CHAPITRE XVf
Eipédition d'Espagne. — Départ des troupes de Paris. — Le général Coutard et les officiers espagnols de l'armée royale. — Rentrée triomphale de l’armée. — Ordre du jour du général. — Coutard est élevé h la dignité de grand’-croix de Saint-Louis. — Il est fait gentilhomme de la Chambre du Roi. — Soins du général pour la discipline militaire. — La prison de Montaigu. — La statue de Pichegru et le monument de Quibcron. — Mort de Louis XVIII.
Donner à l’ordre, au droit, à la légitimité en Europe un solennel appui ; faire acte d’indépendance et de fermeté en face du mauvais vouloir de l’Angleterre ; porter à la Révolution un coup décisif, la vaincre sur le terrain où elle se croyait maîtresse et d’où elle menaçait la France et le monde; délivrer un roi prisonnier, et rendre la liberté avec le pouvoir à un souverain de la maison de Bourbon ; recommencer pour la cause de l’équité, de la religion et des lois, une expédition qui réparât, en quelque sorte, les désastres et expiât le souvenir de cette autre guerre, entreprise par l’orgueil et l’ambition et où la gloire
n’avait pu nous sauver des revers; rajeunir l’antique lustre de nos étendards et conquérir à nos jeunes recrues ce reflet de victoire qui entourait les restes héroïques de nos grandes armées : tel était le but de l’expédition résolue dans les conseils de la monarchie à la fin de 1822 .
L’opposition le comprenait; elle voyait qu’une semblable guerre serait un honneur pour nos soldats, uue force pour les principes conservateurs, un gage de stabilité et de puissance pour la dynastie. Aussi, avec un acharnement implacable, chercha-t-elle à ruiner par avance ces admirables résultats. Travestissant les intentions, les faits et les paroles; s’attachant à semer les plus sombres pronostics; déversant le ridicule sur les troupes, sur les généraux, sur l’expédition ; invoquant tantôt une fausse et mesquine économie, tantôt les arguments de la souveraineté populaire ; s'alarmant de périls exagérés à plaisir, ou insultant à des succès qu’elle soutenait devoir étreobtenussans combat; essayant de corrompre la fidélité militaire ; égarant la passion jusqu’à lui faire émettre des voeux pour la destruction et la honte de nos armes, et enfin, jetant de l’autre côté de la frontière de malheureux jeunes gens fanatisés dont elle armait le bras contre leurs frères et contre leur patrie ; cette opposition fournit le spectacle de toute la frénésie où l’aveuglement et la haine peuveut entraîner les hommes. Et cela, non-
seulement dans des chansons colportées en secret, non-seulement dans des réunions ténébreuses, mais au graud jpur, dans les feuilles publiques, à la tribune même.
Quel contraste entre le langage de la royauté et des royalistes, et celui des adhérents de la révolution! « J’ai tout tenté, disait Louis XYI11 en ouvrant la session des chambres, le 28 janvier 1823, pour garantir la sécurité de mes peuples et préserver l’Espagne elle-même des derniers malheurs. L’aveuglement avec lequel ont été repoussées les représentations faites à Madrid, laisse peu d’espoir de conserver la paix. J’ai ordonné le rappel de mon ministre. Cent mille Français, commandés par un prince de ma famille, par celui que mon cœur se plaît à nommer mon fils, sont prêts à marcher en invoquant saint Louis pour conserver le trône d’Espagne à un petit-filsde Henri IV, préserver ce royaume de sa ruine et le réconcilier avec l’Europe... Que Ferdinand VII soit libre de donner à ses peuples les institutions qu’ils ne peuvent tenir que de lui, et qui, en assurant leur repos, dissiperaient les justes inquiétudes de la France; dès ce moment les hostilités cesseront... J’ai consulté la dignité de ma couronne, l’honneur et la sûreté de la France : nous sommes Français, Messieurs ; nous serons toujours d’accord pour défendre de tels intérêts. » A ces royales expressions, qui avaient excité un ardent en-
