‹ Le Général comte de Coutard, étude historique sur la République, l'Empire et la RestaurationChapitre 22 sur 57 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Coutard commande la l tc divisiou militaire. — Troubles A Paris. — Sollicitude du gouvernement pour l’armée. — Préparatifs de l'expédition d’Espagne. — Élections dan*, le département de la Sarthc. — Coutard, président du V collège.

Nous arrivons ici, pour ainsi dire, à l’apogée de cette carrière illustre que nous essayons de décrire. Appelé au commandement de la i r “ division , placé au ceutre de la politique et des affaires, admis de plus près à la cour, honoré de l’auguste bienveillance de la famille royale, Coutard va se trouver dans une situation nouvelle, mais à laquelle l’ont préparé scs services, è laquelle l’égaleront ses talents et son dévoûment. S’il a conquis ses grades à la pointe du glaive et au milieu des vicissitudes les plus laborieuses de la vie des camps, s’il a mérité la confiance du souverain et l’estime de tous les gens de bien dans le

difficile maniement de deux divisions importantes et à travers les circonstances les plus ardues, il sera désormais, sur un plus vaste théâtre, mêlé, tout çn restant dans sa sphère, aux événements publics, aux débats du Parlement, aux questions (l’État. Il parviendra aux grands honneurs de l’armée, et ne perdra la prochaine perspective de lapins haute dignité militaire que par la chute même d’un trône sur les ruines duquel il brisera son épée.

Nommé le 9 janvier 1822, déjouant le 11 les complots de l’ouest, Coutard s’était rendu il Paris le 14; le 16 il prenait possession, et le 19, après avoir reçu tout l’état-major, il adressait à la division l’ordre du jour suivant :

« Le lieutenant-général commandant la tro division militaire, s’empresse de témoigner, par la voie de l’ordre, toute la satisfaction qu’il a éprouvée en se trouvant au milieu de MM. les généraux, intendants militaires, officiers supérieurs et particuliers des corps et autres officiers employés dans la place de Paris. C’est dans ce moment surtout qu’il a senti tout le prix de la confiance dont le Roi a daigné l’honorcr.

« Entouré de scs camarades, il a senti disparaître le mouvement de crainte que lui avait d’abord inspiré le fardeau d’un commandement aussi important, et s'est facilement persuadé que les efforts de son zèle, sècondés par celui de MM. les maréchaux de camp commandant les subdivisions, les chefs do corps et de l’administration militaire, le conduiraient à justifier le choix de Sa Majesté.

« Le lieutenant-général croit d’autant moins avoir besoin de recommander à MM. les chefs de corps le maintien sévère de la plus exacte discipline, qu’ils sont eux-mêmes trop pénétrés de son importance, dans la capitale du royaume, et trop rapprochés de cette garde fidèle, pour ne pas rivaliser avec elle de zèle et de dévoûment. »

Discipline à l’intérieur de l’armée, fermeté au dehors, zèle éclairé par la prudence, dévoilaient infatigable partout, telle fut en effet la devise du nouveau commandant. Les factions, moins audacieuses mais non moins turbulentes «1 Paris que dans les provinces, lui fournirent immédiatement l’occasion de la mettre en pratique.

Le prétexte d’une agitation que recherchaient les meneurs de l’opposition libérale, fut la prédication d’une mission dans l’église de Notre-Damc-dcs-Victoircs. Quatre prêtres, orateurs d’un vrai talent et d’une remarquable ferveur, attiraient chaque soir un auditoire nombreux. Ce public exercice de la liberté chrétienne, l’effet produit par la parole des missionnaires et par la pompe des cérémonies religieuses, parurent intolérables aux coryphées des sociétés secrètes. Le tumulte fut rapidement organisé : des cris, des chants, des rires insultants, des détonations de pétards remplis de matières infectantes, éclatèrent aux abords de l’église, interceptant la circulation, provoquant des rixes et entretenant le désordre. C’était une violation flagrante du respect dû à la liberté des cultes. Le gouvernement prit les mesures rigoureusement nécessaires pour rétablir l’ordre. Des troupes occupèrent les rues adjacentes, et une charge de cavalerie débarrassa la place. Dans les groupes, deux députés de la gauche avaient été saisis, puis bientôt relâchés. On

fit grand bruit, même à la tribune, de cet incident qui tomba devant la simple déclaration du ministre, constatant que ces deux députés avaient eu le tort de vouloir traverser, malgré la consigne militaire, une voie dont le passage était interdit.

Plusieurs jours duraçt, les tentatives de troubles recommencèrent, et, chaque fois, elles échouèrent devant la calme résolution de l’armée et devant les précautions prises par le général commandant.

