‹ Le Général comte de Coutard, étude historique sur la République, l'Empire et la RestaurationChapitre 24 sur 57 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Avènement do Charles X. — Revue au Champ-de-Mars. — Popularité du Roi. — Visite de Monsieur le Dauphin à la prison de Montaigu. — Sacre de Charles X. — Coutard chargé de la garde des Enfants de France et du commandement supérieur de Paris. — Correspondance avec le ministre de la guerre. — Entrée du Roi à Paris. — Faveurs accordées à Coutard. — Sa vigilance. — Il tombe gravement malade. — Inauguration de la caserne du Trocadéro. — Fête du Roi.

L’avéoementde Charles X fut une allégresse publique. En vain avait-on présagé des orages; en vain les partis avaient-ils ajourné à la mort de Louis XVIII leurs sinistres menaces. La transition fut admirablement pacifique, tant est grande la force de ce principe d’hérédité qui évite les crises, assure la transmission du pouvoir, et garantit la sécurité des peuples ! Bientôt la grâce exquise du Uoi, sa bonté charmante, sa noble confiance, scs mots heureux, ravirent les cœurs mobiles, mais généreux, des Français. Qui ne se souvient de cette revue au Champ-de-Mars, la plus brillante depuis dix ans, où, entouré, pressé d’une

foule avide de le voir et de lui rendre hommage, il s’écria, empêchant les cavaliers de son escorte d’écarter la multitude du bois de leurs lances : « Mes amis, point de hallebardes ! »

Coutard y commandait les troupes de sa division, et personne ne jouit avec plus de bonheur de la popularité du monarque. 11 partagea l’enthousiasme de l’année, à laquelle le nouveau Roi prodiguait les marques de son intérêt et de sa justice, dans les visites faites aux Invalides et aux principaux établissements militaires.

Cet intérêt, on le sait, était également témoigné aux troupes par Monsieur le Dauphin. Il se plaisait à passer en revue les différents corps de la garnison, et il complimentait le général sur leur tenue et sur leur attitude martiale. S. A. R. voulut aussi examiner dans tous les détails la prison de Montaigu. Le maréchal Soult avait sollicité d’être présent à cette visite. Le prince, accompagné du duc de Duras et de ses aides de camp, fut reçu par le ministre de la guerre, par le duc de Dalmatie, par le comte de Coutard et par le comte de Wall. Les détenus étaient placés en bataille dans la cour : le Dauphin parcourut leurs rangs, se rendit à la chapelle, où le Domine salvum fut chanté par deux prisonniers. Puis il visita l’établissement dans son entier et admira la propreté, le bon ordre et l’activité des ateliers. Parvenu à l’atelier de tissage, les ouvriers ache-

vèrent sous scs yeux une pièce mélangée d’or et de soie, et où se lisait, dans un médaillon entouré d’une couronne de lauriers, l’inscription suivante : « Monseigneur le Dauphin visitant la prison de Montaigu. — Consolation au malheur, protection à l’industrie, 1824. » Ce spécimen est d’une grande perfection, et il atteste le progrès du travail dans une maison où la fermeté et la sollicitude de Coutard l’avaient rétabli. Le prince désira avoir les renseignements les plus complets sur le produit de ces labeurs et sur la manière dont les fonds appartenant aux détenus étaient administrés. « 11 a complimenté les membres du conseil d’administration, dit le Moniteur, et a particulièrement témoigné sa satisfaction au lieutenant-général comte de Coutard de la bonne direction qu’il a su imprimer à cet établissement (1). » En effet, c’était une transformation absolue qui était due au général. L’asile du vice, de l’oisiveté, du châtiment et de la honte était devenu celui du repentir et de la réparation.

Comme le Dauphin, Charles X avait bien jugé le commandant de Paris; il allait lui en donner une preuve éclatante.