thousiasmc, la Chambre des Pairs, par l’organe du duc de Levis (1) ; la Chambre des Députés, par l’organe de M. Ilydc de Neuville, répondirent comme il convenait à un parlement fidèle, gardien du bien public et de la fierté nationale. « C’est à nous, disait l’adresse de la seconde assemblée, de concourir de tous nos efforts à la généreuse entreprise d’étouffer l’anarchie pour ne conquérir que la paix, de rendre la liberté à un roi de votre sang, d’assurer le repos de l’Espagne pour affermir celui de la France. Votre armée courageuse et fidèle, celle qui sut mépriser les lâches insinuations de la révolte, s’élance avec ardeur sous l’étendard des lys ; à la voix de V. M. elle- ne prend et ne gardera les armes que pour maintenir l’ordre social, et préserver de tout principe contagieux et désorganisatcur, notre pays et nos institutions. »
« Si la guerre avec l’Espagne a, comme toute guerre, ses inconvénients et ses périls, s’écriait Chateaubriand, elle aura pour nous un immense avantage. Elle nous aura créé une armée : elle nous aura fait remonter à notre rang militaire parmi les nations. Il manquait peut-être quelque chose â la réconciliation complète des Français ; elle s’achèvera sous la tente. Les compagnons d’annes sont bientôt amis, et
(I) Père du duc actuel, lequel, après avoir loj'alcment servi de son épée la maison do Bourbon sur le trône, lui consacro dans l’exil un si pur dévoilaient.
tous les souvenirs se perdent dans la pensée d’une commune gloire. Le Roi, ce monarque si sage, si pacifique, a jugé que la dignité et la sûreté de la France lui faisaient un devoir de recourir aux armes après avoir épuisé les conseils. 11 a remis la garde du drapeau blanc, avec une généreuse confiance, à des capitaines qui ont fait triompher d’autres couleurs. Eli bien ! ils lui apprendront le chemin de la victoire; il n’a jamais'oublié celui de l’honneur! »
A de tels accents, les orateurs de la gauche opposaient des prophéties de malheur ou des accusations de honte et de faiblesse. « L’impulsion est venue du dehors, disait le général Foy ; cette colère est l’écho de la colère des Prussiens et des Cosaques... L’emploi de nos armes est désavoué par le sentiment national. Citoyen, je pleurerai sur une guerre de parti, sur une guerre où sont forcés de mentir à leur destinée mes anciens compagnons de guerre ! » M. de Labordc déclarait la guerre impossible et folle, et ses partisans bien moins dignes d’être mis eu accusation qu’en interdiction. « Cette guerre, ne craignait pas d’ajouter Royer-Collard, n’a pas été conçue dans la pensée royale ; elle blesse la dignité de la nation et semble rétracter les principes de la Charte. » Un autre membre s’oublia jusqu’à faire des souhaits pour le succès de l’ennemi : « Braves Espagnols, s’écria-til , vous serez appuyés des vœux de tous les Français amis de la liberté ! »
Et, en même temps, on tentait le dévoûment des soldats et des officiers, on distribuait à profusion des chansons qui sollicitaient les troupes à trahir (1); les carbonari français étaient dirigés vers la frontière, prêts à déployer le drapeau tricolore et à proclamer Napoléon II, dans des appels à l’insurrection, datés du quartier général des hommes libres, sur les Pyrénées (2).
L’histoire a prononcé son arrêt sur cette coupable conduite ; déjà elle révoltait les instincts généreux et la loyauté de la nation entière.
L’armée était prête : personne ne s’était associé de plus près que le général Coutard aux émotions des royalistes. Après avoir coopéré activement à la formation des corps, il leur transmettait l’ordre de départ, et dans une allocution improvisée, il leur disait :
« Messieurs, étrangers aux grandes questions de la paix ou de la guerre, mais toujours prêts à obéir aux ordres du Roi, vous partez avec confiance pour aller rétablir le trône d’un petit-fils de Louis XIV. Nos vœux vous accompagneront partout, et vous les réaliserez. La guerre que vous allez faire, conjointement
(1) Notamment la fameuse chanson do Déranger :
« Garde & vous... demi-tour!