Découragés daus leurs essais sur ce quartier commerçant des Petits-Pères, dont les intérêts souffraient singulièrement de cette persistance d’alarmes, les perturbateurs transportèrent près de la Sorbonne et des Écoles, le théâtre de leurs exploits, espérant davantage du caractère plus animé et plus turbulent de la jeunesse. Partagés en deux camps, les étudiants se menaçaient et étaient prêts d’en venir aux mains. 11 fallut une démonstration plus éclatante que les formes ordinaires de l’autorité. Le maréchal Macdonald, duc de Tarente, major-général de la garde royale, fut investi du commandement supérieur de la capitale. Quelques manœuvres de troupes refoulèrent des colonnes qui se mettaient en marche sur la Chambre des députés. L’École de Droit fut fermée pendant un mois, ctbientùt, malgré les clameurs de l’opposition, malgré les éclats des journaux et les interpellations delà Chambre, la tranquillité se rétablit. Le 25 mars, le duc de Tarente cessait ses fonctions transitoires.

Ces échecs successifs éprouvés, tant dans la capitale que dans les départements, par les ennemis de la Royauté, semblent dès lors les convaincre que ce n’est plus par l’insurrection, par l’émeute ou par des complots à force ouverte qu’ils pourront réussir à ébranler le trône. Ils se résignent à une tactique plus savante et plus perfide. Les associations secrètes multiplieront leurs menées ténébreuses, mais ne recruteront des adhérents que pour un terme éloigné ; tous les efforts vont se concentrer vers l’agitation quasilégale ; la presse, les souscriptions, le travestissement de l’histoire, les chansons et le théâtre, le sarcasme et l’impiété philosophique seront les armes d’une guerre plus silre, moins périlleuse et aussi implacable.

Dans cette phase nouvelle de la lutte, en face des passions sans scrupule, en face des habiletés rompues à la pratique révolutionnaire, le gouvernement combattit avec énergie, avec conscience de son droit et de sou devoir, employant les moyens que lui offrait la légalité, sans jamais les dépasser, ni même en tirer toute la force dont il eût pu et dû sc servir; jaloux surtout de procurer à l’intérieur la prospérité et l’économie, à l’extérieur la grandeur et la dignité du royaume.

L’armée était toujours un des objets de prédilection de la Restauration. Le Roi, les princes, les ministres, se montraient soucieux de la rendre digne de

sou passé et prête à recevoir de nouveau, sous le drapeau blanc, le baptême de la victoire. Ils pressentaient, à l’état d’agitation qui remuait l’Espagne après avoir ébranlé l’Italie, que le moment était proche où il faudrait engager nos soldats en faveur de la cause du droit et de l’autorité, et ils voulaient assurer leur triomphe.

Le général Coutard répondait, pour le soin de sa vaste division, aux vues du gouvernement. Appelé par le ministère à s’occuper des détails de l’armement de l’infanterie, pour lequel son expérience lui donnait une autorité spéciale, il fut l’un des principaux membres de la commission, réunie sous la présidence du maréchal duc de Raguse, et qui devait juger, sur épreuves, les modifications apportées aux armes à feu du modèle de 1816 (1).

Puis il se faisait, à bon droit, l’interprète des sentiments de l’armée, en disant à Louis XV1I1, le 25 août :

« Sire,

« La France, heureuse sous le gouvernement paternel de Votre Majesté, célèbre partout avec enthousiasme la fêle de son Itoi. L’armée partage ces sentiments de reconnaissance et d’amour; mais la ire division militaire, placée plus près du Irène, a senti le besoin et vient jouir du bonheur de déposer à vos pieds le nouvel hommage de sa fidélité et de son dé-

fi) Cette commission était composée, en outre, du lieutenant-général comte Claparède, des maréchaux do camp comte d’Ainbrugeac, baron Crossard, des colonels baron d'Arcy et Laniblot, et du chef do bataillon de Lamounaye, secrétaire.

vortment. Elle supplie Votre Majesté d'accueillir ces vœux et le consolant espoir de les renouveler longtemps et de servir les Bourbons toujours. »

Le Roi savait combien ces paroles étaient sincères : il en témoigna sa satisfaction.

