Nous ferons donc les mêmes vœux. Il me reste à vous remercier de vos regrets et de l’expression de vos sentiments pour moi. Si je pouvais éprouver quelque peine d’avoir quitté mon ministère, ce serait en voyant sc rompre les rapports qui ont existé entre nous. Ceux do l’estime et de l’attachement subsisteront, et j’en échange bien volontiers avec vous l’assurance. C’est avec ces sentiments que j’ai l’honneur d’ètre, mon cher général.

« Votre très-humble et très-obéissant serviteur,

« Le maréchal duc de Feltre. »

(1) M. Laurentie, Histoire de France: Restauration, p. 136. — Ajoutons ces mots de M. Lubis : « Certes, lorsqu’on songe à la tâche du duc de Feltre, lorsqu’on songe surtout qu’il chercha scs enrôlements dans l’ancienne armée, au sein d’une population agitée par tant de troubles, on ne saurait assez admirer l’habileté, la confiance et le dévoùment dont il a fait preuve; on ne saurait assez rendre Justice au ministre qui, sous les yeux et malgré la jalousie de l’étranger, avait entrepris du relever la force militaire de la France. Scs détracteurs lui ont reproché d’avoir poussé trop loin les épurations, comme si après la trahison des Cent-Jours, trop de sévérité était possible. Les débris de l’armée licenciée n’en formèrent pas moins le noyau de nouvelles légions, ot dans la garde du Roi même, on incorpora de vieux soldats de l’ancienne garde de l’Empereur. »» ( T. 1 Iiv. xii.)

La 6* division, malgré quelques émotions partielles et des tentatives réitérées (1), échappa au désordre. « Nous sommes en mesure contre toute espèce de surprise, écrivait le commandant. » 11 était, comme

(1) Voici une assez singulière révélation des manœuvres auxquelles avaient recours les ennemis de la Restauration : un journal de cette époque, 1817, YObscrvaleur y Gazette autrichienne , contenait les lignes suivantes : « Les réfugiés en Allemagne ont écrit à l’empereur Alexandre, en lui représentant que l’on ne peut se dissimuler qu’à la mort du Roi de France, une nouvelle révolution y éclatera, si pour en éviter les funestes conséquences, les souverains ne placent sur le trône ou le petit Napoléon, ou le duc d’Orléans, ou le roi des Pays-Bas; qu’alors, ils promettent de concourir au soutien de cette nouvelle dynastie. L’empereur a communiqué cette note aux cours alliées, en leur faisant connaître qu’il y trouvait un nouveau motif de déclarer qu’il soutiendrait la légitimité; les cours alliées ont fait chorus. » La Gazette d’Arau ( ea Suisse) copia littéralement la note; seulement, au dernier alinéa, elle substitua celui-ci: « L’empereur Alexandre a consulté les cours étrangères sur cette note importante. » — « Le piège est trop grossièrement tendu, disait Coutard en communiquant ces faits au ministre de la guerre; les Français resteront fidèles à la légitimité, en dépit des factieux. » Toutefois, ces projets étaient sérieux, au moins dans la pensée de leurs auteurs. L’intérêt do parti les fit nier sous la Restauration, ainsi que toutes les tentatives de complots avortés: les révélations no sont venues que plus tard; elles ont pour l’histoire un degré d'authenticité plus irrécusable. Ainsi, M. de VaulabcUe ne fait aucune difficulté de raconter que, précisément à cette époque de 1817, des réfugiés français en Belgique firent des ouvertures au prince d’Orange et en reçurent de ce prince. Il s’agissait de placer ce prince sur le trône de France, et d’employer à cette révolution les 150,000 hommes de troupes étrangères, russes notamment, placées sous les ordres du général Woronzoff. Le général Max. Lamarque fut invité à solliciter à cet effet l'autorisation de l’empereur Alexandre. A son refus, Carnot se chargea de la mission. Mais Alexandre, averti des projets de son beau- ^rère, avait déjà envoyé le général Czernichcff pour lui signifier qu’il eût à s’abstenir de toute tentative contre le gouvernement royal de France. « J’ai contribué à mettre Louis XVIII sur le trône, lui faisait-il dire; je ne souffrirais pas qu’il en fût renversé; après lui, nous verrons. ( A. do Vaulabelle, Histoire des Deux Restaurations , t. IV, p. M5.) On juge de ce que valait le prétendu patriotisme des opposants d’alors. L’échec de 1817 ne les découragea pas. Nous en aurons des preuves nouvelles.

il le dit, « aimé et craint. » En effet, la tranquillité ne fut pas un instant compromise.