(2) M. Lubis et M. Laurcntie, le premier avec plus d’étendue, le second dans une synthèse brillante, ont admirablement raconté tout cet épisode de la guerre d’Espagne. — M. le comte de Marcellusa publié un livre plein d'enseignements sur les préliminaires de cette expédition, sous le titre: Politique de ta Restauration.
avec les soldats de la Foi, sera considérée par les vrais Espagnols comme réparatrice de celle qui leur fut si injustement suscitée. Les plaines de la Navarre et de la Catalogne vous offriront des noms que vous rendrez illustres et qui enrichiront bientôt les fastes de notre gloire militaire. Les lauriers de Fontenoy et d’Austerlitz vont reverdir et parer d’un nouvel éclat la bannière des lys, qui domine et réunit toutes les époques.
« Soyez sans inquiétude sur le Royal Enfant laissé àYiotre garde ; l’amour et la fidélité veilleront autour de son berceau. »
Ces paroles vraiment françaises, ajoutent à bon droit les journaux du temps, ont été accueillies avec de nobles transports par les officiers et soldats des corps désignés pour l’expédition.
11 n’est pas nécessaire de dire ici avec quel intérêt d’esprit et de cœur Coutard suivait chacun des progrès de cette brave année qu’il avait ainsi saluée au départ. Le passage de la Bidassoa, la dispersion des rebelles, le maintien de l’honneur et de la fidélité parmi nos soldats, le blocus de Saint-Sébastien, la prise de Logrono, de Girone, l’occupation de Valladolid, le combat de Casteltcrsol, l’entrée de Monseigneur, duc d’Angoulème, a Madrid; puis la capitulation de Tortose, les rencontres d’Osséjaet deSan-Lucar, où le général de Saint-Priestetle général de Lauriston battirent les insurgés ; l’Espagne, bientôt toute
possédée par nos armes, à la suite des victoires remportées par Molitor et par Moncey; cette série de succès rapides, mais difficiles et glorieux, comblaient d’allégresse les cœurs dévoués.
Le général Coutard eu jouissait, et de loin il aidait et encourageait les Espagnols lidèles. Des secours, des correspondances, des citants militaires étaient envoyés aux défenseurs de Ferdinand VIL C’était une fraternité belliqueuse dont nous avons sous les yeux une preuve digne de mention. Le chef d’une division écrivait d’Oviédo, le 29 juillet, 'au commandant de Paris, pour le remercier de ses marques de sympathie : « 11 n’y a pas de plus noble but que de réunir deux nations grandes et généreuses, qui, parleur situation topographique, par les intimes relations de leurs monarques, par leurs intérêts politiques, sont destinées par la Providence à ne former qu’une seule famille, qui doit anéantir les maximes impies des philosophes et des révolutionnaires. » 11 témoigne sa gratitude pour l’envoi d’un hymne militaire : « Ce chant martial enflammera nos guerriers dans leurs combats contre les ennemis de la Royauté et de la Religion ; l’honneur et la fidélité triompheront de la sédition et de la déloyauté des rebelles. »
Bientôt les Cortès révoltées n’eurent plus d'asile qu’à l’extrémité de l’Espagne. Mais, là, elles s’acharnèrent à une résistance désespérée; il fallut l’effort de notre armée, la présence du Prince généralissime,
la traditionnelle intrépidité de nos troupes, pour enlever d’assaut la redoutable forteresse du Trocadéro. Lamarche silencieuse et précise, l’attaque imprévue, l’admirable entraînement des corps conduits par les généraux Obert, Gougcon et des Cars, demeureront comme un des plus brillants exploits de nos annales. Ce fut le signal de la ruine pour l’insurrection. Quelques nouveaux élans suffirent, et Ferdinand Vil était délivré, l’Espagne reprenait son indépendance, et la Révolution était abattue. Dix mois avaient amené ce tniomphe complet.