Le gouvernement ne tarda pas à donner au général une marque de confiance qui prenait plus d’importance encore de l’état général des esprits et des circonstances locales. Le département de la Sarthe avait à renouveler sa députation : à côté d’hommes connus par leur dévoilaient à la monarchie, on y remarquait ses plus ardents adversaires, le marquis de Lafayette et Benjamin Constant. La lutte, dans les collèges de ce département, devait être animée et décisive. Le choix des présidents de collège était grave; on sait que la formation du bureau provisoire était d’ordinaire le prélude du combat ; on sait que l’opposition ne négligeait rien pour agiter et troubler au besoin le théâtre même de l’élection. Il fallait une main ferme et un caractère honoré pour remplir une aussi difficile fonction. F.nfant de la Sarthe, aimé et estimé de ses compatriotes que sa renommée militaire illustrait, respecté et craint de ses enuemis, le général Coutard semblait désigné à l’attention du Roi. 11 fut investi de la présidence du !2° arrondissement, convoqué à Mamers (1).. .

(1) C’était ce mémo collège auquel, par un décret du 14 août 1806. l’Empereur avait adjoint Coutard comme électeur, en conséquence de

11 n’est pas sans intérêt de rappeler ici la formule de serment approuvée par le Roi, et qu’avaient à prêter les présidents de collège ; on y verra comment le gouvernement mettait le soin de respecter la liberté des suffrages sous la garde de l’honneur:

« Je jure d'être fidèle au Roi, de me conformer en tout à « la Charte, aux lois du royaume et à l’ordonnance du H oc- « tobre 1820, relative à la convocation des collèges électo- « raux ; de maintenir l’ordre dans le collège que je prèside- « rai ; de ne pas souffrir qu'on s’v occupe d'autres objets que « ceux qui sont prescrits par l'ordonnance de convocation; de o ne tolérer aucune coalition tendant à capter ou à gêner les « suffrages; de ne rien faire par haine ou par faveur; enfin, % « d’exercer mes fonctions avec zèle , exactitude, fermeté et • « impartialité. »

Voici, maintenant, les recommandations confidentielles qu’adressait le ministère; elles ne craignent point la publicité :

« Trop d’expérience, disait le comte de Peyronnet, dans sa lettre du 10 octobre, éclaire désormais les suffrages publics, pour qu’ils puissent encore s’égarer. Si quelquefois ils ont été ou entraînés par l’esprit de parti, ou surpris par de dangereuses séductions, ces erreurs d’un moment fout place à des sentiments dont chaque jour accroît l’énergie, au besoin de jouir du repos et des libertés que la France

son titre d'officier de la Légion d’honneur. Il y avait toute la différence d’une distinction sans valeur à un droit réel et effectif, toute la distance dn régime absolu de l’Empire aux libres institutions de la Royauté.

doit à son Roi, au besoin plus impérieux de lui témoigner sa reconnaissance, en choisissant pour députés des hommes nécessairement amis du trône, parce qu’ils le sont de leur pays. t

« Tout annonce que les élections qui vont s’ouvrir fortifieront ces gages de sécurité, et qu’au mérite d’en augmenter le nombre, elles joindront le mérite non moins désirable de condamner à l’oubli de funestes célébrités. »

Le général devait comprendre ce langage et en procurer le succès.

. Ce n’était point chose facile. Il avait devant lui une opposition considérable, dressée aux manœuvres de la politique, peu délicate sur le choix des moyens. Indépendamment de la polémique des journaux, de l’excitation des banquets et des discours, on répandait avec profusion, dans un pays imbu déjà des idées libérales, une foule d’écrits destinés à soulever les préjugés et à aigrir les défiances. Aux négociants, à la bourgeoisie, aux habitants des campagnes, on montrait le fantôme de l'influence de la noblesse et du joug des prêtres; on ne craignait pas de colporter la ridicule calomnie du rétablissement de la dîme et des droits féodaux ; on alarmait les détenteurs de biens nationaux sur la sécurité de leur possession.

De plus, il s’agissait d’éloigner un candidat, en-

core assis sur les bancs de la gauche, el qui s’était acquis une popularité formidable par ses écrits et par ses discours.

Le président du collège attaqua de front ces difficultés. Voici le discours, tout empreint des émotions du temps, qu’il prononça à l’ouverture des opérations électorales :

« Messieurs,

« De toutes les faveurs dont S. M. n'a cessé de me combler, celle qui m'honore et me flatte davantage, est la présidence de votre collège électoral. Combien ne dois-je pas, en effet, me féliciter du lionheur de retrouver au milieu dé Vous d'anciens condisciples, quelques compagnons de mes premières armes, et surtout cette réunion de compatriotes qui me promet d'avance sa confiance et son appui dans l'exercice des hautes fonctions que j'ai à remplir.