Le général savait, du reste, reporter loyalement le mérite de cette heureuse situation aux autorités militaires qui servaient sous scs ordres, et aux autorités civiles qui le secondaient. Sans cesse nous trouvons dans ses rapports au ministre de la guerre et au gouverneur de la 6 e division, les témoignages les plus honorables rendus à ces officiers, MM. les généraux Van de Déni, du Peyroux, de Yautré, Chabert;.les colonels Rapatel, de Bouclans, de Tressan (1), de Divonne. 11 avait une estime et une affection particulières pour le marquis de Soran et pour le baron Durand, qui en étaient si dignes par leur loyauté et par leurs longs services (2). Le premier devait bientôt lui être enlevé par un coup imprévu. Le 10 octobre, au milieu des préparatifs d’une fête pour l’anniversaire de la naissance de Monsieur,

(1) Le marquis do Trcssan était colonel do la légion du Bas-Rhin. Cette légion avait ou la penséo de s’associer au rétablissement de la statue do Henri IV. h Un si bel exemple sera imité, dit le général, surtout lorsqu’il sera connu que vos sous-officiers et soldats ont été jaloux d’étre associés à l’érection de ce monument national, n

(2) « M. le baron Durand, — écrit-il au ministre de la guerre, le 2 septembre, en lui renouvelant la demande du cordon rouge, — est le seul gentilhomme français qui ait eu l’honneur de commander et de donner son nom à un régiment de l’armée des Princes; ses services très-marquants lui ont valu les témoignages les plus honorables de la propre main de S. M. Si d’autres motifs étaient nécessaires, j’ajouterais son ancienneté comme chevalier de Saint-Louis, ses campagnes en Amérique, la perte d’un bras et de deux doigts de l’autre main ; enfin sa conduite et celle de sa famille depuis le commencement de la révolution. »

comte d’Artois, il fut frappé d’une attaque d’apoplexie. « Le Roi perd uu de ses officiers les plus dévoués, écrit Coutard, et moi je me sépare d’un véritable ami (1). » Quant au second, nous verrons bientôt qu’il ne l’oubliait pas.

Les relations non moins intimes où de communs efforts l’avaient placé avec les préfets et les magistrats de sa division, avaient augmenté son légitime ascendant. Recueillant les fruits de sa noble et habile conduite, Coutard s’attachait de plus en plus à Besançon. Madame de Coutard se plaisait dans cette Franche- Comté, voisine du berceau de sa famille, où elle avait mérité et rencontré tant d’affection. Il n’y a pas jusqu’aux séductions du foyer domestique qui ne conspirassent pour retenir le général dans ce pays, où il venait d’acquérir une charmante propriété (2).

(1) « Je n'ai pas lo courage. Monseigneur, aJo#to-tril à l'évCque de Char-

tri», premier aumônier de Monsieur, d’annoncer à Madame la marquise cette terrible catastrophe ; il faut votre éloquence douce et persuasive, et toutes les consolations de la piété pour obtenir dans ce ministère de douleur une parfaite résignation. (10 octobre 1817.) ,

(2) Saint-Fergeux, jolie maison de campagne toute voisine de la ville. Déjà il aimait beaucoup une petite maison qu’il habitait dans un des bastions de la place, bastion auquel, après le passage du duc d’Angoulèmc, il fit donner le nom de ce Prince. Le général désirait y recevoir ses anciens amis. Dans une lettre où il mandait avec instance à Le Fcbvre des Vaux de le rejoindre, il ajoutait gaiment :

« Ledru devrait bien demander l’inspection de la 0 e division. Je lo logerais dans une charmante campagne que j’ai en ville , dans un des bastions de la place, qui a la plus jolie vue possible, et une belle terrasse sur la rivière ; j’y mettrai cinquante canards pour l’amuser. »

Saint-Fergcux lui était plus cher encore; Coutard avait le goût des fleurs, et cette habitation avait été arrangée d’une manière très-agréable.