11 appartenait au général Coutard, qui l’avait si sincèrement applaudi, de le célébrer encore au moment de la rentrée des troupes. Dans l’intervalle, de nouvelles faveurs l’avaient dédommagé du regret qu’il éprouvait de n’avoir point été choisi parmi ceux qui offraient leur sang à la cause de la monarchie. Le 25 août, Louis XVI II lui avait conféré le titre de grand’-croix de Saint-Louis, et lui en avait remis les insignes de sa propre main. Une circonstance fortuite ajouta encore à la grâce de cette distinction. Lorsque Coutard se présenta à onze heures et demie, le jour de la fête du Roi, dans la Salle du Trône, il se trouva que le nombre des cordons n’avait pas été exactement calculé; il en manquait un. Louis XVIII, alors, détachant celui qu’il portait, le passa au cou du général, eu prononçant quelques-unes de ces paroles bienveillantes et spirituelles dont il avait le secret,
et qui doublaient le prix de la faveur. Trois mois après, le Roi le choisissait comme gentilhomme de sa Chambre. (1).
C’est revêtu de ces dignités nouvelles, que Coutard prit une part spéciale aux fêtes qui marquèrent le retour de l’armée expéditionnaire. L’entrée du duc d’Angoulèmc à Paris, le 2 décembre, fut magnifique ; des arcs de triomphe ornés de couronnes rostrales, de drapeaux, de trophées et d’ emblèmes retraçant les principaux exploits de la campagne, se dressaient sur tout le passage des troupes.
Une foule enthousiaste accueillait de ses acclamations * le prince qui avait donné des marques du courage le plus calme et le plus résolu, uni à un profond sentiment du devoir ; plusieurs fois il avait joué sa vie avec un sang-froid et une gaîté dignes de Henri IV (2).
On jetait des lauriers aux bataillons vainqueurs du Trocadéro. C’est à travers les cris-et les applaudissements que le duc d’Angoulèmc. arriva aux Tuileries, où le Roi, le pressant dans scs bras, s’écria : « Mon fils, je suis content de vous ! »
Les feux d’artifice, les banquets sc succédèrent
(1) Il était déjà gentilhomme honoraire; il remplaça le baron d’Albignac, qui venait de mourir.
(î) On sc rappelle, notamment, ce beau trait : à Chiclatia, une bombe éclate à ses pieds et le couvre de terre : « Ah ! Mohseigncur, s’écrie le général comte de Bélhisy, si V. A. R. eût été atteinte! — Je serais mort en bonne compagnie, » répondit le prince avec, le plus grand sang-froid, et il continua sa visite de la ligne d’attaque, au milieu des acclamations do l'armée. [Annuaire historique.) ' '
pendant plusieurs mois. Paris offrit, à l’Hôtel-de- Ville, un festin splendide au Généralissime et aux officiers. Le quatrième toast fut porté par le général Coiitard. Il l’adressa à Madame : « A S. A. R. Madame, dit le commandant de la capitale ; à cette bienfaisante princesse que le Ciel a placée près du trône pour en être le plus bel ornement, et qu’il a fait naître pour l’exemple et le bonheur du monde ! »
Enfin, le 18 janvier 1824, remettant le service de Paris aux troupes qui revenaient de l’Espagne, Coutard publiait l’ordre du jour qu’on va lire :
« Soldats,
« La France vous vit partir avec confiance pour aller, sous les ordres de S. A. K. Monseigneur, duc d’Angouléme, rétablir la religion et relever le trône d’un petit-fils de Louis XIV. Elle vous revoit avec plaisir, après avoir si parfaitement accompli vos glorieuses destinées.
« Soldats, vous vous ôtes montrés religieux, disciplinés, intrépides, dignes en tout de votre auguste chef.
« C'est par vos mains que la Providence a produit l'œuvre admirable de l'union, de la fusion des services de tous les temps.
« La vieille et la jeune gloire de la France se sont donné la main.
« V os baïonnettes victorieuses ont écrit pour la postérité des noms français sur les colonnes d’Hercule, comme celles de vos devanciers en avaient écrit sur les Pyramides.
« Gloire immortelle au Prince Généralissime qui conçut avec autant de sagesse qu'il mit d'habileté à exécuter le vaste plan de l’occupation de l’Espagne! Salut à tous les braves qui lui furent et resteront aussi soumis que dévoués!
« L'Europe monarchique applaudit à vos triomphes. L'Espagne en estreconnaissanteet la France s'enorgueillit de son armée.