Dans le discours d’ouverture de la session législative, le lloi, en annonçant les grandes mesures de justice qui devaient signaler le commencement de son

(!) La prison de Montaigu n’existe plus; «Ile a été démolie pour faire place à la nouvelle bibliothèque de Sainte-Geneviève.

règne, avait manifesté la résolution dose faire sacrer, selon l’ancienne coutume de la monarchie. Durant les splendides solennités qui devaient déployer à Ileims la pompe du premier royaume du monde, il fallait pourvoir à la tranquillité de la capitale, il fallait surtout veiller à la garde des Enfants de France, espoir d’une Royauté de quatorze siècles. On n’était pas sans alarmes : quelques teutatives de désordre qui avaient éclaté aux funérailles d’un acteur (i), rappelaient que, pour avoir désarmé devant la popularité du Roi, les partis n’étaient pas anéantis. Une main aussi ferme qu’habile, un cœur aussi énergique que dévoué, étaient nécessaires pour cette mission. Coutard fut choisi.

Une décision souveraine du 19 mai l’investit, pendant l’absence du Roi, du commandcmeutde toutes les troupes de la capitale et des environs, et lui confia la garde des Enfants de France. « Le Roi, qui vous avait désigné d'abord pour assister à son sacre, en qualité de grand’eroix de l’ordre royal et militaire de Saint- Louis, lui écrit le marquis de Clermont-Tonnerre, ministre de la guerre, a jugé que, vu l’importance de votre commandement, il était plus utile pour le service de S. M. que vous restassiez à Paris. Si vous éprouvez quelque regret de cette détermination, j’ai

(1) Cet acteur se nommait Philippe. Les libéraux voulaient absolument introduire dans l’église les restes d’un homme qui s’en était toujours tenu éloigné î c'est ainsi qu’ils comprenaient la liberté.

lieu de croire que vous trouverez un dédommagement dans les dispositions bienveillantes que S. M. avait témoignées à votre égard, ainsi que dans le motif de confiance qui n’a pas permis qu’elles eussent leur effet. » Par une autre lettre, le ministre, en lui annonçant le commandement qui lui était remis, plaçait sous ses ordres l’ofiicicr général qui commandait les troupes de la garde royale.

Le Roi partit le 23 mai. Coutard, ayant pris toutes ses mesures et aplani toutes les difficultés, correspondait chaque jour avec le ministre. Nous avons sous les yeux quelques-unes de ces lettres et des dépêches de M. dé Clermont-Tonnerre. En voici des fragments :

« Depuis le départ de V. Exc. , le plus grand ordre n’a cessé de régner dans la capitale et sur tous les points de la division, écrivait Coutard le 15 mai, et aucun symptôme n’annonce que cet heureux état de choses doive changer. Cependant, les mesures dont j’ai eu l’honneur d’entretenir V. Exc., seront rigoureusement continuées, quoiqu’elles ne soient que de pure précaution. Je suis déjà allé deux fois à Saint- Cloud. J’ai conféré avec M. le duc de Castries; nous nous sommes entendus, et V. Exc. peut être parfaitement tranquille sur les Enfants de France.

« Elle peut être aussi rassurée sur l’enthousiasme des troupes à la rentrée de Sa Majesté ; officiers et soldats rivaliseront pour faire éclater leurs transports

de joie et de bonheur. Les quartiers qu’ils occupent seront ornés des bustes du Roi, d’inscriptions d’amour et de dévoilaient, qui manifesteront les sentiments dont ces militaires sont pénétrés, et V. Exe. peut compter, dans cette circonstance comme dans toute autre, sur mon zèle ardent pour le service du Roi. »

a Mon cher général, lui répond le ministre, le 28 mai, j’ai eu du plaisir à recevoir de vos nouvelles, hier et aujourd’hui; je vous engage à continuer à m’en donneravec la même exactitude ; continuez surtout à bien veiller sur ces précieux Enfants, l’espoir de la France. Ici, tout est gai et heureux. Le Roi, qui a couché hier à Fismes, a fait aujourd’hui son entrée dans Reims, à une heure. Sa Majesté se porte à merveille, ainsi que sa royale famille. Des coups de canon tirés de trop près, à sa sortie de Fismes, ont fait emporter pendant près d’un quart d’heure les chevaux de sa voiture, mais le cocher est venu à bout de les calmer; celui d’uue des voitures de suite a été moins adroit; il a versé, et MM. le duc de Damas, d’Aumont, de Cossé et Curial ont été plus ou moins maltraités; toutefois, il n’y a rien de très-grave.