Si, de là, il suivait les événements, s’il gardait un fidèle souvenir à ses compatriotes du Maine, s’il s’associait aux actes de bienveillance et de justice de la Royauté envers les gloires de l’Empire (1), il se croyait toutefois pour de longues années encore fixé dans le commandement qui lui devait sa sécurité. Rien n’était plus constamment facile et agréable que scs rapports avec Je comte Etienne de Durfort, gouverneur de sa division ; ce qui ailleurs pouvait être une cause de conflits, devenait ici un lien de force et de dévoilaient pour le service de la monarchie (2).

Le gouvernement le savait; Gouvion Saint-Cyr connaissait Coutard depuis Polotsk ; l’intérêt de l’État demandait à l’autre extrémité de la France une main ferme et conciliante à la fois, qui pût faire briller le prestige et la force de l’autorité, et adoucir par un

(1) Le maréchal princ^d’Eckmühl avait été admis à prêter son serment à Louis XVIII. « Nous avons appris, lui écrit le général, avec une bien grande satisfaction, la justice que le Roi vient de vous rendre ; elle était l’objet de tous nos vœux, et nous l’attendions chaque jour de sa bonté. En recevant votre serment de fidélité, S. M. revendique tout ce que vous avez fait de grand, tout ce qui, depuis longtemps, est du domaine de l'histoire. Nous partageons bien vivement le bonheur qui vous est rendu; nous prions V. E. d’en Otro bien persuadée, ainsi que des sentiments de reconnaissance, etc. »

(2) Le général appréciait vivement cette harmonie, et le comte de Durfort, qui la rendait aisée, lui en tenait grand compte. C’était, entre eux, un échange de procédés pleins de délicatesse. Lo général ayant reçu du comte de Marmicr le don do deux petits canons modèles provenant des forges cl fonderies de ce riche propriétaire* les offrit à M. de Durfort pour son ch&teau de la Brétéche. « Je leur donne la destination qui leur conv ient le plus, dit-il, puisque je les offre à la naissance, à la valeur et à l’antique fidélité. »

équitable tempérament, par des égards pleins de concorde, l’irritation des esprits.

Les provinces de l’Ouest, en effet, étaient en proie aux menées secrètes des factions révolutionnaires, aux haines des acquéreurs de biens nationaux, aux plaiutes fondées souvent, mais souvent aussi trop ardentes, des vieux héros de la guerre civile. Coutard était l’homme qu’exigeait un état aussi difficile. Le 23 octobre, le ministre de la guerre lui annonça que le Roi l’appelait au cœur de la Bretagne, à Rennes.

« Vous voudrez bien partir sur-le-champ, ajoutait-il en envoyant les lettres de service. »

La nouvelle de cette destination offerte à son dévoùment affligea Coutard sans lui laisser d’hésitation. Des regrets unanimes éclataient à la pensée de son éloignement (1).