« Tous n’ont pas été appelés à l'honneur d aller combattre
sous les ordres du Prince Généralissime; d’autres devoirs restaient à remplir. Pendant votre absence, la garde nationale parisienne, la pard*#nyalc, la gendarmerie, les compagnies sédentaires et les sapeurs-pompiers ont rivalisé de zèle et de dévoûment pour veiller au maintien de l'ordre et de la tranquillité publique ; ils ont des droits égaux à la reconnaissance comme à l’estime des habitants de cette grande cité, et je ne puis mieux faire, en vous remettant leur service, que de vous les donner pour modèles!
« Fine le Roi! Vive le duc d’ Ângoule'me ! Fit'e Vannée! »
C’était bien là la pensée générale. « L’expédition de 1823, est obligé d’avouer un écrivain peu favorable, réconcilia l’armée avec le drapeau blanc (1). » — « Le principe monarchique, dit à bon droit M. Lubis, venait de recevoir, sous le drapeau français, la consécration qui pouvait le plus le fortifier, celle de la victoire. » — « C’était un grand événement, ajoute M. Laurentie, que d’avoir vu le drapeau blanc guider une armée française dans les batailles, et on pouvait penser que, désormais consacré par des victoires qui n’avaient point été sans éclat, on lui pardonnerait plus aisément le souvenir de sa gloire ancienne. »
L’heureuse issue de la campagne d’Espagne avait fait ressortir les progrès de la discipline et de l’esprit militaire dans l’armée, ainsi que les soins intelligents dont l’entourait le gouvernement royal. A la tète de la 1" division, Coutard donnait l’exemple du maintien des ordonnances, de la sévérité du commandement, de la vigilance dans l’administration. Ainsi,
(1‘ H. de Vaulabcllo. p. 197, t. VI.
après avoir contribué de nouveau à réformer l’armement (1), il s’etait occupé avec la plus grande application à introduire dans la prison militaire de Montaigu, l’ordre et le travail. La tâche n’était pas aisée : assouplir ces natures insoumises, détruire des vices invétérés, créer des ateliers et remplacer une oisiveté honteuse par une activité assidue et profitable ; il fallait, pour ce but, une résolution énergique et une infatigable persévérance. Les efforts tentés depuis 1819 étaient restés à peu près sans fruit. Dès 1823, le général pouvait montrer des résultats satisfaisants. Au mois de mars 1824, le jour où l’archevêque de Paris bénissait la chapelle, le ministre de la guerre constatait, par une visite minutieuse, la régularité et l’animation du travail parmi les prisonniers, La prison était régénérée ; bientôt elle devait devenir un établissement pénitentiaire digne d’être imité.
La subordination est le nerf de l’armée ; Coutard ne tolérait ni relâchement, ni infraction à ses liens. Souvent, le voisinage de la capitale, les charges de cour, les entraînements du grand monde , portaient quelques officiers généraux à se croire dispensés des devoirs de la hiérarchie. Les uns quittaient leur résidence sans autorisation ; les autres s’abstenaient, en
(1) « Je compte beaucoup sur le concours de votre zèle et de vos lumières, lui écrivait le maréchal duc de Bellune, le 21 juin 1823. » Et une fois les travaux de la commission achevés, le ministre lui faisait témoigner sa satisfaction. (Lettre du général comte Claparède, du 8 octobre 1823.)
venant à Paris, de donner avis de leur arrivée à l'état-major, et même de remplir, envers le lieutenantgénéral, les devoirs qu’exige la hiérarchie militaire. Précisément parce qu’ils appartenaient souvent aux plus illustres familles et qu’ils approchaient le Roi ou les princes, Coutard estimait qu’ils devaient fournir le modèle d’une plus rigoureuse obéissance aux règlements. Après avoir rappelé, dans le Moniteur, les termes des ordonnances et déclaré que nul oflicier supérieur ou autre ne pouvait quitter sa résidence sans permission ; après avoir réitéré l’injonction à tous les officiers de faire connaître à la division leur arrivée dans la capitale et leur adresse, il y tint fermement la main, usant vis-à-vis des plus fiers des droits de son autorité. Un jour même, ayant vu ses ordres un moment contestés par un maréchal de camp qui avait un service près de Louis XVIII, il alla porter sa plainte jusqu’au Roi, qui l’approuva et lui donna une immédiate satisfaction.