« Je serai charmé de vous revoir, mon cher général ; je sais qu’il y a quelque chose de difficile dans votre position ; mais je sais aussi que vous remplirez tous vos devoirs avec loyauté et fermeté, et de ma-

nière à répondre à la confiance particulière dont le Roi vous a honoré dans cette grande circonstance. Ainsi, je suis très-tranquille. »

La correspondance devait être et était active. Il y a de l’intérêt à en suivre les principaux détails.

« Le moindre nuage, écrit Coutard le 30 mai, ne s’est pas élevé sur la fête qu’adonnée Monseigneur le duc de Bordeaux, et la capitale présente toujours le même aspect. La ville et la garnison continuent leurs préparatifs et n’aspirent qu’au bonheur dé jouir de la présence de notre auguste monarque.

« J’ai frémi au récit que V. Exc. a daigné me faire du danger qu’a couru Sa Majesté, et suis trèssensible à l’accident qui est arrivé à MM. les ducs de Damas et d’Aumont, et les comtes de Cossé et Curial.

* Ma position a été eu effet difficile, ainsi que V. Exc. a la bonté de le penser, mais dans le principe seulement ; toute difficulté a été bientôt aplanie par les procédés dont j’ai usé. »

Le 29 avaient eu lieu les touchantes et splendides cérémonies du sacre. Ce même jour, le général célébrait cette fctc nationale par un banquet où la poésie et les chants étaient appelés à interpréter les sentiments des convives.

Quelques jours après, il se trouvait à la tète des troupes, recevant le Roi à sa rentrée dans Paris, et lui remettant le cher et auguste dépôt si noblement

gardé, les Enfants de France radieux et souriants, la capitale en paix et ivre de joie. Les fêtes succédaient aux fêles. Tel fut l’ascendant de la majesté royale, que les j>artis eux-mêmes semblaient se confondre dans le respect et l’admiration. Les différences d’opinion, qui bientôt devaient se retrouver si vives et si tranchées, paraissaient effacées : c’était, comme on l’a dit heureusement, c’était « la Trêve du Sacre. »

Coutard avait rempli son devoir. Le ministre l’en félicita à plusieurs reprises. « Il m’est agréable d’avoir à vous dire, écrivait-il le 18 juin, que votre vigilance et votre zèle dans le commandement important que vous avez rempli pendant l’absence du Roi, ont entièrement répondu à la confiance de S. M. et à ce qu’elle attendait de votre dévoùment à sa personne et à son service. » Le Roi avait prévenu les témoignages de son ministre par cet accueil, ces paroles, cet accent qui remuaient jusqu’au fond de l’âme. Il ordonna, de plus, que le général reçût la médaille d’or destinée aux grands-croix qui avaient assisté au sacre, et il y ajouta une magnifique boite en or ornée de son chiffre en brillants. Cette boite était un chefd’œuvre de richesse et de travail. Le duc d’Aumont, en l’envoyant à Coutard, le fit assurer de nouveau de toute la satisfaction du Roi.

C’était, pour le général, un engagement à redoubler de zèle. Il le prouva par son exactitude à resserrer les liens de la discipline. Les infractions que déjà

il avait réprimées sous le règne précédent, de la part des officiers supérieurs ou même des officiers généraux qui se rendaient à Paris sans autorisation, tendaient à se renouveler. Une note très-énergique au Moniteur, annonça que le lieutenant-général ferait conduire à l’Abbave tous les ofliciers qui viendraient dans la capitale sans permission préalable ; • ils n’en sortiront que pour retourner à leur poste, » ajoutait la note. Coutard était bomme à le faire, et un ou deux exemples suffirent

Nous n’avons pas, on le conçoit, à suivre le général dans les divers détails d’une administration aussi compliquée etaussi minutieuse que le commandement de la 1" division. Qu’il nous suffise de remarquer, d’après l’aveu des adversaires comme d’après les applaudissements des amis, que jamais la fermeté, la régularité, la justice, n’avaient mieux présidé à l’exercice de cette grande charge. Paris en recueillait le bénéfice par la tranquillité maintenue dans son enceinte, l’armée par son esprit militaire soutenu et augmenté, la Royauté par son autorité rehaussée et respectée.

Les factions s’étaient promptement lassées de la trêve que l’opinion unanime de la France leur avait imposée. Elles essayèrent d’ajouter aux violences de la tribune le tumulte de la rue. Le printemps de 1826 fut signalé par quelques menaces de désordre, dont le prétexte était la présentation de la loi sur le droit

d’alncsse. L’attitude des forces militaires déjoua ces complots.