L’armée, les magistrats, toutes les classes cherchaient à le retenir. « Messieurs .les chevaliers de Saint-Louis, dit une adresse de l’Association paternelle, avaient contracté la douce habitude de vous voir, dans leurs réunions, éclairer leurs délibérations par vos lumières, et entraîner leur conviction par

(I) « Mon général, lui écrivait le brave colonel baron Rapatel, votre départ désole tous ceux qui ont le bonheur de vous connaître. Les habitants de cette villo, à moins qu'ils ne fussent des ingrats, ne doivent jamais oublier que par votre sagesse, vos talents, votre fermeté bien dirigée, vous avez su conserver la tranquillité dans ce pays, daus un moment très-difficile. Rappelcz-moi près de vous, mon général, faites que mon régiment se trouve de nouveau sous vos ordres; tous mes officiers en seront aussi contents que moi. »

votre éloquence. L’Association ne peut oublier que c’est à votre zèle empressé, soutenu de toute l’autorité de votre exemple, qu’elle doit sa rormation dans ce département, et le développement prompt et rapide qu’elle y a pris. Aussi, le bien qu’elle a déjà fait et celui qu’elle fera par la suite, seront toujours comptés parmi les nombreux bienfaits dont votre commandement, de si courte durée., a laissé tant de traces et de souvenirs. L’estime et l'affection qu’un chef militaire a su inspirer à tous ceux qui ont eu des rapports avec lui, sont sans contredit la récompense la plus douce qu’il puisse emporter, et personne plus que vous ne peut se flatter de l’avoir acquise (1). »

Ces témoignages ne rendaient que plus impérieuse la voix du devoir.

Coutard obéit avec sa promptitude accoutumée.

Le 3 novembre, il était à Paris et se voyait admis près de Louis XYIH. « Général Coutard, » me dit S. M. , écrit-il au colonel comte de Divonnc, « vous m’avez « bien servi en Franche-Comté, allez me servir de « même en Bretagne. Vous y trouverez des têtes « exaltées de l’un et l’autre côté. Dites-leur que « je ne puis être en meme temps le Roi de deux « peuples; qu’il faut suivre la ligne tracée par le

(i) La lettre est signée, le 12 janvier 1818, de MM. le comte de Valory, président ; le baron Durand, lo baron Costaz, le comte Charles de Divonnc, le chevalier de Crespy de CouCt, Maurice de Cissey, du Pcrreux, et Terrier de Loray, secrétaire-général.

• gouvernement, qui seul connaît les moyens et

• les avantages de sa marche. Faites-leur con-

• naître mon cœur; ils le trouveront rempli d’a- « mour pour eux ; vous avez toute ma confiance, « et je suis persuadé d’avance de tout le bien « que vous ferez à Rennes. » Le général remercia profondément le Roi, et lui réitéra les expressions de sa fidélité et de son dévoùment. Puis, avec une franchise et une insistance qui l’honore, il ajouta : « Sire, j’ai promis au chevalier Durand, lieutenant de Roi à Besançon, de le mettre aux pieds de Votre Majesté. Pendant tout le temps de mon commandement en Franche-Comté, il a été mon conseil et mon ami, et si j’ai été assez heureux que de recevoir l'approbation de Votre Majesté, je lui dois au moins la moitié de cet inappréciable bonheur. — « Et que désirc-t-il? * — Sire, ce fidèle serviteur a été mis sous les yeux de Votre Majesté pour le cordon rouge, et la lettre qu’il reçut de votre main royale, après la campagne de 1796, lui donne l’espérance de l’obtenir, lorsque surtout il n’a pas cessé de mériter cette grâce par sa haute sagesse et scs excellents services. — « Je suis « bien aise de ce que vous me dites du chevalier Du- « rand, et je me le rappellerai. » Le prince de Ilohenlohe, qui étaitàla porte, m’a embrassé en sortant, et pleurait d’espérance pour son ami et son mentor (1) . »

(1) Coutanl ajoutait : « Voilà, mon cher comte, les choses en bon train ; cela n’est cependant pas encore fait... Pourquoi le prince de Hohenlohe

Ce trait est beau : l’amitié est si rare dans les cours!

Ainsi investi de la confiance royale, Coutard va donc se trouver sur un théâtre nouveau. Il grandira encore en cette rude tâche.

ou notre excellent gouverneur n’en reparleraient ils pas au Roi, dans les fréquentes occasions qu’ils ont de faire leur cour à S. M. ? Il faudra leur en écrire dans quelque temps; si je restais ici, jo le ferais nommer, où j’y perdrais mon latin. »

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