11 ne laissait pas non plus de tenir les troupes en haleine par de fréquentes manœuvres et des exercices qu’il dirigeait avec une infatigable activité. Les éloges des princes le récompensaient de ces soins : il en eut une preuve flatteuse dans la haute satisfaction qu’après une grande revue passée le G avril. Monsieur et Monseigneur, duc d’Angoulême, lui témoignèrent de l’excellente ténue des soldats et de la précision des mouvements.
De même aussi était-il plein de zèle pour rendre un hommage d’expiation et de reconnaissance aux victimes de nos troubles révolutionnaires. Il partageait, avec le marquis de Rivière, la présidence de la commission chargée d’élever un monument à Pichegru, et c’est lui qui en mit les dessins sous les yeux de Louis XVIII.
C’est lui aussi qui fut un des principaux promoteurs de l’érection du monument de Quiberon. Certes, si jamais un pieux souvenir était dû par la Royauté restaurée à l’héroïsme de ses défenseurs, c’était bien à ces ministres de Dieu, tels que le saint évêque de Dol ; à ces brillants et braves officiers, tels que les Sombrcuil, les Soulanges, les Talhouët, les d’IIervilly, les Tinteniac et les Candal; à cette marine qui sacrifia près de trois cents de ses meilleurs capitaines; à ces laboureurs, à ces paysans qui rivalisaient de zèle et de dévoûment avec les plus illustres gentilshommes et les guerriers vieillis sous les armes. Dès 1814, la Bretagne avait formé des souscriptions pour donner un tombeau à ces victimes de l’honneur et du devoir. Sur la demande de Monseigneur, duc d’Angoulème, le Roi avait approuvé cette pensée consolante. L’exécution, suspendue par les vicissitudes du temps, venait d’être reprise avec plus d’élan. Une commission, présidée par M. de Corbière, ministre de l’intérieur, et composée de trente-six membres choisis parmi les personnages
considérables des deux Chambres, de l’armée et de la Bretagne (1), donnait une impulsion nouvelle aux travaux. Sur les plans de M. Caristie et grâce au concours de l’État, un monument digne des héros de Quiberon allait être construit sur l'emplacement témoin de leur sacrifice, sur ce Champ
(1) Voici les noms des membres de la Commission ;
MM. le comte de Corbière, ministre de l'intérieur, président ; — baron de Damas, pair de France, ministre de la guerre ; — marquis de Clermont-Tonnerre, pair de France, ministre de la marine; — marquis de Vioménil, pair et maréchal de France; — duc de Damas, pair de France, premier gentilhomme de la Chambre de $. A. R. Monseigneur, duc d’Angoulômc; — duc de Lévis, pair do France, chevalier d’honneur de S. À. R. Madame la duchesse de Berry; — duc de Polignac, pair de France, premier écuyer de S. A. R. Monsieur; — prince de Polignac, pair de France, aide de camp de S. A. R. Monsieur ; — comte d’Autichamp, pair de France ; — baron de La Rochefoucault, pair de France ;
— marquis de Coisliu, pair de France ; — vicomte de Lamoignon, pair de France; — marquis do Rivière, pair de France, capitaine des gardes-ducorps de S. A. R. Monsieur ; — l’abbé Deshays v ancien curé d’Auray, supérteur-général des Dames de la Sagesse; — marquis d’Hcrvilly, lieutenant-colonel; — comte Auguste de La Rochcjaquclcin, maréchal de camp; — comte du CoCtlosquet, lieutenant-général, directeur du personnel do la guerre; — comte de Coutard, lieutenant-général, commandant la 1 T# division militaire; — marquis de Laboéssièrc, membre de la Chambre des députés; — comte Sévère de La Bourdonnaye, membre de la Chambre des députés; — comte de la Fruglaye, membre delà Chambre des députés; — CCülte d’Augier, contre-amiral, directeur du personnel de la marine, membre de la Chambre des députés; — chevalier de Viclla, capi-
. taine de vaisseau ; — - comte Dubotdcru, membre de la Chambre des députés, commissaire du Roi pour l’érection du monument; — chevalier de Margadcl, membre de la Chambre des députés ; — comte de Vicuville, membre de la Chambre des députés; — Garnier Dufougcray, membre de la Chambre des députés; — comte de Kergariou, conseiller d’État, membre de la Chambre des députés ; — de Poulpiquet, évêque de Quimper;
— de Cadoudal, colonel du - 20 e de ligne; — Brisson, l’un des présidents de la Cour de Cassation ; — de Bruc, évêque de Vannes ; — comte do Saint-Luc, membre de la Chambre des députés ; — comte de Scsmaisons, membre delà Chambre des députés; — comte de Chazcllcs, préfet du Morbihan; — et Moisant, notaire royal, trésorier-général de la Commission.