En même temps, par un contraste frappant avec le progrès des passions irréligieuses qu’exploitait l’opposition, la Royauté et la population donnaient des gages de piété publique. La capitale vit se déployer, à l’occasion du Jubilé, la double pompe des cérémonies catholiques et de l'expiation du meurtre de Louis XVI. Le Roi, la famille Royale, les maréchaux, les pairs, les députés, les généraux suivirent des processions solennelles, dont la dernière s’arrêta sur la place même où était tombée la tète du meilleur et du plus infortuné des Rois ; et, là, la Patrie tout entière éleva vers Dieu un cri de pardon et de miséricorde.

Presque au sortir de cette cérémonie, Coutard avait été atteint d’une maladie redoutable. Ce fut une des cruelles épreuves de sa vie : l’intensité du mal l’accablait, et on désespéra presque de ses jours. Toutefois, par une délicatesse digne du cœur des Bourbons, le Roi ne voulut pas qu’il fût remplacé, même pendant le plus grand péril. Si les heures du brave soldai étaient comptées, il aurait au moins la douceur de mourir à son poste. D’ailleurs, le dévoûment des officiers qui le secondaient, le mérite de son chef d’état-major, le général Le Febvre des Vaux, rassuraient le gouvernement. Coutard, du reste, était prêt à mourir, et il avait rempli tous scs devoirs de

chrétien. Ce calme, cette résignation, les soins infatigables de Madame de Coutard, l’énergie de sa vigoureuse nature, le sauvèrent. Au bout de deux mois et demi, il avait assez repris de forces pour être admis en audience particulière par le Roi. Charles X le reçut comme un serviteur que la Providence lui rendait.

Au commencement d’août, Coutard était revenu à son activité ordinaire. Ainsi, il assiste à l’inauguration de ia Bibliothèque du ministère de la guerre. • Tous les éléments de la science militaire seront rassemblés dans cette bibliothèque, dit le Moniteur , et il sera permis aux officiers d’état-major d’y puiser les documents nécessaires à leurs travaux. » Pensée féconde, qui prouve, une fois de plus, la sollicitude éclairée de la Restauration pour le bien de l’armée.

Quelques jours après, Coutard est présent à la pose de la première pierre de la caserne du Trocadéro, qui devait s’élever sur les hauteurs de Chaillot, en face du Champ-de-Mars. Monsieur le Dauphin présidait cette cérémonie, qui inaugurait un monument consacré à perpétuer sa gloire et celle de nos armes et que les vicissitudes des révolutions ont laissé inachevé, comme était demeuré sans suite le plan du palais destiné par Napoléon au Roi de Rome. De belles médailles, frappées en cette occasion, sont tout ce qui reste de ces édifices.

L’armée était reconnaissante de ees intentions et de ces actes à son égard. Aussi, le commandant de la 1" division interprétait véritablement sa pensée quand il publiait, le h novembre, l’ordre du jour suivant, pour la fête du Roi :

« Soldats,

« Il vous est permis, dans ce jour solennel, de faire éclater les sentiments d'amnur et de respect qui vous animent pour le meilleur des Rois. Pieux comme saint Louis, franc et loyal comme François 1er, il chérit son peuple comme Henri IV. Sans cesse occupé des grands intérêts de son royaume, il a toujours eu une pensée pour ses braves soldats et leur conserve une place dans son cœur. Nous lui devons amour, fidélité et reconnaissance. Ces sentiments, gravés dans nos cœurs, ne demandent qu'une occasion pour se montrer dans toute leur énergie.

• Que le Ciel accorde des jours longs et heureux ù notre auguste et bien-oimé souverain! Qu’il vive longtemps! et les Bourbons toujours!

Mais déjà des signes effrayants se manifestaient dans les esprits. La popularité si légitime du monarque fléchissait devant les attaques perfides et persévérantes de l’opposition. Saisissant l’occasion de projets de loi, jugés dans ce temps avec une sévérité implacable et dont la rigueur a été singulièrement dépassée depuis presque sans murmure, le libéralisme commençait cette guerre d’insultes et de diatribes qui devait aboutir à une révolution. Tels étaient les tristes auspices sous lesquels se fermait l’année 1826.

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