« Je ne viens point parmi vous, Messieurs, pour surprendre un honneur auquel je ne puis prétendre : je le dis sans rougir, je le dis à ceux qui ne le sauraient pas, je ne suis point éligible. Mon cœur ne renferme donc qu'une seule ambition, celle de répondre à la haute confiance du Roi et de mériter assez votre estime pour pouvoir être utile à ce pays, voisin de celui qui m’a vu naître; je viens concourir avec vous au bonheur général delà France et au bonheur particulier de cet arrondissement par le choix d'un député qui nous honore aux yeux attentif:; du gouvernement; je viens pour vous garantirde toutes insinuations perfides, qui, sous différentes formes, tendraient à vous diviser et à vous éloigner de vos intérêts communs; je ne répondrai qu'un mot à ces libelles empoisonnés, répandus avec profusion dans la classe estimée des laboureurs et des estimables commerçants, et qui ne tendent qu'à semer d’injustes défiances sur des propriétés acquises : La parole royale et la Charte les ont consacrées à jamais. Et qui oserait concevoir la moindre inquiétude, soüs le règne d'un monarque qui gouverne avec tant de sagesse et d'amour, comme le père éclairé d'une grande famille? La fidélité connue à ses engagements religieux et sacrés, de l’illustre dy-

nastie qui assure le bonheur des Français, dans sa succession légitime au trône, n’est-elle pas encore la plus forte garantie pour l’avenir T

« Le rang que la France a repris en Europe, l'état prospère de ses finances, les progrès de ses arts industriels, l’amélioration de son agriculture, le mouvement de son commerce, une armée fidèle qui place l’amour de la patrie dans l’obéissance quelle doit à son Roi, telle est la position de notre belle et heureuse France, à qui le sceptre des Bourbons promet une longue série de bonheur, de repos ou de gloire : sachons donc apprécier tant de bienfaits par un choix digne de nous, et n’allons pas, courant après de trop funestes célébrités, chercher des étrangers dont la réélection serait un outrage à la couronne comme à la morale .publique,

« Non, Messieurs, le département de la Sârthe n’est pas réduit à faire ainsi publiquement le trop humiliant aveu qu’il ne peut trouver de mandataires dans son sein, quand j’aperçois au milieu de vous d’anciens fonelionnaires dont le caractère personnel, la sagesse et les lumières sont autant de garanties de tout le bien que leurs commettants doivent en attendre. La reconnaissance publique a déjà proclamé leur nom ; tous les amis de l’ordre, de la paix et de la monarchie légitime et constitutionnelle, leur donneront leur suffrage ; ce vote sera unanime, et dicté autant par la conviction de l’esprit, que par l’affection du cœur ; il deviendrait môme au besoin un devoir sacré pour les agents du gouvernement, intéressés,- autant que personne, à la consolidation du trône héréditaire. Car, Messieurs, ne nous le dissimulons pas, malgré les sophismes dont on a cru devoir rassurer quelques âmes pusillanimes, oit ne peut servir le gouvernement dans les rangs de l’opposition, quand surtout elle a pris un caractère hostile. Comment oserait-elle en effet, pénétrer dans des rangs oii nous ne comptons que des volontaires ou des soldats fidèles; et passez-moi. Messieurs, une comparaison qui ne trouvera sûrement point ici d'application : le soldat qui, sans passer directement à l’ennemi, se conduirait d’après son influence, n’en serait pas moins regardé comme un traître, et par cela même rayé des contrôles.

« Mais revenons, Messieurs, à des idées plus vraies et plus consolantes, et rallions-nous autour du trône, le point central et nécessaire du bonheur public et de la paix des familles. J’ai l’inappréciable bonheur d’approcher cette royale famille,

si grande par sa loyauté, si compatissante au malheur, aussi heureuse de tout le bien qu’elle prépare que de celui qu'elle fait ; que nous lui devons de respects et d'hommages! Formons donc autour d’elle un rempart de tous les sentiments qu’elle commande, et ouvrons nos séances par un cri d’amour •

et de reconnaissance :

« Vive le ROI, longtemps!

« Et les Booiboms, toujours ! »

Ce discours fut vivement applaudi, et le résultat fut une victoire. Benjamin Constant fut évincé.

* Vous avez obtenu dans votre collège un triomphe complet, écrit M. de Villèlc au général : ce succès inespéré fait l’éloge des autorités locales, comme vous l’observez très-bien; mais je veux croire que vous y êtes vous-même pour quelque chose. » En effet, l’influence et le caractère du président avaient contribué singulièrement à la défaite inattendue qui privait l’opposition d’un de scs plus hardis champions.

Comme effet moral, comme symptôme de l’état de l’opinion, l’échec des libéraux dans le département de la Sarthe était un événement ; événement d’autant plus significatif, que la Restauration allait se trouver engagée dans une des phases les plus épineuses et les plus brillantes qu’elle eut jamais à traverser. Il s’agit de l’expédition d’Espagne.

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