des Martyrs, que Madame, duchesse d’Angoulème, avait acheté de ses deniers. L’auguste fille de Louis XVI en avait posé la première pierre le 20 septembre 1823. Il devait être placé près de cette plaine de Karnac, aux gigantesques ruines druidiques, près des débris de cette cité fameuse, cruellement punie par César de son attachement invincible à l’indépendance nationale, non loin de ces champs d’Auray où périt Charles de Blois et où Duguesclin fut fait prisonnier. 11 était destiné à s’élever, en quelque sorte, à l’entrée du sanctuaire vénéré de la Chartreuse fondée par Jean de Monfort, en face de ce monastère de Sainte-Anne, tout rempli des témoignages de la piété de Louis XIII, d’Anne d’Autriche et des Rois de France.
Le général eut à cette noble entreprise une part considérable. Spécialement chargé de recevoir la correspondance, investi de la vice-présidence du Comité central, il présentait à Louis XY1I1, le 30 août, les dessins de la chapelle commémorative. Le Roi le reçut avec une bonté particulière.
Ces marques de faveur étaient les dernières lueurs de l’esprit si fin et si délicatde ce monarque. Déjà accablé des infirmités qu’il supportait avec tant de courage, le frère de Louis XVI n’avait plus que quelques jours à vivre. La maladie achevait de vaincre sa résistante nature. Le 13 septembre, l’espoir semblait perdu, et le 16, après avoir accompli tons les
devoirs d’un Roi Très-Chrétien, au milieu des prières des fidèles, de la tristesse morne de la capitale, des sanglots de sa famille, Louis XVIII expira : Prince dont la vie peut être soumise à des jugements divers, qui n’avait pas été exempt des faiblesses de son siècle, mais à qui nul ne refuse une rare dignité personnelle, par laquelle il sut être grand dans l’exil et grand sur le trône. La postérité lui fera honneur de l’indépendance nationale sauvée, du territoire délivré, de l’autorité restituée, des libertés politiques établies, de l’ordre ramené dans les finances, de la prospérité intellectuelle et matérielle portées à un degré inconnu.
En lui, Coutard perdait plus qu’un maître équitable et bienveillant. Le Roi estimait la loyauté du général et se plaisait à la vivacité de son esprit, à la promptitude de ses réparties, à la fraîcheur de ses souvenirs littéraires. Coutard le regretta sincèrement. Heureusement, grâce aux chevaleresques qualités, au noble caractère, à la sincère piété de Charles X, il trouvait dans le nouveau Roi un digne appréciateur de son mérite.
Le 17, à six heures du matin, il se rendit aux casernes pour y annoncer la mort de Louis XVIII et l’avénement de son successeur :
« Soldats, dit-il, Sa Majesté Louis XVIII vient de terminer sa glorieuse vie. Le Roi a ordonné des prières publiques. L’intention de Sa Majesté Char-
les X est que les troupes y assistent. Vos drapeaux, vos tambours et trompettes y seront couverts d’un crêpe funèbre. Les olïiciers porteront le crêpe au bras et à l’épée, jusqu’à nouvel ordre.
« Soldats, a-t-il ajouté d’une voix forte, quoique émue, après avoir donné des larmes à celui que Dieu vient d’appeler à lui, donnons nos cœurs et nos bras et tout notre sang, s’il le faut, à Sa Majesté Charles X ! »
Ces paroles furent accueillies du cri unanime de Vive le Roi! Vive Charles X!
Telle était l’aurore de ce règne, qui commençait sous les plus favorables auspices.